Voir ci-dessus, t. VII, p
avait été mariée au dauphin, fils de Louis XV. Qui de ses fils succéderait à Auguste III? Et même un d'eux succéderait-il ?
Dans la République royale deux partis étaient en présence. D'abord celui des frères Gzartoryski : l'un, le prince Michel, chancelier de Lithuanie; l'autre, le prince Auguste, palatin de Russie. Au début ils avaient été le parti des « amis du roi »; ils projetaient des réformes en vue de mettre fin à l'anarchie et de fortifier le pouvoir royal. A cet effet, ils susciteraient une confédération à laquelle accéderait le roi; déjà ils avaient gagné 130 sénateurs, lorsque le nonce Mokranowski fil une scène pathétique qui regagna les esprits à la cause de la « liberté dorée ». Plus tard, les Gzartoryski se brouillèrent avec le comte de Bruhl, premier ministre saxon et le favori d'Auguste III. Les bonnes grâces du roi passèrent aux Potocki. Eux aussi voulaient des réformes, mais à la condition de maintenir « les libertés ». Ils s'appuyaient sur le « roi de Lithuanie » Radziwill, sur l'hctman Branicki. De tous ces éléments se forma le parti saxon. Les Czarloryski se trouvèrent rejetés vers la Russie : de ce côté ils trouvaient un appui dans Stanislas- Auguste Poniatowski, fils de leur sœur Constance et naguère l'amant de la grande-duchesse Catherine. Il semblait que l'avènement de celle-ci dût assurer à Stanislas la protection de la nouvelle tsarine et la toute-puissance. Les Czarloryski voyaient déjà la couronne de Pologne sur la tête de leur neveu, ou sur la tête d'Adam, fils du prince Auguste. On sait quelles inÛuences nouvelles empêchèrent Catherine de rappeler à sa cour Poniatowski. Toutefois elle lui écrivit : « J'envoie incessamment le comte Kayserling à Varsovie pour vous faire roi. » Auguste III et ses ministres saxons, très inquiets, cherchèrent un rapprochement avec les Czarloryski; leurs avances furent repoussées. A la diète de 1762, Poniatowski, nonce pour Mielnik, en contestant au fils de Brûhl la nationalité polonaise, provoqua le tumulte qui fit rompre l'assemblée. De part et d'autre s'armèrent les factions, parti saxon et parti russe. Les Czarloryski firent appel à la tsarine. La guerre civile allait commencer quand tout à coup mourut Auguste III (3 octobre 1763).
LA IIRISK POLONAISE
Traité de 1764 entre Catherine et Frédéric. —
Depuis l'avènement de la tsarine, le roi de Prusse n'avait rien négligé pour la mieux disposer en sa faveur. Il avait rappelé Goltz, dont la présence rappelait à Catherine des souvenirs désagréables; il le remplaça par le comte de Solms. Quoique Faiiinc continuai à se montrer fort bienveillant, Solms resta longtemps sans rien savoir de précis. Enfin, il devina les préférences de la tsarine pour Ponialowski. Si Frédéric désirait ardemment l'alliance russe, Catherine craignait que l'alliance prussienne ne la mit en conflit avec l'Autriche, avec la France. D'abord elle fit des avances à Marie-Thérèse; mais celle-ci demanda des explications sur les premiers mouvements des iroupes russes. Elle fit sonder la cour de France par son ambassadeur Galitsyne : elle vit qu'à Versailles on tenait pour un candidat saxon. Avec cette hauteur des deux cours alliées contrastait l'empressement de Frédéric II : il se déclarai l prêt à adopter tout candidat que désignerait la tsarine; il affirmait la solidarité d'intérêts entre les deux Etats. Toutefois il espérait que l'alliance projetée serait purement défensive, qu'elle écarterait toute éventualité de guerre. Flattée de cette docilité, Catherine hasarda de désigner son candidat : Poniatowski. Frédéric l'accepta sans discussion.
A Vienne, on commençait à soupçonner ce rapprochement et à s'en inquiéter. Kaunitz essaya d'obtenir des autres cours la déclaration qu'elles ne seraient pas indifférentes à une intervention étrangère en Pologne. Choiseul affecta de croire que les affaires polonaises n'intéressaient pas la France. Or, à ce moment, la moindre démarche française eut arrêté net Frédéric II, qui redoutait par-dessus tout une aventure, et du même coup Catherine, qui serait restée sans alliance.
Les négociations se poursuivirent donc à Pétersbourg entre Paninc et Solms. Le roi de Prusse ne cessait de prêcher à celuici la prudence : il n'entendait pas s'attirer la guerre pour un Czarloryski ou un Poniatowski ; à aucun prix il ne voulait faire entrer des Iroupes en Pologne. Or Panine tenait à ce que les troupes prussiennes fussent de suite engagées, ne fût-ce que pour intimider les récalcitrants. Frédéric, finit par céder.
Histoire g&xkmalf. VII.
Le traité de Pétersbourg (H avril 1764), comportait dans les articles patents une alliance défensive. Plus importants sont les articles secrets : ils contiennent la garantie de la constitution de Pologne, la garantie de la constitution de Suède, c'est-àdire de deux anarchies. Plus, la garantie de ses possessions holsteinoises au grand-duc héritier de Russie. Les deux souverains s'entendent pour la protection des dissidents de Pologne et sur l'élection polonaise. Une clause sécrétissimc désigne le candidat choisi par les deux cours. Si, à raison de son élection, une tierce puissance (l'Autriche) faisait entrer ses troupes en Pologne, et si une guerre s'ensuivait, le roi de Prusse assisterait la Russie de 20 000 hommes. Si les choses devenaient plus graves, les contractants se réservaient de « régler leurs intérêts conformément aux circonstances ».
Tel est ce traité qui allait décider du sort de la Pologne et qui faillit décider du sort de la Suède. Connu ou seulement soupçonné, il allait suffire à paralyser l'Autriche, car Kaunitz était trop prudent pour se heurter à deux puissances aussi redoutables, surtout quand il croyait ne pouvoir compter sur la France. Maintenant les scènes les plus pittoresques et les plus dramatiques pourront se développer dans les diètes polonaises : les acteurs s'agitent, mais c'est le traité de 1164 qui les mène.
Élection de Poniatowskl (1764). — Aussitôt après la mort d'Auguste III, le prince Charles et le prince Xavier de Saxe posèrent leur candidature auprès des cours. Ils reçurent de Frédéric II, de la tsarine, môme de l'impératrice-reine, les réponses les plus décourageantes. En Pologne, le parti saxon était divisé entre ces deux candidats. En outre, l'helman Branicki, quoiqu'il fût de ce parti, ambitionnait la couronne pour lui-même. Peut-être aussi Charles Radzivill. — Bientôt la cour de Saxe comprit qu'il fallait concentrer ses efforts sur un seul candidat, le prince Xavier, ce favori de la cour de France et de la dauphine sa sœur; mais, n'obtenant de Vienne ni de Versailles aucun secours effectif, Xavier dut renoncer à la lutte. Alors le parti saxon et le parti de Branicki fusionnèrent : ils devinrent le parti patriote, opposé au parti l'u&se. Pour candidat, il eut Branicki; comme principaux chefs il eut Radzivill, les
Potocki, lcsZabiellon, etc., tous grands seigneurs de Lithuanic, opposés à la puissante famille lithuanienne des Czartoryski. Ce fut le parti russe qui déploya le plus d'activité : Kayserling et Benoît, ministre de Prusse, l'appuyaient, môme par les menaces : 50 000 soldats russes étaient déjà massés sur la frontière. De son côté Branicki, prodiguant sa fortune, projetait de porter à 20 000 hommes l'armée royale, comptait sur 10 000 hommes de Radzivill et sur 10 000 de Potocki. Les représentants de France et d'Autriche, Paulmy et Mercy, remettaient au primat une déclaration où ils se bornaient à exprimer le vœu que l'élection fût libre. Branicki eût préféré des subsides.
En avril 1764, les chefs du parti patriote rédigèrent une adresse à Marie-Thérèse, la suppliant de prendre en mains les libertés polonaises. L'autre parti s'empressa d'en rédiger une en sens contraire, affirmant à l'impératrice-reine que « la plus grande partie de la nation a réclamé le secours des Russes pour rétablir l'ordre », la suppliant de ne pas entraver « l'œuvre de pacification ». Entre ces deux appels, l'Autriche resta immobile. Elle renonça même au projet de mobiliser des troupes pour répondre à l'invasion russe en Pologne et aux premiers mouvements des régiments prussiens.
En Pologne, les élections dans les diétines furent exceptionnellement paisibles : il n'y eut pas plus de dix tués. D'ailleurs les trois quarts de ces élections furent défavorables aux Czartoryski. En Lithuanie, il y avait lutte à main armée entre Radziwill et les Massalski, partisans des Czartoryski. Dans la Prusse polonaise, à Graudenz, bataille entre les nobles des deux partis.
Quand s'ouvrit à Varsovie la diète dite de convocation (mai 1764), chargée de rédiger les Pacta Conventa, les patriotes trouvèrent les Russes maîtres du « faubourg de Cracovie », les Czartoryski occupant militairement les principaux édifices. Ils résolurent de ne point paraître à l'assemblée et de quitter la ville. Du moins, le maréchal de la dernière diète, Malachowski, éleva une protestation contre la présence des troupes ; il souleva un horrible tumulte : à grand'peine ses amis purent l'arracher aux soldats. L'assemblée élut alors, comme maréchal, Adam Czartoryski. Pendant ce temps les patriotes
CATHKMNK II
se réunissaient à 3 milles de Varsovie, au château de Piaseczné, qui appartenait à Branicki. Ils étaient très divisés, très découragés : aucun secours à espérer des puissances; et Branicki. au lieu de 40 000 soldats, n'avait pu en réunir que 9 ou 10 000. La diète de Varsovie se montra autrement énergique : elle déclara Branicki déchu de tous ses droits, investit de son helmanat le prince Auguste Czartoryski, désormais chef légal de l'armée. Branicki dut fuir dans le comté de Zips. Radziwill était attaqué, en Lithuanie même, par les clients des Czartoryski, défait au combat de Slonim (20 juin), forcé de fuir en Autriche. Le parti russe avait maintenant le champ libre.
Les Czartoryski essayèrent d'en profiler pour procéder aux réformes les plus indispensables. En cela ils se montrèrent beaucoup plus patriotes que le parti qui se décorait de ce nom. Leur erreur fut de croire que la Russie, sur laquelle ils s'appuyaient, leur permettrait de détruire une constitution garantie par le traité de 17Gi. D'abord ils firent voler que les grands officiers de la couronne seraient dépouillés de leur pouvoir absolu et sans contrôle. Ils firent créer quatre commissions, de seize membres chacune, qui étaient un essai de ministères : justice, intérieur, finances, guerre. Mais quand ils voulurent s'attaquer au liberum veto, les ministres de Russie et de Prusse les arrêtèrent. On leur permit seulement de l'abolir en ce qui concernait les lois de justice et de finances. Ils obtinrent que, lorsque une diète serait rompue, les décisions prises par elle subsisteraient. Ils revinrent par un détour à leur dessein primitif : les lois qui intéressaient « le bien de la République * seraient volées à la simple majorité. Enfin la diète statua que l'on n'élirait pour roi qu'un Polonais, de parents polonais, de religion catholique. Puis elle se sépara.
