CATHERINE II RUSSIE, POLOGNE, TURQUIE, SUÈDE
De 1762 à 1774
/. — La Russie sous Catherine IL
Importance du favoritisme sous Catherine II. — On
avait déjà vu en Russie, sous des règnes de femme, les favoris prendre une grande importance : sous la régente Sophie, Vassili Galitsyne; sous Catherine Ire, Menchikof; sous Anna Ivanovna, Biren; sous la régente brunswickoise, Lynar; sous Elisabeth, Lestocq, Razoumovski, Chouvalof. Leur rôle s'accrut encore sous le règne de Catherine II. Ce n est pas sans raison que sur le monument de cette impératrice, inauguré en 1873 et dû au statuaire russe Mikiéchine, on voit, parmi les grands hommes du règne, figurer deux de ses amants : Potemkine le conquérant de la Tauride; Alexis Orlof, le vainqueur de Tchesmé. Dans la première partie de son règne, Catherine choisit bien ses favoris: elle trouve en eux des hommes d'action et des hommes d'Etat: ils sont ses ministres dirigeants, ses généraux, ses amiraux. Dans la seconde partie ils sont presque insignifiants, sauf le dernier et le plus nuisible d'entre eux.
i. Prononcer : Patiômkiiie.
CATHKHIXE II
Des cinq frères Orlof deux furent ses amants. Grégori, le favori en titre, était un géant, très brave (il avait reçu quatre blessures à Zorndorf), mais brutal, joueur, débauché. Alexis était un géant aussi, avec une balafre au travers de la figure. De Grégori, Catherine essaya de faire un homme d'État; notre chargé d'affaires, Bérenger, a dit de lui : « C'est un fort bel homme... C'est, d'ailleurs, dit-on, une bien grande bète. » Elle réussit mieux avec Alexis, qui fut grand-maître de l'artillerie et le héros de Tchesmé. Grégori, quoiqu'elle l'eût comblé d'honneurs et d'argent, abusait du service rendu en juillet 1 "62. Il montrait si peu d'égards à Catherine qu'il continuait à hanter les tripots, disparaissait des semaines entières, donnant à d'autres les bijoux qu'il recevait d'elle, l'injuriait et parfois la battait. Il se vantait de son influence sur les officiers de la garde. Il osait «lire devant Hazoumovski : « Il ne me faudrait pas plus d'un mois pour la jeter à bas de son trône. » A quoi Hazoumovski répondait : « Oui, mais nous l'aurions fait pendre avant huit jours. » L'insolente faveur dont jouissait Grégori fut pour beaucoup dans les complots d'officiers (comme celui de Mirovitch, 1764) qui menacèrent le trône de sa maîtresse. Bérenger pouvait écrire : « Il ne lui manque que le nom d'empereur. » Il prétendit épouser Catherine, gagna le vieux Bestoujef à ses desseins, et, par lui, la fit harceler. Quoiqu'elle vit très clairement le danger d'un tel dessein, elle convoqua les ministres pour leur soumettre la question. Panine, toujours partisan de son élève Paul Irr, osa dire : « L'impératrice peut faire ce qu'elle veut, mais madame Orlof ne sera jamais impératrice de Russie. » Quand Bestoujef hasarda une démarche auprès d'Alexis Razoumovski, demandant à voir son contrat de mariage avec
1. Les Orlof ont pour premier ancêtre connu un certain Ivan Orel (prononcez Ariot,. l'un des slrellsi condamnés en 1698, mais dont le sang-froid devant le supplice étonna Pierre le Grand, qui le gracia, puis le fit officier et enfin l'anoblit. Son fils Grégori fut général-major et gouverneur «le Novgorod. U eut luimême cinq fils : Grégori et Alexis; Ivan, qui fut comte et sénateur; Feodor ou Théodore, un des lieutenants d'Alexis dans lacam]>agnc de l'Archipel ; Vladimir, qui, en 170:1, devint directeur de l'Académie «les sciences. La lignée légitime «les Orlor s'est éteinte en 1826 avec Grégori, lilsde Vladimir, auteur de Mémoire* sur le royaume de Naples et des Yoyaycs dans uni: partie de la France. — De Grégori, Catherine eut un fils, qui fut le comte Bohrinski (et peut-être deux filles, les Alexiéef); d'Alexis également un fils, qui porta le nom (très significatif) de Tchesmcnski.
