Voir ci-dessus, t. VI, p
L'AMKIligi K DKPLIS LE T11A1TK ll'UTHECHT :i27
s ion, chargé de marchandises qui entraient à Porto-Bello, libres de tous droits, pour y être vendues à la foire annuelle, les produits de la vente devant être transportés directement «l'Amérique en Europe par navires anglais, en lingots d'or ou d'argent ou en denrées du pays. Ce privilège ouvrait la porte à un commerce interlope que favorisa le gouvernement anglais, sans songer au coup qu'il portait lui-même aux principes de sa propre politique coloniale. Lorsque les infractions systématiques à la lettre du traité devinrent trop impudentes, la cour de Madrid lit quelques tentatives pour les réprimer. Elle dénonça la convention de Yasiento et envoya dans le golfe du Mexique une tloltille de petits bâtiments de guerre. Des contrebandiers furent pris el sévèrement traités. Le récit de ces exécutions (les « oreilles de Jenkins »), colporté, grossi de mille exagérations, dans toutes les parties de l'empire britannique, y ravivait la haine contre les Espagnols, qui ne s'était jamais complètement éteinte depuis les temps de Philippe IL En I "38, bien que le gouvernement anglais fût de tempérament très pacifique, les clameurs des marchands et de la foule forcèrent Walpolc à déclarer la guerre à l'Espagne. Walpolc envoya Anson ravager la côte du Pacifique et l'amiral Vernon s'emparer de Porto-Bello et de Chagres, les deux dépôts sur l'Atlantique (isthme de Panama) des marchandises à destination des possessions espagnoles sur le Pacifique. Une flotte de renfort, commandée par Calhcart, lapins considérable qu'on eût encore vue dans les Indes Occidentales, alla rejoindre Vernon Douze mille hommes bloquèrent Garthagène (17i0). La fièvre jaune et des dissensions entre les chefs firent échouer l'expédition. Cette guerre, où l'Angleterre s'était précipitée par cupidité, ne lui valut, à la paix générale d'Aix-la-Chapelle, que la reprise pour quatre années du privilège de Yasiento el du vaisseau de permission.
L'Amérique mêlée de nouveau aux guerres d'Europe. — Toujours peu nombreux, les Français avaient des visées de plus en plus ambitieuses. Délaissant les immenses
1 . Kllc portail, entre autres troupes anglaises, un régiment de MOO hommes, formé de contingents de presque toutes les colonies britanniques n!c l'Amérique du Nord, et commande par le gouverneur de la Virginie.
solitudes inconnues et inhospitalières à l'ouest du Mississipi. sur lesquelles l'Espagne, maîtresse du Mexique, revendiquait un droit vague de propriété, ils rêvaient d'occuper la vallée si fertile et si riche de l'Ohio et tout le pays compris entre cette rivière et les lacs. C'est là qu'ils allaient se heurter aux colons anglais qui, après 1 748, commencèrent à franchir les Alleghanys.
Anglais et Français s'étaient déjà battus en Amérique, de 4689 à 1713; les colons des Carolines et de la Géorgie se rencontrèrent plus tard, les armes à la main, en de fréquents petits combats, avec les Espagnols de la Floride ; un régiment colonial prit part, on vient de le voir, à l'expédition des Anglais contre Carthagènc (1710). Lorsqu'éclata une nouvelle guerre européenne (1711), les gens du Saint-Laurent et ceux de la Nouvelle-Angleterre et du New- York se trouvèrent encore une fois engagés dans la mêlée, comme s'ils avaient quelque intérêt dans la question de la sifcession d'Autriche. Des troupes de la Nouvelle-Angleterre, avec l aide d'une escadre de la métropole, assiégèrent Louisbourg, capitale de l'île du Cap-Breton. La place se rendit en juin 1715. Une flotte française envoyée au secours des Canadiens fut dispersée par la tempête. A la paix d'Aix-la- Chapelle (1748), l'île du Cap-Breton et sa forteresse Louisbourg furent, au grand désappointement du Massachusetts et des autres colonies du nord-est, restituées à la France, qui obtinl en outre les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, au sud de Terre-Neuve.
