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d'un autre grand évèquc de l age précédent, Féolilakte Lopatinski. Il s'était fait l'éditeur d'un ouvrage posthume de saint Dmitri de Rostof, dirigé contre les protestants : la Pierre de la Foi. Il s'en était suivi une polémique avec des théologiens allemands, au cours de laquelle parut le pamphlet intitulé le Marteau de la Pierre de la Foi, où l'on dénonçait les tendances prétendues catholiques et jésuitiques de Lopatinski. L'impératrice parut s'inspirer des rancunes de ce pamphlet protestant lorsqu'elle fil confondre dans le même procès Lopatinski et les moines ses ennemis, déportant ou emprisonnant ceux-ci, l'internant lui-même à Vyborg.

Une des « causes célèbres » de ce règne, ce fut le procès d'Artémi Volynski, gouverneur d'Astrakhan et, nous l'avons vu, un des champions de l'absolutisme. Il était hautain, violent, vindicatif, avait commis bien des excès dans sa satrapie du Volga. Appelé à Pétersbourg comme « ministre du Cabinet », il s'y fit beaucoup d'ennemis par ses poursuites contre les concussionnaires, lui dont les mains n'étaient guère pures. 11 entra en lutte avec le parti allemand, le vice-chancelier Ostermann, le maréchal Munich, le favori Biren. Il se compromit par la liberté de ses propos de table contre la nièce de l'impératrice (Anna Léopoldovna), contre sa favorite la Mengden, contre l'impératrice elle-même, contre tout ce régime qui rendait les Russes « plus malheureux que des chiens », allant jusqu'à vanter maintenant l'indépendance et la sécurité dont jouissait la noblesse de Pologne. 11 osa même adresser à l'impératrice un mémoire, où il dénonçait les indignes, les hypocrites, les fripons, et où Biren et Ostermann n'hésitèrent pas à se reconnaître. Sa querelle avec le poète Trédiakovski acheva de le perdre : il s'était permis de giffler, puis de faire bàtonner le poète. On s'empressa d'accueillir la plainte de celui-ci; d'abord les amis de Volynski furent arrêtés, puis lui-même. On corrompit son maître d'hôtel, qui révéla les audacieux propos de table. La torture arracha d'autres aveux aux accusés. Les pénalités prononcées étaient effroyables : Volynski était condamné à perdre la langue, puis à être empalé; ses amis, à la décapitation ou à récarlèlement ; ses enfants, innocents, à la relépalion

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en Sibérie. L'impératrice se refusa d'abord à signer cet arrêt alroce : Biren, se jetant à ses pieds, lui fit comprendre qu'il y allait de la sécurité du régime. Du moins elle commua les peines : Volynski eut la langue et la main droite coupées, puis la tète tranchée; ses amis furent décapités, knoutés, déportés; ses fils envoyés dans les garnisons de Sibérie (juillet 1740).

Tant de procès et d'exécutions valurent à l'impératrice le surnom d'Anna la Sanglante. Du moins l'œuvre de Pierre le Grand fut maintenue : la cour était revenue à Pétersbourg dès 1732; si l'on abolit le majorât, trop contraire à la coutume russe, la noblesse continuait à être astreinte au service. Pour ses fils, Munich fonda son École ou Coiys des cadets.

Régence de Biren (1740). — Le testament de l'impéra- (rice eut pour objet de perpétuer, même après sa mort, la Bironovchtchina. L'héritier du trône était un enfant au berceau, le fils d'Anna Léopoldovna et d'Antoine de Brunswick-Bevcrn, l'empereur-bébé Ivan VI. Il semblait naturel que ses parents eussent la régence; mais le parti allemand, qui craignait les représailles de la nation, avait plus de confiance en Biren. Tous disaient, avec Mengden : « Si le duc de Courlande n'est pas nommé régent, nous autres Allemands, nous sommes perdus ». L'impératrice signa la nomination de Biren, le rassura, en lui disant : « Ne bots, ne crains rien », et mourut le lendemain (octobre 1740).