En somme, les Czartoryski avaient remporté une victoire complète : ils avaient avancé l'œuvre de réforme et assuré l'élection de leur neveu. Même à Versailles on comprit la portée de ce double succès : Paulmy reçut l'ordre de se rapprocher des Czartoryski; la France était disposée à reconnaître Poniatowski^ pourvu qu'une réconciliation se fît avec les patriotes. Les Czartoryski l'ayant refusée, Paulmy fut rappelé. L'Autriche avait
LA CKISK POLOXAISK
donné les mêmes conseils et ne fut pas plus écoutée : Mercy «jiiitta Varsovie.
Poniatowski avait déjà pour lui les députés de Prusse, Lilhuanic, Russir; beaucoup de députés polonais revinrent à lui, gagnés par ses manières élégantes et affables. Toutefois la diète Sélection, qui se réunit le 24 août, ne ressembla guère aux grandes diètes d'autrefois, à celle de 1733, par exemple, où 60 000 cavaliers nobles, bannières déployées, s'alignaient en escadrons dans la plaine de Wola. C'est dans une salle construite en planches, décorée de drap pourpre, que se réunirent les électeurs. Ils n'étaient que 2000. Le 1 septembre, Poniatowski fut élu à l'unanimité; le 13, il jura b*s Pncta Convenir/, c'est-à-dire le programme de réformes; le 25, il fut couronné à Varsovie (il est le premier roi qui n'ait pas été couronné à Cracovie).
La Pologne avait déjà eu des rois imposés par une force étrangère : Stanislas Leszczinski, créature de Charles XII; Auguste II, restauré par Pierre le Grand; Auguste III, intronisé par la Russie et l'Autriche; Poniatowski le fut par la Russie et la Prusse. Ce qui ajoutait à cette humiliation de la Pologne, c'est que tout le inonde savait que Stanislas-Auguste devait son trône au caprice tout autant qu'aux calculs de la tsarine.
Poniatowski, alors âgé de trente-deux ans, était élégant et beau; aimable, intelligent, bien intentionné; curieux d'art, de littérature (surtout française et anglaise), et l'esprit ouvert aux idées du siècle. Ce qui gâta tous ces dons, ce furent sa légèreté de caractère, le manque de suite dans ses idées, le défaut d'énergie, de fermeté, de vrai patriotisme. 11 fut reconnu par toutes les cours, sauf par celles de France, d'Autriche, d'Espagne, de Saxe. Or il comprenait combien l'appui de la France et de l'Autriche lui eût été nécessaire pour contre-balancer l'influence tyrannique de la Russie. Louis XV, plus clairvoyant en cela que Choiseul, devina la secrète pensée du roi de Pologne; suivant son habitude, il ne fit rien. Tout aussi avisé fut Kaunitz quand il donnait à Marie-Thérèse ce conseil : l'élection polonaise était un fait accompli; toute la noblesse s'y était ralliée,
CATHERINK II
à pari Radziwill et Branicki; ne valait-il pas mieux reconnaître Ponialowski que de le river à la protection russe et prussienne? Marie-Thérèse approuva cet avis, mais les efforts de Kaunitz pour décider la France restèrent infructueux.
La question des réformes politiques et la question des dissidents. — Le prince Repnine, d'abord adjoint à Kayserling, puis son successeur à la légation de Varsovie, était un Russe que le séjour de Paris avait civilisé et quelque peu corrompu; sous des manières élégantes et courtoises, il dissimulait la volonté la plus impérieuse. Les instructions qu'il avait reçues de Panine (octobre 1764) étaient assez sages. Il devait rappeler au roi les obligations que les traités imposaient à la Pologne, la reconnaissance que le roi devait à Catherine. En ce qui concernait les dissidents, la pieuse tsarine orthodoxe ne pouvait que s'inspirer des traditions de Pierre le Grand, des sentiments qui animaient son peuple et son clergé. Saisie des plaintes des dissidents, elle avait prescrit à Repnine, s'il ne pouvait obtenir pour eux l'égalité, de leur assurer du moins quelques droits, quelques garanties contre les persécutions. Repnine ne devait recourir à la menace, à l'emploi de la force, qu'en cas de résistance obstinée. Cette résistance obstinée, on avait pu la prévoir à Pétersbourg.
Repnine fut beaucoup moins modéré que ses instructions. Il se mêla de tout, harcela le roi et ses ministres, interdit que la République fût représentée à Versailles par un personnage de marque, consentit à l'évacuation de Varsovie, mais garda dans les provinces la majeure partie des troupes russes. Il exigea une rectification de frontière qui enleva aux Polonais 150 milles carrés. Trouvant le roi peu docile, Repnine tenta un rapprochement avec les Czartoryski. Mais pas plus que le roi ils n'étaient favorables à l'égalité de droits en faveur des dissidents. Non qu'il y eût chez les oncles ou chez le neveu ombre de fanatisme; ils ne s'inspiraient que de considérations politiques : n'était-il pas à craindre que les protestants et les orthodoxes, émancipés grâce à la Russie et à la Prusse, ne se fissent les instruments de ces deux puissances, surtout avec le liberum veto dont celles-ci imposaient le maintien? L'émancipation ne
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pouvait se produire sans danger qu'après la réforme de la constitution.
Une nouvelle diète allait se réunir. Dans les diétines, deux partis, deux programmes, se trouvaient en présence. Celui des Czartorvski demandait l'abolition du liberum veto et la restauration du pouvoir royal. Les débris des anciens partis patriote ou saxon ne voulaient entendre à aucune réforme constitutionnelle : ils poursuivaient le renversement de Czartoryski, et quelquesuns le détrônement du roi. En ce qui concernait l'émancipation des dissidents, les « royalistes » tenaient pour l'ajournement ; les patriotes pour un refus absolu.
Le 6 octobre 1766 se réunissait la dicte. Elle fut d'abord assez calme : un chambellan du roi. Czapiz, fut élu maréchal. Puis Gaétan Soltyk, évèque de Cracovie, souleva la question des dissidents (11 octobre), demandant qu'il fût à jamais interdit de proposer des modifications en leur faveur. Cette brusque sortie déconcerla un peu le roi; elle compromettait la politique d'équilibre qu'il avait cherché à maintenir sur cette question brûlante entre les catholiques de Pologne et les puissances protectrices. Il se lira de ce mauvais pas avec beaucoup d'habileté et d'éloquence, louant le zèle de l'évôqiie Soltyk, attestant son propre attachement à la foi de ses pères, mais rappelant qu'il n'appartient pas à l'homme de décréter pour ( 'éternité, parlant à mots couverts des dangers qui menaçaient à la fois la liberté et la religion, Cette brillante improvisation eut un grand succès : môme les amis de Soltyk blâmèrent son imprudence.
On put alors procéder aux réformes politiques, compléter l'œuvre ébauchée à la diète de 1764. On ne pouvait s'attaquer de front au liberum veto, au maintien duquel veillaient la Russie et la Prusse. Du moins il fut décrété que, dans les diélines, l'élection des nonces se ferait désormais à la simple majorité (auparavant l'abus du liberum veto faisait que beaucoup de districts ne parvenaient pas à élire dr députés) ; puis que, pour toutes les lois concernant la levée des impôts, les affaires militaires, l'accroissement de l'armée, le vote aurait lieu à la simple majorité. Ces salutaires mesures purent être adoptées parce que la diète de 1766, qui était censée procéder de la confé-
drration de 1164, délibérait comme celle-ci sans admettre le
liberum veto.
Repnine et son collègue prussien Benoît, voyant clairement où tendaient l'assemblée et le gouvernement royal, intervinrent. Leur opposition révolta la fierté polonaise : « Ne sommesnous pas maîtres chez nous? » criaient les députés. — « Sans doute », répondaient les ambassadeurs, mais les Polonais oubliaient les traités qui imposaient à la République le maintien de sa constitution. Voyant qu'on allait passer outre à leur protestation, ils provoquèrent dans l'assemblée une diversion en soulevant la question des dissidents. En leur faveur ils présentèrent un Mémoire; ils eurent l'adresse de le faire appuyer par les minisires des puissances prolestantes, Angleterre, Suède. Danemark. Le roi montra ici beaucoup d'habileté; il fit venir les évoques et les sénateurs catholiques, leur démontrant qu'on pourrait maintenir l'exclusion des dissidents, mais à celle seule condition que l'on fermerait la porte aux ingérences étrangères : pour cela, il fallait abolir le liberum relo, car alors on pourrait avoir une armée, défendre la patrie, « défendre la religion ». Kvèques et sénateurs promirent leur concours, par « les serments les plus sacrés ». Alors Poniatowski se tourna vers Repnine, rappelant qu'à son sacre il avait promis de « maintenir la religion » ; il entendait rester d'accord avec « la nation ».
C'était risquer une rupture avec la Russie. Pouvait-il du moins compter sur « la nation »? Que valait ce concours dont l'avaient assuré les évèques et les sénateurs? 11 eut vile l'occasion de l'apprécier. Repnine les avait à son tour travaillés, les alarmant sur leurs libertés, sur ce liberum refo qui était « le joyau de leur constitution », promettant aux évèques de modérer les exigences de l'impératrice en faveur des dissidents. Une maladresse, peut-être une trahison, fut commise par le grand-chancelier Zamojski. Le roi avait entendu qu'on voterait d'abord sur les réformes, ensuite sur les dissidents. Zamojski présenta en même temps les deux projets de loi. Les catholiques demandèrent qu'on votât d'abord sur la seconde question. L'assemblée devint tumultueuse. Assailli de cris, d'in-
jures, de menaces, le roi fut contraint de quitter la salle de la diète. A la séance suivante, Bepnine le contraignit, sous la menace de ravager ses domaines, à reprendre sa place sur le trône, à entendre les décisions de rassemblée qui, sur toutes les questions, rétablissait le liberum veto. Cette diète de 1766, qui aurait pu sauver le royaume, consommait sa perte. La question politique ainsi réglée, celle de religion reparut au premier plan. Les évèques, malgré leur récent accord avec Kcpnine, montrèrent contre les dissidents un acharnement fanatique. Les motions les plus intransigeantes de Soltyk furent votées « pour l'éternité ».