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l'impératrice Elisabeth, le vieux favori jeta le papier au feu et dit : € Je n'ai jamais été que le plus humble esclave de Sa Majesté l'impératrice Elisabeth. » Ainsi s'évanouissait le précédent sur lequel comptait s'appuyer Orlof. Bientôt son joug devint insupportable à l'impératrice. En 1771, pendant qu'il était en mission pour la peste de Moscou, elle s'essayait à l'émancipation avec un certain Vysocki. Une autre absence d'Orlof, délégué au congrès de Focsiani, coïncide avec la faveur de Vassillchikof (1772). Quand, averti de ce qui se passait à Pétersbourg, Orlof revint en toute haie, il se vit arrêter à trente kilomètres de la capitale, sous prétexte de lui faire purger une t/uarantaine : lui qui se croyait au-dessus des lois! Puis il reçut l'invitation de s'établir au château de Galchina.
Cette rupture était pour l'impératrice un coup hasardeux : il l'exposait aux représailles de toute la tribu des Orlof et de leur immense clientèle. Inquiète, elle fit occuper militairement la route de Pétersbourg à Galchina, doubler la garde du palais. Chasser du palais le favori, ce n'était rien; il fallait lui reprendre l'empire. Elle essaya, par la persuasion, de l'amener à résigner ses emplois. Comme il résistait, elle menaça, parla de l'interner à Ropcha, de sinistre mémoire. Il osa répondre qu'il serait heureux de « lui en faire les honneurs ». Enfin, parut un oukaze qui dépouillait Orlof de toutes ses charges et l'autorisait à voyager en Europe « pour sa santé ». 11 répondit qu'il se portait bien, et resta. Plus tard, il fut autorisé à reparaître dans Pétersbourg; mais son rôle d'empereur était fini.
La faveur de Vassillchikof dura peu. En 1774 commença celle de Grégori Potemkine. Issu d'une ancienne famille de moyenne noblesse, il eut une carrière étrange, hésitant toujours entre deux directions. Ses parents le firent inscrire à la fois dans les gardes et à l'Académie ecclésiastique de Moscou. En même temps que les théories militaires, il étudia la théologie, la liturgie, l'histoire ecclésiastique, connaissant comme personne « les dessous du concile de Nicée ». Aussi dans l'aventureux soldat, dans l'insolent favori, dans le satrape de Tauridc, subsista toujours un moine, épris de renoncement, ayant
parfois la nostalgie du cloître, sujet à des accès de remords et de pénitence. Il fut un des conjurés de 1762, y gagna d'ôlrc promu du rang de cornette à celui de lieutenant, puis devint chambellan. L'impératrice voulut compléter son éducation : à l'ancien élève en théologie elle donna des maîtres, français pour la plupart : comme Vaumal de Fages, un compagnon d'armes de Dupleix. Il eut une cour de Français, comme le chirurgien Massot, le chevalier de La Tessonnière, diplomate amateur, le poète Deslat, un des secrétaires de Catherine. Sa faveur naissante le brouilla avec ses anciens amis les Orlof : un jour Alexis se prit de querelle avec lui, et, dans la bataille entre ces deux géants, le Balafré fil de Potemkine un borgne. D'où les premières velléités de retraite monacale. Pourtant, de 1769 à 1773, Potemkine se distingue dans la guerre de Turquie, est fait lieutenant général et rappelé à la cour par un billet de Catherine. Arrivé à Pélersbourg en janvier 1774, il sollicite de l'impéralrice le grade de a général aide de camp ». Dans le langage de ce temps et de cette cour, c'était poser sa candidature à la charge de favori en titre. Il fut presque aussitôt agréé.
