SON MARIAGE AVEC LE FILS DU ROI DE TRANCE. SON DIVORCE
Lorsque la mort frappa Wilhem , son jeune fils elait absent de la cite' de Poitiers; il y revint bientôt, et sa première pensée fut daller visiter l'abbaye de Montierneuf , qui renfermait la dépouille mortelle de celui qu'il avait si gravement offensé par ses révoltes. A peine a-t-il pénétré dans le sanctuaire , qu'un torrent de larmes s'échappe de ses yeux , triste et sincère expiation de sa violence passée. Les religieux , au dire de Besly , profitèrent de la présence du nouveau duc et de son attendrissement filial pour obtenir de lui la confirmation de leurs privilèges. Ces derniers devoirs rendus à la mémoire paternelle , Wilhem X reprit la vie active du guerrier féodal. Ses débuts dans cette carrière ne furent pas heureux : ayant attaqué les châteaux de Chabannes et de Confolens que son père avait enlevés jadis à un certain Adémar, il fut repoussé par Wilhem, auquel ils appartenaient , après un siège d'un mois entier. La défaite du duc fut d'autant plus remarquable, qu'il s'était vanté publiquement, et cela dans l'église de Saint-Martial de Limoges , de se rendre maître très-facilement de ces citadelles : Se ea capturum castella Lemovicensi in curià S. M artialis publiée jaclavit , dit la chronique des seigneurs de Limoges. Il était à peine consolé de ce désastre , qu'une nouvelle mésaventure vint jeter de la défaveur sur l'éclat de ses armes. Répondant à l'appel d'un seigneur du nom de Thibault , révolté contre son suzerain le comte d'An-
jou , et qui était assiège' par ce dernier dans le château de Mirebeau , il assembla une armée considérable , et marcha rapidement pour délivrer son allié, plein d'espoir dans l'heureux succès de son expédition : Adest cornes festinus eux militum et peditum multitude) innumera, victoriœ fehcilatem pollicetur , dit la chronique d'Anjou. Ses espérances lurent encore trompées; car, au moment où il se préparait à livrer combat aux assiégeants , Thibault se soumettait à la merci de son seigneur , obtenant pour ses compagnons et pour lui-même la vie et la liberté. Ce ne fut pas une petite douleur pour notre duc que de voir défiler devant son armée pleine d'ardeur les guerriers de Thibault , tous pâles et amaigris par les souffrances d'un long siège ; et il retourna dans ses états , après avoir subi les ironiques humiliations de son adversaire, plenus ignominice et confuswnis abscessit , ajoute la même chronique.
L'année suivante, il se vengea du mauvais succès de ces deux premières expéditions par la prise d'un château situé sur les côtes de l'Océan, non loin de la cité de la Piochelle, dans le pays d'Aunis , que les habitants du lieu appelaient Castrum Julii , et que nous connaissons sous le nom de Chàtel-Aillon. Cette forteresse , sur le rivage de la mer, était le refuge de tous ces hommes indépendants de la côte, qui , par réminiscence des habitudes de piraterie des peuples du nord , se répandaient de temps à autre dans les pays environnants pour les piller et les dévaster. Parmi eux se rencontraient même plusieurs guerriers de race normande , qui ne reconnaissaient d'autre suzeraineté que celle du duc de Normandie , trop éloigné d'eux pour leur en faire supporter le poids. Ce château était alors commandé par un chef du nom d Isembert : ce dernier essaya en vain de résister aux attaques de Wilhem , et se voyant
forcé de se rendre , il livra sa forteresse au chef aquitain, qui fit placer dans son enceinte de nombreux soldats. Du haut de ses murailles , le vainqueur ayant aperçu dans le lointain des tours fortifiées , qu il apprit être celles du château de Lisleau ou Lalleu , il exigea d Isembert qu il le remit en son pouvoir : celui-ci , craignant que son refus n'entraînât la perte de sa liberté , profita des ténèbres de la nuit pour prendre la fuite et se réfugier dans cette forteresse , qui excitait à un si haut degré les désirs de Wilhem ; là , il fut reçu avec grand honneur par les guerriers du chef normand. Pendant toute une année, ^\ ilhem assiégea ce château merveilleusement protégé par sa position ; car il était de toutes parts entom-é d eau et de marais. Enfin Isembert le lui abandonna, à la condition qu'il partagerait avec lui la moitié du territoire de cette province.
