Voir < i-ilo^us, ;>u p| s„jVi
LES HÉRITIERS DE PIERRE LE (IRAN
jusqu'à l'ivresse et de jurer comme dans un corps-de-garde. Très paresseuse d'esprit, elle abandonna la direction des a flaires à Besloujef-Rioumine, que pourtant elle n'aimait pas et dont elle se défiait. Elle avait, comme la tsarine Anna Ivanovna, le goût de la dépense, du luxe, des felcs, des mascarades. Sa principale occupation était la toilette : elle changeait d'habits quatre ou cinq fois par jour; on trouva dans son héritage 15 000 robes, 1000 paires de chaussures, deux caisses de bas de soie. Elle s'oubliait en propos oiseux dans la société de ses servantes et «le ses valets. Fidèle à son vœu de mettre fin aux exécutions capitales, elle laissa prodiguer tous les autres supplices, fut horriblement cruelle avec Mme Lapoukhine, dont elle jalousait l'élégance et la beauté. Sa dévotion était minutieuse : elle ne manquait pas un office et s'exténuait à observer tous les jeûnes du calendrier orthodoxe. Cela n'excluait pas la superstition : la signature de la déclaration de guerre à Frédéric 11 fut relardée parce qu'une mouche, s'élant posée sur le papier, y avait fait un pàlé d'encre.
La bigoterie d'Elisabeth, sous l'influence du clergé orthodoxe, dégénéra bien vite en intolérance. Sur la Perspective Nevski, qu'on avait appelée sous son père Perspective de la Tolérance, il fut question de fermer les églises des colonies européennes. Contre les prolestants, on réimprima la fameuse Pierre de la Foi, cl l'on interdit l'entrée des livres allemands qui pouvaient y répondre. Les poursuites reprirent contre les raskolniks, qui répondirent au fanatisme officiel par un fanatisme égal, et recommencèrent à « se brûler » par centaines. Les églises des Arméniens furent supprimées à Pélersbourg, à Moscou, en province, sauf une seule à Astrakhan. Dans les pays musulmans, on interdit de relever les mosquées tatarcs : on en avait détruit 418 sur 526. Dans les pays païens, chez les Jlordves, Tchérémisses, Tchouvaches, etc., les excès des missionnaires orthodoxes provoquèrent de sauvages révoltes. Les Juifs furent chassés de tout l'empire (1712), comme « ennemis du Christ » et comme œ faisant beaucoup de mal à nos sujets ». Plus louables sont les efforts que fit le gouvernement pour relever la condition si misérable et parfois si abjecte des prêtres
LA HIISSIK
orlhodoxes. On interdit la « foire aux prêtres » où les popes sans emploi venaient se louer.
Presque tous les hommes en vue de ce règne se recrutèrent dans la petite coterie qui avait fait le coup d'État de 1741. Alexis Razoum, d'origine kosake, chantre de la chapelle, devint le feld-maréchal Hazoumovski. Il disait à sa maîtresse : « Lise, tu peux bien me nommer maréchal, mais je te défie de faire de moi ne fût-ce qu'un simple colonel que l'on prendrait au sérieux. » Son frère Cyrille fut hetman de la Petite-Russie ei président de l'Académie des sciences. Puis toute une tribu de Chouvalof; Ivan, le favori, grand-chambellan; Alexandre, comte du Saint-Empire et feld-maréchal; Pierre, comte, grandmaître de l'artillerie, feld-maréchal. Presque autant de Vorontsof : Michel, vice-chancelier; ses neveux, Semcn et Alexandre: ses nièces Elisabeth et Catherine, la future princesse Dachkof.
La jeune cour : le grand-duc Pierre et la grandeduchesse Catherine. — Dès le début de la guerre de Sept ans, on s'aperçut que l'impératrice vieillissait; elle n'avait pas cinquante ans, mais les infirmités étaient venues; plus incurable était sa paresse et plus incertaines ses volontés. Dès lors commença l'importance de la « jeune cour », vers laquelle se tournaient déjà les ambitieux et les mécontents. — D'une pari, le neveu de l'impératrice, Pierre de Holstein, petit, chetif. malingre, sans intelligence, ni bonté, ni courage. Il avait eu pour gouverneur un autre Holslcinois, Brûmmer, « plus propre à dresser des chevaux qu'à élever des princes », qui le battait, l'attachait au pied de son lit, mais ne lui apprit rien. Les Mémoires de Catherine II ne tarissent pas en récits enfiellés sur la puérilité et la bassesse des goûts de son mari. — Au contraire, la grande-duchesse Catherine avait apporté en Russie une culture raffinée, toute française, qu'elle avait reçue, à Stetlin, de M11* Cardcl. Elle avait lu beaucoup, et sans choix, nos poètes, nos penseurs, Molière aussi bien que Boileau, Voltaire après Bossuet, Brantôme avec Montesquieu. Dans cette cour grossière, ignorante, envieuse, elle fut soumise à la surveillance la plus rigoureuse, entourée d'espions, d'hypocrites, haïe, même de son mari. Pressentant que l'avenir était à elle.
LES HEHIT1EHS DE 1UEHKE LE (iltAM) H3
elle sut s'adapter à ce milieu, apprit la langue russe, fit parade <le son zèle orthodoxe, se montra aussi dévote que l'impératrice. Par là elle gagna le cœur des Russes, tandis que son mari les rebutait en affectant de rester un Allemand, méprisant la religion qu'on l'avait contraint à embrasser, se plaignant qu'on l'eût « traîné dans cette maudite Russie », arraché à son trône ducal de Holstein, qui était du moins celui « d'une nation civilisée ». Longtemps l'impératrice espéra que Catherine donnerait un tils à l'héritier du trône ; elle finit par se convaincre que le grand-duc élait à peu près hors d'état de réaliser son espérance. Alors on laissa Catherine presque libre d'agir comme elle l'entendrait : ce fut le temps de la faveur secrète du « beau Soltykof », et dans cette période se place la naissance du futur Paul 1er (octobre 1154); puis d'un Polonais de culture presque parisienne, Stanislas Poniatowski, que l'ambassadeur de France lit renvoyer, mais que le ministre d'Angleterre Williams ramena dans sa suite, le présentant à la cour comme son secrétaire.
Pendant la guerre de Sept ans, tandis que les armées russes se battaient contre la Prusse, alliée à l'Angleterre, la « jeune cour » suivit d'abord une politique tout opposée à celle d'Elisabeth. Le grand-duc était tout Prussien, épris d'une admiration fanatique pour Frédéric II, imposant au bataillon holsleinois qui formait sa garde l'exercice à la prussienne, se comportant en « singe de Frédéric II », allant jusqu'à trahir pour lui le secret des délibérations où il élait admis l. La grande-duchesse élait tout Anglaise, se conduisant par les conseils du chevalier Williams, faisant assurer le roi George de son « plus profond respect », acceptant les subsides britanniques (d'une seule fois, 20 000 ducats). L'attitude de la jeune cour paralysait les dévouements à l'impératrice, fit hésiter Apraxine dans sa campagne de 1757, détermina un revirement dans les vues de Bcstoujef, qui dès lors cherchait à prendre le mot d'ordre non du grand-duc, dont il méprisait la nullité, mais de la grande-duchesse, aux ambitions de laquelle il était prêt à s'associer. Tout à coup, à la fin de 1757, la défiance de l'impéra-