CHAPITRE VIII
LA RUSSIE
SOUS LES HÉRITIERS DE PIERRE LE GRAND
L'héritage de Pierre le Grand : le tsarévitch Alexis.
— Pierre le Grand 1 avait su créer un empire : il ne sut pas se former un héritier. De sa première femme, Eudoxie Lapoukhine, était né, le 18 février 1690, le tsarévitch Alexis. Le tsar, pendant ses fréquentes absences, dut abandonner son fils à l'éducation maternelle, c'est-à-dire à toules les influences de cette vieille Russie contre laquelle il soutenait une lutte désespérée. Quand il revint de son premier voyage d'Occident, son premier soin, comme on l'a vu, avait été de reléguer Eudoxie au monastère Pokrovski de Sousdal (1698)', sous le nom monastique d'Hélène. Puis il prit en main l'éducation de non héritier. Mais le tsarévitch restait le fils de sa mère; il ne ressemblait en rien à son père; il était, de nature, un Lapoukhine. Paresseux de corps et d esprit, indolent, inappliqué, sournois, enclin à une bigoterie étroite, il opposait aux volontés de son père la force d'inertie.
Pierre pensa d abord à faire voyager son fils en Occident : ••a 1699, il est question de l'envoyer à Dresde; en 1701, il u rn e une invitation de la cour de Vienne; en 1704, Louis XIV
I. Voir ci-dessus, ». VI, |». r»7»i ef suiv.: "71 et suiv.; t. VII, |>. :\'.\ et suiv. Vuir ri-dessus, t VI. p. 67».
LA RUSSIE
aurait proposé au tsar de faire élever Alexis à Versailles. Cependant, pour le moment, on se contenta de donner au tsarévitch des maîtres étrangers : pendant près d'un an (1701-1102) un certain Neugebaucr, que dégoûte la grossièreté des mœurs moscovites et qui retourne en Allemagne, où il publie une description peu flattée du régime autocratique; puis un baron Huysscn, que Pierre le Grand chargea de réfuter Neugebauer, et qui dressa un plan grandiose d'éducation pour le tsarévitch. Mais bientôt Huyssen est occupé de missions diplomatiques à l'étranger (1705); le tsar, absorbé par la guerre suédoise, n'a [dus le temps de veiller sur son fils. Celui-ci retombe sous les vieilles influences moscovites, s'enfonce dans la paresse, se livre aux excès de boisson, jusqu'à faire craindre pour sa santé. Il s'entoure de ses parents maternels, de valets ignorants et vicieux, de bigots, de moines, de visionnaires. Tandis que le père se prodigue sur les champs de bataille, le fils n'aime que l'oisiveté; tandis que le père ne s'intéresse qu'aux livres de mathématiques, de sciences militaires ou navales, d'économie politique, le fils n'a de gout que pour les ouvrages de théologie, de scolastique, d'hagiographie : il fait les extraits des Annales ecclésiastiques de Iiaronius; il demande à un savant d'Allemagne, Ileineccius, de lui rédiger un catéchisme de l'Eglise russe; il lit des mémoires sur la nature de la manne envoyée par Dieu aux Israélites, etc. A certains égards, il rappelle les pieux tsars Alexis Mikhaïlovileh et Fcodor Alexiévitch ; il est un homme du Domostroï, un élève du pope Silvestre1: il esl plus vieux que son père de deux siècles. Aussi tous les ennemis du présent régime se prennent-ils à espérer en lui. En la personne du père et du lils, c'est la nouvelle Russie et l'ancienne Moscovie qui se retrouvent en présence, et celle-ci attend du fils la revanche de ses défaites.
Le conflit entre le tsar réformateur et son étrange héritier ne pouvait manquer d'éclater. Dès 1705 courait à Paris une singulière adaptation de la vieille byline russe intitulée : h Tsar veut tuer son /ils *. Le texte original est du xvie siècle, et il
1. Voir ei-dessus, t. V. p. 736 et 7î*7. Voir ci-dessus, t. V, p. "40 et 78:;.
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esl question d'Ivan le Terrible, de son lils Feodor, de l'ordre donné par le tsar au méchant Maliouta-Skouratof de faire mourir le tsarévitch. Dans la version de 170», on s'est borné à changer les noms, et il s'agit maintenant du tsar Pierre, du tsarévitch Alexis, du prince Menchikof. L'envoyé de Pierre le Grand à Paris, Matvéef, fut indigné quand ce factum lui tomba dans les mains : il accusa la haine suédoise de l'avoir forgé, déclarant injurieux qu'une telle atrocité pùt être imputée à un des plus grands monarques de la chrétienté. Et pourtant, avant que treize années fussent écoulées, celte tragique légende allait devenir une réalité.
Pierre le Grand se désespérait d'avoir donné le jour à un fils si différent de lui-même. Alexis se refusait à toute étude moderne, art militaire, économie politique, guerre ou administration, à tout travail ayant un caractère d'utilité pratique. 11 se confiait entièrement à son confesseur, Jacob Ignalief, qui l'entretenait dans les sentiments les plus hostiles à la politique de son père. Alexis avait des relations secrètes avec sa mère, la « nonne Hélène » ; il écoulait les conseils de sa tante Maria Alexiévna, en qui revivait l'esprit factieux du 7 ère m de 1689 et 1098 Presque malgré lui, en 1112, il épousait, à Torgau, Charlotte de Brunswick- NVolfcnbiiltel. D'abord il n'eut d'autre souci que d'obtenir la conversion de cette princesse à l'orthodoxie russe; puis il se plaignit à ses confidents qu'on lui eut « attaché au cou cette diablesse ». Il négligea sa femme, eut des intrigues, finit par s'éprendre d'une esclave du prince Viazemski, Euphrosine. Il avait peur de son père, ne se sentait tranquille dans Moscou que lorsque le tsar en élail loin, se reprenait à trembler quand Pierre y reparaissait. En 17 13, son père veut lui faire subir un examen sur le dessin : plutôt que de le subir, il se tire un coup de feu dans la main droite. Dans d'autres circonstances analogues, il prenait des drogues pour se rendre malade. Il disait à son confident Alexandre Kikine : « Je ne suis pas un imbécile, mais je ne peux pas, je ne peux absolument pas travailler. » Même les fêtes de la cour lui répugnaient ;