Infériorité numérique des Canadiens. — La chute de Louisbourg devant les contingents du Massachusetts et du Connecticut avertit les Canadiens du péril où les exposait leur petit nombre, et fit en même temps comprendre à tous les Français de la métropole qui s'intéressaient à cette possession lointaine tenue par une poignée de défenseurs, que le moment était proche où la lutte pour la possession de l'Amérique du Nord allait éclater, définitive, sans merci, entre la France et l'Anglerre. Contre les 1 200 000 blancs des colonies anglaises le Canada proprement dit, en 1755, avait à peine 60 000 habitants, l'île du Cap-Breton 10 000, les établissements au sud-est du Saint-Laurent, peut-
l'améiuqi:e depuis le traité d'ltrecht
être 10 000 encore, la Louisiane quelques milliers. Celle infériorité du nombre assurait déjà la défaite, s'il n'était tenté par la royauté française, pour sauver le Canada, un effort énergique et suivi. Cet effort ne fut pas fait.
La lutte pour la vallée de l'Ohio (1754-1758). — C'est sur le versant occidental des Alleghanys, dans la vallée d'une des branches supérieures de l'Ohio, qu'eut lieu le premier choc, entre un parti de Français, envoyé par le gouverneur du Canada, Duquesne, pour prendre possession du pays, et un détachement de Virginiens, que commandait George Vashington, alors âgé de vingt-deux ans. Jumonvillc, le chef de la petite troupe française, fut tué Attaqué à son tour par des forces supérieures, le jeune officier virginien dut capituler et repasser les montagnes (1754). Les Français se trouvèrent maîtres momentanément de la vallée de l'Ohio.
L'Angleterre résolut non seulement de les chasser de celte vallée, mais de leur disputer encore les grands lacs et le Saint- Laurent, et d'en finir, par la conquête du Canada, avec une menace permanente pour ses établissements. Elle voulut d'ailleurs associer ses colons aux efforts qu'elle allait entreprendre pour leur sécurité. Les gouverneurs reçurent des instructions dans ce sens, et mirent les assemblées en demeure de voter des fonds et d'ordonner les levées d'hommes requises. Des délégués de ces assemblées se réunirent à Albany pour établir la répartilion des sacrifices demandés. C'est dans cette réunion (1754) «pic Franklin proposa un projet de confédération, auquel il ne fut donné aucune suite immédiate, mais qui était le germe du futur congrès continental.
La première campagne (1755) tourna mal pour les Anglo- Américains. Le baron Dieskau put arriver de France avec
4000 hommes. Le général anglais Braddock marcha sur le fort Duquesne (Pitlsburg), élevé par les Français au confluent de l Alleghany et du Monongahela; mais il périt avec une grande partie de ses troupes dans un combat de surprise contre un corps de Français et d'Indiens. La môme année eut lieu l'odieuse
i. Tué dans un combat, cl non assassiné, comme on l'a prétendu trop longfomps à tort.
Histoire oéxcralc. Vit.
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dispersion des colons neutres de l'Acadic occidentale, chantée par Longfellow (Evangelina), et Dieskau fut battu et tué à Crown* Point, sur le lac George. Les Anglais ne surent point profiter de cette victoire et laissèrent les Français fortifier Ticonderogu au sud du lac Ghamplain. La défaite de Braddock avait découvert les frontières de la Virginie, du Maryland et de la Pensylvanie; les Indiens vinrent exercer leurs ravages jusque dans les vallées de la Shenandoah et de la Juniata.
Cependant la guerre avait éclaté en Europe; la cour de Versailles oublia la colonie perdue dans les glaces du continent boréal américain. Montcalin et Vaudreuil, successeurs de Dieskau et de Duquesne, réduits aux seules ressources locales pour tenir tète aux colons anglais soutenus énergiquement par leur métropole, s'en tirèrent d'abord avec éclat. Malgré l'arrivée de nombreux régiments commandés par Abercombrie et Loudoun, Montcalm prit Oswego, «ur le lac Outario (1756). La chute de cette place produisit chez les Américains le même effet de terreur qu'avait fait l'année précédente la défaite de Braddock. Les généraux anglais n'osèrent attaquer Crown-Point et Ticonderoga. L'année suivante (1157), Loudoun parut devant Louisbourg avec 42 000 hommes et quatre vaisseaux, mais se relira sans rien tenter. Pendant ce temps, Montcalm, qui s'était concilié les Iroquois, enlevait le fort William Henry sur le lac George. A la fin de cette campagne, les Français étaient encore en possession de tout le territoire contesté.
Conquête du Canada par les Anglais (1758-1760). — Ce n'était qu'une apparence. Tandis que le Canada épuisait ses faibles ressources non renouvelées par la métropole, en Angleterre le sentiment populaire amenait Pitt au pouvoir. Sous son impulsion, les troupes coloniales et métropolitaines allaient écraser de leur masse les derniers défenseurs du Canada.