Confédérations de Sloutsk, Thorn, Radom. — Frédéric II était enchanté du résultat : l'exclusion des dissidents lui importait peu, mais il s'applaudissait de voir l'anarchie préparer la voie à ses ambitions secrètes. Au contraire, la tsarine avait pris au sérieux son rôle de protectrice des orthodoxes : ceux-ci formaient la moitié de la population dans l'Etat polonais-lithuanien; leurs plaintes trouvaient un puissant écho dans la Sainte-Russie. Catherine informa Poniatowski qu'elle ne céderait pas sur la question des dissidents. Elle invita ceux-ci à se former en confédérations, promettant le concours de ses soldats. Alors se confédérèrenl : à Sloutsk, les orthodoxes; à Thorn, les protestants (quoique ceux-ci, privés de tous droits politiques, n'eussent pas le droit de se confédérer). Bien plus, en Lithuanie, se confédérèrenl les catholiques : ils poursuivaient l'abolition des réformes votées en 1161. Encore qu'ils fussent hostiles aux dissidents, Catherine II les prit également sous sa protection : tous les moyens de fomenter l'anarchie lui étaient bons. Parmi les fauteurs des confédérations catholiques, les principaux furent : le kron-referendar Podoski, Ossolinski, évoque de Vilna, Potocki, cvèquc de Kief. Les confédérations de ce type étaient les plus dangereuses pour le roi et le royaume, car, en môme temps qu elles étaient hostiles à toute réforme, leur animosité contre les dissidents ne pouvait que favoriser l'ingérence étrangère. En juin 1767, il y en eut vingt-quatre en Lithuanie. Toutes choisirent pour présidents des adhérents de Itadziwill et de Branicki.
C'était le parti vaincu en 1764 qui partout relevait la tète. Le 3 juin, les Lithuaniens firent leur entrée dans Vilna; à la fin du mois, tous les confédérés se réunirent à Radom (97 kilomètres au S. de Varsovie) et élurent Radziwill pour maréchal général. Mais alors commencèrent les difficultés entre eux et la Russie. Repnine entendait qu'on votât d'abord en faveur des dissidents, tandis que les confédérés avaient surtout en vue l'abolition des réformes; en outre, beaucoup espéraient le détrùnement du roi, et Repnine savait que la tsarine n'y consentirait pas.
C'était un malentendu qui avait réuni en une môme confédération ceux qui avaient promis à la Russie l'émancipation des dissidents et ceux qui s'y montraient fanatiquement hostiles. Il s'évanouit quand on donna lecture de Y acte de confédération. Dès qu'on arriva aux articles concernant l'émancipation, la majorité fit entendre des cris de fureur. Repnine n'hésita pas sur les moyens à employer. Il fit entourer de troupes la salle des délibérations et placer des canons à toutes les issues. Il extorqua ainsi beaucoup de signatures. Soltyk lui-même signa, mais en faisant une réserve quant aux dissidents. 172 maréchaux de confédérations locales, sur 178, l'imitèrent. Radzivill, qui essaya de fuir, fut retenu prisonnier. L'équivoque qui avait présidé à la formation des confédérations subsista dans l'acte d'adhésion. Les confédérés se consolaient par l'espérance de mettre en accusation le roi, les ministres, le sénat. Mais Stanislas faisait alors toutes les volontés de Repnine.
Diète de Varsovie : abolition des réformes; violences des Russes. — Pour « faire cesser les criailleries ». Repnine convoqua une diète à Varsovie. Les élections furent très orageuses. D'une part, intimidation par les Russes, leurs officiers osant paraître aux dîétines, leurs soldats vivant à discrétion chez les récalcitrants; d'autre part, action des émissaires saxons, manifestes fougueux des évêques polonais. Le pape lança une encyclique, son nonce à Varsovie s'agita. Le 24 août 1767 s'ouvrit la diète. D'abord on y donna lecture du bref pontifical. L'assemblée y répondit par ce cri : « Sacrifier notre sang et nos biens pour l'Église catholique! » Puis, tout entière, elle se mit à genou pour recevoir la bénédiction du
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nonce. Telle fut la scène dardent fanatisme qui s'offrit au sceptique Repnine quand il fit son entrée : a Cessez de faire du bruit, cria-t-il; car, moi aussi, je ferai du bruit, 'et plus fort que le vôtre. » La réponse unanime fut : « C'est pour la foi catholique que nous nous sommes confédérés. » Repnine se croyait bien fort, ayant obtenu de, chaque député la promesse — « sous peine de dégradation de noblesse, confiscation do mes terres, de mort ou de telle peine qu'il plaira à l'impératrice de m'int%er » — de se conformer aux volontés de la Russie. Il fut trompé, comme l'avait été le roi.
Le 3 octobre, le roi fit son entrée, déclarant que, « toute la nation étant confédérée, il adhérait à la confédération ». La diète, étant diète confédérée, allait délibérer à la simple majorité. On suspendait l'usage du liberum veto afin de mieux assurer son rétablissement et celui de la vieille anarchie.
Soltyk avait fait son testament avant de prendre la parole. Il rappela au roi le serment prêté à son couronnement : « Il devait sacrifier son trône et sa vie plutôt que de consentir à la ruine de la religion. » Tous les évèques appuyèrent Soltyk. Seul Podoski, devenu primai de Pologne par la protection de Repnine, « resta muet comme un poisson ». Le lendemain (4 octobre), discours très vifs de l'évèque de Kief, Zaluski, de Rzewuski le fils, nonce de Podolie, protestant contre la présence des troupes russes. Le 10 novembre, nouveau discours de Soltyk demandant aux Polonais s'ils voulaient se montrer « des hommes libres ou des esclaves ». Repnine se résolut alors à user de ses pleins pouvoirs. Il fit enlever par ses grenadiers les éveques Soltyk et Zaluski, les Rzewuski père et lils, et les expédia sur Smolensk.
Puis, dans cette assemblée terrifiée, il fit voter — quelques mains seulement se levant pour le vote — la nomination d'une commission de soixante membres, qui dut délibérer en présence de Repnine et des ministres des quatre cours protestantes. A un évêque qui osa demander si la protection de la tsarine s'étendait aussi au Koran : « Tais-toi! répliqua Repnine. Ce n'est qu'à moi seul qu'il convient de savoir le vrai sens des déclarations de ma souveraine. Je ne veux que de la soumission. »
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Le résultai île ces délibérations fut le projet de loi du 5 décembre : 1° en matière de religion, la religion catholique était proclamée dominante; le roi et la reine devaient être catholiques; l'abandon du catholicisme pour un autre culte était interdit. Mais aux dissidents on accordait le libre exercice de leur culte, l'affranchissement do toute juridiction romaine, la dispense de contribuer aux frais du culte catholique, des tribunaux mixtes, l'autorisation des mariages mixtes, la restauration des évêchés orthodoxes qui avaient été supprimés, enfin l'égalité absolue et la plénitude des droits politiques : le tout sous la garantie de la Russie et des quatre cours protestantes. — 2° en matière de constitution : toutes les réformes volées en 1764 étaient abolies, le Hberum veto rétabli sur tous les points.
Il restait à faire ratifier par la diète les décisions de la commission. Celait une diète-n///i/>, « la moins nombreuse que la Pologne eût jamais vue »; beaucoup de sénateurs et députés s'élaient enfuis; d'autres se sauvèrent après avoir protesté. Ce qui restait vota sans discussion. Toutes les décisions prises furent confirmées par les deux traités de Varsovie (24 février 1*768) conclus par la République avec la Russie et la Prusse. Puis la confédération et la dièle furent déclarées dissoutes (5 mars 1768). La Pologne en revenait à ce qu'elle élail à la mort d'Auguste III.
La grande confédération de Bar (1768). — La Pologne avait été absente de cette diète-rww/). Où était-elle? Hors de Varsovie, partout; et partout elle signait des protestations, s'organisait en confédérations. Le 29 février paraissait un universai de Michel Krasinski, frère de l'évèque de Kaménietz, s'inlitulanl « maréchal de la confédération ». Il dénonçait la fraude commise dans l'acle de Kadom, l'enlèvement des quatre députés à Varsovie, la comédie de commission et de diète, etc. L'homme d'tttat de la nouvelle confédération était l'évèque Krasinski, échappé aux mains des Russes. L'homme d'action, c'était le brave Joseph Pulawski, assisté de ses trois fils, Casimir, François et Antoine. L'évèque et le soldat envoyèrent leurs émissaires dans tous les châteaux; partout les nobles s armaient, les femmes vendaient leurs bijoux. A Bar (en
Podolie), se rassemblèrent bientôt 300 nobles en armes; les petites armées des magnats vinrent les y rejoindre; on enrôla des aventuriers tatars. On eut bientôt 8000 hommes. On s'empara de Berditchef, où l'on trouva le Père Marc, qui donna au soulèvement sa couleur religieuse, distribuant aux insurgés des croix, des bannières, des chapelets, transformant la guerre nobiliaire en une guerre de religion.
Les circonstances paraissaient assez favorables : l'armée de la Couronne semblait prête à quitter le roi; la Porte, travaillée par Vergennes, Toit et les agents français, adressait à Repnine l'injonction d'évacuer la Pologne.
Repnine se trouva fort embarrassé : il eût voulu que le Sénat prit l'initiative d'une pétition pour implorer le secours de la tsarine contre les « perturbateurs ». De cette façon on eût pu guerroyer contre les confédérés sans porter atteinte aux traités qui constituaient la Turquie gardienne de l'indépendance polonaise. Les sénateurs se montrèrent froids. Le roi refusa de signer l'appel à la tsarine. Repnine n'eut d'autre ressource que de suspendre l'évacuation commencée par les troupes russes et de les diriger sur les confins de la Podolie. Les confédérés furent alors saisis d'inquiétude : pendant qu'ils se battraient à l'extrémité du royaume, que deviendraient leurs domaines, leurs châteaux, leurs familles, reslés à la discrétion des Russes? Même en pays polonais et calholique, ils redoutaient une insurrection des serfs. Combien plus dans les pays russes et orthodoxes! Sur leurs drapeaux ils avaient inscrit: « Pour la foi et la liberté! » Mais quel sens avait ce mot de liberté pour des serfs, le mot de foi pour les paysans orthodoxes? Pour les uns comme pour les autres, la Pologne avait-elle su être une? patrie?
Cependant le Sénat et le roi étaient contraints par Repnine d'ordonner à l'armée royale de rejoindre les troupes russes. Le roi s'isolait ainsi de « la nation » ; il se livrait aux Russes, qu'il détestait; il donnait à l'une des raisons, aux autres des facilités pour le détrôner. D'autre part, les confédérations se propageaient dans toute l'étendue de la République. Potocki, neveu par alliance de Branicki, enlevait le régiment palatin de Cracovie au moment où il allait rejoindre l'armée royale,
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établissait son quartier général à Podhajcé, insurgeait tout le district de Galitch (Galicie). Sur une autre bande, les Russes étaient obligés de reprendre Lublin. Un audacieux szliachcic, Dzirnanowski dans Varsovie môme, manquait d'enlever Repnine.
La guerre religieuse et sociale dans les O Ukraine s.