La différence qu'il sut établir entre sa situation et celle qu'occupait Vassillchikof, celui-ci l'exprime de la façon la plus précise : « Je n'étais qu'une fille entretenue... Potemkine dicte ses volontés. Il est le maître. » Il force, malgré les ministres, presque malgré l'impératrice, l'entrée au Conseil; il enlève à Tchcrnychcf la présidence du Collège de la guerre ; les représentants des cours étrangères reconnaissent en lui un premier ministre et s'empressent à ses levers. Plus sérieux que Poniatowski, plus cultivé que les Orlof, il met dans ses relations privées avec la tsarine, avec sa « chère âme », une tendresse mystique, un amour délicat et mâle. A un certain moment, il fait le même rôve qui avait déçu Grégori Orlof. Il s'y prend autrement : dans une visite qu'il fit avec l'impératrice au couvent de ïroïtsa, tout à coup il apparut en froc de moine, s'épancha en expressions de repentir sur le scandale de leur vie, lui annonça qu'il l'épouserait ou prendrait le klobouk. Elle fut émue, mais ne céda pas : elle ne voulait pas ôlrc « madame Potemkine ». Le charme était rompu (1775). L'année suivante,
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apparaissait une autre fille en t retenue y Zavadovski. Cette fois encore Catherine parut avoir risqué beaucoup : le courroux du géant borgne l'effraya plus encore que celui d'Orlof. Puis un accord se lit entre elle et l'amant répudié : ce n'était rien moins qu'une sorte de partage de l'empire. 11 reçut pour son lot toute la Russie du Sud, une immense région, encore occupée ou ravagée par les Barbares, où il y avait à guerroyer et à conquérir, où tout était à créer, cultures, villes et ports. Ce fut là son « empire de Tauride ». En outre, il stipula que dans Y Appartement (affecté aux favoris), il n'y aurait jamais qu'un homme à lui. Zavadovski en fut chassé (1"*?"). Sur tous ceux qui se succédèrent, Zoritch (1777), Korsakof (1778), Lanskoï (1780), Ermolof (1784), Mamonof (1781), môme Zoubof (1789), on prit l'avis, on accepta le contrôle du vice-empereur.
D'ailleurs, il garda la tendre affection de l'impéralrice. Dans les lettres de celle-ci, Potemkine est toujours le petit père (balionchka), le cher piyeon (tjoloubtchik), le faisan (for, etc. Après la prise d'Olchakof, elle lui écrira : « Je te prends par les oreilles et je t'embrasse. » Pour elle, il est toujours « son meilleur ami, son pupille, son élève ». Dans la part d'empire laissée à Catherine, il conserve son influence : il dirige de loin la politique, surtout la politique étrangère, contrôle le choix des ministres comme celui des favoris. Dans sa part d'empire, avec un budget de 60 millions, sur lesquels il peut s'en approprier 20, il mène la vie d'un monarque d'Orient. Il ne croit qu'user de son droit quand il enlève à son mari la princesse Dolgourouki ou fait accourir du Caucase deux officiers uniquement pour lui danser la tsiganka. Dans son camp, il a une cour de 200 jolies femmes, des bouffons, des musiciens tsiganes, des pianistes allemands. Il a voulu embaucher Mozart et il fait composer par Sarti le Te Deum d'Olchakof. Il a ses périodes d'activité fiévreuse ou d'inerte oisiveté. Tantôt il apparaît en costume élincelant de diamants et de décorations, avec un casque surmonté d'un prodigieux panache; tantôt il reçoit en robe de chambre et en savates les ambassadeurs. Il n'en a pas moins, en dépit des apparences et de beaucoup de poudre aux yeux, ébauché celte création de la « Nouvelle-
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Russie » qu'achèveront ensuite ses collaborateurs français, les Richelieu, les Langeron, les Traversey.
Une dernière fois, au temps de la faveur de Zoubof, il reparaîtra dans Pétersbourg; les yeux épris de Catherine le trouveront « beau comme le jour, gai comme un pinson, brillant comme un astre, plus spirituel que jamais, ne rongeant plus ses ongles ». Dans le < Palais de Tau ride », un cadeau de l'impératrice, il donne des fêles colossales, où les dames peuvent puiser des diamants à la cuiller, où l'on entend des chœurs dirigés par le grand poète Derjavine. Puis, comme si sa présence avait inquiété, sur un ordre de l'impératrice, l'empereur du Sud repart pour ses Etats. En octobre 1791, sur la route de Iassy à Nicolaïef, pris d'une crise d'étoufTement, il expire au revers d'un fossé. Au témoignage de notre ministre Genêt, l'impératrice, apprenant l'événement, perdit connaissance. L'année suivante, au jour anniversaire de cette morl, elle avait encore une crise de larmes, suspendant les audiences, s'enfermant dans son appartement.