Pitt demanda 20 000 hommes aux colonies pour 1757, et confia en outre près de 25 000 réguliers à Abercombrie, puis à Amherst. successeur du trop prudent Loudoun. Abercombrie perdit 2000 hommes dans un assaut infructueux contre Ticonderoga (8 juillet 1758), mais Amherst, avec l'escadre de Boscawcn, lit capituler Louisbourg (25 juillet). Un détachement anglais sur-
L'AMÉRIQUE DEPUIS LE TltAITÉ D'UTHECHT 531
prit et détruisit le fort Frontenac (Kingston), et Forbes, après une marche des plus pénibles à travers les Alleghanys, s'empara du fort Duquesne, devant lequel avait succombé Braddock. Les Français, débusqués de toutes leurs positions avancées , étaient refoulés dans le Canada. Les colons et les Anglais les y poursuivirent l'année suivante (4159), ayant mis pour cette campagne plus de 50 000 hommes sous les armes. Quatre armées, sous les ordres de Prideaux, Stanwix, Amherst et Wolfe, convergèrent sur Montréal et Québec. Montcalm ordonna une lovée en masse et réunit toutes ses forces disponibles sous les murs de Québec. Là vint le trouver Wolfe, arrivé le premier au rendez-vous. Les deux adversaires s'observèrent de juin à septembre: dans le combat final, sur le plateau d'Abraham, tous deux furent frappés mortellement (13 septembre). La victoire était aux Anglais; Québec leur ouvrit ses portes le 18. Vaudrcuil put cependant se retirer avec les débris de l'armée à Montréal, où il ne fut pas attaqué. Au commencement de 1760, il lit une tentative pour reprendre Québec, battit Murray à Sillery, le rejeta dans la ville et l'y assiégea, mais manqua de persévérance et ne rentra à Montréal que pour y capituler (8 septembre) devant trois armées (Amherst, Murray et Haviland). Une escadre française pénétra quelque temps après dans le Saint-Laurent, mais fut détruite.
Traité de Paris (1763). — Dès lors le no m de Nouvelle- France fut irrévocablement effacé de la carte de l'Amérique du Nord. Le traité de Paris (1763) abandonna aux Anglais tout le Canada, les îles du golfe Saint-Laurent, l'Acadie française, les prétentions sur la vallée de l'Oliio et toute la Louisiane (moins la Nouvelle-Orléans, à l'est du Mississipi). La France ne conservait de son immense domaine que les îlots de Saint-Pierre et Miquelon- Elle cédait en effet d'autre part à l'Espagne la Nouvelle-Orléans avec toute la Louisiane à l'ouest du Mississipi, en dédommagement de la perle de la Floride, abandonnée à l'Angleterre. Toute la partie du continent de l'Amérique du Nord située à l'est du Mississipi appartenait maintenant à la Grande-Bretagne, qui répartit ses nouvelles acquisitions en trois provinces : Floride orientale, Floride occidentale, Québec. Les Français se
résignèrent d'aillant plus aisément à la domination anglaise, que la capitulation de Montréal leur garantit leurs propriétés, leurs coutumes juridiques et la liberté religieuse.
Ce duel de deux peuples eut son épilogue chez les indigènes d'Amérique. Les Peaux-Rouges avaient pris une part furieuse à la lutte, il leur semblait qu'ils travaillaient à l'extermination des blancs; ils ne purent se calmer aussi promplement que les civilisés. La guerre de Pontiac, chef de l'insurrection contre les colonies anglo-américaines, mit en péril un instant Piltsburg et Détroit. Mais une série d'échecs brisa la confédération indienne; la mort de Pontiac (1764) mit fin aux hostilités.
//. — Les colonies anglaises et la métropole.
Assemblées et gouverneurs. — Lorsque les treize colonies qui avaient pris part à la guerre contre les Français se retrouvèrent, délivrées d'un voisinage dangereux, en tète à tète avec la métropole, le désaccord ne tarda pas à éclater. La faute en fut à la fois aux hommes et aux circonstances. Les gouvernants d'Angleterre, George III et ses ministres, les Bute, Grenville et Norlh, faibles successeurs de Pitt, conçurent à l'égard de l'Amérique des projets attestant une médiocre intelligence des conditions nouvelles où une guerre soutenue en commun venait de placer les établissements qui y avaient contribué en hommes et en argent. Monlcalm avait, dit-on, prédit que, si la France perdait le Canada, l'Amérique, dix ans plus lard, se révolterait contre l'Amérique. La prédiction allait se réaliser.
