‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 12 sur 41 · SES LUTTES CONTRE LES GENS D'ÉGLISE · texte numérisé non relu

SES LUTTES CONTRE LES GENS D'ÉGLISE

RODERT D'ARBRISSEL.

L'église oublia bientôt les scènes de violence qui avaient trouble' le concile de Poitiers , pour encourager Wilhem IX dans ses projets d'expédition en Terre-Sainte. Le bruit des victoires remportées en Orient préoccupait singulièrement le duc d'Aquitaine : il éprouve des regrets de n'avoir pas suivi les inspirations du pape Urbain ; lui aussi , maintenant , il est enflammé de l'amour du saint pèlerinage , ad amorem peregrinandi accensus est , dit Orderic Vital ; malgré son humeur joviale et caustique , il subit les impressions religieuses de l'époque, et tout en cherchant l'occasion de faire briller sa valeur et l'éclat de ses armes , saas vires oslentare , il n est pas lâché de se réconcilier avec la puissance de Rome en combattant pour la gloire de 1 église. D'ailleurs , en Orient est la place d un vrai chevalier. Mais, pour exécuter ses projets d'expédition, il a besoin d'immenses trésors , et jusqu'à ce jour il a épuisé ses richesses à soutenir la splendeur et le luxe de sa cour. « Alors il résolut, dit Orderic Vital , d'engager son duché » d'Aquitaine et toutes ses terres h Wilhem le Roux, roi » des Anglais , et d'obtenir de son trésor une forte somme » d'argent, afin d'accomplir noblement le voyage qu'il dé- » s'irait entreprendre. C'est pourquoi il envoya au roi » d'habiles ambassadeurs, et lui fit part des projets qu'il

» avait conçus. Le fastueux monarque , qui , comme l'hy- » dropique alte'ré , desirait d'autant qu'il avait davantage, » prêta une oreille avide aux propositions des ambas- » sadeurs, et aspira vivement à joindre les vastes posses- » sions du duc aux anciens états du duché et du royaume » de son père. C'est pourquoi il lit équiper une Hotte conm sidérable, emmena avec lui d'Angleterre une nombreuse » cavalerie , projetant, lorsqu'il aurait passé la mer , de se » tenir prêt , en armes , comme le lion sur sa proie , à déw fendre à son frère l'entrée de la Normandie , à faire » l'achat , à grands frais, du duché d'Aquitaine, et à porter » les frontières de son empire jusqu'aux rivages de la Ga- » ronne , après avoir vaincu dans les combats tous ceux » qui s'opposeraient à ses desseins. Telles étaient les pensées » de ce jeune orgueilleux; tel était le but auquel aspirait » son arrogance : mais le Créateur tout-puissant , qui gou- » verne toutes choses , faisait d'autres dispositions. » En effet, la mort tragique de Wilhem le Roux, arrivée quelques jours après, détruisit complètement toutes ses espérances ; il fut percé d'une llèche dans une chasse qu'il fit avec les siens au milieu d'une forêt qui avait déjà été témoin d'un semblable malheur.

Ce ne fut que l'année suivante que le duc d'Aquitaine parvint à se procurer les trésors qui lui étaient nécessaires. Quelques historiens ont prétendu que, ne pouvant plus vendre son duché au roi d'Angleterre, il avait abandonné, moyennant des sommes immenses, la possession du comté de Toulouse à Bertrand , le successeur désigné par Raymond de Saint-Gilles. Quel que soit le moyen qu'ait employé Wilhem pour se pourvoir de l'argent dont il avait besoin , toujours est-il qu'il partit vers l'an 1101 pour la Terre- Sainte, suivi d'une armée nombreuse, car Orderic Vital

assure qu'à sa sortie d'Aquitaine, plus de trois cent mille guerriers marchaient sous ses drapeaux : d'autres chroniqueurs moins exagères lui en accordent à peu près la moitié. Parmi les riches seigneurs qui se sont enrôlés sous les ordres de Wilhem , se rencontrent Etienne , comte de Iîlois , qui ne se souciait guère de subir pour la seconde lois les périls d'un long voyage , mais qui ne fit que céder aux supplications réitérées de sa femme ; Harpin , comte de Bourges , cpii vendit au roi de France sa cité pour pouvoir équiper de nombreux soldats ; ainsi qu'une multitude d'autres seigneurs féodaux, tous remarquables par leur bravoure et leur enthousiasme. Avant d'abandonner la terre d'Aquitaine pour marcher à la délivrance des lieux saints , Wilhem adressa à ses amis de poétiques adieux , dans lesquels se reflètent ses pensées d'enthousiasme et de dévoùment religieux :