— Tout à coup, sur les derrières et le flanc des bandes polonaises du Sud, éclata la jacquerie orthodoxe. Dans les Oukraines avaient toujours abondé les brigands, haïdamaks, Zaporogues, combattant pour le pillage et le butin, mais aussi « pour la foi orthodoxe et les églises de Dieu ». Le frère d'un haïdamak empalé par les Polonais, l'igoumène Melchissédec, alla chercher Jéliéznak, un brigand zaporogue qui s'était fait moine. Assistés de Gontaï, ils réunirent les haïdamaks et les paysans. Ils leur donnèrent lecture d une prétendue lettre de Catherine II autorisant le massacre des seigneurs et des juifs. Contre la croix latine fut arborée la croix grecque ; les popes contre les curés. Ainsi naquit une guerre à la fois de race, de religion, de caste , une de ces guerres que l'histoire a qualifiées d' « inexpiables ». Les insurgés massacraient môme les vieux, les femmes, les enfants. Ils prenaient plaisir à pendre à une même potence un pan, un juif, un chien. Des hommes furent brûlés ou enterrés vifs, des femmes grosses éventrées . En peu de jours, cinquante villages et trois villes flambèrent. A Ouman (pays de Kief), Jéliéznak fit égorger 16000 personnes, combler un puits de cadavres d'enfants. 11 péril en Oukraine de 50 000 à 200 000 victimes.
Opérations des Russes contre les confédérés. — Sous cette poussée de furieux fanatisme, les confédérés polonais reculèrent. A Potocki, tombé malade, avait succédé Pulawski, qui ne recueillit que des bandes décimées. Bar fut aussitôt assiégé par les Russes et emporté d'assaut. Berditchef, après une résistance de plusieurs semaines, succomba. La Pologne était écrasée dans le Sud. Elle se relevait dans le Nord : en Lithuanie, où Kossakowski se retranchait dans les bois et les marais; en Mazovie, à Zakroczin, presque sous les murs de Varsovie, d'où les confédérés entretenaient dans la
capitale même des intelligences; dans la Russie Rouge, où ils s'emparaient de Cracovie.
Balta, ville du khan de Crimée, n'était séparée de l'Oukrainc que par un ruisseau. Son gouverneur, Iakoub-Aga, favorisait de tout son pouvoir les confédérés, par désir de provoquer une rupture entre la Russie et la Porte. Une bande polonaise, poursuivie par des haïdamaks, se jeta dans la ville. Un colonel russe, poursuivant ou les haïdamaks ou les Polonais, enleva d'assaut Balta. Un combat s'y livra, et nombre de musulmans furent massacrés. C'est l'origine de la guerre turcorusse : on en trouvera plus loin l'exposé.
Les Russes avaient autant d'horreur que les Polonais poulies excès des rebelles d'Oukraine. Après l'affaire de Balta, ils livrèrent à l'armée royale beaucoup de ces insurgés : 800 furent envoyés aux travaux forcés, 400 exécutés à Lemberg. Quand les deux principaux chefs de rebelles, Jéliéznak et Gontaï, tombèrent prisonniers, le premier fut knouté par les Russes et déporté en Sibérie; le second, écartelé par les Polonais.
La déclaration de guerre par la Turquie (30 octobre 1*768) allait occuper la meilleure partie des forces russes. Elle rendit de l'indépendance aux Czartoryski et au roi. Catherine II comprit qu'il fallait ne plus insister sur l'émancipation des dissidents. Le roi s'enhardit jusqu'à porter plainte à la tsarine contre la tyrannie de Repnine. Celui-ci fut rappelé. Le prince Volkonski, très doux, très faible, le remplaça. Il se trouva dans une situation bien différente. C'était maintenant le roi qui harcelait l'ambassadeur, réclamant l'abolition du traité de 1768, comme extorqué par la violence, demandant de l'argent pour l'armée royale, pour lui-môme. Quand Volkonski prétendait qu'aucune récompense ne fût accordée sans son consentement, le roi répondait : « Plutôt me faire couper en morceaux », ou encore : « Chacun est mai Ire chez soi. » Il refusait tout secours à l'armée russe contre les Turcs, songeait à invoquer la médiation française entre la tsarine et lui.
En août 1768, les confédérés, qui avaient négligé de compléter les fortifications de Cracovie, furent chassés de la ville basse et du chAleau. Comme ils ne possédaient plus une seule
forteresse, l'évèque Krasinski prit asile à Teschen, en territoire autrichien. Ceux des confédérés qui avaient été repoussés de Podolic en Moldavie n'étaient pas en meilleure situation. Ils s'affaiblissaient encore par les querelles de leurs chefs. Potocki dénonça aux Turcs Pulawski comme un traître et le fit emprisonner. Camille Pulawski vengea l'honneur paternel en faisant aux Russes une infatigable petite guerre.
Les Polonais n'avaient ni forteresses, ni infanterie, ni artillerie, pas d'argent, très peu de munitions. Leurs bandes étaient tout en cavalerie. Encore n'avaient-ils pas toujours l'avantage de la rapidité, car ils cheminaient encombrés de chariots qui traînaient leurs familles, leurs meubles, tout le déménagement de leurs châteaux. Comme les Russes, ils étaient contraints de réquisitionner, de piller, d'exaspérer les paysans et même les nobles de leur parti. Aucune vue d'ensemble dans leurs opérations, tandis que le général Weymarn savait combiner tous les mouvements des colonnes russes. Cependant les Polonais, encore que leur cavalerie ne fût guère mieux équipée que celle des Kosaks, gardaient cette supériorité de bien connaître les chemins, de savoir les retraites des forêts et des marécages, de pouvoir à l'occasion surprendre les colonnes ennemies, de les épuiser en marches et en contremarches, d'enlever leurs courriers et leurs convois. C'était une guerre où l'on fuyait plus souvent qu'on ne combattait. Sur treize combats, six furent à l'avantage des Russes, cinq à celui des Polonais; deux restèrent indécis.
Les principales bandes polonaises étaient celle de Sava Calinski (Tsalinski), ancien officier de Kosaks, qui tenait les environs de Varsovie et plusieurs fois se glissa dans la ville pour y prendre de l'argent, des recrues, des renseignements ; — dans le palatinat de Siéradie, celle de Rierzinski, agent du parti saxon, homme habile et peu sur, courtisan avec les grands et fanatique avec le peuple; — celle de Camille Pulawski, un peu suspect à cause de son nom, mais loyal, brave, entreprenant, ayant le sens de la petite guerre; il rejoignit, à Sambor, son frère François, qui avait levé une compagnie de Turcs et de Tatars; — sur les frontières de Prusse, celle du comte Pac
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(Palz), un gentilhomme lettré, qui se délectait à lire les bons auteurs, surtout ceux qui parlent contre la tyrannie.
Les deux Pulawski, ne pouvant tenir dans Sambor, allèrent, par les bois, rejoindre Radziwill et, à l'aide de son neveu Sapieha, débauchèrent quelques escadrons de l'armée grandducale. Ils livrèrent aux Russes deux combats victorieux, sous Brest-Litovski, puis auprès de Slonim ; mais, s'étant brouillés avec Bierzinski et Sapieha, réduits à 600 hommes, ils furent attaqués par les Russes en rase campagne et complètement défaits. Sur la fausse nouvelle que son frère Casimir était tué, François chercha la mort sur les baïonnettes russes.
Bientôt se répand la nouvelle d'une marche offensive par la grande armée turque. Toute la Pologne fut saisie à la fois d'espérance et de terreur. Les Ottomans sans doute étaient «les libérateurs, mais quels libérateurs! On se souvenait de leurs incursions d'autrefois. Potocki fut chargé d'une mission auprès du grand-vizir et séraskcr Mohammed-Emin : il s'agissait de détourner le torrent de l'invasion sur les terres de Moscou. Le grand-vizir reçut Potocki avec hauteur, déclarant qu'il ne reconnaissait de république polonaise que dans le Sénat et le roi qui siégeaient à Varsovie, mais que, la Pologne officielle étant l'ennemie de la Porte, il traiterait toute la nation en ennemie. Le khan de Grimée le fit revenir à de meilleurs sentiments : il fut alors convenu que l'invasion de la Pologne se ferait par les confédérés, celle de la Moscovie par les Turcs. Puis le grand-vizir, revenant à son idée première, lança une déclaration de guerre « à la République de Pologne ». Peu de temps après, l avant-garde turque ayant été battue sous Khotin, ce fut à la bravoure seule de Potocki que la Porte dut la conservation de cette place. Le successeur de Mohammed, le grandvizir Moldavanghi, se montra plus intelligent de la situation : il déclara qu'il ne faisait pas la guerre à la République. Le passage du Dniester par les Turcs provoqua en Pologne l'éclosion de nouvelles confédérations. Klles devaient se réunir, à Gliniani, en une confédération générale, à laquelle travaillait l'évôque Krasinski. Après la nouvelle défaite des Turcs (1769), Catherine II résolut d'en finir avec l'insurrection polonaise. Celle-ci
Histoire générale. VII. 31
CATMKH1NK il
avait son siège politique à Tcschen ; son quartier général avait été transporté île Gliniani à Biala, sur la frontière de Silésie. Michel Krasinski était maréchal général et Potocki généralissime. Comme ils étaient alors en Turquie, on leur donna pour suppléants Par el Sapieha.
Catherine II avait repris, à l'égard du roi de Pologne, l'attitude de naguère. Le faible Volkonski fut remplacé par Saldern, énergique, passionné, irritable, un autre Hepnine, professant un mépris égal pour tous les partis polonais, disant que les « amis de la Russie » étaient simplement amis de For russe. Il mit à la raison le roi, qui s'était émancipé jusqu'à exiger le désaveu de Catherine pour tout ce qui s'était fait depuis 1*768. Il entendit que l'armée royale prélat un concours efficace aux troupes impériales, que Ton passât de la défensive à l'offensive contre les confédérés. Les troupes russes étaient maintenant commandées par Bibikof, par l'ardent Souvorof, par le brutal et sanguinaire Drévitch. Sous la poussée de leurs régiments, les confédérés du sud durent passer la frontière. Leur quartier général fut alors transféré à Eperjes, en territoire hongrois, où Joseph II vint leur faire visite. Les confédérés du nord furent battus dans une série de rencontres, notamment à Dobra, près de Kalish, puis à Blonim.