Plus que jamais la Russie était la chose des Allemands : du régent, du petit empereur brunswickois et de ses parents; du favori et de la favorite de sa mère, le Saxon Lynar et Julie Mengden; d'Ostcrmann, de Munich, des Lœwenwold. D'où viendrait à la Russie sa délivrance?

Elle lui vint des Allemands eux-mêmes. Ce qui leur avait livré la Russie, ça avait été les dissensions entre les Russes. Ce qui la délivra d'eux, ce furent les dissensions entre les Allemands. Les deux parents de l'empereur, Antoine et Anna, avaient chacun sa cour, qui excitait la jalousie de l'un contre l'autre. Tous deux jalousaient Biren. 11 était jalousé par Ostermann et Munich. D'ailleurs quel droit avait-il pour gouverner les Musses, lui, cet ancien palefrenier, cet étranger, cet héré-

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tique, dont le seul titre était d'avoir « prostitué leur souveraine aux yeux de l'Europe » et qui la couvrait « d'une honte éternelle qu'elle porte dans le tombeau »?(Ln Chétardie.) Quel droit avaitil de s'imposer aux parents de l'empereur? La Chétardie déplorait « l'ignominie de l'état fait à M. le prince de Brunswick ». Surtout il signalait « l'injustice qu'on fait à M"" la princesse Élisabeth », sans parler de celle que subissait Pierre de Holstein. Dès lors à la cour se dessinèrent quatre partis : celui de Biren ; celui des parents d'Ivan VI, car tant qu'à avoir un régent allemand, mieux valait encore le père du souverain; celui de Pierre de Holstein; celui de sa tante Elisabeth, la fille de Pierre le Grand. Les deux derniers partis, très sagemcnl, dissimulaient leurs desseins, se bornant à nourrir l'hostilité entre les deux partis allemands.

Plus ardents étaient les jeunes officiers russes de la garde Un complot se forma entre quelques-uns d'entre eux pour enlever le régent. Us furent dénoncés, mais les révélations du procès épouvantèrent Biren : toute la garde, tout le peuple russe étaient contre lui. Soupçonnant la complicité d'Antoine de Brunswick en cette a flaire, il lui fil, devant Anna, une scène violente, où tous deux mirent l'épée à la main. Il menaça les deux Brunswickois d'appeler Pierre de Holstein. Le prince Antoine dut comparaître devant une réunion des ministres, de sénateurs, de la généralité. Il dut y écouter, en pleurant, les accusations portées par Biren et les remontrances d'Ouchakof. le chef de la terrible Chancellerie secrète, qui parla, s'il ne s'amendait, de le poursuivre « comme traître à l'empereur » son fils. Il dut supporter que les officiers conjurés en sa faveur fussent knoutés et faits simples soldats.

Biren sortait victorieux de la lutte. Mais combien plus lourdement, depuis sa victoire, pesait son joug aux parents de l'empereur! Pouvaient-ils oublier leur défaite, leurs cruelles humiliations, leur danger? Biren, lui, de son côté, n'oubliait pas le péril qu'il avait couru. Il se rapprocha d'Elisabeth. Des caporaux de la garde , compromis dans un complot en faveur de cette princesse, furent épargnés par le vindicatif et cruel régent. Il rêvait, voulant se garantir des deux côtés, de marier

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son fils à Elisabeth et sa fille à Pierre de Holstein. Entre lui et la dynastie brunswickoise, la rupture était irrémédiable.

