SON AMITIÉ AVEC FULBERT, ÉVÈOUK DE CHARTRES
Ce n'est donc pas au milieu des champs de bataille , et des scènes de désordre et de barbarie qu'ils entraînent , que nous devons rechercher les éléments de la vie historique de M ilhem. Le successeur du JFier-à-bras a pour nous une physionomie bien plus noble, sur laquelle ne viennent point se refléter les sanglantes péripéties et la sombre fatalité des combats. Et si le titre de Grand s'est attaché à son nom , il ne l'a point conquis par de hauts exploits guerriers, mais parce que, dans ces siècles à peine échappés aux horreurs de l'anarchie , il fut pacificateur et homme de civilisation. Lui, le premier entre tous les ducs d'Aquitaine , il est venu à temps pour mettre à profit les travaux de ses aïeux , et entourer la puissance féodale d'un éclat qui lui était jusqu'alors étranger. Dans ses allures nous rencontrerons, ainsi que nous l'avons dit, les traces de Louis le Pieux, et même quelque ressemblance avec le héros de la dynastie dont ce dernier fut un infortuné rejeton, soit lorsqu'il s'entoure d'hommes éclairés et intelligents , qu'il protège les monastères, ou bien qu'il siège dans les conseils des princes et des évêques. Pour que le xic siècle puisse donner à l'esprit humain une nouvelle impulsion , il faut bien que des hommes lui préparent l'avenir : entre eux
Wilhem fut un des plus zélés et des plus actifs. Les éloges tpie lui donne le chroniqueur contemporain sont pour notre histoire un monument remarquable. Suivant Adémar , en effet , le comte de Poitiers est le plus grand et le plus puissant de tous les seigneurs , généreux envers les siens, sage dans les conseils, ami de la justice, défenseur énergique des pauvres , protecteur des moines et des églises. Puissions-nous , par un rapide aperçu sur l'existence de Wilhem , justifier la vérité de ces paroles du contemporain !
Entre tous les monastères qui s'étaient élevés en Aquitaine , celui qui devait avoir part le premier aux libéralités du nouveau chef, était sans contredit celui de Maillezais. Réalisation de la pensée religieuse de sa mère , ce lieu si souvent témoin de ses douleurs et de ses larmes devait attirer sur lui toute l'affection de Wilhem. Aussi, dès les premières années de son règne , il fit reconstruire à neuf l'ancien monument ; il rappela d'exil ces moines que son père avait chassés du saint asile, et parmi lesquels se rencontrait Théodelin , de race juive , converti à la foi du Christ , et dont les vertus et la prudence devaient l'investir de la dignité d'abbé après la mort de Gauzbert. Si le monastère de Maillezais méritait ses bienfaits par les souvenirs de sa fondation, il en était encore un autre qui devait occuper le même rang clans les affections de Wilhem : c'était celui de Bourgueil, dans lequel s'étaient écoulées ses premières années. — Quelque temps après , de concert avec l'évèque de Limoges , il fonda celui de St-Junien dans le territoire de Limoges , malgré la résistance de Jordanus , seigneur d'un château voisin. Cette édification fut le motif de luttes sérieuses entre ce dernier et l'évèque Alduin : car , aussitôt après le départ de \\ illtem , le comte, assisté de
son frère Widon , accourut pour s'emparer du château et chasser lévêque ; vainqueur dans cette attaque , il retournait déjà vers son camp lorsqu'il fut frappé à mort par un soldat blessé : pour venger la mort de leur chef, ses guerriers massacrèrent tous les prisonniers limousins.
Les faveurs de Wilhem n'atteignirent pas seulement les monastères d'Aquitaine , tels que ceux de St-Martial , St- Alichel en -l'Herm , mais encore d'autres situés en Bourgogne et jusque même au-delà des Alpes. 11 avait une affection profonde pour la terre d'Italie. Chaque année il s'acheminait en pèlerinage vers la grande cité antique , toujours accompagné de quelque saint évèque : quelquefois , il est vrai , pour subvenir aux frais de ce pieux voyage , il avait recours aux richesses des monastères. C'est ce qui advint lorsqu'il partit avec Alduin, lévêque de Limoges ; ce dernier vendit les ornements et les choses précieuses du monastère de St-Martial, dont il tira grand argent , et il laissa, continue le chroniqueur , les moines dans la désolation , oublieux (pi il est de dire si l'absence de leur chef ou la vente de leurs richesses causait leur douleur. De retour en Aquitaine , ces hommes avaient aux yeux des peuples quelque chose de plus grand et de plus noble. Les populations se pressaient sur leurs pas, et souvent l'enthousiasme était tel , que des désastres survenaient. C'est ainsi qu'au retour de Ge'rald, le successeur d' Alduin, le concours du peuple fut tellement grand durant les offices nocturnes , que plus de cinquante personnes furent écrasées dans le lieu saint; il est vrai de dire aussi qu'en expiation d'un tel malheur , des prières publiques furent ordonnées sous les auspices d'Arnald et de quelques autres prélats distingués.
L'incident religieux le plus remarquable du règne de Wilhem fut la fondation du monastère de Saint-Jean-
d'Angély. Voici, quant à cet événement, le langage de la tradition : Dans l'église d'un lieu nommé Angeriacensis , construite en pierre, et de forme pyramidale, l'on découvrit une tête humaine sur laquelle le temps n'avait point encore porté ses empreintes. Consulté sur ce fait , Alduin , abbé du lieu , répondit que cette tête était celle de St Jean , le précurseur de Jésus. Grande fut la joie dans toutes les cités environnantes, lorsqu'elles apprirent la découverte d'un si précieux trésor. Wilhem lui-même, qui revenait de Rome, la partagea bien vivement, et il ordonna d'exposer à l'admiration du peuple la sainte relique. Pendant longtemps la foule accourut à ce religieux spectacle ; nonseulement on y venait d'Aquitaine, mais encore de France, d'Italie et d'Espagne. Le roi Robert lui-même suivit le torrent, et vint avec sa femme déposer tout à la fois et le tribut de son respect et de sa générosité : il donna pour enrichir le monastère un vase précieux tout enrichi d'or , et, lorsqu'il retourna en France, il fut reçu avec grand honneur dans la cité de Poitiers par le duc Wilhem. Pendant que, par les ordres de ce dernier, on construisait sur les ruines de L'édifice primitif, avec les présents apportés par les fidèles , grâce à l'ingénieuse découverte d' Alduin , un monument digne du trésor qu'il était destiné à renfermer, une rixe s'éleva entre les hommes du monastère et ceux de Wilhem. La maison du duc fut détruite, l'intendant presque massacré; et de sanglantes représailles se préparaient, lorsqu intervint son autorité : quoique irrité de l'injure qui lui était faite , il repoussa les conseils de vengeance que lui donnait Foulque , comte d'Anjou, alors dans la cité de Poitiers, et il préféra pardonner aux coupables, révélant dans ces siècles à demi civilisés une grandeur d'âme et une magnanimité jusqu'alors inconnues.
Ce ne fut pas seulement à L'édification matérielle des monastères que A\ ilhem donna tous ses soins ; il chercha aussi à opérer une régénération morale dans la vie religieuse. Les luttes des siècles derniers avaient porté bien des atteintes aux disciplines sévères des cloîtres; l'indépendance des mœurs en avait brisé les liens; et dans ces temps un mal plus terrible menaçait encore de détruire pour toujours la sainteté de ces demeures, c'était la vénalité. W ilhem appela de tous cotés des hommes purs et sincèrement attachés à la foi chrétienne pour l'aider dans cette œuvre de réforme. Il supplia le célèbre abbé de Cliinv , Odilon, de joindre ses efforts aux siens. Cet appel fut entendu, et Odilon envoya pour gouverner le monastère de St-Jean , encore agité par le tumulte des dernières rixes , un saint moine de son abbaye, du nom de Rainald, qui mourut à peine installé, et qui fut remplacé par un homme du même monastère, appelé Aimeri. Plus tard, AN ilhem fit subir la même épreuve au monastère de Charroux. L'entreprise était difficile. Un séculier du nom de Pierre , homme très-puissant, venait de s'en rendre le chef, moyennant un prix considérable : le duc "\\ ilhem ne recula point; il fit chasser du lieu saint le vénal usurpateur, et écrivit à Aribert , abbé de St-Savin , pour lui demander d'envoyer dix moines de son monastère qui , par leur exemple et leur autorité , pussent rétablir la discipline dans celui de Charroux. Il nomma Gombald pour remplacer l'ancien chef, qui alla finir dans le cloître de St-Augustin de Limoges une vie tourmentée par les douleurs paralytiques.