Les luttes entre les Assemblées et les gouverneurs royaux recommencèrent, plus violentes, après la victoire, lorsque tout souci extérieur eut disparu. Les questions de taxes et d émoluments des fonctionnaires jouaient le principal rôle dans ces conflits. Les colons invoquaient le principe de la constitution anglaise que nul n'est tenu de se soumettre à des impôts non votés par ses représentants. Les tentatives constamment renouvelées par la couronne pour contraindre les colonies à
constituer une liste civile permanente à ses agents furent une des raisons déterminantes du mouvement révolutionnaire de 1775.
Les « Lois de navigation ». — D'autre part le gouvcr^ nemcnt de la métropole prenait à tâche d'entraver le développement commercial et d'étouffer tout essor industriel en Amérique. C'était le système colonial de l'époque ; les possessions exotiques devaient être exploitées au profit de la mère patrie ; la grandeur maritime et commerciale de la Grande-Bretagne reposait sur l'exclusion des colonies de toute participation aux profits du trafic maritime. De là le célèbre Aci of Navigation, édicté par Cromwell, renouvelé sous le gouvernement de Charles II et complété par d'autres stipulations dont l'ensemble constitua les « Lois de navigation », source constante d'irritation entre les colonies et la métropole. Ces lois édictaient que toute importation de marchandises européennes en Amérique eût l'Angleterre pour lieu d'origine, et que les produits naturels des établissements ne fussent importés qu'à destination de l'Angleterre. Les transports ne pouvaient être effectués que par des navires anglais. De telles clauses, prises à la lettre, eussent empêché tout trafic international, ce qui ne pouvait se faire Mais elles conduisirent à l'établissement de douanes royales dans les principaux ports d'Amérique, administrées par des fonctionnaires de la mère patrie, à la disposition desquels le gouvernement anglais entretenait, dans les eaux coloniales, une force navale pour la répression de la contrebande.
Développement de l'autorité du parlement dans les colonies. — Un peu avant la fin du xvu* siècle fut constitué à Londres, sous le nom de Bureau du Commerce (Board of Tradé), un comité composé d'un président et de sept membres» Ihe Lords of Trade, auquel fut délégué le contrôle sur toutes les affaires américaines, avec la tâche expresse de soutenir les préro-
i. Le temps amena bien des adoucissements aux rigueurs absurdes de cette législation. Le traite d'Utreeht autorisa le commerce entre l'Angleterre et l'Kspagne et leurs possessions effectives - partout où des relations de trafic s'étaient déjà établies ». Walpole encouragea positivement le commerce des colonies avec divers pays d'Europe, fermant les yeux aux plus criantes - irrégularités •. • • 1 ••' ' 1
gatives île la couronne et du parlement ainsi que les intérêts de la classe commerciale anglaise contre les empiétements politiques des gouvernements coloniaux et les infractions du commerce des colons aux lois de navigation. C'est du Board of Trade qu'émana l'inspiration de toutes les mesures restrictives imposées à l'industrie des provinces d'Amérique au xvnc siècle, comme l'essai d'interdiction de fabriquer des outils en fer, ou de transporter d'une province à l'autre des chapeaux manufacturés dans le pays. Dès droits furent établis à l'importation des sucres et des vins, à l'exportation des bois. Le nombre des fonctionnaires de la douane fut augmenté; la métropole établit des cours de vice-amirauté pour juger, sans jury, les procès fiscaux que multipliait une contrebande formidable par l'action du Bord of Tradc, l'autorité du parlement intervint de plus en plus dans les affaires des colonies, créant un système de postes royales, interdisant des émissions de papier-monnaie, établissant une loi uniforme de naturalisation. De telles mesures n'avaient rien d'oppressif, et si les colons protestaient pratiquement contre les restrictions commerciales en les éludant chaque jour avec plus d'audace, ils ne songeaient point à contester à la métropole son juste droit de les établir. Mais le parlement n'avait pas encore, avant la guerre contre les Français, tenté d'exercer le droit, auquel il prétendait, d' « imposer aux colonies des taxes directes » dites intérieures par opposition aux impôts de douane que l'on désignait sous le nom de taxes extérieures *.
L'Act du timbre; congrès de New- York (1765). — Cette prérogative, les ministres de George III résolurent, après la guerre, de l'exercer, afin de faire supporter aux colonies leur part des charges que l'Angleterre avait encourues pour la conquête du Canada. L'essai fut tenté en 1765 par le célèbre
!. Pas un dixième des 1 500 000 livres de thé consommées annuellement dans les colonies ne venait.de l'Angleterre.