« Il m'est ravi le talent de chanter; la tristesse de mon » cœur est passée dans mes vers ; Poitevins et Limousins » ne m obéiront plus. — Je pars pour l'exil ; j'abandonne » mon fils au milieu des périls de la guerre , au milieu de » voisins qui ont juré sa ruine. Ah ! quitter le Poitou , » c est tout perdre ! — Généreux Foulque d'Anjou , je dé- » pose entre tes mains 1 héritage de mon fils. Si tu ne le » protèges , si le roi qui a reçu mes serments ne lui porte » son appui , quelle sera la destinée de ce faible et mal- » heureux enfant !... Qu'il soit preux et sage , car ils n'at- » tendent que mon départ , ces traîtres de Gascogne et » d'Anjou, pour se précipiter sur lui. — Fidèle à l'honneur » étala bravoure , je m'arme, partons ; je vais outre-mer, » aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon. — Adieu, » brillants tournois ; adieu , grandeur et magnificence , et » tout ce qui attachait mon cœur. Rien ne m'arrête; je

» vais aux champs où Dieu promet la remission des pêches. >, — Pardonnez-moi, vous tous compagnons que j'ai of- » fensés; j'implofe mon pardon, j'offre mon repentira » Jésus, maître du tonnerre; je lui adresse à la fois ma » prière et en roman et en latin. — Trop longtemps je me » suis abandonné aux distractions mondaines ; mais la voix » du Seigneur se fait entendre ; il faut comparaître à son » tribunal : je succombe sous le poids de mes iniquités. — » 0 mes amis ! quand je serai en présence de la mort , » venez tous auprès de moi , accordez-moi vos regrets et » vos encouragements '. »

Si dans ces paroles de "NVilhem se rencontre l'expression presque douloureuse des regrets qu'il éprouve d'abandonner sa patrie , nous pourrions encore y chercher de vagues pressentiments sur l'issue de son expédition. L'immense armée du duc d'Aquitaine traversa toute l'Europe, et chaque peuple laissa dans ses rangs quelques-uns de ses guerriers. Le voyage fut long et pénible ; ce ne fut qu'après bien des fatigues et des périls qu'elle arriva dans le pays de Macédoine , et , ayant obtenu de l'empereur Alexis le passage sur ses états , elle vint camper non loin de la cité de Constantinople. Là 2 , les principaux de l'armée se réunirent pour fixer la route qu'ils devaient suivre et aviser aux dangers qui les menaçaient, lorsqu'ils auraient pénétré dans l'intérieur du pays. Plusieurs d'entre eux , et de ce nombre était le comte de Blois, exposaient avec énergie les périls dune semblable expédition; et leurs paroles, empreintes d'un certain découragement, jetaient déjà l'in-

' M. Raynouard , Des troubadours. — Voir aussi V Essai historique sur la poésie romane en Poitou, par M. André.

* Tout notre récit est emprunté à Orderic Vital, Histoire de Normandie. — Coll. des Hist. de France, frad. de M. Guizot.

POITOU. 3-il

quiétude et la consternation parmi les membres de l'assemblée , lorsque le comte de Poitiers se leva et dit : « Diri- » geons des ambassadeurs vers l'empereur ; tous de concert » demandons-lui qu'il envoie le comte de Saint-Gilles avec » la lance du Sauveur pour nous conduire sûrement, à » travers des pays inconnus, jusqu'au sépulcre du Christ. » C'est un homme sage qui exerce une grande influence , » et qui dans la première expédition s'est placé en toutes » choses au premier rang des plus illustres. D'après une » longue expérience, il connaît les diflicultés et les routes, » tandis que nous les ignorons ; et sa valeur, dès long- » temps éprouvée , est également célèbre et chez les chré- » tiens et chez les païens. C'est pourquoi , si nous en » faisons notre guide et notre conseiller, nous obtiendrons » sécurité de la part de l'empereur , et de sages précau- » tions contre les barbares. »

La proposition de Wilhem fut accueillie par acclamations , et des envoyés furent expédiés immédiatement vers l'empereur pour lui exposer le sujet de leur mission. Alexis, que l'approche des croisés avait déjà effrayé , et se rappelant les luttes qu'il avait eu à soutenir contre les chefs de la première expédition , détourna Raymond d'accepter l'olfre qui lui était faite , et répondit aux ambassadeurs : « J'ai engagé le comte de Saint-Gilles à vous accompagner; » mais il expose que sa vieillesse et ses infirmités 1 empè- » client de voyager avec vous. Marchez , assurés d'être en » paix avec moi. Je ne veux pas , car je n'en ai pas le » droit , éloigner un comte illustre qui a recours à la pro- » tection de notre majesté. » Lorsque ces paroles furent transmises aux chefs de l'armée , l'inquiétude devint plus vive; les avis se croisaient au milieu de vaines paroles, et ce tumulte ne fut apaisé que par la voix de Wilhem , qui ,