Rôle de Choiseul : mission de Taulès, Dumouriez, Viomesnil. — Choiseul, qui avait armé les Turcs pour la défense des Polonais, se préoccupait d'empêcher l'anéantissement complet de leurs bandes. De là une série de missions françaises dans les camps polonais. En août 1768, le chevalier de Taulès est envoyé en Podolie, avec mission d'aider les confédérés de subsides et de conseils. Il les trouva trop faibles, ne donna pas l'argent, revint en France. En 1769, il est question d'envoyer là-bas le chevalier de Chàteaufort : il devait exciter les confédérés à prendre Kaménietz et à détrôner le roi. En 1770, mission de Dumouriez, un homme de ressource. A son passage par Munich, il achète à l'Électeur 22 000 fusils, qui seront embarqués sur le Danube. En' Saxe, il cherche à obtenir de l'argent et des hommes. A Eperjes, il eut une déception : l'armée polonaise, que les lettres de l'évêque
Krasinski faisaient monter à 40 000 hommes, était réduite à 16 à 17 000, partagés entre huit ou dix chefs qui ne s'accordaient pas, et pour la plupart gaspillaient leur temps en banquets, en bals, ou bien à un pharaon effréné. Cependant il ne perdit pas courage. Avec des officiers et des sous-officiers venus de France, il organisa une infanterie régulière; avec des canons réquisitionnés dans les châteaux des nobles, il créa une artillerie. Pour avoir une forteresse, il engagea Pulawski à rentrer en Pologne et à prendre Czenstochowa *. Pulawski, après avoir amusé les Russes de diversions, enleva Czenstochowa, les châteaux de Koscian, Bobrek, Tiniec, Landskrona. Les affaires de l'insurrection s'étaient relevées à tel point que l'on crut pouvoir prononcer la déchéance du roi : elle fut également proclamé*» au camp polonais de Varna, à Teschen, à Konieczni (frontière de Hongrie). Deux audacieux vinrent la signifier au roi luimême en son château de Varsovie, puis réussirent à s'esquiver (1770). Cela ne fit que rejeter plus sûrement Ponialowski dans les bras de la Russie. Il donna l'ordre à Xavier Branicki de faire marcher l'armée royale contre les rebelles. Sous le double effort de cette armée et des troupes de Souvorof, Sava fut battu en Lithuanie, blessé, fait prisonnier (il mourut de ses blessures). Le général Drévilch avait attaqué et bombardé Czenstochowa, défendue par Pulawski, sans pouvoir la prendre (janvier 1771). Dumouriez fut battu sous Landskrona (22 juin 1771). 11 accusa de sa défaite Pulawski, parce que celui-ci avait été courir les aventures jusqu'à Zamosc. En Lithuanie, l'hetman Michel Oginski, jusqu'alors neutre, mais poussé à bout parles violences de Saldern, avait pris les armes, battu les Russes (6 septembre); puis, surpris par Souvorof à Stolowicé, il dut fuira Kœngisberg. Les bandes de Kossakowski s'évanouirent. Le vieux Jean Branicki mourut à Bialystok (9 octobre). La Lithuanie, après la Pologne, était à la discrétion des Russes.
Les confédérés avaient prononcé la déchéance du roi. Restait à exécuter la sentence. Sept nobles polonais, dont Strawinski, résolurent d'enlever le roi. Ils confièrent leur dessein
1. Voir ci-<lessns, t. VI, p. «:I4, sur Czenstochowa el le siège par les Suédois en 1655.
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à Pulawski ; celui-ci l'approuva, sous celle condilion qu'on n'attenterait pas à la vie de Ponialowski. Lui-même fil une diversion qui attira toutes les troupes russes hors de Varsovie, sauf 200 hommes. C'est le moment que choisirent les conjurés pour se glisser dans la ville, à la faveur de la nuit. Arrêtant la voiture du roi, ils le forcèrent à monter à cheval et l'emmenèrent au galop. Dans la campagne, on s'égara; le roi resta seul avec un des conjurés, Lukaski; celui-ci, se jetant à ses pieds, lui offrit de le sauver. Avertis, les gardes du roi le ramenèrent dans son palais (3 novembre 4774). Au cours de cette équipée, le roi, par pur hasard, avait été blessé, très légèrement. Le scandale fut immense : Catherine, Frédéric, Voltaire lui-même, crièrent au régicide; le gouvernement d'Eperjes fut contraint par l'Autriche à désavouer hautement l'attentat. A Varsovie, on lit le procès aux conjurés; deux furent décapités; Pulawski et d'autres, condamnés à mort par contumace.
Dans sa mission de Pologne, Dumouriez, dépité de ses insuccès, fut remplacé par le baron de Viomesnil (maréchal de France en 4846). Il amenait avec lui de hardis officiers, son lils le capitaine de Viomesnil, Choisy, Dusaillans, Kellermann (celui de Valmy), Chariot, Després, Galibert, plus un certain nombre de sous-officiers déguisés en laquais, tandis que le chevalier de Murinais se rendait en Lithuanie auprès d'Oginski (1774). Choisy, le capitaine de Viomesnil, Dusaillans, par un coup de main des plus audacieux, se glissant par un égoùt, réussirent à surprendre le château de Cracovie. Le gouverneur de la ville, Slackelberg, qui dansait dans un bal masqué, se hâta d'enlever son déguisement, vint donner un assaut au château et fut repoussé. Alors arriva Souvorof, qui, en peu de temps, réduisit la place à toute extrémité. Lui-même prit l'initiative des pourparlers, et fit d'ailleurs aux assiégés des conditions assez douces : trois jours pour la reddition, les honneurs de la guerre, mais les assiégés prisonniers (23 avril 4772). Les Français devaient être conduits à Lemberg et à Biala, les confédérés polonais à Smolensk, les civils où ils voudraient. Quand Choisy et les huit autres officiers français remirent leur épée à Souvorof, celui-ci la leur rendit, les embrassa. Ils déjeunè-
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rcnt chez lui et dînèrent chez Xavier Branicki. Le dernier coup porté à l'insurrection fut l'occupation de Landskrona (juin) par les Autrichiens. Ils s'avancèrent jusqu'en Volynie; les Prussiens entrèrent en Grande-Pologne. Gzenstochowa, où Pulawski avait repoussé trois assauts de Souvorof, dut être, sur l'ordre formel du roi, livrée aux Russes (15 août 1772). La guerre polonaise avait duré cinq ans (1768-1772). Le démembrement de la Pologne entre ses trois voisins était commencé. Des chefs de l'insurrection, les uns se cachèrent, d'autres émigrèrent, et ce fut le premier des exodes polonais. On retrouve Casimir Pulawski en Turquie, puis en Amérique, où il se lit tuer à Savannah (1779; il avait trente-deux ans). D'autres Polonais, avec Thaddée Kosciuszko, sont aux côtés de La Fayette, versent leur sang pour l'indépendance américaine et se préparent à mieux combattre pour celle de la Pologne.
///. — La guerre turque.
Lie sultan Moustafa ni (1757-1774); le grandvizir Raghib. — Moustafa III, fils d'Ahmed III, avait vu régner avant lui les fils de son oncle Moustafa II, Mahmoud (1730-1754) et Osman III (1754-1757) '. Quand il fut enfin appelé au trône, il était Agé de quarante et un ans. Il avait passé trente années dans la kawch, entre des eunuques et des femmes que la défiance des sultans régnants avait fait choisir comme stériles. Plus d'une fois sa vie avait été en danger; il avait étudié la médecine pour se garantir des poisons. Le baron de Tott trace de lui ce portrait : « Des jambes très courtes... il ne paraissait grand qu'à cheval. Une pâleur qu'on attribuait aux effets du poison, de gros yeux à fleur de tête, qui voyaient mal; un gros nez un peu aplati » ; la barbe teinte en noir. Ce n'était point une intelligence supérieure ; ce n'était pas non plus l'idiot
I. Voir ci-dessus, t. VI, p. 821, la généalogie des sultans; sur Ahmed III, p. 823; sur Mahmond, I. VIT, p. U8. — Sur Osman 11F, voir Bonneville de Marsangj, Verffenne*.
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dont on trouve la caricature dans les lettres de Voltaire à Catherine II. Ce « gros cochon de Mouslafa » fut un protecteur des hommes de science, surtout des légistes et des théologiens. Il était zélé musulman, renouvela les ordonnances qui défendaient aux femmes de paraître en public, aux chrétiens et aux juifs de porter le costume des croyants. Il obtint de Louis XV qu'une trentaine de Turcs qui ramaient sur les galères du roi fussent renvoyés à Stamboul, où l'ambassadeur Vergennes les fit habiller proprement et leur donna de l'argent. A son tour, il affranchit des chrétiens qui ramaient sur les galères turques. U était passionné pour les exercices du corps, laborieux, même un peu minutieux, relativement très chaste, assez généreux pour avoir dégrevé son peuple de la moitié de la taxe pour son joyeux avènement. Son faible était la passion de l'astrologie. Il chargea Resmi-Ahmed de demander à Frédéric II trois astrologues et de savoir de lui son secret « pour saisir les moments favorables aux entreprises et choisir les meilleurs généraux ». Frédéric II ne se moqua pas de l'envoyé, mais lui révéla généreusement les trois secrets de sa chance en politique : étudier l'histoire et profiler de l'expérience; avoir une bonne armée, et l'exercer aussi bien en temps de paix que sur le point de faire la guerre; garder son trésor garni. « Tels sont, ajouta le roi, mes trois astrologues ; je n'en ai pas d'autres; je vous prie de le faire savoir à notre bon ami le sultan. » Tott a fait de Mouslafa un bel éloge : « Il voulait attaquer les vices de son gouvernement ; et j'ai lieu de présumer qu'il eût sacrifié jusqu'à celui de son propre despotisme, si ce prince avait vécu ».
Mouslafa III eut la sagesse de garder pour grand-vizir jusqu'en 4764 Raghib-Pacha, quoiqu'il eût été celui d'Osman III. et de le laisser gouverner. Raghib était très intelligent, avait l'esprit ouvert aux choses d'Europe. Sous Osman III, il avait signé le premier traité que la Turquie ait conclu avec la Prusse (H61). Il espérait que la Porte trouverait un appui dans cette puissance contre ses ennemies naturelles, l'Autriche et la Russie. U projela de creuser un canal entre la mer Noire et la Méditerranée, par le golfe de Nicomédie. Surtout il prit en mains la réforme de l'armée, obligeant à des exercices réguliers les
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mineurs, les janissaires, les spahis, même la cavalerie feudataire d'Asie; créant une fonderie de canons, maintenant les arsenaux en bon élat, construisant de nouveaux navires, instituant des écoles de mathématiques, de marine, de génie et d'artillerie, dotant la Turquie d'un corps do pontonniers. ïoulc sa vie, Raghib eut à lutter contre la routine; Toit raconte les difficultés que lui-même rencontra à faire adopter l'écouvillon par les artilleurs, parce que l'écouvillon est garni avec des soies de porc. Raghib mort (1764), la routine resta maîtresse.
Déclaration de guerre de la Porte à la Russie (1768). — Le sultan avait toujours été inquiet des empiétements de la Russie en Pologne et dans le Caucase. Au début de 1707, Ghobis, son médecin allemand, lui a entendu dire : « La Pologne demande que nos armées sauvent ses libertés. » En mars 1767, le sultan faisait demander à l'envové russe Obreskof des explications sur l'occupation de Varsovie. Puis il apprit que la Russie construisait des places en Nouvelle-Serbie, qu'elle empiétait en Kabardie, qu'elle faisait passer des secours aux Géorgiens insurgés, qu'elle intriguait dans les Roumaines et dans le Monténégro. Obreskof, de son mieux, défendait sa cour, niellant à profit l'ignorance des Turcs en géographie. La violation du territoire ottoman en 1768, les massacres de Balla portèrent au comble l'irritation du sultan. Il voulait la guerre immédiate. Le nouveau grand-vizir, Mouezzin-Zadé, ayant demandé du temps pour la préparer, fut destitué, remplacé par Hamza. Dans le divan du 4 octobre 1768, on rédigea cet ultimatum : la Russie prendrait l'engagement, garanti par ses quatre alliés (les puissances protestantes), de ne plus intervenir dans les affaires de Pologne. Obreskof, appelé chez le grand-vizir (6 octobre), fut reçu avec un mépris affecté, contraint d'avouer qu'il y avait au moins 25 000 soldats russes en Pologne, traité de menteur et de parjure. Sommé de signer l'ultimatum, il allégua n'avoir pas les pouvoirs nécessaires et coucha le soir même aux Scpt-Tours. Le vaillant Krim-Ghiréi, qu'avaient illustré ses campagnes du Monténégro, fut rétabli comme khan de Crimée; sur son conseil, Hamza, qu'il jugeait peu capable, fut remplacé par Mohammed-Emin (20 octobre). Le choix était
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mauvais, car ce dignitaire avait fait toute sa carrière dans U s emplois de la plume, manquait de sens politique et n'entendait rien à la guerre.