•2. Des juges anglais avaient décidé que la Chambre des communes pouvait légalement taxer les colonies. Celles-ci n'avaient jamais admis celte prétention. Sous George I" »-t (ieorge II, diverses propositions furent faites pour un s\ sterne général de taxation coloniale. Sir William Keilli. gouverneur de la l'ensylvanie, en proposa un à Walpole, qui le rejeta en disant : « J'ai déjà contre moi la vieille Angleterre; pensez-vous que je veuille avoir aussi la nouvelle? »
LES COLON IKS ANGLAISES ET LA METROPOLE !i3:i
Act du timbre, que le Parlement vota, comme une affaire sans conséquence, après un insignifiant débat. L'établissement du nouvel impôt se rattachait cependant à tout un système élaboré par le Board of Trade, et qui comprenait, avec une application plus rigoureuse des lois de navigation, une répression sévère de la contrebande, et l'envoi de garnisons permanentes dans les principales villes ; toutes mesures réclamées avec insistance par les gouverneurs, dont les rapports ne tarissaient pas en plaintes sur l'esprit factieux de la plupart des assemblées coloniales.
Benjamin Franklin était, à cette époque, l'agent à Londres de plusieurs des colonies; il avertit les ministres du péril que ferait naître l'adoption de ce plan de subordination, les avisant que jamais les colons ne renonceraient au droit qu'ils pensaient tenir de leur seule qualité de sujets anglais, de n'être taxés que par leurs propres représentants ; or les colonies n'étaient point représentées au Parlement. Ses observations ne furent point écoutées. Lorsque les gouverneurs royaux voulurent procéder en Amérique à l'application de l'impôt du timbre, les chefs de l'opposition locale organisèrent partout une agitation populaire. Des émeutes éclatèrent à Boston et à New-York. L'assemblée de Virginie protesta Des associations patriotiques, sous le nom de « Fils de la liberté », se formèrent dans les provinces. Sur une invitation de l'assemblée du Massachusetts, les délégués de neuf des colonies se réunirent en congrès à New-York pour délibérer sur la situation (octobre 1765); ils rédigèrent une pétition au roi et au parlement, ainsi qu'un exposé des droits et des griefs des colonies.
La phase juridique de la révolution (1765-1773). — Tel fut le début de la lutte entre les Anglo- Américains et la métropole. Les huit années suivantes (1765-1773), pendant lesquelles le conflit ne sortit pas du terrain juridique, constituent la première phase de l'évolution qui transforma des établissements
I. C'est h cette occasion que Patrick Henry prononça dans l'assemblée virginienne son fameux discours où il dit : * César a eu son Brulus, Charles \" son Crotnwell, George III... — Trahison, trahison! s'écrièrent quelques voix — peut profiler de leur exemple ., acheva Henry.
coloniaux en une nation indépendante. Les principaux leaders du mouvement furent Samuel Adams et Warren dans la Nouvelle-Angleterre, Sears à New- York, Patrick Henry en Virginie; un peu plus tard, John Adams, Washington, Jefferson. Franklin fut comme le représentant officiel, en Angleterre d'abord, plus lard en France, du nouvel esprit américain. Le branle révolutionnaire fut donné par les avocats. Depuis le milieu du siècle, le développement des lumières, l'habitude des assemblées, quelques procès retentissants avaient poussé au premier rang des forces sociales deux professions jusque-là peu cultivées, mais appelées à jouer bientôt un rôle prépondérant dans les destinées de l'Amérique, les écrivains politiques et les gens de loi. Ce sont eux qui menèrent la campagne d'opposition contre les gouverneurs, et qui, à l'occasion de l'impôt sur le timbre, prirent la direction de la résistance légale aux prétentions autoritaires de la métropole. Patrick Henry, George Mason, Jefferson, Wythe, étaient des membres du barreau virginien.
Les loyalistes. — La masse de la population se montra d'abord assez indifférente; les agitateurs durent se donner beaucoup de peine pour stimuler un zèle patriotique, qui resta longtemps superficiel. Malgré les comités de correspondance et les associations contre l'importation de marchandises anglaises, malgré la flétrissure que les libéraux s'efforcèrent d'attacher à l'épithètc de tories dont les tièdes se virent affublés, les tièdes restèrent fort nombreux, surtout au centre, dans le New-York, le New-Jersey, la Pensylvanie et dans les Carolines. Même dans la Nouvelle-Angleterre et dans la Virginie, sans lesquelles la révolution n'eût pas eu lieu, un fort parti royaliste entrava obstinément les efforts des révolutionnaires. Ce n'est que sous la pression des circonstances et avec une répugnance manifeste, que la majorité des colons accepta l'idée d'une rupture définitive avec la métropole. Les esprits modérés, parmi les patriotes, espérèrent jusqu'au dernier moment une réconciliation. Quel-
i. Entre autres, le procès intenté en 1"GI parties officiers de la douane royale à Boston contre la police locale pour refus d'aide contre des contrebandiers. La cour suprême du Massachusetts rendit un verdict en faveur des officiers de la douane, mais James Otis s'acquit une énorme popularité en plaidant pour la police locale.
