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IV. — Démembrement de la Pologne et de la Turquie

L'Autriche inquiétée par les succès des Russes; ambitions de Frédéric II. — En somme, dès l'année 1771, d'une part, le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie, d'autre part, la Crimée et les rivages septentrionaux de la mer Noire, la Géorgie, la Mingrélie, les Houmanies, la Hellade insulaire étaient à la discrétion de Catherine II. Que son armée de Roumanie parvint à franchir les Balkans, et peut-être l'empire ottoman s'écroulait. Quand on compare à ces vastes conquêtes, à ces vastes espérances les avantages, si modestes au point de vue territorial, que l'impératrice retira des traités polonais et du traité turc, on est surpris de sa modération. Elle s'explique par l'opposition que soulevèrent tout à coup en Europe les desseins de Catherine II.

Jusqu'à 1768, c'est-à-dire jusqu'à la confédération de Bar et à la déclaration de guerre ottomane, on peut dire qu'elle avait en Europe une situation prépondérante. Frédéric H, lié à la Russie par le traité de 1764, trop heureux d'être sorti par son

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alliance avec elle d'un dangereux isolement, suivait docilement les impulsions de Catherine et faisait taire ses propres ambitions. L'Autriche, intimidée par leur union, ne faisant aucun fond sur son allié de Versailles, osait à peine formuler de timides protestations. Le prestige des armées russes, si imposant depuis Kunersdorf, était intact. A partir de 1*768 tout changea : on vit ces mômes armées tenues en échec par quelques bandes de confédérés polonais, par le khan de Crimée, par les hordes ottomanes.

Frédéric II ne se crut plus obligé de dissimuler ses ambitions. Elles étaient héréditaires dans sa dynastie : pour son État si dispersé, c'était une question d'existence que de réuuir, par la Prusse polonaise, la Poinéranie et le Brandebourg à la Prusse orientale. Dans son testament de 1768, c'était à son neveu et successeur que le héros de la guerre de Sept ans croyait devoir léguer la réalisation de ces traditionnels desseins. Les événements de cette année lui donnèrent tout à coup l'espérance que lui-même pourrait les réaliser. Jusqu'alors l'exécution du traité de 1764 avait été uniquement à l'avantage de la Russie. Les embarras que suscita à Catherine la double prise d'armes des Polonais et des Turcs modifièrent du tout au tout la situation. Jusqu'alors c'était Frédéric qui avait besoin de la Russie : c'était maintenant la Russie qui avait besoin de lui.

En môme temps que s'émancipait Frédéric II, le timide allié de la veille, se réveillait l'Autriche, l'adversaire traditionnelle des ambitions russes sur le Danube comme sur la Vislule. Jusqu'à 1768 elle avait du tolérer que les deux cours du Nord décidassent seules des destinées polonaises, que le candidat préféré de l'Autriche fût exclu par la force des armes, qu'une anarchie savamment fomentée préparât le démembrement de la vieille République royale. Maintenant c'était le sort des provinces danubiennes, ce débouché naturel de l'empire autrichien dans la direction de la mer Noire, qui était en question. Seulement, à mesure que les progrès des Russes dans les régions danubiennes devenaient plus inquiétants, l'épuisement que leur causaient leurs victoires devait favoriser une intervention décisive de l'Autriche. On sait comment, dans la guerre de

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1877-1878, les succès mêmes des Russes rendirent possible l'ingérence de l'Europe, qui leur reprit en majeure partie le fruit de leurs victoires. De 1768 à 1772 une situation analogue produisit le même dénouement : la Russie trouva devant elle sinon le concert européen agissant dans des vues d'intérêt général, du moins les ambitions antagonistes de deux puissances rivales. Le plan de Catherine avait été de soumettre la Pologne tout entière à son protectorat : la guerro ottomane contraignit la Russie à consentir au démembrement de la Pologne pour garder quelque fruit de ses victoires sur les Turcs.

Tout de suite après la déclaration de guerre ottomane, Catherine II, très inquiète, s'était tournée vers le roi de Prusse : « Je me tiens pour assurée que Votre Majesté reste fidèle à notre alliance, b Cette mise en demeure embarrassa Frédéric II: son alliée allait-elle donc le compromettre dans les complications orientales? Il se rassurait en calculant que le traité l'autorisait à fournir contre les Turcs, à défaut d'un concours armé, uu simple subside de 480 000 thalers. Oui; mais si la Turquie amenait l'Autriche à la secourir, si celle-ci décidait la France, si Choiseul « prenait le mors aux dents »? Alors il serait obligé d'aider la Russie de toutes ses forces. Or il pensait, comme plus tard Bismarck, que toutes les affaires d'Orient ne valaient pas « les os d'un grenadier poméranien ».

Cette guerre, il fit d'abord son possible pour qu'elle n'eût pas lieu. Dès novembre 1768, il enjoignait à Zegelin, son ministre à Constantinople, de ne rien négliger pour calmer la Porte : en même temps il faisait savoir à la tsarine qu'il resterait fidèle à l'alliance et qu'il était prêt à renouveler le traité de 4764.