État de l'armée et de la marine ottomanes. — A mesure que s'invéléraient les vices des corps anciens, janissaires, spahis de la Forte, cavaliers feudataires, on voyait apparaître de nouveaux corps qui ne tardaient pas à devenir également inutilisables. C'est ainsi qu'après les souratchis> au temps de Bonne val, se montrent dans la guerre de 1708 à 1774, à côté des janissaires, les levends (d'abord soldats de marine, puis simplement volontaires); à coté des spahis, les « sabres minces » (akindji et bachi-bouzoulm). Tout ce qui a des liefs militaires ou reçoit une solde régulière tend à s'abstenir, à laisser la place aux coureurs d'aventures. Les janissaires semblent avoir perdu toute bravoure, ne conservant que leur indiscipline; en 1771, ils ont la prétention de faire à cheval le siège de Bucarest, eux qui sont par définition des fantassins; ou bien ils exigcnl que leurs chefs soient à pied comme eux. Dans une bataille, ils se mettent à cinquante pour rapporter un blessé au camp. Pour le moindre grief, ils couchent en joue leurs généraux. Dans telle affaire, 60 000 hommes refusent de se battre, laissant écraser les 400 qui se sont dévoués. C'est leur indiscipline qui, autant que les voleries de l'intendance, fait les magasins vides au bout de quelques semaines de campagne, change le pays traversé en désert, affame l'armée, oblige aux retraites précipitées, que la panique change bientôt en déroules. Ils ne montrent quelque solidité que derrière les remparts d'une place : à Khotin, à Silistrie; pendant la guerre suivante, à Ismaïl, à Olchakof. — Vassif-Effendi remarque que les soldats turcs étaient toujours chargés d'or, que leurs chefs traînaient leurs trésors à dos de mulet ou de chameaux ; les officiers russes, au contraire, n'avaient que des chiffons de papier; leurs soldats, 7 ou S morceaux de cuivre : « ils ne connaissaient même pas la couleur de l'or et de l'argent ». 11 dit aussi que les musulmans sont des hommes libres, tandis que les Busses sont des soldats-esclaves, semblables aux janissaires d'autrefois, d'autant plus obéissants et plus terribles.
La marine turque, si formidable au xvic siècle, souffre des
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mêmes abus. Vainement Raghib a entrepris une réforme; vainement Moustafa III y veille, lançant à la mer de nouveaux vaisseaux : le Château de la mer, le Séjour du Champion (1767), la Victoire, la Conquête (1768). La construction reste défectueuse : les vaisseaux sont trop élevés de bord, de môme que l'entrepont, à cause des hauts bonnets dont les marins s'obstinent à se coiffer; en revanche les batteries basses sont noyées au moindre flot. Nul principe d'arrimage; du matériel pourri, des poulies et des cordages qui cassent à la moindre traction ; nulle uniformité dans les calibres d'artillerie, ce qui augmente les difficultés d'approvisionnement. Le capitan-pacha vend les vaisseaux aux capitaines, qui à leur tour mettent les grades aux enchères : donc nulle instruction dans le personnel de commandement. Au reste, môme la flotte d'Alger est en décadence.
Campagnes de 1768 et 1769. — La déclaration de guerre est du 6 octobre 1768; mais la Porte n'est pas prêle: en écartant les conseils de Mouezzin-Zadé, le sultan n'a fait que donner à la Russie, qu'il comptait surprendre, le temps de se préparer. Il faut des mois pour appeler les troupes d'Anatolie. Le capitan-pacha déclare ne pouvoir tenir la mer pendant l'hiver. Il n'y a de prêt que Krim-Ghiréï : il envahit le territoire moscovite, ramène beaucoup de prisonniers. Mais il meurt subitement, et Dévlet-Ghiréï le remplace.
Catherine II a eu le temps de se reconnaître. Elle met sur pied cinq armées: Galitsyne, avec 30 000 hommes, interdira le passage du Dniester: Roumiantsof, en Oukraine, avec une force égale, contiendra les Tatars de Crimée: Berg, avec 16 000, abordera les lignes de Pérékop; Modem, avec des Kosaks du Don et des Kalmouks, défendra l'espace entre Don et Caucase; Totlleben occupera la Géorgie.
Du cùté des Turcs, 6000 janissaires sont proposés à la défense de Khotin. Apprenant la mise en mouvement de la grande armée ottomane, ils veulent passer le Dniester, tuent le gouverneur qui prétend les en empêcher, se lancent à l'aventure, pendant que les Russes, passant eux-mêmes le Dniester, manquent de surprendre la place. Les Russes, repoussés, repassent le fleuve : ce qui permet au sultan de prendre le titre de Ghazi et d'or-
donner des réjouissances à Stamboul. Arrivé à IsakLchi, le grandvizir convoque le conseil et lui fait cet aveu : « Je n'ai point l'expérience de la guerre. C'est à vous de me conseiller. Parlez, je vous écoute! » On ne peut décider si l'on se portera sur Kholin, Bender ou Otchakof. Cependant, on passe le Danube à Isaktcbi et Ton va camper dans la plaine de Karlal (près de Kagoul), puis à Khan-Tépessy, puis à Yassy-Tepé. Là, la disette se change en famine. On s'en prend à Grégoire V Ghika, hospodar de Moldavie; il est envoyé à Conslantinople et décapité: le defterdar de Bender, qui a reçu du sultan des sommes immenses et qui ne peut présenter que des magasins vides, subit le même sort. Cela ne remédie à rien : 8 ou 10 000 hommes, affamés, désertent, pillant tout sur leur passage.
Pour la deuxième fois, les Russes passent le Dniester, échouent devant Kbotin et font retraite. Ils reviennent : troisième passage du fleuve, siège de Khotin. Ali, surnommé Moldavanghi (marchand d'esclaves moldaves), est chargé de débloquer la place. Le grand-vizir n'a pu décider son armée à combattre ; il la ramène en désordre sur Kban-Tépessy, se console en faisant couper des tètes, par exemple celle du Grec Nikolaki, drogman de la Porte. Sa tète, à lui-même, est en péril : quelques jours après, elle ornera la porte du Séraï, avec cette inscription : « Pour ne pas avoir suivi le plan de campagne envoyé directement par Sa Haulesse. »
Moldavanghi délivre Kholin, el, pour la troisième fois, les Russes repassent le Dniester. C'est lui qui devient grand-vizir. Il a 300 000 hommes contre 30 000. Il se décide à prendre l'offensive, jette des ponts sur le Dniester, force le passage, se prépare à entrer en Podolie. Soudain une crue du fleuve emporte les ponts (5 septembre 1679), coupe en deux l'armée turque; tout ce qui a passé le fleuve est détruit; le reste, dans une déroute panique, entraîne le grand-vizir jusqu'à Khan-Tépessy. Du coup, c'étaient trois provinces, Bessarabie, Moldavie, Valachie, ouvertes à l'invasion des Russes. Ceux-ci occupent Iassy. Pour occuper la Yalachie, il fallait prendre les places de Galatch, Ismaêl, Braïla, Giurgiévo, Rouchtchouk. Le grand-vizir essaie de les défendre. Mais pour cela il faut hiverner : ce n'est pas
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l'usage dans les armées turques; officiers et soldats, privés de solde, affamés, s'y refusent. Il faut continuer la retraite, au bruit du canon des Russes, qui attaquent déjà Galatch. Bientôt ils occupent Bucarest, où ils font prisonnier Grégoire III Ghika. En somme, les Turcs se maintiennent dans les places; mais tout le pays plat est au pouvoir des Russes. Ils commencent à l'organiser : à Bucarest comme à Iassy, un divan de douze boïars pour l'administration; au-dessus d'eux un général russe qui les investit, les surveille, juge leurs contestations ou en réfère à Pétersbourg. Des moines russes, répandus dans les villages, disent aux habitants : « C'est le vainqueur et non le vaincu qu'il faut reconnaître pour maître. »
La flotte russe dans la Méditerranée (1770). — Catherine II ne trouvait pas assez foudroyants les succès de son armée danubienne. Elle ménageait à l'empire ottoman une surprise encore plus terrifiante. A Cronstadt appareillait une flotte russe, partagée en deux divisions, l'une sous l'amiral Spiridof, l'autre sous l'amiral Mordvinof, assisté du contre-amiral britannique Elphinstone. Les deux premiers étaient à peine des marins. L'Anglais jugeait sévèrement ces amiraux et cette flotte. Catherine II se contentait de lui répondre : « L'ignorance des Russes, c'est de la jeunesse; celle des Turcs, de la décrépitude. » Les bâtiments russes, même les plus récemment lancés, comme le Sviatoslaf (nom significatif), laissaient à désirer comme solidité et comme marche. La tsarine en était encore à chercher un bon fondeur de canons. Sur ces vaisseaux on avait entassé jusqu'à l'encombrement des équipages novices, des paysans arrachés à leur charrue, des convalescents repris aux hôpitaux et qui apportèrent le germe de maladies contagieuses.
Quand la première division vint aborder dans les ports anglais, l'Amirauté britannique s'empressa de la fournir d'agrès neufs, de vivres frais, de bons pilotes, de bons officiers. Elle fut saluée par les acclamations enthousiastes du peuple de Londres. L'Angleterre, qui ne professait pas encore le dogme de l'intégrité de l'empire ottoman , saisissait une occasion de faire pièce au cabinet de Versailles. Spiridof, contournant l'Europe occidentale, franchissant le détroit de Gibraltar, vint faire
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escale à Livourne. Là, se trouvèrent deux des Orlof, Alexis 1 et Théodore, qui avaient obtenu de la tsarine l'autorisation de s'embarquer sur la Hotte. Puis on cingla sur la Morée et Ton jeta l'ancre devant la côte du Maïna. On comprend la stupeur dont fut alors saisie la Porte. Les Turcs s'étaient refusés à croire que de la Baltique on pût naviguer jusqu'à la Méditerranée. Toutes leurs forces étant concentrées sur le Danube, leurs provinces maritimes restaient sans défense.