342 L'AKCIEN

plein de colère , s'écria : « Courons promptement aux » armes ; retournons sur nos pas ; assiégeons Constanti- » nople , et attaquons vaillamment cette ville. ]Xous n'en m reviendrons pas sans avoir mis à mort ce perfide empe- » reur , ou arraché par la force et malgré lui ce cpie nous » demandons. Par ses coupables fautes , il a fait périr » d'innombrables milliers de fidèles : c est pourquoi ce sera, » si je ne me trompe , offrir un sacrifice à Dieu , que » d'arracher la vie, n'importe comment , à celui qui n'est » sur la terre que pour la perte de tous. » L'énergie de cette apostrophe rencontra une violente résistance parmi quelques seigneurs qui redoutaient les funestes résultats d'une semblable résolution. Mais la colère du comte de Poitiers trouva de vives sympathies, et, au lieu de marcher contre les infidèles , l'armée des croisés alla mettre le siège devant Constantinople. La défense de l'empereur fut bizarre : il lança contre les assaillants une multitude de lions et de léopards qui jetèrent au prime abord le désordre dans les rangs ennemis , mais dont la fureur s émoussa promptement contre les traits et les lances des guerriers d'Aquitaine. Ces premiers ennemis vaincus , les croisés pénétrèrent jusqu'au dernier mur de la cité , et ils se disposaient à l'envahir, lorsque l'empereur apaisa les nobles pèlerins par toutes sortes de promesses.

Abandonnant donc les murs de Constantinople, l'armée, conduite par quelques guerriers grecs et le comte Raymond , suivant Orderic Vital , continua sa route vers le pays des infidèles. Après quelques jours d'une marche pleine de périls et de fatigues , pendant laquelle ils avaient traversé des lieux impraticables , franchi d immenses fleuves et d'inaccessibles montagnes, les croisés se trouvèrent au milieu d'un pays inconnu. Aux dires de tous les

chroniqueurs, c'était là le commencement de la vengeance de l'empereur. Ils eurent à souffrir à travers de stériles déserts la faim et la soif, et déjà le désespoir s'emparait de tous les guerriers qui voyaient à chaque instant périr quelques-uns de leurs compagnons. Ils s'avançaient ainsi , la douleur dans l 'âme , lorsqu'une multitude de païens , innombrable comme le sable de la mer, dit le chroniqueur, se présentèrent à eux et leur offrirent le combat. Quoique épuisés par la fatigue et les souffrances de tous genres , les chrétiens se battirent avec acharnement , et ils ne laissèrent le champ de bataille aux ennemis vainqueurs qu'après la trahison d'une foule de guerriers , entraînés dans la fuite, dit Orderic Vital, par le comte Raymond. Dans cette défaite , continue le même historien , près de 40,000 chrétiens moururent corporcllement pour vivre spirituellement dans l'éternel repos avec le Christ pour lequel ils avaient combattu. Errants à travers ces pays inconnus , les soldats d'Aquitaine échappèrent avec peine aux massacres de leurs habitants ; souvent ils furent contraints à chercher un refuge dans les profondeurs des cavernes ou dans les sombres détours des forets. Les sympathies des populations arméniennes apportèrent bien quelques soulagements à leurs misères , mais sans pouvoir les anéantir complètement. Le duc d'Aquitaine suivit dans leur fuite ses malheureux compagnons d'armes ; bien longue fut leur marche à travers ces vastes régions , et ceux qui purent se soustraire à la mort ou à la captivité arrivèrent enfin presque nus dans la cité d'Antioche. Plusieurs d'entre eux conservèrent leur enthousiasme religieux , éprouvés qu'ils étaient par les persécutions , comme l'or dans le creuset , et ils restèrent en Palestine pour venger le déshonneur de leur défaite. Quant, à Wilhcm, il se contenta daller visiter la cité de Jérusa-

lem, puis s'embarqua pour revenir dans sa patrie , où il arriva après une périlleuse traversée , pendant laquelle il faillit tomber entre les mains des pirates.

Il n était pas dans la nature du comte de Poitiers de rester longtemps sous l'impression douloureuse de ses malheurs en Terre-Sainte : à peine a-t-il respiré l'air de son Aquitaine, qu il reprend son ancienne gaîté ; et si l on en croit Orderic ^ ital, comme il était joyeux et beau diseur, il raconta en présence des rois et des sociétés brillantes , en vers rhythmiques , sur des airs agréables, les tristes aventures de son expédition. Si sa verve s'est conservée vive et pétulante , même après les désastres de Palestine , il n'en fut pas ainsi de son enthousiasme religieux. Lui qui était parti avec la pensée d'anéantir toutes les nations des infidèles , qui a consacré pour cette sainte cause ses guerriers et surtout son argent , loin de revenir couvert de gloire dans sa patrie , le Tout-Puissant ne lui a accordé que la honte des défaites et des souffrances sans nombre. Ils mentaient donc, ces moines à la parole éloquente, qui ont jeté dans le cœur des populations les saints désirs du pèlerinage. Tourmenté par ces pensées de doute et de désespoir, V\ ilhem entoura désormais tous les actes de sa vie d'un scepticisme railleur. 11 ne croit plus qu'à l'aveugle destinée, au fatum du monde antique; credebat omnia fortuite agi, non Providentiel régi, dit le moine Malmesbury. Quant à l'autorité des évèques , il s'en soucie fort peu : désormais il ne prendra pas même le soin de dissimuler sa colère ; ce sera en leur présence qu'il raillera et bravera leurs terribles anathèmes. Puisque la gloire des combats lui a manqué , il se précipite avec plus d'ardeur encore qu'avant son départ dans sa vie de plaisirs et de voluptés.