Les désastres du Châtel-Aillon firent éclater dans l'âme d un moine poitevin , du nom de Richard , des regrets pleins d'amertume : attaché sans doute à quelque monastère des environs , ce chroniqueur fit retentir au loin sa douleur avec la même verve poétique dont il flétrira plus tard la captivité d'Aliénor : <c C'est de l'Orient , s écrie-t- » il, cpie le fléau s'est appesanti sur tes habitants, ô mal- » heureux château! Ouvre tes portes, afin de laisser péné- » trer dans ton enceinte cette nation guerrière , qui ne » connaît ni paix ni vérité. Les chefs auxquels tu appar- » tiens se lèveront contre toi , en s écriant : Les fils de » notre chef sont couverts d'adultères , c'est pourquoi ils » ne peuvent exercer sur nous aucune puissance : ils sont » venus jusqu'à toi , et qu'eux et leurs descendants soient » stvgmatisés par leurs infamies de chaque jour. Dès l'in- » vasion de l'armée poitevine , tout honneur , tout cou-
POITOU. 3Gt
» race t'a abandonné. Aussi tes liantes tours ont-elles été » détruites , tes murailles démantelées , tes habitants li— » vrés à la merci d'un peuple ennemi , et cela, sans qu'au- » cun vengeur ne se dresse pour te porter secours. Tes » ennemis t'ont entouré d'un immense rempart, et ils ont » refoulé tes habitants jusqu'aux dernières limites de leur » territoire. Ceux qui étaient accourus à ton secours , » frappés par l'infamie du parjure, sont retournés dans » leur pays. Malheur à eux ! »
Après cette expédition, Wilhem, réconcilié depuis quelque temps avec Ulgrin , comte d'Angoulême , qui avait aidé dans sa défense le seieneur de Chabannes et de Confolens , assiégea de concert avec lui le château de Montignac , qu'un grand nombre de seigneurs de Saintonge et de Poitou avaient fortifié, et dans lequel ils entretenaient de nombreux guerriers. Dans les premiers temps du siège, Wilhem et son allié furent souvent repoussés par les sorties vigoureuses des assiégés; mais ceux-ci , forcés par les souffrances d'un long siège de mettre fin à leur défense , abandonnèrent le château durant la nuit, et le lendemain les assiégeants entrèrent victorieusement dans son enceinte déserte. L'amitié du duc d'Aquitaine et d'Ulgrin ne fut pas de longue durée : car , Wilhem s'étant emparé d'une citadelle située dans le pays de Cognac ^ les habitants de ce lieu, chassés et proscrits , allèrent implorer l'assistance du comte d Angoulème. Ce dernier, ayant réuni son armée, à laquelle se réunirent plusieurs seigneurs des châteaux voisins, vint assiéger la citadelle conquise par Wilhem, de telle sorte que les guerriers qu'il y avait placés ne purent plus sortir de l'enceinte fortifiée. A cette nouvelle , le duc d'Aquitaine , furieux et ne respirant que la vengeance , accourut avec son armée pour délivrer ses guerriers et
réprimer 1 insolence de son ancien allié. Les troupes des deux chefs allaient en venir aux mains , lorscpie plusieurs évêques intervinrent et rétablirent la paix entre Wilhem et l lgrin. Le premier permit même à Raoul , seigneur du château qu'il avait envahi , d'y rentrer avec les siens , et à GeofFroi de Pons de reconstruire sa citadelle , qu'il avait détruite au commencement de son expédition.