Vers l'an 1 0'2 1 , il se présenta à Wilhem une occasion bien propre à faire briller ses tendances de réforme dans le monde religieux. Ce fut lors de la mort de Gérald, cet
évêque , tlont le retour de Rome avait amené de si tristes événements. Bien des ambitions se dirigeaient vers cette dignité vacante. De nombreux prélats de France et d'Aquitaine étaient sur les rangs. Wilhem imposa silence à toutes les intrigues , en ordonnant une assemblée générale d'évêques , de clercs et de moines dans l'abbaye de St-Junien : assisté de plusieurs seigneurs , parmi lesquels se trouvaient Wilhem d'Angoulème et Widon de Limoges , le duc d'Aquitaine ordonna de procéder à l'élection d'un nouvel évêque. Là, après de longs et orageux débats qui mirent à néant toutes les velléités ambitieuses et les trafics honteux, Jordanus, prêtre de l'église de St-Léonard , homme remarquable , dit le chroniqueur , par la noblesse de sa naissance et la simplicité de ses mœurs, fut appelé par l'assemblée au trône épiscopal vacant. Non content des formes nouvelles de cette élection , Wilhem voulut encore lui donner un éclat solennel ; assisté de plusieurs évêques , il conduisit lui-même le nouveau prélat dans la cité de Limoges. Là , au milieu d'une foule immense, précédés des moines, revêtus de leurs habits solennels et portant le texte des saintes écritures , ils pénétrèrent jusque dans l'église royale, et, après y avoir entendu le saint office près du tombeau de St Martial , ils furent accueillis avec grand honneur dans le monastère. Le lendemain , le duc au milieu des mêmes solennités plaça dans les mains de Jordanus le bâton pastoral. Cela se passait vers la fin de janvier. Ces choses terminées , Wilhem partit pour Rome laissant à son jeune fils le soin d'assister à l'ordination religieuse du nouvel évêque , qui fut célébrée quelque temps après par Islon , évêque de Saintes , assisté de plusieurs autres prélats.
Cet acte d'autorité de la part de Wilhem détruisit la
dépendance dans laquelle se trouvait 1 évèque de Limoges à l'égard du prélat de Bourges. Cette cité avait à cette époque pour archevêque Gaidzene , homme détesté des peuples du midi par ses relations d'intimité avec les seigneurs de race franke : c'était le favori bien-aimé du roi Robert , et même l'on prétendait qu'il existait entre eux des liens plus sacrés que ceux de l'amitié ; car, lors de la nomination de Gaidzene, les habitants de Bourges se révoltèrent et lui refusèrent les portes de la ville , en disant qu'il ne convenait pas que l'église fût gouvernée par un bâtard, faisant ainsi allusion à sa prétendue descendance illégitime du roi Hugues Capet. A la tète des prélats du midi cpii s'associèrent a ce mouvement des populations, se rencontrait Odilon , l'abbé de Cluny ; et ce ne fut qu'après bien des efforts que la volonté du roi Robert triompha , et que son and put s'installer dans la métropole. On disait encore qu'il était avide d'argent et de richesses , et que souvent au plus offrant il conférait les dignités dépendantes de son église. Pecuniam requirebat pro impositione manum , dit Adémar. Etaient-ce là les motifs qui avaient inspiré à Wilhem cet envahissement sur les droits religieux de la métropole de Bourges , ou bien voulait-il créer dans ses états la toutepuissance de l'unité ?
Quoi qu'il en soit de la pensée de Wilhem , Gaulzene , irrité de l'élection du nouvel évèque , en appela au roi Robert pour obtenir justice. Une assemblée fut donc ordonnée aGn de statuer sur cette affaire, et bientôt sept archevêques , assistés de plusieurs suffragants , répondirent à l'invitation de Robert : mais ne pouvant briser par leur décision ce que le duc d'Aquitaine avait fait , ils se contentèrent d'excommunier tout le pays de Limoges , exceptant toutefois de l'anathème l'enceinte sacrée du se-
pulcre Je St Martial, clans la crainte sans doute de jeter dans le peuple des germes dune trop vive et trop juste irritation. Là s'arrêta la puissance du roi de Paris , assisté de tous les prélats de France. Mais l'honnête Jordanus , désolé d'avoir pu occasionner de tels scandales , se chargea de terminer pacifiquement cette collision entre l'archevêque de Bourges et Wilhem. Loin de repousser avec énergie la condamnalion du concile improvisé, et d'en appeler au pape, il s achemina vers la cité de Bourges, suivi de près de cent moines et clercs , les pieds nus , allant implorer le pardon de celui que sa nomination avait si cruellement offensé. Gaulzene , satisfait de cette humble expiation , révoqua l'anathème prononcé et confirma lévèque dans sa dignité. Le chroniqueur, auquel nous empruntons ce récit , oublie peut-être de nous dire que le saint évèque avait eu soin d'emporter dans son pèlerinage à Bourges quelques trésors de la riche abbaye de St-Martial, afin de compléter aux yeux de Gaulzene sa religieuse expiation. — Tel fut le dénoûment de cet incident , dans lequel Wilhem chercha à fortifier en Aquitaine les principes de la foi chrétienne, et à assurer aux cités de nos provinces une indépendance complète.
Ce fut encore pour réaliser cette pensée, qu'il réunit dans la cité de Poitiers , et cela dès les premières années de son règne, un concile auquel assistèrent, outre l'arche- ' vêque de Bordeaux Siguin , les évèques de Saintes, Limoges, Angoulème et Poitiers , à savoir , Islon , Hilduin , Grimoard et Gislebert. Dans ces temps, comme nous l'avons dit , la cause de la civilisation était confiée à l'église : les conciles étaient le lieu sacré où la pensée humaine s'agitait , donnant au présent ses protections, et à l'avenir ses espérances. A une telle assemblée Wilhem confia le soin de
rétablir les principes de justice et d'ordre , non-seulement dans les cités religieuses , mais encore dans les sociétés civiles. Le préambule des actes de ce concile révèle dune manière éloquente la pensée de celui qui le l'assemblait : c'est dans L'intérêt de la paix , de la justice et de l'unité, ce bien le plus sacré que le Christ a légué à ses disciples, qu'il s'apprête à délibérer. Que toutes les choses en litige soient décidées par le prince ou par le juge du lieu , disent les évèques assemblés. Yoilà la formule judiciaire de ces temps. Elle est d'autant plus remarquable , qu'elle monumente au milieu de scènes journalières de désordre et d'usurpation, le sanctuaire de la justice. Qu'ils y accourent donc , ceux qui sont dépouillés par la violence ! Ce n'est plus par la lutte , cette loi du hasard et de la force , qu'ils repousseront l'usurpateur , mais bien parla sainte autorité du magistrat. Tant grande était la pensée d'équité , qu ils permirent d'attaquer les spoliations qui dataient de moins de cinq ans: non-seulement l'avenir est salutairement garanti, mais le passé lui-même avec ses usurpations de chaque jour devient le justiciable de cette nouvelle magistrature. — Quant aux envahissements des biens sacerdotaux , les évêques s'en référèrent aux décisions prises dans un concile de Charroux tenu en 989.
Ils cherchèrent aussi à repousser la contagion de vénalité qui menaçait 1 église, en défendant aux évêques et à tous les prêtres d'exiger quelque salaire pour leur saint ministère : cependant ils eurent soin d'ajouter que cette obligation cesserait devant les libéralités volontaires des fidèles , si guis libenti animo donavit. Si la passion de l'argent devenait pour les conciles un texte de prohibitions , il en était de même pour la vie licencieuse qui s'introduisait dans les monastères et les églises. Beaucoup d'entre leurs habitants ,
oubliant cette austérité de mœurs qui avait attire sur la mémoire de leurs devanciers l'admiration des peuples , se laissaient entraîner aux joies mondaines et s'abaissaient jusqu'aux voluptés de la chair. « Qu'il soit prive' de ses di- » gnités, celui qui conserve dans le monastère ou dans un » lieu secret quelque femme pour satisfaire ses plaisirs, » car celui qui oublie la chasteté' n'est plus digne de gouj> vcrner les autres hommes ; » ainsi le décidèrent les évêques dans leur dernier canon.
11 y avait donc sous l'inspiration de Wilhem un puissant travail de réorganisation dans cette société' aquitanique , si tumultueusement agitée durant les siècles derniers. La tranquillité qui régnait alors favorisait admirablement ce développement ; Wilhem faisait tous ses efforts pour la maintenir , en conservant avec tous ses voisins des relations dune étroite amitié. Il n'y avait pas jusqu'au roi Robert avec lequel il ne fût dans des habitudes pacifiques; au retour du pèlerinage de ce dernier au monastère de St-Jean , il l'avait reçu avec grand honneur dans son palais de Poitiers : ce qui ne l'empêchait pas, il est vrai -, de le railler dans ses lettres , ce dont Robert se plaignait amèrement. Quant à Alphonse , roi d'Espagne , à Sanche , duc de Gascogne , à Canut , roi des Danois et des Anglais , chaque année leurs députés lui apportaient des riches présents, et sa magnificence ne se laissait point surpasser par celle de ses illustres alliés. 11 était principalement uni d'amitié avec l'empereur Henri ; et pour lui donner une preuve éclatante de cet attachement, et peut-être aussi de son érudition, il lui envoya en présent une épée d'une grandeur remarquable et de l'or le plus pur , sur laquelle l'artiste avait grave ces mots : Henri, empereur , César auguste. Le sénat romain lui-même, cet antique reste d'une grandeur
passée, lui décernait le titre de père : Palrem eum sibi ac~ clamabat , dit le chroniqueur. Son adroite politique avait su apaiser jusqu'à l'ardeur de Foulque , comte d'Anjou, ce voisin si terrible , digne rejeton d'une race indomptable , et qui eût été pour Wilhem un ennenp redoutable si on se reporte par la pensée aux malheurs qu'une semblable lutte fera retomber sur la tète de ses descendants. Cette amitié de Foulque fut achetée, il est vrai, par l'abandon que le duc lui (it de plusieurs châteaux et cités importantes, telles que Saintes et Loudun , préférant le voir épuiser sa fougue dans ses combats avec les Bretons, et même dans les sanglantes catastrophes de sa propre famille.