Ce fut sans doute vers cette époque qu'il fonda, près un

POITOU. M'y

lieu appelé Ivor, la maison de libertinage dont parle le moine anglais. Dans ce lieu de débauches , il avait réuni une foule de femmes perdues d'honneur , et , par moquerie des saintes coutumes des monastères, il avait établi parmi elles la hiérarchie et les règles des cloîtres ; aux plus coupables il conférait les premières dignités , et le titre de novices était donné aux plus jeunes ; pour fêtes , de tumultueuses orgies , dans lesquelles les paroles de délire et d ivresse remplaçaient les pieuses prières. Ces dérisions des choses les plus sacrées, ces réminiscences des mœurs orientales, durent venir nécessairement dans la pensée de Wilhem après les désastres de la Terre-Sainte , logiques inspirations d'un homme qui n'a plus d'autre croyance que celle du destin , d'autre espérance que celle des plaisirs. ■ — Là ne s'arrêtèrent point les extravagances coupables du comte de Poitiers. Dans une expédition d'aventures galantes qu'il fit vers la cité de Chàtellerault , il rencontra par hasard la femme du vicomte de cette ville ; elle était belle , elle eut son amour ; rien ne lui coûta jusqu'à ce qu'il l'eût enlevée à son époux. Et tant vive était sa passion, qu'il lit graver sur son bouclier le portrait de son amante bien-aimée , ne voulant pas , disait-il , l'abandonner d'un seul instant, même au milieu des combats. Ce scandale jeta le désordre dans le sein de sa propre famille , et sa femme alla chercher dans un cloître des consolations à son infortune. Nullement ému par cette rupture conjugale, Wilhem reçut publiquement dans son palais de Poitiers son amante Malberge , c'était le nom de la vicomtesse de Chàtellerault ; la pauvre femme oublia son déshonneur au milieu de l'éclat et de la magnificence des fêtes par lesquelles le duc d'Aquitaine signala sa réception.

La rigidité sacerdotale s indigna de ce scandale; malgré

l'exaltation fougueuse et colérique de Wilhèm , il se trouva un prélat assez courageux pour lui reprocher sa vie de désordres ; ce fut Gérard , évèque d'Angoulème. Ne pouvant le ramener à une vie régulière , il le priva de la communion de l'église, en lui disant qu'il en serait ainsi jusqu'à ce qu'il eût expié par de longues pénitences le nombre prodigieux de ses iniquités. Pour toute réponse, le duc lui adressa en riant ces paroles : 0 saint évêque , je te promets , et je te jure par serment , de me repentir lorsque tu pourras passer le peigne à travers ta chevelure. Cette promesse faite à un vieillard chauve fut considérée , et cela avec raison , comme une nouvelle injure adressée à la puissance de l'église. Il n'y eut pas jusqu'au courage héroïque de 1 évèque de Poitiers , que le duc ne parvint à tourner en plaisanterie. Ce dernier, en effet , irrité du peu de cas qu'il avait fait des reproches de Gérard, résolut de prononcer contre lui , et cela dans une circonstance solennelle, le terrible anathème. Un jour de fête que Wilhem pénétrait dans l'église déjà remplie par une foule immense accourue pour les saints sacrifices , l'évèque Pierre , revêtu de ses habits pontificaux , descendit gravement les marches de l'autel et s'avança vers lui : Puisque tu méprises les ordres de l'église , lui dit-il d'une voix tonnante, et que tu donnes journellement le spectacle d une vie scandaleuse , reçois ici la punition de tes crimes. Le prélat en était là de sa malédiction , lorsque le duc , irrité d'une telle audace , leva contre lui son glaive arraché violemment du fourreau. Pierre, feignant de craindre la mort, lui demanda merci pour quelques instants ; et au moment où l'épée menaçante s abaissait , il continua avec le même calme l'anathème commencé : Que tu sois banni à jamais du sein de F église , qu aucun chrétien n'ose s asseoira ta table, ni prendre part à la conversation. Telle est la vo~

lontède Dieu. Qu'il soit maudit , celui qui l'a offensé! Après cette foudroyante apostrophe, l'évêque, s'approcliant plus près de Wilhem , lui dit avec un grand courage : Maintenant tu peux me frapper , fai fini. Le duc , qui avait eu le temps de réprimer sa colère , répliqua avec sang-froid au saint e'vêque : lu crois donc que je t'aime d'une affection assez profonde pour que ma main , en te faisant martyr , t'ouvre les portes du ciel? Un tel sarcasme fit oublier bientôt aux assistants la conduite héroïque de Pierre. Le dénoùment de cet incident ne s'arrêta cependant pas à la raillerie de Wilhem ; craignant que de nouvelles scènes de ce genre ne vinssent troubler ses plaisirs, il exila l'évêque de Poitiers, qui perdit ainsi tout à la fois et ses espérances de martyr et sa dignité épiscopale. Le courageux Pierre , retiré à Chauvigny , bourgade située non loin de la cité de Poitiers, où il mourut peu de temps après , ne put réprimer par ses anathèmes la fougue des passions de Wilhem.