ques-uns y travaillèrent encore après que la poudre avait déjà parlé. Des historiens anglais, Lecky notamment, ont mis en relief cet aspect de la révolution américaine, étudiée dans ses préliminaires. Les tories, si violemment flétris dans les écrits dithyrambiques de l'école de Bancroft, ont été défendus avec énergie dans nombre d'ouvrages, leur apologie a été présentée avec éclat devant l'opinion publique. L'histoire ne doit pas les accabler, bien que les faits aient donné raison aux auteurs de la proclamation de il~6, d'où sont sortis les États-Unis du xîxe siècle.
Le gouvernement et l'opposition en Angleterre. —
Les démêlés du gouvernement avec les colonies intéressaient peu l'opinion publique en Angleterre, où l'attention élait toute aux affaires intérieures. George III ne doutait pas qu'un peu de fermelé ne triomphât de manifestations qu'il jugeait, assez naturellement, séditieuses. Les ministres, soutenus par une forle majorité dans les deux Chambres, avaient le devoir de réprimer d'évidents symptômes de rébellion. Il y avait toutefois, dans la Chambre des Communes, une minorité libérale disposée à s'enflammer pour les droits coloniaux. Fox et ses amis déclaraient que la cause américaine était la cause de la liberté ; Burke et Pilt exaltèrent en de magnifiques discours les patriotes américains. Les whigs souhaitaient ouvertement l'insuccès de la tentative du roi et des amis de la prérogative pour taxer les colonies. Beaucoup persistèrent dans cette altitude, même après que les Américains eurent passé de la résistance légale à la révolte ouverte. On les accusa, non sans raison, de manquer, eux aussi, de loyalisme, et ce fut, pendant plusieurs années, une cause de faiblesse pour le parti whig.
Devant l'éclat des protestations coloniales et pour ménager l'opposition, le ministère, peu porté, au début tout au moins, pour les mesures violentes, décida le retrait do ïact du timbre (1766), mais il eut la fâcheuse idée de faire voter en même temps par le Parlement une résolution proclamant « le droit qui appartient à la législature d'imposer des taxes aux colonies ». Pour aflirmcr plus nellement encore l'autorité royale et parlementaire au delà de l'Atlantique, le cabinet mit une garnison
britannique dans la ville de New- York, où la population était loyaliste en grande majorité. Il recommanda aux gouverneurs et aux agents des douanes une application plus rigoureuse des lois de navigation, et fit voter de nouveaux droits à l'entrée de diverses marchandises, vins, huiles, fruits, plomb, verre, papiers, couleurs et thé, dans les ports d'Amérique (1767).
Massachusetts et Virginie (1768-1770). — Ces droits étaient peu élevés. Le cabinet expliqua qu'ils étaient établis surtout pour le principe. C'est justement ce qui les rendait odieux aux Américains. La controverse qui avait fait rage en 1765 contre l'imposition des taxes directes, s'en prit maintenant à la légitimité, jusqu'alors facilement admise, des taxes indirectes et des restrictions commerciales. Les pamphlets jaillirent de toutes les presses coloniales. Dickinson publia les « Lettres d'un cultivateur de la Pensylvanie ». Essais, Mémoires, Adî'esses au parlement, se multiplièrent. On put croire que la grande querelle allait se noyer dans des flots d'encre. Cependant on vit se former de nouveau des associations pour la nonimportation de marchandises anglaises; le thé fut proscrit des tables américaines. Les comités assumèrent spontanément la tache de dénoncer comme traîtres à la cause commune les citoyens qui s'abreuvaient en secret de cette boisson, devenue symbole de la tyrannie. Des agents des douanes furent assaillis sur divers points, leurs bureaux ravagés, leurs papiers brûlés. L'assemblée du Massachusetts favorisa par son attitude les désordres populaires, au point que la conduite de ces représentants parut scandaleuse dans la métropole, et que les whigs mômes n'osèrent prendre la défense de leurs amis américains. Le gouverneur du Massachusetts, Bernard, déclara l'assemblée dissoute et demanda au ministère l'envoi d'une garnison à Boston (1768). Les troupes débarquèrent en octobre et occupèrent Fancuil Hall, lieu de réunion des patriotes.