Cependant , outre les premières guerres qu'il eut à soutenir contre les comtes de Périgueux, il lui fallut repousser, vers l'an 1 01 9 , les attaques des Normands, qui recommençaient sur les côtes du Poitou leurs anciennes excursions. Quelques années auparavant , ils avaient envahi une partie du littoral avoisinant le monastère de St-Michel-enl'Herm , et même ils s'étaient emparés de la vicomtesse de Limoges , alors en pèlerinage en ce saint lieu , que l'on avait rachetée après trois ans d'exil , en puisant dans les immenses et inépuisables trésors de St- Martial assez de richesses pour satisfaire l'avidité de ces barbares. A peine Wilhem eut-il appris cette nouvelle invasion , qu'il réunit autour de lui les plus braves de ses guerriers , ayant soin , comme d'habitude, de faire ordonner par les évêques des prières publiques , afin de rendre Dieu favorable à ses armes. S'étant donc avancé vers les lieux où se réfugiaient les Normands , il posa son camp à quelque distance , forcé parla nuit de remettre l'attaque au lendemain. Effrayés de la multitude des guerriers accourus à leur rencontre , les Normands, qui ne pouvaient, à cause de la mer basse ^
prendre la Cuite , eurent recours à un singulier stratagème. Toute la nuit ils s'occupèrent à creuser entre leur camp et celui des Poitevins d'immenses fosses qu'ils recouvrirent de branchages et de feuilles , espérant de la sorte arrêter l'ardeur des assaillants. En effet , dès le point du jour, Wilhem, à la tête de ses* cavaliers , s'avança rapidement pour engager le combat ; mais à peine avaient-ils fait quelques pas, qu'ils tombèrent dans les fossés , d'où le poids de Jeurs armures ne leur permit pas de s'échapper facilement : plusieurs d'entre eux furent faits prisonniers. Wilhem lui-même serait resté entre les mains des ennemis , si la laveur du ciel , selon les vieux chroniqueurs , et l'agilité de son cheval, suivant les historiens modernes, ne l'eût pas arraché à ce péril presque certain. Après cet exploit rien moins que guerrier , les Normands regagnèrent leurs barques, entraînant avec eux un grand nombre de captifs, parmi lesquels se trouvaient plusieurs guerriers de noble origine. Wilhem défendit aux siens de poursuivre ces jurâtes, craignant d'attirer sur les captifs de cruelles vengeances. De retour à Poitiers , il envoya une immense quantité d'or et d'argent pour les racheter, et bientôt tous lurent de la sorte mis en liberté.
Quelque temps après cette expédition malheureuse , Wilhem s'achemina de nouveau vers les frontières d'Italie : il est accompagné de son fidèle ami, le comte d'Angoulême. Longue doit être son absence , car il a confié à Isembert, lévêque de Poitiers, le soin de plusieurs affaires importantes , ce qui empêche ce dernier de se rendre à la dédicace d'une église récemment construite dans la cité d'Angers. Une foule considérable de guerriers se presse sur ses pas; et le pays de Poitou est dégarni de tous ses hommes d'armes , à un tel point qui! n'en reste pas assez pour servir des-
corte à l'archevêque de Bordeaux qui devait venir consacrer lui-même l"é"lise élevée dans la cité de Poitiers en Thonneur de St Pierre. Cet appareil militaire démontre assez qu'il ne s agit point d'un pèlerinage sentimental vers la cité antique : d'autres pensées et d'autres espérances préoccupent Wilhem. — Les peuples de la Lombardie s'étaient révoltés contre 1 autorité germanique ; le palais de 1 empereur avait été détruit , et, à la suite de cette insurrection , plusieurs chefs puissants dans le pays étaient venus offrir au duc d'Aquitaine la couronne d'Italie. Mais Wilhem , avant de répondre à leurs désirs et de compléter sa quasi-ressemblance avec Charles le Grand , voulut discuter dans une assemblée générale les offres qui lui étaient faites et les conditions imposées à son acceptation. Pendant ce tempslà il écrivit à Léon, évêque de \erceil, homme d'une grande inlluence, pour l'engager à favoriser autant qu'il était en son pouvoir les négociations qui devaient avoir lieu : « Les Italiens, lui disait-il, m'ont offert à moi ou à mon » fils la couronne , jurant de n'avoir recours qu'à la bonne » foi pour détacher l'empire romain de la dépendance ger- » manique. Je vous prie donc , si vous m'avez conservé » votre ancienne amitié, de travailler à la réussite de mes » projets. » Le comte d'Anjou lui-même, nonobstant ses préoccupations de guerres civiles, écrivit au roi Robert pour le dissuader de soutenir ses prétentions sur les provinces italiques , et au nom de Wilhem il lui promit de riches présents.
Ces préliminaires terminés , le duc se rendit au milieu des principaux chefs du pays. Après de longues discussions on se sépara busquement , et Wilhem refusa avec énergie de se soumettre aux conditions qu'ils voulaient lui imposer. Le dénoùment de cette entrevue nous est rapporté par le
duc lui-même clans une lettre qu'il écrivit à l'un des seigneurs du pays : « Le projet auquel nous avions travaillé » ne me paraît ni prudent, ni utile , ni honorable. Votre » nation manque de bonne foi. Des intrigues sérieuses ont » été dirigées contre nous; et si nous ne pouvions les » vaincre , la couronne nous serait à charge , et notre » réputation pourrait même en souffrir. »
Ce mécontentement sur le mauvais succès de cette entreprise ne dura pas longtemps ; et l'expression de son indifférence se rencontre dans la lettre qu'il écrivit à 1 évèque Léon en réponse à celle qui suit : « Ne vous attristez pas , j> ami très-cher , si les Lombards vous ont trompé. Suivez » le conseil que je vous donne, ayez de la force d'âme , et » souvenez-vous des choses passées afin d'en profiter pour » l'avenir. Envoyez-moi la mule admirable et le frein » précieux que je sollicite de vous depuis près de six ans, » et je vous promets que vous retirerez un fruit avantageux » de votre présent. »
Loin de mêler ses regrets aux condoléances hypocrites du prélat, car ce dernier avait employé son iniluence contre lui , Wilhem lui répliqua par une épitre dans laquelle perce une profonde ironie et une force d'esprit remarquable dans ces temps : « Je ne m'attriste nullement , dit— » il, des déceptions des Lombards; ils ne m'ont jamais » trompé, puisque jamais je n'ai eu confiance en leurs » paroles. Le passé ne m'afflige pas , et quant à 1 avenir , je » saurai bien le diriger.
» Je ne m'étonne pas médiocrement de rencontrer chez » toi un si parfait souvenir des choses passées , et de la » prétention que tu as de découvrir les secrets de l'avenir : » c'est sans doute en vertu de cette science que tu as fa- » voriséle parti de mon rival, qui ne t'a jamais rien donné
» dans son pays, et qui , dit-on, ne pourra disposer d au- » cun bien dans son royaume d Italie. Mais, quoique tu » te sois montré hostile à mon égard , malgré tes protes- » tations de dévoûment , cependant j'attendrais de toi cet >j excellent conseil que tu as promis de madresser.
» .... Je ne puis , quant à présent , t envoyer la » mule que tu mas demandée, parce que je n'en possède » pas d'assez belle pour ton service; cependant, si dans nos » pays je puis en rencontrer une qui ait des cornes , ou » bien trois queues , ou même cinq pieds , ou quelque » autre beauté qui la rende admirable a tes yeux , je
» m'empresserai de te l'expédier
» Je te supplie , alors même que tu n'ait-
» rais reçu de moi aucun présent, de ne pas m'oublier » dans tes oraisons ; et , de grâce , adresse-moi le plus tôt » possible le précieux avis que j'attends de ta sagesse. Tes » paroles m'engagent a placer en toi une entière con- » fiance , car il est de mon intérêt de croire à l'amitié , » et de ne jamais faire aucunes promesses sans avoir à » cœur de les réaliser. »
Après avoir de la sorte tourné en ridicule les protestations d'amitié de l'évèque diplomate , \\ ilhem , reprenant un langage sérieux , lui raconte ce qui s'est passé au sujet du royaume d'Italie.
te Jusqu à présent , mon cher évêque , continue-t-il , je )) t'ai parlé en plaisantant , maintenant permets-moi de )> t' adresser sérieusement quelques paroles. Je n'accuse pas » les Lombards de m'avoir trompé : j'aurais pu devenir roi ii d'Italie, si j'avais voulu consentir à faire ce que la jus-
» tice me défendait , à savoir de chasser de leurs sièges tous » les évêques de ces contrées , et d'élever à ces dignités va- » cantes les prélats qu'ils devaient me désigner. Mais , imi- » tant le respect de mes aïeux pour les pasteurs de l'église, » j'ai pensé qu'il y aurait crime à les déposséder ainsi : » telle était la condition que la plupart des seigneurs d'Ita- » lie mettaient à ma nomination ou à celle de mon lils. »
Il nous tardait d'achever ce rapide tableau de 1 existence politique de Wilhem V pour justifier par d'autres preuves le titre de Grand que l'histoire lui a si justement décerné. C'était un homme d'avenir que ce duc d'Aquitaine : il ne lui suffit pas de fonder des monastères et de les réformer , de protéger l'église contre les iléaux qui la menacent , et de réprimer la licence des mœurs ; il devint encore le centre de la civilisation dans toute l'Aquitaine , en s'entourant d'hommes éclairés et en sinspiranl de leurs lumières pour propager dans ses étals le goût de la science. Dans son palais de Poitiers , il avait réuni un grand nombre d'ouvrages précieux, a la lecture desquels il passait souvent les nuits , dit son biographe. Son amour pour les livres s'était répandu au loin , car il reçut en cadeau du roi de Danemarck un ancien manuscrit , écrit en lettres d'or et enrichi de peintures représentant un grand nombre de saints. L'homme le plus savant de cette époque , Fulbert, évêque de Chartres , fut son ami ; il l'appela près de lui dans la cité de Poitiers , et , pour se l'attacher davantage , il lui conféra la dignité de trésorier de Saint-IIilaire. Sous les inspirations de cet illustre prélat , il se forma dans l'abbaye dont il était le chef une école de théologie , dans laquelle il enseigna quelque temps , et dont il confia la
direction , lors de son départ de Poitiers , à an de ses disciples du nom d Hildegaire. Installé dans la cité de Chartres , Fulbert n'oublia point 1 accueil bienveillant du duc d'Aquitaine , si nous pouvons en juger par les fragments d'une correspondance qui s'établit entre eux. Il continua aussi à diriger par ses conseils les travaux de son disciple ; souvent même il lui envoyait les livres qui étaient nécessaires à ses études. Wilhem , de son côté , saisissait toutes les occasions de prouver à l'évèque de Chartres sa sincère affection ; lorsque la cathédrale de cette cité eut été consumée dans un incendie , il envoya des sommes assez considérables pour reconstruire un nouveau monument.