La puissance de l'église ne s'avoua pas vaincue dans ces diverses luttes contre le comte de Poitiers. Dans une autre circonstance solennelle , le clergé chercha à mettre un frein à la licence de ses moeurs. Le prudent Wilhem n'osa pas , pour le coup , venir affronter la colère des gens d'église; et si jusqu'à ce jour il a su, par la verve ironique de sa parole, repousser avec quelques succès les reproches des évêques d'Angoulème et de Poitiers , et même ceux du pape, qui lui avait écrit une longue lettre , il ne jugea pas prudent de se présenter au concile de Pveims ' dans lequel il fut publiquement interpellé par le pape. Voici à quelle occasion : Au milieu d'une discussion animée entre plusieurs évêques et l'abbé de Cluny au sujet des droits de ce puissant

monastère , une femme pénètre dans le lieu où se tenait rassemblée ; elle porte des vêtements de deuil , et sur son visage apparaissent tour à tour les empreintes de la douleur et de l'orgueil offensé. C'était la femme abandonnée de Williem, qui venait invoquer la justice du pape contre les iniquités de son époux. Un profond silence succéda bientôt au tumulte de la discussion ; et la comtesse de Poitiers, se jetant aux genoux du pape, s'exprima ainsi au milieu des larmes et des sanglots : « Je viens devant vous , ô » prélats illustres , pour demander contre le seigneur mon » époux les justes châtiments réservés à l'adultère , car il tient » dans son palais une femme qtii nest pas la sienne , et que » ton appelle Malberge , épouse du vicomte de Châtellerault. » En vengeant l'honneur de ma race et mon propre affront, » vous offrirez à Dieu et à l'église une réparation éclatante » des outrages qui lui sont faits. » Après cette éloquente accusation , le pape interpella à haute voix les assistants pour savoir si Williem , comte de Poitiers, était présent dans l'assemblée. Alors l'évèque de Saintes , jeune prélat d'une grande éloquence , assura que son seigneur ne s'était pas présenté, parce que de cruelles souffrances le retenaient malade dans la cité de Poitiers. Cette excuse , confirmée par plusieurs autres évêques d'Aquitaine, fut acceptée par le pape, qui renvoya la décision à un autre concile, assurant que si le coupable ne chassait pas son amante pour reprendre sa femme légitime , il aurait à subir une sentence d excommunication.

Ce ne furent pas là les seuls incidents que souleva contre Wilhem sa malencontreuse passion. Il rencontra dans sa propre famille un ennemi plus redoutable que sa femme llildegarde. Celui-là n'a pas recours comme elle à d impuissantes prières, à des larmes versées en vain, à lin-

vocation inutile du pouvoir de l'église ; dans sa propre énergie il cherche les moyens de satisfaire sa vengeance , et c'est les armes à la main qu'il veut chasser du palais ducal l'impudente concubine. Ce nouveau défenseur de la comtesse de Poitiers était le propre fils de Wilhem , le seul rejeton de leur malheureuse union. L'indignation du jeune seigneur lui inspira la résolution de se révolter contre son père pour venger l'injure de sa mère, malris injurias ulcisci, dit le chroniqueur. Pendant longtemps cette guerre parricide jeta en Aquitaine des éléments de discordes civiles, qui ne disparurent qu'après une victoire de Wilhem , à la suite cl un combat dans lequel son fils fut fait prisonnier. Le courroux du vainqueur fléchit devant la défaite du jeune guerrier, et il lui rendit tout à la fois la liberté et son pardon.

Ces querelles domestiques remplirent presque toute 1 existence de Wilhem IX. Elles absorbent par leur éclat les autres luttes cpie le iluc d'Aquitaine eut à- soutenir contre plusieurs de ses vassaux. Ni ses combats contre les seigneurs de Parthenay en 1119 , dans lesquels il fît prisonnier un guerrier de ces pays du nom de Hugues, oncle de son ennemi , ou bien contre les seigneurs de Lusignan ; ni ses succès en Espagne contre cinq rois arabes, lorsqu'il accompagna , en 1120, le roi d'Arragon, Hildefonse, dans une expédition au-delà des Pyrénées ; ni ses luttes acharnées avec le fils du comte d'Anjou cpii se révolte contre son père, ne trouvent point dans l'histoire un retentissement aussi glorieux cpie les incidents de sa vie privée. \ ers les dernières années de son règne , il oublia les orages de sa jeunesse pour se l'appeler les malédictions que l'église avait lancées contre lui; et, plein de repentir, il alla expier ses fautes passées dans un monastère , où il mourut vers l'an

11 27. La chronique de St-Maixent résume en ces mots la gloire du règne de Wilhem : T irtute sœcidaris militiœ super omnes muncli principes mirabiliter claruit.