Le régent, par défiance contre la garde, avait fait entrer dans Pétersbourg six bataillons de ligne. On lui prêtait le dessein de remplacer dans la garde les soldats russes, dont beaucoup étaient nobles, par des Allemands et des Courlandais. Émoi (/ans les casernes; émoi aussi dans le peuple, qui fit des attroupements, dispersés par la force. Le nombre des mécontents croissait toujours, mais il leur manquait un chef. Le maréchal Munich résolut d'être ce chef. Sous un régent aussi nul que Biren, il avait espéré beaucoup : par exemple, être nommé généralissime des troupes de terre et de mer. II se considérait comme mal récompensé du concours qu'il lui avait prêté. Peutêtre les parents de l'empereur se montreraient-ils plus généreux. Le 7 novembre 1740, il obtint une audience d'Anna : celle-ci s'épancha en récriminations contre Biren, parla de quitter la Russie avec son mari et son fils. Très nettement, il lui proposa d'enlever le régent, mais à la condition que lui seul serait chargé de l'entreprise et qu'elle lui garderait le secret le plus absolu. « Bien donc! répondit-elle; mais faites vite. »

Le 28 novembre, Munich dînait chez Biren; il y passa la soirée. Le régent paraissait inquiet et pensif; brusquement il posa au maréchal cette question : « Dans vos expéditions militaires, n'avez-vous jamais rien entrepris de conséquence la nuit? — Mon principe, répondit Munich, est de ine saisir de toutes les occasions quand elles me semblent favorables. » Les deux hommes se séparèrent très amicalement vers onze heures. Munich, rentré chez lui, avertit son aide de camp Manstein de se tenir prêt. A minuit, il le fit appeler, monta en voiture avec lui et se rendit au Palais d'Hiver, où habitaient l'empereur et ses parents. Il fit réveiller Anna et appeler les officiers de jrarde : quand elle implora leur dévouement , ils répondirent : « Nous n'attendions que cela. » Munich laissa au palais une réserve de 40 soldats et, avec 80 hommes, se dirigea sur

le Palais d'Eté, résidence de Biren. La garde de celui-ci fut aussitôt gagnée. Manslein put pénétrer jusqu'à la chambre où étaient couchés le duc et la duchesse de Courlande. Biren, sur-

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pris, cria : « A la garde! » — « Je l'amène avec moi », dit froidement Manstein. Le duc, qui était très vigoureux, essaya de se défendre à coups de poing. Il fut rossé, enlevé, bâillonné, garrotté avec une écharpe d'officier, porté au corps de garde, dépouillé de ses bijoux et de sa montre. La duchesse éperdue était sortie du palais en chemise. Des soldats la jetèrent sur un las de neige où elle fut recueillie par un capitaine. Puis on arrêta le général Gustave Biren et le confident du favori déchu, Bestoujef-Rioumine, qui, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, demandait : « Quelle est la cause de ma disgrâce auprès du régent? » A six heures du matin, tout était fini.

Régence d'Anna Léopoldovna (1740-1741). — Il s'agissait de partager le butin de celle expédition nocturne. Anna eut la régence. Mais quelle serait la part de Munich : serait-il généralissime ou premier ministre? Or le prince Antoine aspirait au généralissimat, Ostermann à la chancellerie. On dédommagea celui-ci en le nommant grand-amiral; le prince Antoine fut généralissime; Munich, chancelier. Quant à Biren, on le relégua d'abord au monastère Alexandre Nevski, puis à la forteresse de Schlûsselbourg; plus tard à Pélim en Sibérie.

Bientôt Munich fit sentir trop lourdement à ses protégés le poids du service rendu. Contre lui se coalisèrent le duc. la duchesse , Ostermann. Antoine disait de Munich : • II m'a rendu un vrai service, mais il ne s'ensuit pas qu'il puisse trancher du grand-vizir. » Il se plaignit bientôt que le maréchal ne lui fit rapport, à lui généralissime, que sur des vétilles, jamais sur les choses d'importance. Ostermann, malade ou se prétendant tel, se faisait porter chez la duchesse, lui insinuant que le nouveau « premier ministre » ne savait rien des affaires, ni intérieures, ni extérieures. In oukaze intervint pour régler les attributions des pouvoirs rivaux : au prince Antoine , la charge de généralissime ; à Munich . l'armée, avec obligation de rapports au généralissime; à Ostermann, les affaires étrangères, l'amirauté, la flotte; à des comparses, les affaires intérieures; pour les questions de première importance, délibération en Conseil. Munich se trouvait presque entièrement dépouillé, réduit à un rôle subalterne même dans