Cette impulsion donnée aux esprits assure à YV ilhem \ une place distinguée parmi les hommes qui ont concouru à préparer les travaux que le xi° siècle est destiné à accomplir. Par sa vie tout entière, il a donné à la puissance féodale d'Aquitaine une nouvelle physionomie; et lorsqu'il mourut , en l'année \ 029 , dans le monastère de Maillezais , il avait laissé dans les souvenirs des contemporains des traces glorieuses et ineffaçables '.
SUITE DE LA DÏMASTIE^BBS DUCS d'aQJJITAISE , COMTES DE POITIERS.
wilhkm VI, dit le Gras. — SES LUTTES avec le comte d'anjou. — SA CAPTIVITÉ.
eudes , soji successeur. — sa mort. — wiLHgM vu , dit le Hardi.
wilhem vin, dit Guy - Geoffroy. — wilhem ix , le troubadour.
La dynastie féodale d'Aquitaine , dont Wilhem A' avait soutenu l'éclat par ses travaux et ses pensées de réforme >
' Voir dom Rivet , Hisl. lilt. de la France , t. 7.
ne rencontra point dans le cours du \ie siècle de représentants aussi remarquables. La sève des Wilhem semble avoir perdu toute son énergie , et la gloire de cette race ne reparut que vers la fin de ce même siècle, sous 1 impulsion héroïque que lui donna Wilhem IX. Nous avons à traverser maintenant une période de désastres , et à assister aux défaites malheureuses de plusieurs de nos ducs. En face des provinces du Poitou , limites de la puissance aquitanique du côté du nord, s'était élevée une dynastie féodale dont les descendants lancèrent contre les ducs d'Aquitaine de nombreux défis , suivis trop souvent par d'éclatantes victoires. Le présage de ces malheurs pourrait se rencontrer dans le fléau qui désola durant les dernières années de Wilhem le Grand le territoire poitevin : une pluie de sang, disent les chroniqueurs , s'échappa du ciel pour couvrir le sol et jeter parmi ses habitants la désolation et de terribles maladies. Ce fut en vain que Wilhem écrivit à Robert, roi de France, pour le prier d'interroger à ce sujet la science des médecins de son royaume. Leur érudition ne fit que pâlir devant les mystérieuses causes de ce phénomène , et le duc vint à mourir avant d'avoir pu y porter remède.
La guerre était l'élément essentiel du monde féodal : si le dernier duc a pu pendant quelques années échapper à cette fatalité inévitable et consacrer de longs instants de paix à d utiles labeurs , ses descendants eurent à subir la réaction de ces années de repos. Le signal de la lutte fut donné parle fils du comte d'Anjou Foulque, du nom de Geoffroi-Martel ; et, durant près de 60 ans, de sanglants combats fournirent à l'activité de nos guerriers de rudes et terribles épreuves. Les pacifiques transactions par lesquelles Wilhem V a arrêté la fougue du dernier comte d'Anjou ne pouvaient plus anéantir cette tendance irrésistible qui poussait à la
lutte les deux dynasties rivales , et le dénoûment de ces antipathies comprimées éclata avec violence vers les premières années du règne de Wilhem VI dit le Gras, pin guis , pour se prolonger durant la domination de ses successeurs. Dans cette lutte s'entremêla l'intervention puissante d'Agnès , la troisième femme du dernier duc d'Acpiitaine , qui épousa le comte d'Anjou après la mort de Wilhem V. Contre cette alliance se soulevèrent les sentiments nationaux de l'Aquitaine ; et même quelques chroniqueurs , se faisant les interprètes de ces répugnances des populations, considèrent cette union comme incestueuse , et s'efforcent dans leurs récits de la flétrir et de jeter sur la veuve infidèle des paroles de malédiction. Si l'on en juge par ses résultats , ce mariage apporta , en effet , dans la destinée de nos ducs de tristes catastrophes, et à ce titre pourrionsnous peut-être nous associer aux imprécations des chroniqueurs contemporains , sans rechercher si le crime d'inceste existait réellement dans cette alliance. Mais n'y a-t-il pas dans l'intelligence des faits qui ont accompagné l'existence des deux dynasties féodales une source assez féconde de discordes et de rivalités , sans faire retomber sur la malheureuse Agnès la responsabilité des événements qui vont se succéder? Cette Loire, si souvent traversée par les puissances du nord , ne pouvait être pour les comtes d'Anjou une barrière infranchissable. Wilhem V lui-même n'a-t-il pas été contraint à acheter par des concessions de territoire l'amitié du père de Geoffroi-Martel , celui qui va lutter maintenant contre son successeur? Dans tous les combats que se livrent les seigneurs féodaux , il existe une logique fatale qui nous dispense de rechercher ailleurs que dans leurs antipathies réciproques le secret de leurs luttes, les causes mystérieuses de leur acharnement , et de"
POITOU. 3r5
rejeter sur qui que ce soit les malheurs des défaites , ainsi que la gloire des triomphes.
Dès l'année 1 030 , les hostilités commencèrent entre les deux populations, et le territoire environnant les châteaux de Loudun et de Mirebeau fut ravagé par les fréquentes invasions des guerriers du duc d'Aquitaine. Pour repousser ces attaques , ceux du comte d'Anjou s'avancèrent jusque dans les environs de Poitiers, et s'en vengèrent par de semblables dévastations. Ce n'était là que le prélude de luttes plus sanglantes. Dans ces escarmouches partielles, dans ces ravages de chaque jour , dans ces alternatives si fréquentes de succès et de défaites , ne pouvait se concentrer l'animosité des deux seigneurs féodaux. Aussi , vers l'an \ 035 , d'après la chronique de Maillezais , les deux armées en vinrent-elles aux mains dans les plaines qui avoisinent le monastère de Saint-Jouin-de-Marne. Le combat se ressentit des haines des deux dynasties ; l'acharnement des combattants rappela les premièi-es guerres de la féodalité. Autour de Wilhem se pressent des guerriers de toutes les provinces du midi ; Limoges et Angoulème lui ont envoyé de nombreux renforts. Malgré cette foule innombrable , le duc d' Aquitaine , après avoir combattu avec un courage héroïque , fut vaincu par Geoffroi-Martel , et ayant été renversé de cheval , il tomba au pouvoir de son rival. Les chroniqueurs sont loin d'être d'accord sur les incidents de ce combat, et leurs récits varient même pour sa date et pour le lieu qui en fut témoin. Quelques-uns, attachés de cœur à la cause des comtes d'Anjou , jettent sur la bravoure de certains alliés du duc d'Aquitaine de perfides insinuations; d autres , s'inspirant des passions da vainqueur , paraissent vouloir railler les Poitevins de leur jactance, en disant qu'ils avaient fait avant le combat
ample provision de cordes pour pouvoir enchaîner les nombreux prisonniers que les chances certaines de la victoire devaient faire tomber entre leurs mains. Dans toutes ces allégations , dont la diversité révèle 1" importance de 1 événement quelles sont destinées à mentionner , ne se rencontrent point des détails dignes d'être rappelés. Quelles furent les suites de cette victoire ? Geoffroi-Martel se contenla-t-il d'emmener dans ses états le rejeton de la race des Wilhem , et de lui faire expier dans les douleurs dune cruelle captivité la gloire de ses aïeux? ou bien marcha-til en triomphateur vers la cité de Poitiers pour s installer dans cette capitale des ducs d'Aquitaine ? Telles sont les questions dont les chroniques contemporaines ne soulèvent en aucune façon la solution '.