Avant la mort du duc d'Aquitaine , durant les étranges aventures dont sa vie nous a offert le spectacle , la pensée religieuse trouva dans nos contrées un représentant illustre, dont l'existence offre un contraste assez bizarre avec celle du comte de Poitiers.

L'homme qui lutta avec énergie contre les caprices et la volonté de Wilhem IX, dans le concile de Poitiers, en 1 1 00, appartient à notre histoire , non par sa naissance , mais par la fondation de l'un des monastères les plus célèbres de toute la France , celui de Fontevrault , Fons Ebraldi , situé sur les limites de l'Anjou et du Poitou , dans la circonscription religieuse de la cité de Poitiers. Il était né en Bretagne, vers l'an 1047, dans le village d Arbrissel, non loin de la cité de Rennes , et à son nom générique de Robert , les contemporains ajoutèrent celui du lieu de sa naissance. Doué d'une imagination active, il s'adonna aux études de la philosophie et de la théologie dans les écoles déjà célèbres de Paris. De retour dans la province de Bretagne , il fut accueilli avec grande faveur par l'évèque de Rennes, du nom de Sylvestre de la Guerche , qui avait besoin d'un homme intelligent pour diriger les affaires religieuses de son évèché ; car il avouait lui-même son impuissance à exercer d'une manière efficace l'autorité dont il était investi : « Considère, ô mon frère bien-aimé, com- » bien notre église est chancelante dans sa foi et dans » sa discipline , surtout depuis que ses destinées mont été » confiées, à moi , homme nullement initié aux affaires » religieuses. Je t'en supplie , dans toutes les occasions » sois mon interprète; je t' écouterai avec reconnaissance,

n et ta voix suppléera à mon silence ; de la sorte , si le » zèle de Dieu t'enflamme , tu pourras de concert avec moi » servir puissamment sa sainte cause. » Le noble évèque cherche un appui dans l'homme du peuple; il confie l'exercice de son pouvoir à celui qui , aux yeux de tous , brille par son intelligence et sa foi. Robert accepta cette mission difficile ; et bientôt , grâces à ses efforts , la sainteté' des principes religieux triompha de tous les désordres qui l'avaient obscurcie pendant si longtemps, et qui menaçaient de l'anéantir pour toujours. Mais cette régénération, loin de jeter la joie dans le cœur de plusieurs prélats puissants de la Bretagne , ne servit qu'à faire naître de profondes haines contre celui qui en était l'auteur.

Aussi, à peine 1 évèque Sylvestre fut-il mort, cpie Robert, en butte aux attaques de ses ennemis , alla chercher un refuge loin de sa patrie. L'ambition de gloire, le désir de déployer l'activité de son esprit , le conduisirent dans la cité d'Angers , célèbre depuis longtemps par ses écoles publiques, et il y enseigna pendant quelques années les principes de théologie. Cette vie d'études et d'enseignements pacifiques , sans éclat comme sans agitations , ne pouvait suffire à l'exaltation de son esprit. Il lui faut les courses aventureuses, les périls de saintes expéditions , avec leurs incidents bizarres et leurs chances de glorieuses conquêtes. Si le guerrier féodal , assisté de ses hommes d'armes , court de par le monde à la recherche d'exploits militaires et de hauts faits d'amour, l'homme du peuple, le cilice sur les reins, la parole divine à la bouche, la foi dans le cœur, éprouve aussi de vagues instincts et de pieux enthousiasmes de prosélytisme. A lui les voluptés de l'intelligence, les combats de la parole , et les triomphes de 1 éloquence. Telle fut la vie de prédilection de Robert d'Arbrissel.

Avant de se livrer avec ardeur à cette existence poétique , l'homme de Dieu alla retremper dans le désert la source de ses inspirations célestes , qu'avaient pu dessécher ou même tarir ses accointances mondaines. D'ailleurs , il n'en fallait pas davantage pour attirer sur lui les regards des peuples. Aussi , lorsqu'il sortit de sa solitude et qu'il s'avança à travers les cités, prêchant la parole de Dieu, les populations se pressèrent avidement sur ses pas , pour voir et ouïr un saint, disent les chroniques. Les temps étaient merveilleusement choisis. De tous côtés retentissaient d'éloquentes prédications. Le monde menaçait de changer de face. C'était l'heure des croisades, de l'invasion de l'Occident sur l'Orient , des peuples du Christ sur ceux de Mahomet. Robert d'Arbrissel n'en fut pourtant pas le prédicateur : pourquoi aurait-il lutté contre 1 éloquence de Pierre l'Hermite ? Mais sa mission fut en parfaite harmonie avec celle de ce dernier : ils semblent s'être donné le mot pour compléter religieusement le mouvement des populations vers les premières années du X!ie siècle. Si 1 un les pousse loin de leur patrie vers le saint Sépulcre , la parole de l'autre fait éclore sur le territoire de saintes retraites pour recevoir les veuves abandonnées , les mères sans enfants , les filles sans parents. Que seraient devenues ces populations éparses , ces familles mutilées, si la croyance religieuse ne les eût rassemblées dans les mêmes demeures, sous la protection du même Dieu , de la même foi et du même enthousiasme? C'est bien laie caractère des travaux du moine breton ; et si dans la suite ces vastes communautés religieuses ont subi de nombreuses métamorphoses, c'est que les temps étaient changés, que les besoins n'étaient plus les mêmes , de telle sorte que de tous ces édifices primitifs il ne restait plus que le nom.