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l'armée. Il offrit sa démission, comptant que la régente n'oserait l'accepter. Le prince força la main à sa femme :. on fit savoir à Munich que « sa retraite , tant souhaitée , lui était accordée ». Antoine publia la nouvelle à son de caisse dans les rues de la capitale. Munich en fut froissé et irrité; la régente trouva qu'on était allé trop loin et lui fit offrir des satisfactions. Puis on trouva moyen de l'impliquer dans le procès fait à Biren, et on l'accabla sous l'humiliation d'une grâce injurieuse. Tout dépouillé et dévalisé qu'il fût, sa présence inquiétait. Il inspirait de telles craintes que l'on doubla la garde du Palais d'Hiver et que, chaque nuit, les parents de l'empereur faisaient transporter leur lit d'une chambre à l'autre. Des espions suivaient toutes les démarches du maréchal.

Le parti allemand, d'épuration en épuration, se trouvait maintenant réduit au duc de Brunswick, à la duchesse, à Ostermann. La jalousie, sous toutes ses formes, ne tarda pas à diviser les deux époux. Ostermann resta du côté de la régente; mais il ne pouvait remédier à son incapacité pour le gouvernement. Elle était paresseuse, ignorante, inappliquée, restant des journées entières sur quelque canapé, un mouchoir sur la tète, sans avoir le courage de s'habiller. Elle négligea même de faire surveiller la princesse Elisabeth.

Élisabeth : le coup d'État de 1741. — La fille de Pierre le Grand avait alors trente et un ans. Elle était jolie, bien faite, danseuse élégante, intrépide écuyère, de mœurs très libres, avec la finesse et le bon sens maternels, mais presque sans instruction. Jusqu'alors la fortune lui avait été contraire : elle avait vu le trône lui échapper en 1730; elle avait subi pendant dix années le despotisme ombrageux d'Anna Ivanovna. Tous les projets de beaux mariages caressés par son père et par sa mère s'étaient évanouis : avec Louis XV, avec le duc de Chartres, avec le duc de Bourbon, avec le comte de Gharolais. Son dernier fiancé, Charles-Auguste de Holslein, évôque de Liïbeck, était mort de la petite vérole. Sous le faible gouvernement d'Anna Léopoldovna, une petite cour se reforma autour d'Elisabeth : amants ou confidents. C'étaient le Petit-Russien Alexis Razoumovski, excellent homme, mais sans énergie ni capacité; les

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deux Chouvalof, Alexandre et Pierre; Michel Vorontsof; le chirurgien hanovrien, Lestocq; le Saxon Schwarlz. Élisabelh élait adorée des officiers de la garde et des soldats, acceptant d'être marraine de leurs enfants, venant souvent loger dans une maison qu'elle avait près des casernes, réunissant chez elle des « assemblées pour les soldats », permettant aux grenadiers Je se percher sur le dossier de son traîneau pour lui parler. Le clergé appréciait sa dévotion, lui pardonnait sa vie dissolue, voyait en elle la seule héritière légitime de Pierre le Grand. Le peuple l'aimait et plaignait ses malheurs. On a vu. déjà sous Biren, des complots militaires se former en sa faveur. Aux mécontents il ne manquait qu'un chef; on dit que Munich prélendit de nouveau à ce rôle, lit visite à la princesse, mais qu'Elisabeth lui dit : « Tu es donc celui qui donne la couronne à qui il veut? Je saurai bien, s'il me plaît, la prendre sans toi. » D'après une autre version, elle lui aurait dit : « Tu sais ce qu'il me faut, et à quoi j'ai droit. » Cette démarche de Munich ne parait guère probable : il ne pouvait ignorer que l'avènement

d'Elisabeth serait le signal d'une violente réaction contre ■ le joug des Allemands ». En revanche, La Chétardie, ambassadeur de France, avait intérêt, dans le moment où commençai! la guerre de la succession d'Autriche, à ce que cette réaction se produisit et entraînât une orientation différente dans la politique étrangère de la Kussic. Maintenant il se risquait à de fréquentes visites chez la princesse, l'assurait de l'appui de Louis XV, lui fournit de l'argent pour hâter la révolution. Une idée moins heureuse fut de faire entrer la Suède dans la combinaison :