Les Russes en Morée; soulèvement des pays grecs. — Déjà, sous l'impératrice Anna, le maréchal Munich avait eu pareille idée. Elle fut reprise sous Catherine II par le favori Orlof, auquel l avait suggérée un Grec au service de Russie. Georges Papazolis, Macédonien, devenu, après beaucoup d'aventures, chef d'escadron d'artillerie à Pétersbourg. Papazolis avait de longue main préparé l'entreprise. En 1765, à Livourne il avait acheté des croix, des évangiles, des portraits de Catherine et, capturé par des pirates albanais, racheté par le consul autrichien de Trieste, était arrivé, avec sa pacotille, dans les pays grecs. Il l'avait répandue parmi les moines, les popes, les armatoles, les primats d'Albanie, d'Acarnanie, de Morée. Pour eux il avait fait une traduction en grec des règlements militaires russes; il l'avait dédiée à Grégori Orlof. Dans le Maïna, le puissant Stéphanos Mavromichalis lui avait dit : « Les Mainotes sont hors d'état de faire la guerre aux Turcs; les discordes de tribus empêchent toute entente Si les Russes ne se montrent pas, point d'insurrection. » Les Moréotes de Kalamas, convoqués par le primat Bénakis, promirent, si on leur fournissait des armes et si une flotte russe apparaissait, le soulèvement de 100000 Hellènes. D'autres émissaires, comme Tamaras, comme Hadji Mouratis, avaient également parcouru les pays grecs. A Venise, les Orlof avaient convoqué les Grecs d'Italie, les Maroulsi et Adamopoulos de Venise, Jean Palasios de Toscane.
1. Ici se place un épisode qui fait peu d'honneur à cet Orlof. Une aventurière, qui se faisait passer pour fille de l'impératrice Elisabeth et prenait le nom de princesse, Tarakanof, inquiétait Catherine II. Orlof l'avait suivie jusqu'à Livourne; il promit «le l'aider à conquérir le trône de Russie, et, sous prétexte de vouloir l'épouser, l'attira sur son vaisseau. Il la retint prisonnière, puis l'expédia en Russie, où elle mourut dans un cachot (décembre 1775).
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La République, inquiète de ces menées et redoutant les Turcs, avait invité les Orlof à quitter son territoire : c'est alors que nous les trouvons à Livourne. Au reste, sur chacun des vaisseaux de l'escadre Spiridof il y avait d'habiles marins grecs, comme Psaros de Mycône. Venu de Taganrog à Pétersbourg, Psaros avait conseillé d'embarquer sur la flotte de Oonstadt les équipages russes de la mer d'Azof, parmi lesquels beaucoup de marins hellènes. Son conseil avait été goûté. Il était alors lieutenant de vaisseau. Ainsi la flotte de Spiridof, dans les flancs de ses navires, apportait tout ce qu'il fallait pour soulever, armer, diriger une vaste insurrection.
Les Turcs, très irrités, frappaient au hasard. Le métropolite «le Lacédémone fut arrêté et exécuté; le patriarche Mélétios II destitué. En Moréc, les Mavromichalis et Bénakis conseillaient aux Russes, pour assurer une place d'armes à l'insurrection, de prendre Coron. Les affiliés n'attendirent même pas cette première opération. Tous les pays grecs prirent feu comme d'un seul coup. Psaros organisa * les légions Spartiates » : Y occidentale et Xorientale. Renforcées de quelques centaines de Russes sous les ordres de Barkof, elles marchèrent sur Misitra (Sparte). Partout fuyaient les Turcs épouvantés, criant : « Ce ne sont pas des Romaïques, mais des Moscovites. » Où les Russes ne purent contenir leurs sauvages alliés du Maïna des excès se commirent : à Misitra, la ville fut pillée, des habitants massacrés, des enfants précipités du haut des minarets. Le soulèvement devient général : à .Kgion, le métropolite Parlhénios; à Gorinthe, Georges Notaras et son lils, métropolite; en Mégaride, Métromaras; dans l'Acarnanie, les armaloles Ghristos Grivas, Stathas Gérodémos, Georges Lakhouris; à Missolonghi, le maître d'école Palamas; dans le Parnasse, Comnène Thrakhas; en Béotie, Kalpoudzas; en Crète, maître Jean le Sfakiote, etc. Les navires des îles Ioniennes arborèrent le pavillon russe, avec les capitaines céphaloniens Métaxas, Panas, Likiardopoulos, Nicolas Phocas. 2000 Grecs de Zante et 3000 de Céphalonie passèrent en Morée.
Psaros et Barkof, avec 15 000 Maïnotes et 400 Russes, avaient marché sur Tripolitza, chef- lieu du pachalik de Morée, refuge
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de la population musulmane épouvantée. Ils se heurtèrent aux forces qu'avait ramassées à la hâte le pacha Mouezzin-Zadé, l'ancien grand- vizir; les Maïnotes, qui avaient apporté des sacs pour les remplir des dépouilles de la ville, se dispersèrent au premier choc et tous les Russes furent tués (mars-avril 1770). Ce fut l'occasion de violentes récriminations entre Russes cl Hellènes. En mai, Alexis Orlof, fatigué du siège du château île Coron, se retira, abandonnant la ville aux vengeances des Turcs. Il cingla sur Pylos, prit cette place après six jours de siège, occupa Navarin et l'île de Sphactérie. Déjà la répression turque commençait. Les gens dcTrikala, appelés àLarisse par le pacha, furent massacrés au nombre de 3000. Il y eut des tueries jusque dans l'île de Lemnos, où le métropolite et les primats furent décapités; à Smyrne, où la population chrétienne fui égorgée au sortir de l'église de Sainte-Photéina. Le pire sort fut celui du Péloponnèse. A Tripolitza, 3000 Grecs furent massacrés, l'évèque et cinq de ses prêtres décapités. En Crète, grâce aux divisions entre Sfakiotes, maître Jean fut pris et pendu. Du nord allait s'abattre sur la Morée l'invasion albanaise. Vainement, Christos Grivas, son frère Tségios, l'armatole Likhouris, avec 300 braves, essayèrent de l'arrêter au pont d'Angelo-kastro : comme les 300 Spartiates de Léonidas, ils périrent jusqu'au dernier. Après avoir massacré les chrétiens d'Etolie, saccagé Missolonghi, les envahisseurs improvisèrent une flottille, passèrent le détroit, surprirent Patras, dont les habitants assiégeaient la citadelle, passèrent tout par les armes. Une autre bande, après avoir dévasté le Parnasse, la Béotio, la Mégaride, la Corinlhie, se jeta sur la Morée de l'Est. De Tripolitza, l'Albanais Osman-Pacha, avec 8000 brigands, se jeta sur la Messénie. Mavromichalis essaya de défendre l'accès du Main a dans un défilé : après trois jours de lutte, il périt avec son fils. Psaros, qui, comme lui, attendait les Russes, se maintint aussi longtemps qu'il put dans Misitra. Contre les 150 000 Albanais qui cnvahissciient la presqu'île, que pouvaient les Russes, même après l'arrivée de la deuxième division navale? On n'avait pas été plus heureux devant Modon que sous Coron. Alexis Orlof résolut d'abandonner la Morée à son sort, d'évacuer Pylos, Navarin.
LA GUERRE Tl'HOUE
Sphactérie, malgré les supplications de Papazolis et de Bénakis. Le désespoir des Hellènes, livrés ainsi à d'atroces représailles, ne peut se décrire. Quelques centaines d'entre eux, avec les évôques de Coron, Modon, Kalamas, Patras, trouvèrent asile sur les vaisseaux russes; d'autres se réfugièrent dans les îles Ioniennes; le reste dut subir sa destinée.
Les Grecs avaient trop promis, tinrent trop peu ; les Russes
n'étaient pas assez nombreux. Hellènes et Russes ne comprenaient pas la tactique les uns des autres, et les Grecs purent être accusés de làchelé par leurs alliés. Catherine n'était guère juste pour eux quand elle écrivait à Alexis Orlof : « Puisque les Grecs de Morée ont si mal suivi les exemples de bravoure, d'héroïsme et de fermeté que vous leur avez donnés; puisqu'ils n'ont pas voulu se soustraire au joug de l'esclavage, vous avez agi avec sagesse et clairvoyance en les abandonnant à leur propre sort ». Chez les écrivains grecs de notre temps frémit encore l'indignation contre ce qu'ils appellent « la fuite des Russes « (C. Sathas).
Tranquillité du Monténégro : un faux Pierre m. — Au Monténégro, le vladika Danilo (1687-1135) avait eu pour successeur son neveu Sava, qui prit part, comme allie de l'Autriche, à la guerre contre les Turcs (1735-1739) et fut abandonné par elle. Sous le vladika Vassili (1735-1766), les Monténégrins se rapprochèrent de la Russie, reçurent de la tsarine Elisabeth un subside annuel de 30 000 roubles (1744), repoussèrent les propositions des Turcs qui offraient de reconnaître l'autonomie du pays, sous leur suzeraineté et moyennant un léger tribut. En 1756, ils infligèrent aux Turcs et Serbes islamisés une sanglante défaite. Le vladika Sava ayant repris le pouvoir en 1766, le rapprochement parut devoir s'accentuer à la Russie. Une circonstance empêcha cependant les Monténégrins de répondre à l'appel adressé par Catherine II, en 1770, à tous les chrétiens de la Péninsule. Un certain Stéphane, dit le Petit, Dalmate ou Croate, peut-être déserteur de l'armée autrichienne, se fit passer, dans leurs montagnes, pour l'empereur Pierre III échappé à ses assassins. Il se subordonna le vladika, convoqua les tribus dans une grande assemblée (1767) et leur fit signer
une sorte de trêve de Dieu. Dans toutes les églises du Monténégro on pria pour l'empereur Pierre Féodorovitch. Cette apparition inquiéta la tsarine, qui poussa les Turcs à envahir le Monténégro. Ils furent battus (1768). Alors elle chargea d'une mission au Monténégro le prince Iouri Dolgorouki. A force d'intrigues, il parvint à se faire livrer l'aventurier; le peuple délivra Stéphane, qui força Dolgorouki à s'éloigner et reprit toute son autorité. 11 en usa pour assouplir les Monténégrins aux travaux de la paix, perça une route. Puis, blessé par l'explosion d'une mine, il rendit le pouvoir au vladika et se retira dans un monastère. Il aurait été assassiné, en 4774. par un de ses domestiques. Très supérieur en intelligence au vrai Pierre III, cet imposteur rendit de grands services au Monténégro : il y apaisa les discordes entre tribus et le préserva d'une guerre inutile contre les Turcs.
Bataille navale de Tehesmé; le Bosphore menacé. — Catherine II cl les Orlof cherchaient une revanche de leur échec en Morée. Elphinstone et Spiridof ne s'entendaient pas : Alexis Orlof les mit d'accord en prenant la direction suprême de la flotte, quoiqu'il ne fût pas un marin. Les Turcs ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, car les Barbaresques étaient alors occupés chez eux, Tripoli contre les Hollandais, Tunis contre les Français, Alger contre les Danois. Le sullan possédait deux flottes : celle de l'Archipel, sous le capitan-pacha Hassan-ed-Din ; celle du Bosphore, sous Djafer-beg et Hassan l'Algérien. En dépit d'Orlof, elles opérèrent leur jonction dans le détroit de Chio, contre la cote d'Anatolic, en rade de Tehesmé. Elles comprenaient 16 vaisseaux de ligne de 60 à i>0 canons, 6 frégates, 11 chébecs et une infinité de petits navires. Orlof ne disposait que de 9 vaisseaux, 7 frégates. 1 galiolc à bombes et quelques transports. Quand il se trouva en présence d'un si formidable armement, il fut, ainsi qu'il l'avoue dans son rapport à la tsarine, « saisi d'effroi » ; mais, « sans tenir compte de la supériorité des forces turques, il résolut de les attaquer, de les détruire ou de périr ».