Dès 1094, clans son pèlerinage à travers l'Aquitaine., le pape Urbain II , ayant entendu parler de l'éloquence de Robert d Arbrissel, le fit venir près de lui, et, après avoir assisté à une de ses prédications , mirabili ejus facimdid captus , il l'investit du pouvoir de répandre partout dans la chrétienté les bienfaits de sa parole. Vers ce temps il s'associa à deux autres moines du Poitou , du nom de Bernard et de Vitalis , et tous les trois animés d'un saint zèle , divino spiritu ferventes , ils parcoururent les cités, les châteaux et les villages , semant dans tous les lieux les principes de la foi. Pour triompher plus facilement , ils se divisèrent entre eux l'humanité. A Robert échut la mission de veiller au salut de la femme , et' de la rappeler des désordres des choses de ce monde. Avec quelle ardeur son imagination toute poétique dut s inspirer des malheurs et des tristes destinées de la femme , à ces époques de servilité domestique? Combien grande devra être son éloquence pour briser la fatalité qui pèse sur le sort de cette victime toujours et incessamment livrée en holocauste aux passions humaines, et qui ne trouvait dans les dogmes catholiques à défaut de supplices qu'une humiliante protection ! Robert accepta donc avec joie le rôle de prédicateur de la femme, et il parcourut de la sorte toutes les provinces de France et d'Aquitaine , traînant à sa suite une foule innombrable de pénitentes. Il les choisissait surtout parmi les pauvres filles livrées aux désordres d'une vie de débauches, publicœ libidinis victimas , dit la chronique. Rien ne lui répugnait , ni les sanglants sarcasmes , ni les résistances opiniâtres du vice. Non content de prêcher dans les églises , dans les monastères , sur les places publiques , à travers les champs , il pénétrait encore dans les lieux que la débauche avait choisis pour repaires. Il lui arriva même à

cette occasion une aventure assez étrange. « Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se chauifer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il était venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie , et. promet la miséricorde du Christ. Alors , celle qui commandait aux autres lui dit : Qui es-tu , toi qui dis de telles choses ? Tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des crimes , et qu'il n'y est jamais venu ■personne qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies !.... A l'instant il les lit sortir de la ville , et les conduisit plein de joie au désert , et là , leur ayant fait faire pénitence , il les fit passer du démon au Christ \ »

L'éloquence de Robert d'Arbrissel opéra des convei'sions si nombreuses, qu il fallut choisir un lieu d asile pour la multitude qui s'attachait à ses pas. Il s'arrêta dans une solitude à quelque distance de la cité de Saumur. Une dame des environs , du nom d Aremburge, saisie, ainsi que sa fille Adèle, d'un grand enthousiasme pour le saint prédicateur, lui fit don de ce qu'elle possédait dans cette contrée. Il appartenait à une femme seule de donner l'exemple de pieuses libéralités en faveur de celui qui se faisait l'intrépide défenseur de ce sexe toujours opprimé. Là , avec l'aide de deux autres femmes de naissance illustre et d'une grande piété, Hersende, veuve d'un seigneur de Montsoreau , et Pétronille , il installa sa nouvelle colonie , dans laquelle se trouvaient réunies, sans aucune distinction de rang et d'habitudes, toutes celles qui l'avaient suivi. Il y avait bien aussi dans cette troupe bizarre quelques hommes , à qui il fut

1 Trad. de II. Miehelet.

permis d'élever des habitations près de celles des femmes , sans pourtant pouvoir les confondre. Les premières années de séjour dans cette solitude de Fontevrault, après une existence longtemps nomade , les travaux de cette foule pour s'installer , durent faire naître de singuliers incidents. Tout ce cpie nous savons , c'est qu'une femme commandait à toutes les autres, c'était la jeune Pétronille, et cpie les hommes eux-mêmes lui obéissaient. Durant le jour , pour ces derniers , les travaux pénibles, les défrichements et les constructions , sous l'inspiration des chants religieux qui étaient le plus souvent la seule occupation des femmes.