L'autorité religieuse chercha à effacer les désastres de cette défaite : Isembert, évèque de Poitiers, qui avait succédé à Gislebert , assembla dans un synode un grand nombre de prélats pour se concerter sur les moyens d arracher Wilhem à sa captivité , et pour rédiger les conditions de sa liberté. Alors les gens du duc , provoqués par cette apparence de sympathie de la part de 1 église , levèrent un impôt sur les richesses des monastères. Les vases précieux que renfermaient les églises, les dons d'or ou d'argent qu'y avait entassés l'enthousiasme religieux des puissants seigneurs , servirent à payer la rançon du duc d'Aquitaine , et à assouvir l'avidité de Geoffroi dont les prétentions allaient toujours s'augmentant , à mesure que de nouveaux trésors étaient arrachés des sanctuaires sacrés. Grâce à cette générosité, peut-être un peu contrainte, des
1 Mémoires historiques dressés par M. Bourgeois , avocat au siège présidial de Toitiers , pour servir à l'histoire du Poitou. — Manuscrits de Uom l'ouleneau , vol. 32.
gens d'église, le duc d'Aquitaine revint dans ses états, après avoir cédé une grande partie de son territoire à son vainqueur. Mais, soit que la douleur de sa défaite, ou bien que les souffrances dont l'avaient abreuvé ses ennemis durant sa captivité , aient anéanti en lui tout germe de vie , il ne survécut pas longtemps à sa délivrance, car il mourut vers l'an 1038, et ses restes furent ensevelis sans beaucoup d'éclat dans l'église de Maillezais , près du tombeau de son père.
Wilhem le Gras étant mort sans enfants , le comte d'Anjou s'apprêtait déjà à mettre à profit ses anciennes victoires en envahissant de nouveau les états des ducs d'Aquitaine , lorsque les seigneurs de ces contrées reconnurent pour chef Eudes, fils de Wilhem V et de Brisquesa seconde femme , lequel gouvernait alors les pays de Gascogne. TFillelmo comité mortuo Pictavenses in magnâ anxietatc positi , sicut oves sine pas tore , Odonem ab Gasconià convocaverunt , dit la chronique de Maillezais. A peine investi de l'autorité souveraine , le nouveau duc songea à repousser les attaques de son voisin, le terrible Geoffroi-Martel, et à venger les désastres de son prédécesseur. Les débuts de son entreprise guerrière jetèrent sur son dénoùmentde funestes présages. Abandonné par plusieurs seigneurs féodaux du nord du Poitou , qui se sont ralliés au parti victorieux du comte d'Anjou , chaque jour il voit diminuer le nombre de ses guerriers et grossir celui de L'armée de son rival. Ses efforts échouèrent avec éclat devant les murs d'un château appelé Germond ( Gerîmmdum) , appartenant à Wilhem, seigneur de Parthenay, qui combattait en faveur de Geoffroi. Cette tentative malheureuse fut suivie d'une nouvelle défaite dans laquelle il perdit la vie '. Ayant voulu s'em-
' Chronique de Maillezais.
parer du château de Mauzé ( Mausiacum ) , dans l'enceinte duquel s'étaient installes de nombreux guerriers , tous partisans du comte d'Anjou , il fut tué au milieu dune sortie vigoureuse des assiégés, et son cadavre fut transporté dans le monastère de Maillezais , qui semble destiné à recevoir les dépouilles mortelles des différents duc d'Aquitaine. Durant la courte apparition d'Eudes au pouvoir féodal , car , installé vers le milieu de l'année 1038 , il succomba l'année suivante , aucun incident remarquable ne vint contraster avec les diverses défaites que nos ducs eurent à subir de la part de la dynastie des comtes d'Anjou.
Le troisième fds de \\ ilhem \ succéda à son frère , dans la puissance féodale d'Aquitaine, vers l'année 1040. Fils d'Agnès , la femme de GeolFroi-Martcl , il dut sans doute a ce titre les instants de paix que lui laissa ce terrible adversaire. Rien dans les documents historiques ne justifie le sobriquet sous lequel il est connu dans les récits des chroniqueurs contemporains. Fut-il appelé le Hardi , occr , parce qu'il disputa avec assez d énergie , et cela vers le milieu de son rè«ne , quelques places fortes au comte d Aujou , cherchant à recouvrer le territoire dont il s était emparé durant les règnes éphémères de ses prédécesseurs ? Tout ce qui nous reste de ce descendant de Wilhem \ ne révèle en lui qu'un instinct irrésistible vers les sentiments religieux ; il enrichit les monastères , donne à leurs habitants toutes les dignités de ses états, et meurt sans laisser d'enfants, au moment où il assiégeait la cité de Saumur , vers l'an 1058. D'après la chronique de Maillezais , sa femme , du nom d'Erminsende , pleine de douleur de cette cruelle séparation , abandonna tout pour se réfugier dans la solitude d'un cloître.
La descendance féodale des "Wilhem ne reprit son ancienne
splendeur que vers l'avènement du nouveau duc qui succéda à ce dernier. C'est encore un fils de Wilhem le Grand et d'Agnès, de cette souche presque inépuisable, qui donne à l'Aquitaine pour chefs quatre frères dans l'espace d'un demisiècle. Avec lui renaît le drame de l'histoire de nos ducs. Le monde féodal a acquis vers cette époque un développement complet. La vie des seigneurs semble prendre un nouvel aspect. L'église a oublié maintenant les crises de son passé; elle devient souveraine, et s'elForce de faire planer au-dessus des puissances de ces seigneurs , toujours brutales et énergiques, sa toute-puissance spirituelle : souvent des échecs , des rébellions viennent constater son impuissance, mais toujours elle sort victorieuse de la lutte : elle a entre ses mains les foudres de l'anathème , et elle s'en sert habilement pour réprimer les passions souvent effrénées des grands de France et d'Aquitaine. — Le premier acte du nouveau duc féodal de nos provinces fut d'abandonner le nom sous lequel il avait été connu jusqu'alors , Gui-Geoffroi , Guido Gaufridas , pour prendre le nom générique de sa famille , celui de Wilhem , propriian nomen ducum Aquitaniœ , disent les chroniqueurs. C'était là le nom national , et à ce sujet Hauteserre raconte un fait qui prouve combien cette dénomination rencontrait de sympathies parmi les seigneurs de ces temps. Dans un festin solennel donné par le duc de Normandie , il se rencontra, dit-il, parmi les convives plus de cent dix guerriers portant le nom de Wilhem. — En sa qualité de souverain d'Aquitaine , Wilhem VIII assista au sacre du roi de France Philippe I" , dont les cérémonies eurent lieu à Reims le jour de la Pentecôte 1059. Les années qui suivirent furent remplies par différentes guerres qu'il eut à soutenir contre les neveux de Geoffroi-Martel , mort peu de temps aupara-
vant , au sujet de la cité de Saintes sur laquelle ils voulaient faire valoir les droits qu'ils tenaient de leur aïeul. Dans les plaines qui avoisinent Chef-Boutonne , petite ville du Poitou , dit Besly , les deux armées se rencontrèrent , et après un combat acharné les troupes du duc d'Aquitaine prirent la fuite , laissant aux Angevins la possession de la cité de Saintes. Cette défaite , qui rappelle celle qu'avait éprouvée Wilhem YI dans les environs du monastère de Saint-Jouin-de-AIarne , renouvela avec plus d'énergie les hostilités depuis longtemps éteintes entre les deux populations. Le duc , vaincu dans ce premier combat , réunit Tannée suivante une armée considérable , et vint mettre le siège devant la ville de Saintes. La résistance fut aussi opiniâtre que lattaque , et souvent par d'énergiques sorties les assiégeants jetèrent la confusion parmi les gueiriers de AVilhem; mais, pressés par les souffrances de la famine, ils ouvrirent les portes au vainqueur et se soumirent à sa puissance. Besly ajoute que AVilhem chassa du siège épiscopal de cette cité 1 évèque Arnulf , cpii avait embrassé avec beaucoup d'ardeur le parti des seigneurs d'Anjou , et mit à sa place l'abbé du monastère de Maillezais , du nom de Goderane. Cette victoire du duc d'Aquitaine sur la ville de Saintes fut favorisée par linaction des deux guerriers qui avaient succédé à Geofïroi-Martel , occupés dans les provinces d Anjou à soutenir l'un contre l'autre , par la force des armes , leurs droits réciproques.
Quelque temps après, vers l'an 1066 , AVilhem , maitre de tout le territoire qu'avaient possédé ses aïeux , s'associa avec plusieurs seigneurs du midi pour conduire en Espagne une armée formidable. Les cités les plus considérables , les châteaux les mieux foi'tifiés ne purent résister aux attaques de ces nouveaux ennemis. Partout les guerriers aqui-
tains jettent la désolation ; ils ravagent le pays , ferro et igni depopalantes , et reviennent dans leur patrie chargés des dépouilles des populations vaincues.
Son ardeur ne s'arrêta point à ces exploits sur une terre lointaine. Il se rappelle avec une tristesse mêlée de colère ses désastres de Chef-Boutonne , l'insolence des comtes d'Anjou , et il aspire à se venger avec éclat de tous ces affronts. Envahissant le territoire du nord du Poitou , il s'avança jusqu à la cité de Saumur, dont il devint maitre après les efforts non interrompus d'un long siège. Dans la ruine de cette ville, dans le sang de ses habitants , il chercha à effacer le souvenir de ses défaites passées. Il traita avec la même rigueur la cité de Luçon , dont les habitants avaient sans doute essayé de se soustraire à la domination des ducs d'Aquitaine. Vers ce même temps, il eut à réprimer la révolte d'un des seigneurs les plus puissants de son duché, de Hugues de Lusignan , dont le château fort, situé presque aux portes de Poitiers, rendait l'autorité si puissante dans toutes ces contrées. Il assiégea cette forteresse et ravagea tout le territoire environnant : mais l'heureuse situation du château des seigneurs de Lusignan aurait rendu inutiles les attaques Wilhem , si Hugues , dans une sortie contre les assiégeants , n'eût pas été tué ; par cette mort , le duc d'Aquitaine ne songea plus à se venger des tentatives d'indépendance de ce guerrier féodal , et il laissa son fils , du nom de Hugues le Diable , s'installer paisiblement dans le château de ses aïeux.