Après les Orlof et Potemkine, le favoritisme russe, celle contre-partie du MaUressenthum de l'Occident, est devenu comme une institution : ainsi qu'à Versailles, il fait partie du rite de la cour; tout est réglé d'avance, l'entrée en faveur comme la sortie. Du jour où quelque heureux mortel a su attirer les regards de la tsarine, il prend possession de Y Appartement; dans les tiroirs de son secrétaire, il trouve 100 000 roubles; il reçoit des cadeaux en bijoux, en vaisselle précieuse; le soir il apparaît devant toute la cour au bras de l'impératrice et, quand elle se retire, il salue l'assistance et se retire avec elle. L' Appartement est d'ailleurs une prison comme le harem de Stamboul : le favori est un reclus; défense de sortir sans permission. Le temps de faveur passé, il reçoit la forte somme, des villages, des milliers d'âmes. C'est ainsi-que les vremenchtchiki coûtèrent à la Russie près de 400 millions de francs.
Ce harem est en même temps une sorte d'école d'administration : Catherine II choisit de beaux hommes ou de jolis hommes, et elle a la prétention de les transformer en hommes d'Etat; elle entend les former, comme elle croit avoir formé
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Potcmkinc; elle se vante d'avoir en eux des < pupilles » et des c élèves ». Elle disait au vieux Nicolas Soltykof, qui lui faisait des reproches amicaux : « Eh quoi I je rends service à l'empire en faisant l'éducation de jeunes gens bien doués. » Et, en effet, quelques-uns lui firent honneur : Zavadovski s'occupa des « instituts de demoiselles », Zoritch créa le Corps des cadets de Moscou, Lanskoï mit à la mode les goûts artistiques. A mesure qu'elle avança en âge, ses choix furent moins heureux. Elle eut même à pleurer sur des infidélités.
Le pire choix fut celui de Platon Zoubof (1789-1796) dont elle parle avec tant d'affection à Polemkine : < l'enfant, le garçon, le petit noiraud ». C'était « un bon sous-officier de la garde », sans instruction, sans capacité, mais de tôle froide, de cœur sec, âpre au gain. Il sut dépasser Polemkine en insolence, et s'enrichit au pillage de la Pologne. Du reste la bassesse des courtisans avait fait des progrès :on voyait au lever du favori, comme à celui de la Pompadour, s'empresser les dignitaires, les généraux, les évêques. Zoubof les regardait à peine, tout occupé de sa minutieuse toilette, entre son coiffeur, son singe et son perroquet. En plein Sénat on décernait des louanges à son « génie bienfaisant ».
Principaux collaborateurs de Catherine II. — Au point de vue de la politique étrangère, le règne de Catherine peut se diviser en trois périodes : 1° de 1762 à 1781, ce qui domine, c'est le Système du Nord, c'est-à-dire l'alliance avec la Prusse et l'Angleterre; il est signalé par les premiers démembrements de la Pologne et de la Turquie; 2" de 1782 à 1788, c'est le Système austro- français, c'est-à-dire le retour à l'alliance avec la France et l'Autriche; de cette période datent le congrès de Teschen, la Neutralité armée, l'acquisition de la Crimée, le traité de commerce avec la France; 3° de 1789 à 1796, c'est le Système anti-révolutionnaire : derniers démembrements de la Pologue et de la Turquie ; lutte indirecte contre la France. Dans la première période, le grand directeur est Panine; dans la seconde, Bezborodko, d'accord avec Polemkine ; dans la troisième, sous les ordres de Zoubof, Bezborodko, puis Markof
1. Pour cette troisième période, nous renvoyons à notre tome VIII, chapitres Europe orientale et Directoire, diplomatie et guerres.