moyennant qu'Elisabeth promit de restituer une partie des conquêtes de son père, une armée suédoise viendrait faire diversion sur la frontière de Finlande. Elisabeth eut une entrevue avec Nolkcn, l'ambassadeur de Suède, mais refusa de prendre des engagements par écrit. Le cabinet de Stockholm, déjà résolu à la guerre, l'engagea quand même. Il l'annonça par un manifeste à « la glorieuse nation russe », qu'on venait débarrasser de la « pesante oppression étrangère », afin de lui rendre la « libre élection d'un gouvernement légitime et juste ». Cette agression eut à Pétersbourg une série de contre-coups, qui pré-

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cipilèrenl la crise. D une part, la régente, mise en défiance, fit venir Elisabeth et tenta d'avoir d'elle une explication; mais Elisabeth se contenta de pleurer beaucoup, ce qui lit aussi pleurer la régente. D'autre part, il fallait acheminer à la frontière les troupes de la capitale; les régiments de la garde reçurent Tordre de départ; or c'était sur eux que comptaient les amis d'Elisabeth pour opérer la révolution. Lestocq vainquit les dernières hésitations de cette princesse en l'avertissant qu'elle allait être enfermée dans un couvent. Dans la soirée du G décembre (25 novembre) l"4i, vers minuit, elle envoya chercher quelques grenadiers dévoués, les supplia de la sauver, pleura, leur fit baiser une croix, ce qui équivalait à recevoir leur serment. Fuis, accompagnée do ces grenadiers, de Michel Vorontsof, Lestocq, Schwarlz, vers deux heures du matin, elle se rendit à la caserne du Préobrajenski : « Enfants, dit-elle aux soldats, vous savez de qui je suis la fille? — Mère! Nous sommes prêts; nous les tuerons tous. » Elle les calma. « Si vous agissez ainsi, je ne vais pas avec vous. » Elle ajouta : « Je jure de mourir pour vous; jurez de mourir pour moi! » Ainsi renforcés, les conjurés suivirent la Perspective Xcvski, procédant en chemin à l'arrestation de Munich, Lœwenwold, Ostermann. Au Palais d'Hiver, tous les soldats de garde se joignirent à la petite troupe, sauf quatre officiers qu'on dut consigner. Puis on pénétra dans I appartement de la régente, qui fut arrêtée ainsi que son mari. Elisabeth prit dans son berceau le petit empereur de quinze mois, le baisa, disant : « Enfant, tu es innocent, mais les parents sont bien coupables », puis le remit aux soldats. Tout de suite après on convoqua au palais les grands corps et la généralité : l'adhésion au coup d'Etat fut unanime. On enferma le petit empereur à Schlusselbourg; la régente, avec son mari et ses autres enfanls, à Kholmogory sur la mer Blanche (la régente y mourut en 1746).

Réaction contre les étrangers; guerre de Suède; politique européenne. — La révolution qui venait de s'opérer en quelques heures n'eut pas seulement pour effet de transporter la couronne de la branche ivaniciuie à la branche pétrovienne des Komanof, de restituer à la fille de Pierre le

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Grand le trône usurpé par des Courlandais el des Brunswickois. Elle eut une portée plus considérable : le parti allemand s'était détruit par ses propres divisions: c'était donc la fin du «joug des Allemands » ; c'était le réveil de la Russie sous une souveraine vraiment russe. Le poète Lomonossof saluait en elle l'Astréc qui a ramené l'âge d'or, le Moïse qui a sauvé son peuple de la « servitude égyptienne ». Le clergé national, humilié sous la tyrannie des « hérétiques », releva la tête. Lopatinski, tiré de sa prison, presque mourant, reconnaissait en sa libératrice « l'étincelle île Pierre le Grand ». L'archevêque de Novgorod, Ambroise louchkévitch, célébrait la chute « de Belzébuth et de ses mauvais anges ». L'archimandrite Florinski comparait Munich et Ostermann à « des idoles de Jupiter et d'Hermès qui se sont brisées sur la pierre du grand tsar ». Des émeutes éclatèrent à Pétersbourg contre les Allemands; à l'armée de Finlande, contre les officiers étrangers.