Wilhem terminait à peine toutes ces luttes contre les seigneurs voisins , donnant une nouvelle gloire à la dynastie des ducs d'Aquitaine , lorsqu'il eut à en soutenir d'autres non moins terribles et non moins remarquables. Pour celles-là, il n'est plus besoin de 1 énergie du glaive, de la
bravoure des guerriers, car il a pour adversaire le pouvoir de l'église personnifié dans le héros de la papauté au moyenâge , Grégoire VII , cet ancien moine du nom de Hildebrand. Dans les premières années de son règne , Williem VIII avait épousé la fille d'Aldebert II , comte de la Marche, appelée Mathilde , qu il répudia dans la suite sous prétexte de parenté , pour épouser Aldéarde, fille de Robert II, duc de Bourgogne, et parente du roi de France. Cette nouvelle alliance fut attaquée par l'église pour les mêmes motifs qui avaient déjà brisé le premier mariage de Wilhem. Il fut sommé de renvoyer la jeune Aldéarde dans les états de son père , et de rompre une union qui blessait les lois humaines et divines. L amour du duc pour sa femme s'accrut en raison de la persécution sacerdotale dont il était l'objet, et, nonobstant les injonctions réitérées de plusieurs prélats , il persista à garder dans son palais la fille du duc de Bourgogne. Alors , par les ordres de Grégoire VII, un concile fut ordonné dans la cité de Poitiers vers l'an 4 073 , suivant la chronique de Maillezais. Un grand nombre d évêques , de moines et de clercs se réunirent donc dans l'église de St-Hilaire, sous la présidence d'Aimé, évèque d Oleron et légat du saint siège en Aquitaine , et de Goscelin de Parthenay , archevêque de Bordeaux., pour statuer sur le divorce de A^ ilhem. Après d'orageux débats, dans lesquels Isembert II, évêque de Poitiers et ami du duc, essaya en vain de détruire les motifs de parenté qui s'opposaient a cette union , l'assemblée des prélats se disposait à prononcer contre W ilhem la terrible sentence , lorsque des gens armés , envoyés par Isembert et le duc , se précipitèrent dans la salle où se tenait le concile, et en chassèrent tous les prélats. Cette scène de violence, qui rappelle assez fidèlement le concile du vu* siècle , laissa indécise la ques-
tion canonique; trop heureux, les évêques , de pouvoir s'échapper sains et saufs de la cité de Poitiers et d'en être quittes pour les injures et les coups.
Cette façon brutale d'annuler la puissance de l'église , inspira à Grégoire VII une énergique réprobation. Il écrivit, à Isembert pour lui reprocher sa conduite scandaleuse : « Ton audace m'a étonné , lui dit-il ; quoi ! tu n'as pas rougi » d'usurper le pouvoir du légat de notre saint siège , et de » traiter avec un mépris criminel notre souveraine dé- » cision , en faisant chasser du sanctuaire par des gens » armés les prélats qui s y étaient réunis pour résoudre » une affaire de la plus haute gravité. » Après avoir de la sorte condamné sa téméraire entreprise, il lui ordonna de se rendre à Rome pour le jour de la St-André, afin de répondre aux diverses accusations portées contre lui , et , en cas de culpabilité et jusqu'à complète expiation, se voir privé de toute dignité ecclésiastique et repoussé du sein de l'église. Effrayé de ces démonstrations hostiles de Grégoire VII, Wilhem se sépara de sa femme jusqu'à ce qu'un nouveau concile eût décidé la validité de son mariage. Aussi reçut-il du pape une épitre de félicitation pour cet acte de soumission aux ordres de l'église : « Je rends grâce à Dieu , » lui dit-il , d'avoir fait renaître en toi les sentiments » d'amour et de crainte, et d'avoir vaincu tes désirs et tes » affections de la chair. Nous n'attendions pas moins de )) cette générosité qui s'est toujours maintenue dans ton » illustre race, et, de la sorte, la pureté de son sang ne sera » point altérée ni corrompue par le désordre d'une union » illégitime. C'est dans son unique intérêt que l'église a » cru devoir user de rigueur et de sévérité. » A la fin de cette lettre , il renouvelle 1 injonction qu'il a faite à Isembert de se rendre à Rome. Celui-ci, en effet, arriva au jour
indique dans la cité sainte, et expia aux pieds de Grégoire, par des paroles de repentir et de soumission , sa conduite passée. Le dénoùment de cette affaire se termina sans aucun doute à l'avantage de VNilhem, car dans les nombreuses chartes cm il a données en faveur de divers monastères , se rencontre le nom de sa femme Aldéarde.
L autorité religieuse du saint siège intervint encore dans un événement qui se passa sur notre territoire , vers l'an 1 078. Le seigneur de Lusignan , qui cherchait sans doute a mériter dignement le surnom de Diable , diabolus , que lui donnent les chroniqueurs contemporains , s'était emparé par violence des biens de son frère Hugues , seigneur de Couhé, qui, par sa position de clerc et de chanoine de l'église de Saint-Hilaire, «avait droit à la protection de l'église. Grégoire YII envoya à lévèque de Poitiers plusieurs lettres pour l'engager a faire intervenir dans la lutte des deux frères le duc d'Aquitaine , afin de donner ainsi gain de cause à la justice et à l'équité. Il ne paraîtrait pas , au dire de Besly, que ces exhortations du pape aient eu un plein succès, car la maison des seigneurs de Lusignan resta toujours en possession des biens usurpés par Hugues le Diable.
Durant le règne de Wilhem VIII , et cela vers 1076 ', la cité de Poitiers vit encore se réunir un concile , destiné non plus à juger des liens de parenté de quelque roi ou seigneur , mais bien à repousser les tentatives d'une nouvelle hérésie contre la foi catholique , ayant pour représentant l'illustre Bérenger de Tours , l'un des disciples de Fulbert , cet ami de Wilhem V. Le premier entre tous les penseurs de ce siècle , il osa jeter un doute sur les mystères
' 1073 , suivant la chronol. des savants bénédictins , auteurs de la coll. Gal- Ua christiana.
de l'Eucharistie , et précéder dans son investigation philosophique des dogmes religieux les novateurs du siècle suivant. Des scènes de violence vinrent encore jeter au milieu des débats de cette assemblée pacifique des germes de discordes et d'animosités. A la sortie de l'église oii se réunissaient les prélats , Bérenger fut attaqué par une foule furieuse, que ses ennemis avaient sans doute excitée contre lui ; ce qui détruisit complètement le respect dû aux décisions de l'assemblée , et métamorphosa en martyr le héros du nouveau schisme.
Les dernières années de la vie du duc d'Aquitaine se passèrent dans des occupations purement religieuses. Ainsi que tous ses prédécesseurs , il éprouva le besoin , avant de descendre dans la tombe , de s'entourer d'actions saintes , de se livrer à des expiations solennelles pour les actes de sa vie passée. Les dévastations et les carnages de sa jeunesse se reproduisent à sa mémoire ; les cités de Saumur , de Luçon , jettent de sombres apparitions dans son esprit effrayé. Alors, sans doute, il lui vint à la pensée d'édifier un monument magnifique à la gloire de Dieu , pour demeurer après lui sur cette terre comme un impérissable symbole de son repentir et de ses regrets. 11 désigna à cet elfet un lieu situé à l'une des extrémités de sa ville capitale , sur les bords de la rivière du Clain qui coule au bas de la colline sur laquelle cette cité a été construite. Les religieux projets de Wilhem trouvèrent dans l'activité des ouvriers et des artistes employés à cet édifice de puissants auxiliaires , et, vers l'an 1 076, les premiers fondements du nouveau monastère furent placés en présence du fondateur et d'une foule de puissants seigneurs'. L'année suivante,
' Ex fragm. hist. Monast. .Novi l'ictav. Coll. des Hisl. de France , t. il.
\\ ilhem , s'étant rendu à Rome , obtint ilu pape Grégoire VII de précieux privilèges pour ce monastère, objet de toute son affection. Dans la crainte de confier à des mains infidèles la direction de cette nouvelle cité religieuse , connue dans l'histoire sous le nom de Monasterium Novurn , Montiemeuf, il alla trouver Hugues , abbé de Cluny , l'un des hommes les plus remarquables dans ce siècle par sa piété , qui lune in rébus monasticis religionis summâ gloriâ potiebaturprœ eunctis mortalibus, dit la chronique ', pour s'inspirer de la sagesse de ses conseils. Le saint abbé lui indiqua plusieurs moines dignes de faire prospérer le nouveau monastère. Lorsqu'il fallut élire un chef, il interrogea tous ces moines , leur demanda quel était celui d'entre tous les prélats dont la noblesse , la sagesse et la science fussent dignes d'une telle dignité ; et , d'après leur réponse , elle lut conférée à Guy , prieur de l'abbaye de Cluny. Enfin , après six années de travail , les bâtiments lurent achevés , et les nouveaux habitants purent s'y installer.