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Nikita Ivanovitch Panine (1*718-1783), d'abord sous-officier, puis gouverneur du grand-duc Paul, n'a porté d'autre litre que celui de premier membre du Collège des affaires étrangères; à côté de lui, Michel Vorontsof garda, de 1726 à 1767, son titre de chancelier; comme vice-chancelier, Galitsyne fut remplacé en 1775 par le comte Ivan Ostermann. En apparence, trois ministres des affaires étrangères; mais toute l'autorité appartient à Panine. Les Orlof demandèrent plus d'une fois à Catherine sa mise en disgrâce, dénonçant ses arrière-pensées en faveur du grand-duc. Elle répondait toujours : « Que voulezvous que j'y fasse? Je ne puis encore me passer de lui. » Panine avait conscience de sa force : « L'impératrice, disait-il à Chérémétief, a plus besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. » Notre ministre Durand trace de lui ce portrait : « Bon homme, mais indolent, mais paresseux, et puis libertin; sans force de corps, sans vigueur, et sans courage d esprit... Le sommeil, la panse, les filles étaient ses affaires d'Etat. » Ajoutons un jeu d'enfer. Le ministre anglais Harris assure que, par jour, il ne consacrait « pas plus d une demi-heure au soin des affaires ».
11 fut disgracié en 1781 et mourut en 1783. Désormais Catherine entend diriger elle-même (avec Potemkine, bien entendu) sa politique étrangère. Elle ne veut plus de ministre qui ait une volonté à soi, mais seulement des instruments. Parmi ces instruments, il y a du moins un caractère original, Alexandre Bezborodko (1747-1799). A côté d'Ostennann, vice-chancelier, c'est Bezborodko, simple membre du Collège des affaires étrangères, qui a la plus grande part d'influence. Originaire de la Petite-Russie, ancien élève du Corps des cadets de Pétersbourg, il savait bien l'orthographe russe, ne parlait aucune langue étrangère, parlait le russe avec l'accent d'Oukraine. L'impératrice, qui avait su apprécier son élégance de rédaction et son exacle connaissance des lois, fit don de lui à Potemkine, et bientôt le khokol (ainsi appelait-on les Petits-Russiens) devint comle du Saint-Empire et riche à millions. Il resta joueur, débauché, débraillé, avec les bas de soie en tire-bouchon. Parfois, déguisé en petit bourgeois, avec 100 roubles dans sa poche, il disparaissait pour vingt-quatre heures. Il se retrou-
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vait dans quelque bal de populace. On comprend ce mot de M. de Vérac : « Quand on est témoin de la vie dissipée à laquelle ils se livrent, l'étonnement n'est pas que les affaires se fassent mal ; l'étonnement est qu'elles se fassent. »
La grande Commission pour le code. — Presque au début du règne de Catherine, nous assistons à une curieuse tentative de consultation nationale. La tsarine réunit au Kremlin de Moscou 652 députés représentant les corporations ou les provinces de l'empire : clergé, grands corps d'État, nobles, villes, paysans libres, paysans de la couronne, miliciens, « armées » kosakes, Zaporogues, Provinces Balliques, peuplades païennes (même les Bachkirs), etc. Les paysans serfs des seigneurs et du clergé, quoique les plus nombreux, n'étaient pas représentés. Chaque député reçut une médaille à l'effigie de Catherine II avec cette légende : « Bonheur de chacun et de tous, 14 décembre 1766. » Les députés étaient inviolables pendant la durée de la session. Pour le reste de leurs jours, exemption de la torture, de la peine de mort, des châtiments corporels, même de la confiscation. Le maréchal ou président de l'assemblée devait être nommé sur trois candidats présentés par elle à Catherine Il : ce fut Alexandre Bibikof. La tsarine avait pour procureur auprès de l'assemblée le prince Viazemski, procureur général du Sénat. Elle avait fait distribuer aux députés son Instruction pour la confection d'wn nouveau code, tissu de maximes empruntées à Montesquieu et à Beccaria, et où l'on trouvait, disait Panine, des « axiomes à renverser les murailles ». Par exemple, celui-ci : « La nation n'est pas faite pour moi; c'est moi qui suis faite pour la nation. » Catherine écrivait à d'Alembert : « Vous y verrez comme, pour l'utilité de mon empire, j'ai pillé le président de Montesquieu, sans le nommer. J'espère que si, dans l'autre monde, il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat, pour le bien de vingt millions d'hommes qui doit en résulter... Son livre est mon bréviaire. »
La session s'ouvrit par un serment prêté à l'Assomption du Kremlin, par un discours de Siétchénof, métropolite de Novgorod et député du Saint-Synode, pompeux éloge de la tsarine, et enfin par un vole de l'assemblée décernant à Cathe-
rine les titres de Grande, Très sage, Mère de la Pairie. Elle déclina ces hommages, s'en remettant à la postérité qui la jugerait. Elle refusa également l'érection d'une statue et d'un arc de triomphe. Il ne se tint pas moins de 203 séances, dont les dernières, à partir de février 1768, curent lieu à Pétersbourg. Cela débuta par la lecture des cahiers (il y en eut 1500, dont les deux tiers émanant des paysans). Parmi les discours, la plupart sont lus.