L'année suivante (1769), ce fut l'assemblée de Virginie qui s'avisa de voter des résolutions contestant une fois de plus le droit de taxation du Parlement. La chambre virginienne fut dissoute, comme l'avait été celle du Massachusetts. A l'instigation de Washington et de Mason, les députés signèrent en
réunion privée les slatuls d'une association intercoloniale de non-importation. C'est encore l'avocat Patrick Henry qui, par son éloquence de tribun, avait poussé la Chambre de Virginie à braver ainsi l'autorité royale. L'exemple fut suivi par des assemblées d'autres colonies, mais les gouverneurs ne pouvaient légalement disposer que de l arme de la dissolution; la situation ne fut en rien modifiée. En Angleterre, les libéraux, raillant l'insignifiance du revenu que l'on pouvait tirer de la taxe sur le thé, demandèrent l'abrogation des droits récemment imposés. Lord Norlh, chef du nouveau cabinet, n'était animé, en cette affaire, d'aucun sentiment fanatique et désirait simplement plaire à son roi. Il voulut donner une satisfaction partielle à l'opposition : tous les droits furent supprimés (1770), sauf la taxe sur le thé, toujours pour le principe. Cette unique exception fut l'occasion directe de la révolte.
L'affaire du thé (1773). — Tout d'abord le rappel des taxes fit une bonne impression; l'agitation se calma, surtout dans le New- York et la Pcnsylvanie. Pour amadouer les électeurs du Massachusetts, on remplaça le gouverneur Bernard par un Bostonien loyaliste, Hutchinson, l'historien de la colonie. Même, une rixe ayant éclaté, en mars 1770, entre quelques soldats et gens du peuple de Boston, rixe dénoncée par les patriotes sous le bien gros terme de « massacre de Boston » , North consentit à faire retirer les troupes de la ville et à les concentrer dans une petite île de la rade. Cette conduite habile ramena un grand nombre d'Américains au loyalisme.
La seule marchandise anglaise que l'on s'obslinàt encore à ne pas importer était le thé. Le mauvais sort du cabinet le poussa à vouloir le dernier mot sur cette question. Sur un ordre ministériel, la Compagnie des Indes dirigea des cargaisons de thé sur plusieurs ports d'Amérique (1773). Les patriotes, prévenus par leurs amis de Londres, organisèrent l'insurrection contre le thé officiel. A Boston, les navires qui l'apportaient furent envahis par des hommes déguisés en Indiens, et toutes les caisses de thé furent jetées à la mer. Dans les autres ports, les cargaisons ne purent être débarquées, ou pourrirent dans les magasins.
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Ces incidents provoquèrent une grande indignation en Angleterre; Norlh proposa et le Parlement adopta une série de lois destinées à punir la ville de Boston : les libertés contenues dans la charte du Massachusetts étaient supprimées, le port fermé à tout trafic jusqu'à décision contraire du roi. On envoyait en môme temps le général Gage tenir garnison dans la ville rebelle, avec le double titre de commandant en chef des troupes anglaises de l'Amérique du Nord et de gouverneur civil du Massachusetts. Il lui était interdit cependant de proclamer la loi martiale, de sortir des voies de la légalité; on lui donnait des troupes sans la permission de s'en servir, inconséquence bien britannique, qui faisait honneur à la modération des gouvernants, mais qui devait paralyser l'action répressive. Aussi l'autorité de Gage fut-elle immédiatement réduite à l'enceinte de la ville. Dans la campagne, des bandes armées interrompirent le cours de la justice; la milice s'exerçait dans tous les villages; un comité insurrectionnel, dominé par Samuel Adams et Warren, réunit de la poudre et des armes. Ce môme comité, ou assemblée provinciale, adressa une lettre aux autres colonies, les informant de la situation faite au Massuchusetts et les invitant à envoyer des délégués à un « congrès continental » qui se réunirait le 1er septembre suivant (1774) à Philadelphie.
Le congrès de 1774. — La réponse des colonies fut aussi chaleureuse que pouvait l'espérer Samuel Adams. La Virginie, sous son dernier gouverneur royal, lord Dunmore, était déjà en pleine révolution : Jeflerson publiait sa « Vue sommaire des droits de l'Amérique anglaise ». Tandis que toutes les sectes dissidentes donnaient l'assaut à l'Église officielle, l'Assemblée ayant décrété que le 1er juin, jour de la fermeture du port de Boston, serait un jour de jeûne, Dunmore la déclara dissoute; ses membres se réunirent aussitôt et convoquèrent une convention populaire pour nommer des délégués au Congrès continental. Les autres provinces, notamment le New- York et la Pensylvanie, se joignirent au mouvement avec un enthousiasme plus ou moins sincère. Le Congrès, 55 délégués représentant 12 colonies (la Géorgie, trop faible encore et trop éloignée, s'était abstenue), se réunit et siégea six semaines
(5 septcmbre-26 octobre 4774). Il rédigea une déclaration des droits, des adresses au roi et au peuple de là Grande-Bretagne, une recommandation aux Américains de ne plus commercer avec les Anglais, et s'ajourna au mois de mai 1775.