Le 7 juillet 1770, YEustathe, que montaient le capitaine Kruse, Greig, Spiridof, Théodore Orlof, se lança sur la capi-
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tane de Hassan l'Algérien, au son de la musique du bord. Un boulet turc emporta le gouvernail de YEustathe dont les agrès se trouvèrent enchevêtrés dans ceux de la capitane. Le feu prit en même temps aux deux vaisseaux. 90 personnes, avec les chefs, réussirent à quitter le pont du vaisseau russe. Il sauta aussitôt avec 500 hommes, dont le capitaine Kruse, qui survécut. La capitane sauta également. Hassan l'Algérien put se sauver à la nage, son sabre entre les dents. Transformés en brûlots, le courant entraîna les deux vaisseaux contre la flotte turque, qui se tassa, plus serrée encore, au fond de la baie.
La nuit étant survenue, Alexis Orlof tint un conseil de guerre. « Il faut, disait-il, non seulement vaincre les Turcs, mais les délruire, alin d'avoir les mains libres dans l'Archipel. » Le 8, à deux heures du matin, des brûlots furent menés contre cette flotte par d'audacieux officiers, anglais et russes. En même temps la flotte russe l'accabla de bombes el de boulets rouges. Aussitôt l'incendie se propagea sur ces navires entassés; les explosions firent trembler l'île de Chio et les rivages d'Asie. Quand le soleil se leva, il éclaira un prodigieux désastre : 14 vaisseaux de ligne sur lo, les 6 frégates, 50 navires étaient détruits; 8 ou 9000 Turcs avaient péri. Spiridof put écrire à la tsarine : « La flotte turque, nous l'avons attaquée, battue, démolie, brûlée, lancée dans les airs, coulée.... Nous sommes maîtres de l'Archipel. »
Comment les Russes allaient-ils profiter de celte maîtrise de la mer? Elphinstone leur conseillait de cingler sur le Bosphore, et, sous la menace de leurs canons, de dicter la loi au Séraï. Les chefs russes n'osèrent : les vices de construction et d'organisation de leur flotte subsistaient; le Srif/fosh/ semblait prêt à couler; plus que jamais on était encombré de malades; on avait peur des fameux châteaux sur les détroits. Elphinstone entreprit de démontrer aux Russes que son conseil était réalisable. Il entra dans les Dardanelles, réduisit au silence le canon des châteaux, et but son thé à la santé de leurs artilleurs. N'étant pas suivi, il dut rebrousser chemin. Le baron de Tott eut le temps d'organiser la défense. Les Russes firent retraite sur Paros, et les Orlof repartirent pour l'Italie.
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La victoire navale de Tchesmé n'en eut pas moins un prodigieux retentissement. Elle exalta la tsarine et la nation. Catherine fit célébrer une panikhida en l'honneur de Pierre le Grand, le fondateur de celte flotte victorieuse, dressa un arc de triomphe à Tsarskoé-Sélo, décerna au frère de son favori le surnom de Tchesmensla, fit frapper une médaille distribuée à chacun des combattants avec cette légende à la Spartiate : /?;/// (Ty étais), trompetta sa gloire à tous les échos de l'Europe littéraire, assurant à Voltaire qu'on avait tué 20 000 Turcs. Pour l'instant, la flotte russe se contenta d'insulter les cotes d'Anatolie, soutenanl les révoltes d'Egypte et de Syrie, jusqu'au moment où Hassan l'Algérien, le « crocodile de la mer des batailles », nommé capitan-pacha, fut en mesure de lui disputer la domination de l'Archipel.
Victoires des Russes dans les régions danubiennes. — En cette môme année 1770, les Russes furent contraints d'évacuer la Valachie, où le Grec Manolakis fut nommé hospodar, et attaqués au passage du Sereth. A leur tour les Turcs espérèrent reprendre la Moldavie; mais le khan de Crimée. Kaplan, qui arrivait par le nord, fut battu au passage du Pruth; le sérasker Abdi, au lieu de se porter sur Iassy, passa la rivière pour se joindre à Kaplan. Roumiantsof, successeur de Galitzyne, n'eut plus à faire face que d'un seul coté. Franchissant le Pruth, il tomba de nuit sur les deux camps endormis et rejeta les deux armées sur le Danube : telle fut la bataille de la Larga (8 juillet 1770).
Le grand-vizir Khalil rallia les débris des deux armées, et. avec 100 000 Turcs et Tatars, vint se retrancher à Kagoul, en face de 20 000 Russes. Roumiantsof, après une attaque de nuit qui échoua, dirigea contre les retranchements un furieux assaut. Vainement le grand-vizir et Moustafa l'Albanais essayèrent d'arrêter la panique des leurs, abattant à coups de sabre les oreilles et les nez des fuyards. Il leur fallut repasser le Danube en barques. Telle fut la balaille de Kagoul (1" juillet). Les Turcs n'y perdirent que 2000 hommes, mais y laissèrent 140 canons. Les conséquences de la victoire furent la prise dTsmaïl, Kilia, Akkerman, la réoccupation de la Valachie (1771).
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Conquête de la Grimée (1771). — La seconde armée russe, celle de Dolgorouki, opéra la conquête de la Crimée (1*771). Dans ce pays l'anarchie était au comble : le khan, le kalga, le noureddin, les mourzas ou princes, se disputaient le pouvoir; ils étaient en lutte avec le pacha turc installé à Kafta; la classe militaire opprimait les autres habitants, qui descendaient, pour la plupart, d'anciens chrétiens, taures, grecs, goths, etc. Le khan Sélim-Ghiréï disposait de 7000 Turcs et de 50 000 Tatars ; Dolgorouki, avec 30 000 Russes et 00 000 Notais, força les lignes de Pérékop, enleva Kafla, Kerlch, Iénikalé. Le désarroi se mil parmi les vaincus : le pacha fut fait prisonnier; le khan s'embarqua pour Stamboul; ses fils et les principaux mourzas allèrent à Pélcrsbourg prêter serment à l'impératrice.
Situation de l'empire ottoman. — Le sultan, après Mohammed le Silihdar, avait confié le sceau à Mouezzin-Zadé, le vainqueur de Tripolilza : ce fut le septième grand-vizirat de cette guerre. Mouezzin-Zadé essaya de rétablir la discipline dans l'armée, exécuta secrètement les plus mutins, pourchassa les pillards et les brigands, augmenta l'effectif des tojmdji (artilleurs). La situation n'en était pas moins désespérée. La Porte avait perdu la Crimée, le littoral septentrional de la mer Noire, les principautés roumaines : le Danube formait au nord la limite de l'empire. Les Russes restaient les maîtres dans l'Archipel; les Grecs ries îles prêtaient, comme les Roumains et les Tatars, serment de fidélité à la tsarine (mars 1771); elle nomma des syndics pour chaque île, et le vaillant Psaros comme gouverneur général. Les armatoles, vaincus sur le continent, s'étaient transformés en pirates, comme Mélromaras de Mégaride, devenu l'effroi de la marine turque. La Grèce continentale n'avait été reprise sur les Uellènes insurgés et sur les Russes que pour devenir la proie des Albanais. Ce fut seulement en 1779 que la Porte put tenter la reconquête de la Hellade sur ces brigands. Elle en chargea le sérasker Hassan avec 2000 levends. Il leur reprit de force Tripolilza, et, sur 10 000 Albanais qu'il y surprit, aballit 1000 têtes dont il éleva une pyramide. Les autres regagnèrent leurs montagnes. Toutefois, pendant toute la durée de la
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guerre, la Hcllade, insulaire ou continentale, ne put fournir une piastre au trésor du sultan.
Négociations et dernières campagnes. — Le grandvizir, se rendant compte de l'état des choses, se préparait à élre le vizir de la paix. Catherine II la désirait, parce que les affaires de Pologne et d'Europe s'embrouillaient terriblement. Le sultan la désirait aussi; mais il y avait un parti de brouillons et de fanatiques qui allaient répétant que « les croyants ne peuvent être vaincus ». Pour les oulémas la question de Crimée soulevait des scrupules : pouvait-on céder à l'infidèle un pavs où il y avait des mosquées? le « commandeur des croyants » pouvait-il renoncer à une de ses provinces spirituelles?
lTn armistice fut signé à Giurgiévo et un congrès s'ouvrit à Focsiani (été de 1771). La Russie y fut représentée par le favori Grégori Orlof et par Obreskof, dont les internonces d'Autriche et de Prusse avaient obtenu la mise en liberté. Orlof manifesta les fantaisies d'un satrape : il voulait prendre à Houmianlsof le commandement des troupes et menaçait de le faire pendre; il rêvait un coup de main sur le Séraï de Stamboul. Les llusses exigeant la cession de la Crimée, le congrès fut rompu. Orlof hâta la rupture parce qu'il avait reçu de Pétersbourg des nouvelles inquiétantes pour lui-môme (l'installation de Vassiltchikof dans YAjijiat'temml).
Houmianlsof se préparait à reprendre les hostilités quand la Porte lui dépêcha Vassif-Effcndi pour obtenir une prolongation de l'armistice. Vassif devait demander à Houmianlsof une prolongation de six mois : il n'obtint que quarante jours. Après une nouvelle prolongation de quatre mois, un nouveau congrès s'ouvrit à Bucarest (1772). Cette fois, Obreskof déclare se contenter des forteresses de Crimée, plus Kinbourn,et la réintégralion des hospodars amis des Russes. La résistance des oulémas à toute concession en Crimée (it encore rompre le congrès.
Alors, Roumiantsof franchit le Danube et, pour entamer la conquête de la Bulgarie, fit le siège de Silistrie. Il échoua. Dans la campagne de 1773, il échoua devant Rouchtchouk. Malheureux dans la guerre de sièges, il reprit l'avantage en rase campagne, battit les Turcs à Karasou, à Bazardjik, — éprouva un
DÉMEMBREMENT DE LA POLOGNE ET DE LA TUtOl IK :».)!
échec à Kazikoï, — puis réussit à bloquer dans Chounila l'armée du grand-vizir. A ce moment mourait d'émotion et de chagrin le sultan Moustafa III (25 décembre 1773). Avec Abdul- Hamid (1773-1 789) les Ottomans pouvaient espérer « la chance • que donne un nouveau règne. Ils eurent quelques succès de détail; mais le grand-vizir était, dans Choumla, réduit à 8000 hommes. Un nouveau congrès s'ouvrit à Koutchouk- Kaïnardji : on verra plus loin les conditions de la paix. Ainsi se termina, sur la très courte campagne de 1774, la guerre lurco-russe. Frédéric II l'a ainsi appréciée : « Les généraux de Catherine II ignoraient jusqu'aux premiers éléments de la castramétrie et de la tactique... de sorte que, pour se faire une idée de cette guerre, il faut se représenter des borgnes qui ont battu des aveugles. »