Dans ces États généraux de la Russie, comme dans ceux de France, ne tardèrent pas à se manifester les antagonismes de classes. Les anciens nobles prétendaient fermer leurs rangs aux nouveaux nobles, soumettre à la revision toute l'œuvre de Pierre le Grand. La noblesse nouvelle demandait si l'ancienne noblesse n'avait pas elle-même pour origine le service du tsar. Mironof, député des Kosaks du Térek, s'écria : « La noblesse ne vient pas de la naissance; elle s'acquiert par la vertu et les services rendus à la patrie. » Toutefois les deux aristocraties furent d'accord pour demander l'organisation de la noblesse en corporations provinciales, sa participation à l'administration et à la justice, des écoles pour l'instruction de ses enfants. Les nobles des Provinces Baltiques protestèrent contre certaines conséquences de la conquête russe, invoquant les vieilles chartes, prétendant qu'on ne touchât pas à leurs lois et privilèges. L'assemblée marqua sa désapprobation. Catherine II se montra fort mécontente : « Je ne suis pas impératrice de Livonie, mais de toutes les Russies. »
Les marchands trouvaient mauvais que les nobles fussent autorisés à créer ou à posséder des manufactures; que les paysans fissent le métier de colporteurs, coquetiers, etc. Ceuxci demandaient, si on les privait de cette ressource, comment ils pourraient acquitter l'impôt. Toutes les classes affirmaient ou revendiquaient le droit de posséder des serfs : les nobles, à titre de droit exclusif; les marchands, sous prétexte que les travailleurs libres sont trop exigeants; même le clergé; même les Kosaks.
Pendant qu'on se disputait l'avantage d'avoir des esclaves, le principe même du servage était mis en question. Des députés
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paysans portèrent plainte au nom des serfs, exploités, maltraités parleurs maîtres. Un député noble, Korobine, proposa nettement de limiter les droits des propriétaires sur leurs paysans. A quoi un autre député, Protassof, répondit : « Si l'on accueillait cette motion, il ne resterait plus qu'à donner la liberté aux paysans; si tel est l'avis delà souveraine, au moins ne faut-il opérer que peu à peu cette transformation. » Un troisième, Ghtcberbatof, prononça un discours presque révolutionnaire : « Nous sommes des hommes, et ce sont aussi des hommes que nos paysans... Nous ne devons pas oublier qu'ils sont des créatures égales à nous-mêmes ». Il demandait qu'on n'eût plus le droit, à l'avenir, de les vendre « comme du bétail 1 ».
Plus d'une fois Catherine assista, d'une loge grillée, aux séances. Puis, la crise polonaise et la guerre turque étant survenues, elle prorogea l'assemblée (décembre 1768). Celle-ci ne devait plus jamais être réunie. La tentative parlementaire de Catherine fut diversement appréciée. Le résident anglais Shirley la traite de « simple plaisanterie ». Notre chargé d'affaires Rossignol y voit une « comédie » montée par les favoris de l'impératrice. Catherine parait y avoir vu pour elle-même un moyen de s'instruire des besoins de ses peuples. Quelques-unes des réformes proposées par l'assemblée ont passé dans les oukazes. Par malheur, ce ne sont pas les plus importantes.