A ce sentiment national il fallait donner une première salisfaction : le procès des oppresseurs. Une commission fut réunie : les Dolgorouki, si cruellement persécutés sous la Bironovchtchina, siégèrent parmi les juges. Ils condamnèrent Ostermann à la roue, Munich à l'écartèlemenl, Mengden et Lœwenwold à la décapitation. Mais Elisabeth, le jour de son avènement, avait fait vœu de ne jamais signer un arrêt de mort. Les condamnés reçurent sur l'échafaud une commutation de peine : Munich fut exilé à Pélim, où il avait fait envoyer les Biren, Ostermann à Bérézof, où étaient morts les Menchikof. Des grâces furent accordées aux victimes du régime précédent, : à Catherine Dolgorouki, la seconde fiancée de Pierre II; à Nathalie Cherémétief, la femme du malheureux Ivan Dolgorouki; même les Biren furent rappelés de Sibérie, et purent séjourner à Iaroslavl.

Celle réaction russe contre les Allemands semblait devoir changer du tout au tout l'orientation de la politique étrangère. Parlant de l'ambassadeur de Marie-Thérèse, le marquis Botta- Adorno, Elisabeth disait à La Chélardie : « Il ne peut que me trouver très disposée à lui donner 30 000 hommes! » Dans une lettre adressée à Louis XV le jour même de la révolution, la

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nouvelle tsarine assurait le roi de sa « véritable et inaltérable » amitié. C'en était donc fait du svstèrne d'alliance autrichienne inauguré par Catherine Iro dans le traité de 1726 !? Tout à coup, il se fit un revirement. Il eut pour cause l'insistance que mit la France à obtenir d'Elisabeth la restitution de la Finlande russe. Or si le gouvernement « allemand » s'y était refusé au risque d une guerre, comment pouvait-on croire que la fille de Pierre le Grand pût renoncer aux conquêtes de son père? Les hostilités, un moment suspendues, reprirent avec une vigueur nouvelle. Les Russes enlevèrent toutes les places de Finlande cl, près d'Helsingfors, contraignirent une armée de 17 000 Suédois à capituler. Le traité d'Abo (août 1743) valut à la tsarine toute la Finlande méridionale jusqu'à la rivière de Kiiimen. De plus elle fit élire héritier du tronc suédois un prince de la maison de llolslein, alliée à la maison des Roinanof, Adolphe- Frédéric, à l'exclusion du prince royal de Danemark. Elle maintint la Suède dans l'espèce de vassalité où Pierre le Grand l'avait déjà réduite ».

En Russie, l'héritier désigné du trône fut Pierre Ulric, neveu d'Elisabeth (fils de sa sœur Anna Pétrovna), déjà duc de Holstein, le futur Pierre III. Il dut embrasser la religion orthodoxe et épouser, en 1745, Sophie d'Anhalt-Zerbst-Dornburg, devenue « grande-duchesse orthodoxe » sous le nom de Catherine Alexiévna, et qui devait être un jour l'impératrice Catherine II.

L'affaire suédoise avait amené un refroidissement entre la France et la Russie. Bestoujef-Rioumine, après avoir partagé la disgrâce de Biren, revint aux affaires comme vice-chancelier, puis comme chancelier de l'empire russe; jusqu'au bout il fut un partisan déterminé de l'alliance autrichienne, que soutenait, avec plus de ménagement, le vice-chancelier Michel Vorontsof. Contre le chancelier intriguèrent vainement La Cbétardie et Mardefeldt, représentants de la France et de la Prusse, le favori Lestocq, la princesse d'Anhalt, mère de la grande-duchesse. La Chétardie, déçu et dépité, demanda son

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