La réputation du fondateur attira sur cette colonie les bienfaits de riches seigneurs , et bientôt sur les débris des cabanes primitives on vit s'élever d'autres édilice s plus somptueux. L évêque de Poitiers, Pierre, accorda sa protection à l'oeuvre de Robert d' Arbrissel , et, vers l'an 1 1 06, il alla lui-même à Rome pour solliciter du pape Pascal II la bulle de fondation de ce nouvel ordre monastique. Déjà il avait publié une adhésion solennelle aux travaux de son ami , dans laquelle il révélait au monde chrétien le zèle et l'éloquence de Robert. — Dès que les bâtiments furent achevés , le saint prédicateur continua son pèlerinage à travers les provinces ; il n'est plus accompagné par une multitude bruyante , mais il emmène seulement avec lui les deux amies de son cœur , Hersende et Pétronille , ces deux femmes qui l'ont si puissamment secondé dans le cours de sa poétique expédition , et dans l'impulsion donnée au monastère naissant. De temps à autre il revenait jouir dans la solitude de Fontevrault, au sein de la cité religieuse qu'il avait fondée , des douceurs du repos. Il mena cette vie si étrangement animée jusque vers l'an 1117, répandant nonseulement la parole de Dieu par d'éloquentes prédications,

mais encore assistant à tous les conciles , apaisant souvent des querelles violentes entre les puissants seigneurs ; car ce n'était pas la première fois qu'il servait ainsi de médiateur, lorsqu'il termina le différend qui existait entre Yves, évêque de Chartres, et Bernard, abbé de Bonneval, ou lorsqu'il rétablit la paix entre le comte de Chartres et les chanoines de celte même cité, au sujet de l'élection d'un évêque. ^ ers cette même année de 11 17, au moment où il prêchait dans une ville du diocèse de Bourges, sentant la mort approcher, il se fit porter dans le monastère d'Orson où il succomba quelques jours après. Ses dépouilles mortelles furent transportées avec grand éclat dans le monastère de Fontevrault.

Telle fut la vie de cet homme extraordinaire , prédécesseur de saint Bernard, qui contraste d une manière si bizarre avec celle du duc d Aquitaine. Comme l'abbé de Clairvaux, il eut léloquence et l'ardeur religieuse ; et dans ces siècles d'enthousiasme ils donnèrent le spectacle d'une sublime exaltation en faveur de la foi chrétienne. Les croisades peuvent enlever maintenant tout ce qu'il y a d'hommes forts et vigoureux, les familles délaissées trouveront dans les monastères qui se sont établis sous l'inspiration de Bobert d'Arbrissel , de nouvelles familles. Ils seront désormais la patrie des veuves et des pauvres filles égarées. Que des orages éclatent dans les unions, que la femme soit accablée sous le poids de ses douleurs ou sous la fatigue des voluptés mondaines, elle y trouvera un asile de pureté et de repos. C'est là qu accourront et l'épouse délaissée de Wilhem , la malheureuse Hildegarde, et la fière Bertrade d'Anjou, cette femme si habile qui avait su entretenir des liens d amitié entre ses deux maris.

Faut-il maintenant , pour compléter cet aperçu sur les

temps primitifs de la célèbre abbaye de Fontevrault, renouveler les diverses accusations qui ont retenti contre Robert d'Arbrissel , et que tant d'historiens ont repoussées comme d'épouvantables calomnies? Elles nous l'appellent celles qui ont poursuivi autrefois le poète latin dans ses mystérieux sentiments d'amitié pour la jeune Agnès, l'amie de sainte Radégonde. Les sympathies du moine breton pour les femmes furent réputées par quelques-uns comme désirs d'impureté ; sa communauté d existence avec plusieurs fut proclamée un horrible scandale. Ces accusations de quelques contemporains de Robert se trouvent exprimées dans une lettre que lui adressa Geoffroi , abbé de Vendôme, un de ses fidèles amis, qui l'informe des attaques dont il est l'objet : « Il n'est bruit , lui dit-il , que de ta vie » familière avec certaines femmes ; et tu ne rougis pas , » assure-t-on, de partager la couche de quelques-unes )) d'entre elles. Si tu en agis ainsi dans la pensée de te » mortifier par la tentation de la chair , tu as trouvé un » genre de martyre jusqu'alors inconnu. On dit encore que » tu te montres toujours gai et bien disposé à l'égard des » plus belles , tandis cpie les autres ne trouvent près de toi » qu'un visage sévère et de dures paroles; que tu n'as pas » assez de sollicitudes pour celles qui te plaisent , tandis » que tu fais souffrir les autres de la faim, et souvent même » du froid. » Dans une autre lettre que l'on attribue à l'évêque de Rennes , on l'accuse d'avoir reçu dans son monastère des filles enceintes. Mais toutes ces allégations ne purent détruire en rien la gloire qui s'attacha au nom de Robert d'Arbrissel , ainsi qu'aux oeuvres produites par son éloquence et son dévoûmenl à la cause de l'humanité '.

' Voirie Dict. hist. de Bayle , la légende des saints de Bretagne cl les diverses vies de ce saint personnage.

Page 1