Toutes ces luttes féodales, quelque fertiles qu'elles soient en incidents, ne pourraient en rien rattacher au nom de W illiem X une importance historique réellement digne de sa race , si une vaste scission dans le monde chrétien ne lui eût pas donné occasion de déployer avec plus d'éclat sa puissance et sa volonté. Lors de la nomination d'Innocent II au trône pontifical , les peuples du midi se révoltèrent contre son autorité, et reconnurent pour pape Pierre Léon , plus connu sous le nom d'Anaclet. Dans le siècle suivant , cette insurrection dans les dignités sacerdotales pénétrera avec plus de force dans les dogmes et dans les croyances. Wilhem devint en Aquitaine le défenseur le plus énergique des droits du nouveau pape , et, à ce titre, il eut les honneurs de la lutte contre saint Bernard , abbé de Clairvaux, l'homme religieux du siècle , le prédicateur fougueux des croisades, l'ennemi acharné de toutes les hérésies.— Depuis longtemps la race des AVilhem est en hostilité ouverte avec la puissance sacerdotale : les sarcasmes et les révoltes impies de Wilhem IX n'étaient pas de nature a rétablir l'harmonie , et à appeler sur sa descendance les sympathies de l'église. Quant à Wilhem X , il a peu songé aux choses d'en haut : tout entier à ses expéditions et h ses plaisirs , rarement il a eu affaire aux évêques et aux abbés de ses nombreux monastères. Peut-être même aurait-il oublié de prendre part à la querelle des deux papes, s il n'y
eut été excité par un des prélats les plus influents de son tluclic. C'était ce même Gérard d'Angoulêmc , cpie nous avons déjà vu aux prises avec Wilhcm IX, mais qui a oublié les ironiques paroles du père pour utiliser au profit de sa cause l'intervention du fils. Sous les inspirations de cet évêcpie, il embrassa donc avecardeur le parti d'Anaclet. Les événements de cette révolution religieuse en Aquitaine nous ont été transmis sous des couleurs fort exagérées, il est vrai, par le biographe de saint Bernard. Voici en quels termes ce chroniqueur commence sa relation : « Toute l'église d'Aquitaine gémissait » alors sous l'oppression des schismatiques , et il n'était » personne qui pût résister au prince de cette contrée, » dont Dieu avait endurci le cœur. Fort de l'assentiment » de Gérard, évèque d'Angoulème^ qui avait jeté dans son » cœur les semences de cette révolte contre l'église , il était » devenu le chef et le défenseur du schisme. Quant à ceux , » quels qu'ils fussent , qui n'adhéraient pas à l'usurpation » de Pierre de Léon, les uns étaient punis d'amendes , les » autres encouraient des confiscations; plusieurs même , » chassés de leurs demeures , se voyaient contraints à » s'exiler. Semblable au serpent des premiers jours du » monde, l'évêque Gérard soufflait sans cesse aux oreilles » du comte de Poitiers de méchantes insinuations. » Aux yeux de lhistorien de Bernard, prendre parti pour Anaclet, c'est se révolter contre la sainteté de l'église. Il n'a pas d'expressions assez violentes pour flétrir Gérard : suivant lui , c'est un ambitieux déchu qui cherche dans l'incertitude des événements à recouvrer l'autorité de légat cpie lui a enlevée Innocent ; c'est un avare avide de trésors, dont il fait son idole et son dieu , et qu'il a arrachés aux malheureuses contrées d'Aquitaine en les pillant et en les tyrannisant. Il va même jusqu'à accuser Wilhcm d'avoir été
séduit, non-seulement par ses arguments empoisonnés ,
mais encore par des sommes considérables d'argent.