État social de la Russie : aggravation du servage — A la vérité, Catherine renouvela la défense de vendre les serfs sur la place publique et de disperser les familles. Mais commentées abus auraient-ils pu être signalés, puisque l'oukazo de 1767 défend aux paysans de porter plainte contre les maîtres? Catherine n'osa même pas fixer un maximum au nombre de journées de travail que le serf devait par semaine : pas même le maximum de quatre jours. Elle-même introduisit le régime de la glèbe dans des provinces où il n'existait pas, comme la
!. Vers ce temps, l'impératrice avait autorisé la Société d'économie à mettre la question au concours. On ne reçut pas moins de 160 mémoires, en russe, français, allemand et môme latin. Le prix fol adjugé à Béardé de l'Abbaye, membre de l'Académie de Dijon, qui concluait à donner aux paysans non seulement la liberté, mais la terre (c'est la solution admise de nos jours par le tsarlibérateur Alexandre II). Toutefois, l'autorisation d'imprimer le mémoire ne fut pas accordée.
Petite-Russie. Enfin, en multipliant ses présents d'âmes à ses favoris, elle transformait les serfs de la couronne en serfs de particuliers : ce qui était une aggravation de leur sort.
Dans le règlement rédigé par le comte Roumiantsof et qui faisait loi sur ses domaines, on punit de 5000 coups de bâton tout esclave qui sera entré dans la chambre des maîtres pendant qu'ils dorment: 17 000 coups de bâton ou 100 coups de knout ne donnent droit qu'à une semaine de repos.
Roumiantsof était un propriétaire avisé, soucieux de ses intérêts, sinon de l'humanité, nullement désireux de détruire son bétail humain. Alors que pouvait-il se passer chez les propriétaires cruels par nature, indifférents à leur intérêt, chez les pervers et chez les fous? Ce n'est que de loin en loin qu'un hasard vient illuminer les bas-fonds du ténébreux empire. Tel fut le procès de Daria Soltykof, la Saltytchika, digne émule de la Hongroise Bàlhory, la comtesse sanglante Restée veuve, à vingt-cinq ans, du chef d'escadron Soltykof (1756), elle est illettrée au point de ne pouvoir signer son nom. C'est la < vieille Russie » dans toute sa pureté. Daria joint la débauche à la bigoterie, et aussi la cruauté. C'est surtout contre ses serves, contre les jeunes filles, qu'elle s'acharne. Quand elle est lasse de les frapper à coups de fouet, de knout, de bâton, de fer à repasser, de tous les objets qui lui tombent sous la main, elle les fait fouetter par les palefreniers : « Battez-les jusqu'à la mort »,criet-elle de sa fenêtre. El c'était, en effet, jusqu'à la mort. Cela dura sept ans. Elle s'enorgueillissait de son impunité : « Personne ne me peut rien », disait-elle. Au reste, elle était apparentée aux plus puissantes familles de la Russie, aux Soltykof, Vorontsof, Golovine, Tolstoï, etc. La septième année, deux malheureux serfs, bravant les rigueurs de l oukaze qui interdit les dénonciations des esclaves contre les maîtres, se décident à envoyer une péti-' tion à l'impératrice, et, par extraordinaire, la pétition arrive à son adresse (1762). Une enquête fut ouverte et dura six années. 11 se découvrit alors des choses effroyables : le nombre de victimes mortes sous les coups, ou de faim dans une prison, ou
i. Voir ci-dessus, t. V. |». 8i:«.
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parce qu'elles furent exposées nues par les nuits d'hiver, était difficile à établir : on a donné le chiffre de 138. Ce qui stupéfia l'impératrice, c'est que, pendant ce long martyrologe, la chancellerie de Moscou, dont était si voisin le domaine de Daria, avait gardé le silence ; elle recevait les présents de la Soltvkof; elle avait fait knouter et envoyer en Sibérie les premiers qui osèrent porter plainte. Personne n'avait plus osé parler; le pope enterrait silencieusement les cadavres mutilés.