Wilhem avait présidé à tous ces travaux, et Beslv ajoute même qu il présenta les plans du monument au roi de France , lors d'un voyage qu'il fit à Poitiers , et que ce dernier en trouva larchitecture de son goût. Quoi qu'il en soit de cet incident, il n'en est pas moins vrai que le nouvel édifice religieux surpassait par l'élégance et la légèreté de son extérieur tous ceux qui jusqu'alors s'étaient élevés dans la cité de Poitiers. Lorsqu'il fut terminé , le duc d'Aquitaine n'en abandonna pas tout-à-fait la direction. Chaque jour, lorsqu'il était à Poitiers, il s'y rendait pour visiter les moines, qu'il appelait ses maîtres, dominos suos ; il les interrogeait sur leur manière de vivre , et souvent paille riches présents il corrigeait la rigidité de leur discipline. Les tendances religieuses de Wilhem VIII protégèrent non-*
seulement l'abbaye de Montierneuf , mais un grand nombre de monastères répandus dans toute l'Aquitaine. Ainsi , il eut soin d'appeler aux premières dignités ecclésiastiques les prélats les plus propres à rétablir dans tout leur éclat les mœurs primitives de ces saintes habitations : sous l'inspiration de cette pensée, il envoya à Maillezais Goderane» évêque de Saintes, à Saint-Jean-d'Angély Eudes, à Saint- Maixent Benoît, à Saint-Martial de Limoges Adémar, tous hommes remarquables par la sainteté de leur vie et l'exemple de leurs vertus. Ces projets de réforme trouvaient dans la paix qui régnait alors dans toute l'Aquitaine un merveilleux moyen de réalisation. Tantâ pace tune regnum Aquilaniœ potiebatiir, ut nunquam auditum sit aliquem viatorem aut ruricolam eà venientem disturbatwn fuisse , dit le même chroniqueur de Montierneuf. Telles étaient les saintes occupations d'un des princes féodaux les plus puissants du midi , pendant qu'un guerrier du même nom que lui , issvi de la race normande , envahissait les pays de la riche Angleterre et soumettait à son pouvoir ces fiers Saxons du nord , emmenant dans sa conquête plusieurs guerriers de nos contrées , impatients d'user dans les fatigues des combats leur fougueuse activité.
L'année qui précéda la mort de Wilhem VIII fut signalée par l'incendie d'une partie de la cité de Poitiers et de l'église de Sainte-Radégonde , ce qui fut considéré comme d'un mauvais présage pour le fondateur de Montierneuf, qui succomba vers l'an 1 08G , laissant à son jeune fils à peine âgé de \ 5 ans sa couronne ducale. Ses restes furent déposés dans le monastère qu'il avait fondé.
Dans les chroniques des premiers siècles de notre histoire , tout événement important est entouré de faits merveilleux propres à jeter dans l'imagination des contem-
porains de terribles et sombres pronostics. Toutes les fois que de sanglants combats se préparent , que des bouleversements doivent s'accomplir, les narrateurs ont soin de les faire précéder, dans la hiérarchie de l'histoire, par des catastrophes purement terrestres. A les entendre , il y aurait pour ainsi dire de mystérieuses harmonies entre la nature matérielle et les événements humains, entre le sol et les hommes qui le peuplent. En effet , il n'y a pas de héros qui n'ait pour précurseur quelque signe céleste, pas de catastrophes nationales sans tremblements de terre. Le moyenâge , en cela, s'est modelé sur le monde antique. Or, le xiie siècle doit apporter dans son sein de violentes commotions et de dramatiques péripéties , si l'on ajoute foi aux croyances astrologiques des chroniqueurs qui nous en ont transmis l'histoire : suivant eux , jamais il n'apparut de si singuliers pronostics que vers la fin du xr* siècle. Non-seulement des feux célestes sillonnent les airs , la terre est agitée à plusieurs reprises , une immense comète brille pendant sept nuits ; mais encore les moissons périssent ravagées par les insectes et par les inondations des rivières et des fleuves, qui entraînent dans leurs torrents les châteaux et les demeures des paysans : trop heureux sont leurs habitants, lorsqu'ils échappent eux-mêmes à la fureur des Ilots. La terre semble vouloir manquer à l'homme. Si ce n'est pas la fin du monde , s'écrie-t-on avec une foi naïve , le ciel du moins prépare dans son courroux des choses terribles et effrayantes. Cette pensée des populations , ces regards inquiets jetés sur l'avenir rencontrèrent bientôt d'étranges réalisations ; car , pendant que ces révolutions terrestres s'accomplissaient, un homme investi de la suprême dignité religieuse abandonnait la cité capitale de la chrétienté, traversait les Alpes pour venir dans les pro-
vincesdu midi exciter les peuples à déserter leur patrie afin daller venger en Orient la cause de Dieu. La route de ces pays lointains était déjà tracée par les nombreux pèlerins du siècle précédent, et bien des saints hommes avaient suivi ou même devancé Williem d'Angoulème dans ce voyage en Palestine. Mais l'église sollicitait maintenant une invasion générale de ses fidèles sur cette terre qu'elle avait maudite ; ce n'était que dans le sang de ses habitants qu'elle pouvait racheter à ses yeux sa sainteté primitive. Ce fut à Clermont, dans un concile, que le pape Urbain II lit la première prédication. L'enthousiasme pénétra les peuples du midi ; nobles et serfs , pauvres et riches , tous ayant la même pensée, s'acheminèrent vers les pays d'Orient, abandonnant tout ce qui était pour eux un objet d'affection : eamdem voluntalcm habentes , omnia relinquentes , in viam sepulchri perrexerunt , dit la chronique de St-Maixent. La croix du Christ , voilà l'étendard de la nouvelle armée ; la délivrance du saint sépulcre et des lieux qui ont été témoins de sa passion , voilà le but de la victoire.
Après avoir jeté dans le midi les germes de l'exaltation religieuse, Urbain s'avança vers nos contrées, et, dans chaque ville , au milieu d'une foule de prélats, de seigneurs et d'hommes du peuple, il fit retentir les mêmes paroles d'enthousiasme. Arrivé dans la cité de Poitiers , pour la fête de St Hilaire, il assista à toutes les cérémonies religieuses que l'on avait coutume de faire à cette époque , et il n'abandonna la capitale du duché d'Aquitaine qu'après avoir béni le monastère de Montierneuf , cette pieuse fondation de Wilhem VIII. La province avait alors pour chef le fds de ce dernier, du nom de Wilhem IX. C'était un prince d'une imagination ardente , épuisant dans les voluptés mondaines toute l'énergie de son jeune âge. L'exaltation reli-
gieuse n'a aucun attrait pour lui; il ne connaît que les élans du cœur vers la femme et les extases de l'amour. Aussi , nullement ému par les prédications d'Urbain , il laissa à Raymond de Saint-Gilles , comte de Toulouse , la gloire de commander la première expédition en Orient. Le pape partit de Poitiers avec la douleur de n'avoir pu enrôler le puissant duc d'Aquitaine sous les bannières de l'église , dans la sainte armée des croisés , et il se dirigea vers la cité d'Angers, espérant rencontrer dans la race des Foulque une ardeur religieuse plus en harmonie avec ses projets. Nonseulement Wilhem resta étranger dans les premiers temps à ce mouvement des esprits , mais encore il chercha à envahir les états de ceux qui , plus dociles que lui à la voix du pape, se sont dirigés vers la Terre-Sainte. Durant l'absence du comte de Toulouse , et cela sous prétexte de soutenir les droits de sa femme , fdle de Wilhem IV , prédécesseur de Raymond de Saint-Gilles , qu'il avait épousée vers l'an 1094, il s'avança vers la cité de Toulouse, et s'empara de tout le pays. Ce fut en vain que Bertrand, à qui Raymond avait confié l'administration de son comté, voulut s'opposer à cet envahissement , il ne put détruire la puissance de Wilhem sur ses états. Pour prouver d'une manière irrécusable la victoire du duc d'Aquitaine , dom Yaissette cite une charte datée de 1 an 1 098 , par laquelle lui et sa femme maintiennent l'église de St-Sernin, située à une des extrémités de la ville de Toulouse , dans la même liberté que le pape Urbain II lui avait accordée lors de sa consécration : « Et parce que des méchants et des persécuteurs l'ont dém truite de nos jours, est-il dit dans cette charte , nous lui « donnons de nos biens pour la l'établir , savoir, le village » de Blagnac sur la Garonne , son église et ses dépendances, n avec tout ce que le comte Wilhem y a possédé. De plus ,
» nous la dégrevons des charges que lui a déjà enlevées » notre prédécesseur Raymond de Saint-Gilles : et pour » punir ceux qui se sont élevés de toute la province pour la » détruire , nous leur ôtons leurs pensions et nous les » donnons aux clercs de cette église ; en sorte (pie les cha- » noines auront une poignée sur chaque septier de grain » que les habitants de la ville et des faubourgs mettront en » vente. » Enfin , le comte de Poitiers et sa femme terminent cet acte en confirmant toutes les donations que leurs prédécesseurs ont faites à cette église , moyennant quatre livres et demie d'or et huit cents sols toulousains que les chanoines leur donneront du trésor de St-Sernin. Wilhem , dans la suscription de cette charte, prend la qualité de comte de Poitiers et de Toulouse , et l'acte est signé après lui par Bernard , vicomte de Béziers, et Adémar, vicomte de Toulouse , cpii s'étaient déclarés en sa faveur contre Bertrand. « Après s'être assuré de sa conquête , continue dom Vais- » sette , auquel nous avons emprunté ce qui précède , le » duc d'Aquitaine alla , durant l'automne de l'an 1 098 , » joindre le roi d'Angleterre, avec lequel il ravagea la » Normandie; puis il revint bientôt après dans la cité de » Toulouse, où il avait laissé la comtesse sa femme. »
Indépendamment de la conquête du comté de Raymond de Saint-Gilles , Wilhem IX n'en était pas moins le plus puissant seigneur féodal du midi. Sa vie se passa en de lointaines expéditions : il parcourut en tous sens la France et l'Aquitaine, soit en luttant vers 1 an 1088 contre Foulque Rechin, l'un des seigneurs d'Anjou, soit en aidant dans ses combats Wilhem le Roux, roi d'Angleterre, contre le roi de France , ou Alphonse , roi de Castille , contre les Sarrasins d'Espagne. Déjà, en 1097, il avait, de concert avec le premier , attaqué le roi Philippe, et ravagé les pays
environnant les cités de Montfort et d'Epernon. En temps de paix il se livre à des expéditions d'une autre nature , soit qu'il séjourne dans sa cité de Poitiers au milieu d'une cour brillante , soit qu'il visite les seigneurs voisins , presque tous ses vassaux. Dans ces temps d'agitation, le duc d'Aquitaine semble seul jouir d'une paix profonde , et s'enivrer, au milieu des plaisirs , des douceurs de sa toute-puissante suzeraineté. Non-seulement il déploie aux yeux des populations une magnificence royale dans les festins , dans les chasses et dans les tournois , mais encore il anime par la verve de son imagination ces fêtes brillantes. Poète et guerrier tout à la fois, Wilhem a laissé les premiers monuments de cette langue romane, dont les accentsdoiventbientôt retentir aussi bien à travers les événements politiques que dans les choses d'amour. Il ouvre avec un certain retentissement historique ce monde de la chevalerie , si animé par ses incidents et ses prouesses de tout genre , ainsi que "Wilhem le Grand , son aïeul , avait présidé à la naissance du monde philosophique en Aquitaine. L'histoire complète de la vie de ces deux personnages serait pour nos annales l'exorde le plus brillant de celle du moyen-âge : h l'un , la gloire de la raison ; à l'autre , celle de l'imagination.