Rapprochement de l'Autriche et de la Prusse. — L'Autriche n'était pas moins en éveil que la Prusse. Seulement, tandis que celle-ci n'avait qu'un maître, l' Autriche en avait trois : Marie-Thérèse, qui représentait la politique de prudence; son fils Joseph II, empereur depuis 1765 et dont l'esprit ardent se risquait parfois aux dangereuses chimères; Kaunitz, le vieux et sage conseiller de l'impératrice, mais qui se laissait parfois entraîner à la suite du jeune souverain.

Cependant tous trois s'accordèrent dans une pensée com-

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mune : contre les empiélements de la Russie, pourquoi ne pas se rapprocher de l'autre puissance allemande, encore qu'on fût séparé d'elle par de cruels souvenirs? Dès le 14 octobre, Nugent fut chargé de déclarer à Frédéric II que l'Autriche avait, pour toujours, renoncé à la Silésie. A cette ouverture le roi de Prusse répondit : « Vous et moi, nous sommes des Allemands. Que nous importe que les Anglais et les Français se battent pour le Canada et les îles d'Amérique, que les Turcs elles Husses se prennent aux cheveux?... Nous ne pourrions rien faire de plus sensé que de convenir d'une neutralité pour l'Allemagne. » Or, pour éviter que l'Autriche ne fût contrainte, par ses intérêts danubiens, à guerroyer contre la Russie, et la Prusse, par son traité de 1764, à marcher contre l'Autriche, un seul moyen s'offrait : c'était que la Russie fût indemnisée « ailleurs qu'en Turquie ». Où? Evidemment en Pologne. A cette combinaison Frédéric II trouverait ce double avantage d'éviter la guerre en Allemagne et de pouvoir reprendre ses plans héréditaires contre la Pologne.

Il fallait accoutumer la tsarine à cette idée. Le 2 février 1769, Frédéric II chargea Solms de communiquer à Panine un plan soi-disant trouvé dans les papiers du comte Lynar. Ce plan comportait : alliance de la Russie et de l'Autriche contre les Turcs; afin de les indemniser de leurs efforts, démembrement partiel de la Pologne; à l'Autriche, le comté de Zips et la Russie Rouge; à la Russie, un bon morceau de Lithuanie; à la Prusse, qui évidemment ne pouvait être oubliée, la Prusse polonaise et la Varmie. Panine déclara le plan curieux, mais déclina toute participation de la Russie au démembrement. Frédéric II, déçu et mécontent, se réserva, attendant les événements. Il ne tarda pas à s'en produire, et c'est l'Autriche qui les fil naître. D'abord elle établit des cordons de troupes sur ses frontières du côté de la Turquie et de la Pologne. Seulement, comme du côté polonais la frontière était un peu incertaine, à tout hasard elle planta ses aigles en plein territoire royal, dans le comté de Zips.

Ces empiétements mômes, en suscitant les réclamations de la diète polonaise et de la Russie, obligèrent l'Autriche à hâter

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son rapprochement avec la Prusse : d'où les deux entrevues entre Frédéric II et le jeune empereur. La première eut lieu à rs'eissc, en Silésic (août 1769), où Joseph II parut incognito, sous le titre de comte de Falkenstein, où la Prusse commença à se dégager de la Russie et l'Autriche de la France, et où fut ébauché le système patriotique allemand.

En mars 1770, la Porte sollicita l'alliance de l'Autriche, lui offrant en récompense ce qu'elle-même ne possédait pas : la Pologne. Puis, après le désastre de Tchesmé, elle se rabattit sur la médiation autrichienne et prussienne. L'idée lui avait été suggérée par Frédéric II. Les deux courriers qui apportaient cette requête au roi de Prusse et à l'empereur Joseph les trouvèrent réunis dans une nouvelle entrevue, à Neusladt, en Moravie (septembre 1770). Cette fois Marie-Thérèse avait fait accompagner son fils par Kaunitz. Les trois hommes d'État cherchèrent ensemble les moyens d'arrêter les progrès de Catherine II.

La tsarine, soupçonnant l'accord entre deux cours allemandes, ayant perdu toutes ses illusions sur l'alliance prussienne, écrivit à Frédéric : « 11 faut éviter le mot et la forme de la médiation. Je suis prête à accepter les bons offices de l'Autriche. Je réclame ceux de Votre Majesté. » Encore fallait-il connaître les prétentions de la tsarine : d'où la mission du prince Henri à Pétersbourg (12 octobre 1770). Celui-ci ne put connaître qu'en décembre les conditions que Catherine entendait faire subir aux Turcs. Les voici : cession d'Azof et des deux Kabardies, indépendance des principautés roumaines ou occupation russe pendant vingt-cinq ans, indépendance des Tatars de Crimée, libre navigation de la mer Noire, une lie dans l'Archipel, amnistie générale en faveur des Hellènes.