Daria Soltvkof fut dégradée de sa noblesse, privée du droit de porter le nom de son père ou celui de son mari, exposée une heure sur féchafaud avec cette pancarte : « Bourreau et homicide », enfin condamnée à une sévère réclusion dans le cachot grillé d'un monastère. Elle mourut, folle furieuse, en 1801. Que pouvait-on faire de plus contre celte criminelle? Les lois russes n'édictaient même pas de pénalité contre les propriétaires qui abusaient ainsi de leur autorité : pour les atteindre, il fallut interpréter certains articles du code militaire visant les excès commis par des officiers sur leurs soldats.
Peste de Moscou; la jacquerie de Pougatchef. — Si les maîtres étaient barbares, comment le peuple ne l'eût-il pas été? Il n'avait pas d'écoles, un culte tout de forme, les pires exemples venus d'en haut. Sur l'état mental des classes inférieures, la peste de Moscou jela une première lueur. Ce fléau fut engendré ou propagé par le mépris de toute hygiène et de toute propreté. Pendant les mois de juillet et d'août 177 1, il mourait mille personnes par jour. Le peuple affolé s'entassait, s'étouffait, mourait autour d une icône miraculeuse, la Vierge de Bogolioubovo. L'archevêque Ambroisc, auteur de très sages réformes dans l'Église, voulut faire enlever cette image. Aussitôt une émeute éclata. Des milliers d'hommes coururent au palais métropolitain, puis aux monastères où l'on croyait Ambroise réfugié, et les saccagèrent. Enfin ils le découvrirent au Donskoî Monastyr et l'assommèrent à coups de bâton. Le gouverneur ayant fui, la vieille capitale de l'empire restait en proie à la peste et à l'anarchie. Catherine 11 y envoya Grégori Orlof. Il arriva au moment où la peste tendait à diminuer et n'eut pas de peine à rétablir l'ordre. La tsarine le
compara « aux anciens Romains de la République », lui dressa un arc de triomphe et fit frapper une médaille avec l'effigie d'Orlof et cette légende : « La Russie aussi a de tels fils! »
Une leçon plus terrible fut la jacquerie de Pougatchef, réédition de celles qu'avaient provoquées les faux Dmitri, puis Stenko Razine l, et amenée par les mêmes causes. Il y avait toujours des paysans en révolte latente ou déclarée contre le régime agraire, des raskolniks prévenus contre « le règne des femmes », des Kosaks frémissant sous le joug de « Moscou », el, sur le Volga, des populations païennes, exaspérées par l'ingérence des fonctionnaires, des colons, des missionnaires. Alexandre Bibikof exprimera très nettement la situation quand il dira : « Ce n'est pas Pougatchef qui est dangereux : c'est le mécontentement général. » Or, d'après la loi historique des insurrections russes, il fallait un homme pour donner corps à ce mécontentement; il fallait un faux empereur. Plusieurs s'étaient déjà essayés à ce rôle : de faux Pierre H, de faux Pierre III, de faux Ivan VI avaient eu leur moment de succès.
Chez les Kosaks du Iaïk (fleuve Oural), les abus commis par les employés de la chancellerie d'Orenbourg avaient amené une première révolte, cruellement réprimée (1166-1767). Ceux que les opprimés avaient députés à Pétcrsbourg furent punis comme rebelles. En 1771, irrités par des abus analogues, 600 000 Kalmouks émigrèrent sur les terres de l'empire chinois. Les Kosaks se refusèrent à les poursuivre; on envoya contre eux-mêmes des troupes : concentrés sous Iaïsk (Ouralsk), ils les battirent, prirent leurs canons, mais envoyèrent s'excuser à Pétersbourg. A la fin, ils furent écrasés parle général Freymann, qui prit d'assaut Iaïsk, les décima par les supplices et prononça l'abolition de tous leurs privilèges : « Patience, disaient-ils entre eux; patience, et nous secouerons Moscou. »
Vers ce temps arriva dans leurs campements, pour acheter du poisson, un Kosak du Don, Émélian Pougatchef, qui s'était distingué pendant la guerre de Sept ans et à la prise de Bcnder. 11 tenait des propos séditieux, les engageant à émigrer sur les