Dans le portrait qu'ils nous ont laissé de Wilhem IX, les chroniqueurs sont unanimes pour l'ensemble de sa physionomie. « C était un prince entreprenant et brave, dit Orde- » rie \ ital, enjoué jusqu'à l'excès, et même surpassant par n ses plaisanteries les histrions les plus facétieux. » — « 11 » fut bon troubadour, bon chevalier d'armes , et il cou- » rut longtemps le monde pour tromper les dames. » — Ces paroles de l'historien provençal sont assez bien justifiées par le récit que le duc Wilhem fait lui-même d'une certaine aventure d'amour dont il aurait été le hé-
os ' : « En allant du Limousin dans l'Auvergne , Wilhem
> rencontre deux dames qui suivaient la même route, Agnès
> et Ermalette, femmes de Garin et de Bermond. Ces clames le saluent au nom de St Léonard. Il les accoste, et, contrefaisant le muet , il leur adresse des sons bizarres , mal articulés , pour les convaincre de son infirmité. Oh! pour le coup , dit l'une , voici un homme dont la discrè-
i tion nous est assurée à toute épreuve. L'occasion ne s'offre
> pas tous les jours ; que rien profitons-nous ? Il faudrait ) remmener au logis. Sa compagne applaudit à ces pai rôles ; Wilhem accepte de grand cœur leur offre en se
servant d'un signe. On arrive bientôt à la demeure indiquée. Bon feu , bon souper. Le muet mange à mer- ) veille et boit de même. Elles le conduisent ensuite dans une chambre où le lit du voyageur était préparé. Mais à l'approche du dénoûment , les deux dames conçurent encore quelque inquiétude. S'il ri était pas aussi muet qu'il le semble , où en serio?is-nous ? Comment s'assurer
> de la vérité? Puis elles se regardent en rêvant. Enfin elles imaginent, comme par inspiration, de prendre un chat , de le glisser dans la couche de leur hôte , et de l'y tourmenter afin de le rendre furieux. Le chat joue des griffes avec rage. Le muet, déchiré de la tète aux pieds, soutient cette épreuve en héros, et jette seulement quelques cris confus , propres à dissiper tout soupçon. Cependant on n'a pas encore l'esprit tranquille. La cruelle épreuve est réitérée; le muet la subit de nouveau avec la même fermeté. Alors les dames concluent qu' elles peuvent se fier à lui. » Quelques jours après cette bizarre
' Nous suivons la traduction de l'abbé Millot , dans son Hisl. l'Ut, des Troubadours , t. 1.
aventure, qui nous paraît plus que romanesque, Wilhem, comme monument de sa discrétion , envoyait à ces dames par son jongleur le récit poétique de leur rencontre et de tous ses incidents, en ayant soin de les prier d'exterminer, par amour pour lui , le maudit chat dont il avait tant à se plaindre.
La licence de cette poésie de Wilhem , et surtout le dérèglement de sa vie , rencontrèrent dans le clergé d énergiques réprobations : devant de telles mœurs , en effet , devaient singulièrement rougir la rigidité sacerdotale et les ambitions de pureté des gens d'église. Et puis le duc avait un merveilleux talent pour jeter sur son inconduite de plaisantes facéties; il savait faire rire des choses les plus sérieuses : omnia ad facettas revocabat , audientium rictus cachino distendens , dit le chroniqueur anglais , le moine Malmesbury , qui s'est chargé de venger la dignité sacerdotale si souvent outragée par les ironiques paroles du joyeux troubadour. Loin de nous , bien certainement , la pensée de nous inscrire en faux contre les allégations de cet historien , et de les considérer comme d'épouvantables calomnies , ainsi que l'a fait notre devancier Besly; car les événements de la vie de Wilhem rendent impossible une telle tâche. 11 nous faut bien l'accepter tel qu'il est, avec ses vices et ses qualités, ses amours adultères et ses sanglantes ironies contre de saints évèques , avec ses révoltes contre le pape et tout ce qui porte ombrage aux fantaisies de son imagination. C'est le type parfait d'un monde nouveau; nous ne pouvons détruire sa physionomie sans porter atteinte à la vérité historique de ces époques. — Le premier acte d'hostilité du duc d'Aquitaine contre l'église eut lieu lors du concile qui se réunit à Poitiers vers l'an 1 1 00 , pour prononcer le
divorce du roi de France Philippe et de Bertrade sa femme , déjà mariée avec Foulque , comte d'Anjou , qui existait encore.
Dans cette assemblée furent présents près de cent quarante prélats ; et , après plusieurs jours de discussions animées , Fanathème allait être prononcé contre le coupable , lorsque Williem supplia plusieurs évèques d'épargner au roi de France le déshonneur d'une solennelle excommunication. Cette intervention du duc jeta dans le concile de nouvelles dissensions ; plusieurs de ses membres étaient d'avis de se retirer sans s'exposer à de malencontreuses violences. Mais un des légats du pape, le cardinal Jean, insista avec énergie pour réprimer le scandale de l'union de Philippe et de Bertrade. Afin de détruire la pusillanimité de quelques évêques , il leur raconta une vision mystérieuse de saint Hilaire , qui lui était apparu durant son sommeil et lui avait dit : « Garde-toi bien de trembler, agis avec fermeté, » car demain je serai avec toi et t'inspirerai le courage de ta » décision. » Le jour dans lequel devait se prononcer la sentence , de nouveaux orages éclatèrent , et tous les prélats partisans de Wilhem , ne pouvant obtenir ce qu'ils demandaient , abandonnèrent le lieu de l'assemblée , au milieu des acclamations et des menaces. Alors , le cardinal Jean , dominant le tumulte , prononça contre le roi de France et son épouse la formule d'anathème. A peine a-t-il terminé, que les chants des prélats qui étaient restés jusqu'au dénoùment furent interrompus par une foule immense qui se précipita au milieu de l'église , faisant retentir ses voûtes de cris de menaces et de vengeance , et œstus turbœ tumultuantis ut fervor maris incandescebat. Au milieu de cette immense confusion , une pierre fut lancée d'une fenêtre de l'édifice , et alla frapper la tête d'un clerc assis
non loin du légat-cardinal. Le parvis du saint lieu fut couvert de sang , et les cris de fureur recommencèrent avec plus d'énergie : clamore confuso domus impletur, furore et insaniâ intùs et extra mi?ristri Satanœ debacchantur . Les évècpies et les clercs restèrent immobiles sur leurs stalles, attendant avec courage l'heure de la mort , Si Dovrinus yubeat; au milieu d'une pluie de pierres, ils enlèvent leurs mitres et exposent leurs tètes nues à la fureur du peuple ameuté. L'un d'eux surtout se fit remarquer par son courage : c'était un moine breton , du nom de Robert d'/Vrbrissel , qui remplissait dans nos provinces une mission que lui avait confiée le pape Urbain IL Sur Wilhem retomba toute la responsabilité de ce scandale : aussi dans leurs récits les chroniqueurs exagèrent -ils avec passion les obstacles qu'il opposa à la décision du concile. « En- » nemi de toute pudeur et de toute sainteté , dit l'un » d'eux , totius piiditiœ ac sanctitatis inimicus , et crai- » gnant qu'une semblable vengeance ne vint frapper sa » vie licencieuse , timens ne similem vindictam pro con- » sûnilibus actis pateretur , il ordonna dans sa fureur de » frapper les évèques et même de les livrer au dernier » supplice , furore succensus jussit omnes illos deprœdari , » flagellari et occidi ' . »
' Collecl. des Conciles du P. Labfoe.