Quand le roi connut ces conditions, il écrivit au prince Henri (3 janvier 1771) : « Les cornes m'en sont venues à la tète... Jamais je ne puis me charger de les proposer aux Turcs ni aux Autrichiens. » 11 fit entendre à la tsarine que, si elle voulait éviter la guerre avec l'Autriche, elle eût à biffer les Roumanies, la Crimée, l'Archipel. Alors seulement il pourrait se charger de la médiation.

Empiétements de l'Autriche et de la Prusse. — De

simple instrument de Catherine II, Frédéric était devenu le maître de la situation, l'arbitre entre la Russie, la Turquie et l'Autriche. Celle-ci commettait de nouvelles imprudences, de nouveaux empiétements, assemblant jusqu'à 50 000 hommes sur ses frontières du sud, envahissant les pays de Zips et Sandecz. « J'ai très mince opinion de nos droits », disait Marie- Thérèse. Le gouverneur des pays envahis n'en prenait pas inoins le titre d'Administrator provinciœ reincorporatx (9 décembre 1770). Par la chute de Choiseul (21 décembre), l'Autriche perdit un appui possible et un frein. Le nouveau ministère resta dix mois sans répondre à ses communications.

Le 8 janvier i771, Catherine II, s'entretenant avec le prince Henri, prononça un mot décisif : puisque l'Autriche prenait des terres en Pologne, « pourquoi tout le monde ne prendrait-il pas? » Elle offrait à Frédéric II la Varmie. Mais le roi répondait : « La Varmie ne vaut pas six sous. » La Prusse polonaise, même sans Dantzig, à la bonne heure ! Lui aussi se mit à disposer un cordon de troupes sur sa frontière polonaise, à faire rechercher dans ses archives la preuve de ses droits sur les territoires envahis ou convoités. Il enlevait 7000 jeunes filles en Pologne pour les marier à ses grenadiers : encore exigeait-il qu'elles apportassent en dot un lit, quatre oreillers, une vache, deux porcs, trois ducats (mars 1771). Il y enlevait des recrues pour ses régiments. Il encourageait l'Autriche à outrer ses empiétements : « Faites donc encore fouiller dans vos archives, et voyez si vous n'auriez pas droit à quelque chose de plus... Croyez-moi; il faut profiter de l'occasion. Je prendrai aussi une part, et la Russie en usera de môme » (27 avril). Auprès de l'Autriche, Panine jouait également le rôle de tentateur : il lui proposait les principautés roumaines (avril).

Traité d'alliance austro-turque (1771). — Kaunilz, inquiet de ces offres insidieuses, craignait que l'Autriche ne se fût déjà trop engagée. La conscience de Marie-Thérèse s'alarmait. Tous deux esquissèrent un mouvement de recul. Kaunilz déclara qu'il restituerait ce qu'il avait occupé en Pologne si tout le monde en faisait autant. Le gouverneur des districts usurpés

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prit le titre moins compromettant, mais un peu long, d'Admini&trator districluutn... qui linea Cœsarea inrluduntur (16 mars). Les succès des Russes en 1771 épouvantèrent l'Autriche. Il ne s'agissait plus pour elle de faire du butin en Pologne, mais de préserver ses intérêts orientaux.

Pour les préserver, Kaunitz résolut de s'unir a la Turquie. Par le traité du 6 juillet 1"!, il s'engageait à lui faire obtenir, par voie diplomatique ou par les armes, la restitution de ses territoires; en échange, la Turquie accordait un subside de 1 1 250 000 florins, une rectification de frontière en Transylvanie, la cession de la Pelite-Valachie. Le 25 juillet, à Semlin, les Turcs opéraient le versement des deux premiers millions, demandant la ratification de ce traité. Elle n'eut pas lieu.

Le partage de la Pologne décidé. — Frédéric 11 était résolu de ne tolérer ni une résistance de la Russie au partage de la Pologne, ni celte révolte de probité que manifestait si tardivement l'Autriche. Son jeu fut dès lors d'opposer l'une à l'autre ces deux puissances, de les contraindre l'une par l'autre, de les forcer toutes deux à servir ses propres ambitions. L'Autriche et la Rossie avaient également peur, celle-là d'un revirement de Frédéric, qui mettrait en danger la Bohême et la Silésie, celle-ci d'une coalition de l'Autriche et de la Prusse, à un moment où la Russie épuisée ne pouvait en Unir avec les confédérés ni avec les Turcs. Catherine écrivit au roi de Prusse qu'elle renonçait aux principautés roumaines, ajoutant à l'offre de la Varmie celle de la Prusse polonaise moins Dantzig, demandant à Frédéric un secours de 20 000 hommes, promettant, s'il était attaqué, de l'assister de G000 fantassins et 4000 Kosaks. La Russie en était au point où Frédéric avait voulu l'amener. Toutefois il ne consentit à signer de nouveaux engagements que les mains bien garnies. Il écrivait à Solms : « Je me garderai bien de faire marcher un chut avant que d'être nanti de mon dédommagement... Point de prise de possession, point de troupes. »

Devant l'accord évident de la Russie et de la Prusse, Kaunitz se trouva bien empêché. Pouvait-il faire la guerre pour la Pologne ou la Turquie? mais son impératrice ne voulait pas de

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