Lexington (19 avril 1775). — Les amis des Américains en Angleterre s'étaient remis de la stupeur où les avaient jetés l'affaire du thé à Boston et l'aspect révolutionnaire que prenaient les événements. Lord Chatham demanda en janvier 1775 le rappel des troupes d'Amérique, déclarant que les Américains agissaient dans la plénitude de leurs droits, et que ces prétendus rebelles n'étaient que des whigs d'Angleterre émigrés. Mais le ministère disposait d'une majorité très forte et le roi ne voulait plus entendre parler de conciliation : rien que la soumission formelle du Massachusetts ne pouvait le satisfaire. Gage ne disait plus, comme l'année précédente, que quatre régiments lui suffiraient pour rétablir l'ordre; il demandait des renforts, et on lui en envoyait, avec des instructions plus larges. Norlh n'eut donc aucune peine à obtenir le rejet de la proposition de Chatham, mais il lui substitua habilement des résolulions destinées à semer la division entre les colonies, offrant à celles qui n'étaient point trop engagées certaines facilités pour le retour au loyalisme. Cet essai de conciliation venait trop tard; Franklin quitta l'Angleterre, n'espérant rien d'un séjour plus long dans un pays où on le traitait en ennemi : il emportait avec lui la dernière chance d'un compromis entre l'Amérique et la métropole. Presque dans le même temps, les troupes de Gage, dans une sortie à peu de distance de Boston, se heurtaient, à Lexington, aux miliciens du Massachusetts (19 avril 1775), et étaient vivement ramenées par eux dans la ville, laissant sur la route un quart de leur effectif.
Bunker s Hill (17 juin 1776). — Ce combat, livré par hasard, précipita la révolution. Des volontaires affluèrent des colonies voisines; en peu de jours 20 000 hommes, une foulo il est vrai plutôt qu'une armée, assiégèrent Gage dans Boston. A la nouvelle de la rencontre de Lexington, la Virginie chassa son gouverneur, Dunmore; Patrick Henry, Lee, Washington, Jefferson, levèrent des compagnies de volontaires. Dans le nord de la pro-
vince de New- York, un hardi coup de main des « Green Mountain Boys », conduits par Ethan Allen, enleva aux Anglais (10 mai) les forts de Ticonderoga et de Grown-Point, qui commandaient la route du Canada. Ge môme jour, eut lieu la réunion à Philadelphie du Congrès continental. Les membres de celle Assemblée se trouvaient dans un singulier état d esprit. Très peu d'entre eux osaient songer à une rupture avec l'Angleterre, comme à une solution difficilement évitable, et il fallait prendre en hâte les mesures les plus graves pour parer aux conséquences du combat de Lcxington. Dans la session de l'automne précédent, Patrick Henry avait prononcé au Congrès ces paroles célèbres : « La tyrannie anglaise a effacé les limites qui séparaient l'une de l'autre les colonies... Je ne suis plus Virginien, je suis Américain. » Ce cri avait paru alors prématuré. Il était mieux en situation en mai 1775. L'Assemblée, à la fois timide et téméraire, adressa une nouvelle pétition au roi, mais en même temps elle leva une armée, acheta des munitions, créa du papier-monnaie sur la garantie des « Colonies-Unies », adopta comme noyau de l'armée continentale les milices campées devant Boslon, nomma enfin à l'unanimité, sur la proposition des représentants de la Nouvelle-Angleterre, Washington général en chef (15 juin 1775). Ainsi le Congrès, nommé pour la recherche de moyens de conciliation, se trouva amené, par l'évolution rapide des faits, à diriger la guerre, à jouer le rôle d'un gouvernement national, à prendre des engagements au ' nom de la collectivité des colonies. Deux jours après la nomination du général en chef, une véritable bataille eut lieu à Bunker's Hill (17 juin). Les troupes coloniales y tinrent tète, aux»porles mêmes de Boston, à toute la garnison de cette place et les Anglais y perdirent un millier d'hommes. Les meneurs du mouvement séparatiste fuient enhardis par là à déclarer que la rupture était définitive et qu'il fallait maintenant gagner le terme logique d'une telle succession d'événements : l'indépendance.
LA GUERRE DE L'INDÉPENDANCE