Cependant la réaction se faisait sentir dans nos provinces. L évèque de Poitiers est chassé de son siège et contraint à aller porter en exil ses affections et son attachement à la cause d'Innocent. Une assemblée de clercs réunis h la hâte procéda à la nomination de son successeur , et Wilhem parvint à faire élire un des soutiens du parti d'Anaclet , homme cl' une naissance illustre, dit le même chroniqueur, mais d une foi corrompue. Dans 1 église de Limoges s'opère la même révolution , et Ranulph , abbé du Dorât , est nommé à la dignité d'évèque dans cette cité. De telles mesures jetèrent la consternation dans toute l église d Aquitaine : combien , en effet , ils durent être frappés de stupeur tous ces prélats , habitués à dominer de leur autorité toutes ces puissances féodales, et à lancer contre la moindre révolte les foudres terribles de l'excommunication ! Pour cette fois , ils n'invoquèrent point les formules d anathème ; le mal était trop profond, et ils craignaient d'ailleurs de l'envenimer par d'irritantes paroles : ils eurent recours au triomphe de la persuasion ; il y à dans ce fait le germe de mort de l'autorité religieuse. Geoffroi, évèque de Chartres et légat d'Aquitaine, confia à saint Bernard la mission de rétablir l'ordre et la paix dans son église. C'était l'homme le plus éloquent du siècle , la foi religieuse incarnée , dans toute sa force et dans toute son exaltation. Ses paroles de paix échouèrent devant la ténacité de Gérard , qui venait de s'emparer par violence delà métropole de Bordeaux; elles ébranlèrent bien de temps à autre l'enthousiasme moins robuste de M ilhem, mais les inspirations de l' évèque d Angoulème détruisaient bientôt ces faibles germes de conversion. Saint Bernard ne se rebuta point, et^ malgré la
mauvaise réception qu'il avait éprouvée à Poitiers (caries «lercs de la cathédrale brisèrent l'autel sur lequel il avait célébré les saints mystères), il poursuivit ses tentatives de persuasion vis-à-vis du duc d'Aquitaine ; le dénoùment de cette grande affaire éclata dans la ville de Parthenay , et donna gain de cause à la persévérante éloquence de l'abbé de Clairvaux. Voici comment les choses se passèrent :
« On informa cependant le comte de Poitiers, par l'intermédiaire d hommes considérables , qui osaient l'approcher avec plus de sécurité, que l'abbé de Clairvaux , l'évêque de Chartres, d'autres évèques et de pieux personnages requéraient de lui une conférence, et qu'ils apporteraient tous leurs soins à traiter avec lui de la paix de l'église, et des moyens de guérir le mal qui la tourmentait. On vint à bout de lui persuader qu'il ne devait pas se refuser à un colloque avec des hommes de cette importance , et qu'après avoir disputé avec eux , il pourrait se faire que ce qu'il croyait difficile devînt facile , et que ce qu'il regardait comme impossible fût , par un événement subit, rendu très-possible. On se réunit donc de part et d'autre à Parthenay. Avant toutes choses on s'occupa de la division qui désolait 1 église, et du schisme obstiné qui , comme une vapeur malfaisante, s'était fixé en-deçà des Alpes sur la seule Aquitaine. Ayant entendu toutes ces choses, le comte se rendit aux vagues conseils des siens , et répondit qu'il pourrait bien consentir à l'entrer dans l'obéissance d'Innocent ; mais que, quant à rétablir les évèques qu'il avait chassés de leurs sièges, nulle raison ne l'y déterminerait ; que ces prélats l'avaient trop offensé pour qu'il cessât d être implacable , et qu'il avait juré de ne faire aucune paix avec eux. Au milieu d'une multitude de paroles, l'homme de
Dieu, saisissant des armes plus efficaces, s'approcha du saint autel , pour y offrir le saint sacrifice , et y adresser au ciel ses prières suppliantes; tous ceux auxquels il était permis d'assister aux divins mystères entrèrent alors dans l'église , et le comte se tint hors les portes. Quand la consécration fut achevée , et que la paix donnée au diacre eût été transmise par lui au peuple, saint Bernard, se montrant plus qu un homme , place le corps du Christ sur la patène, l'emporte avec lui , et , le visage en feu , les yeux enllammés , sort des portes non plus en suppliant , mais dans une attitude menaçante , et interpelle le prince par ces terribles paroles : « j\ous t'avons prié , et tu nous as refusés avec mépris. » Déjà , dans une autre conférence que nous avons eue avec » toi , la foule réunie des serviteurs de Dieu ta supplié , » et tu l'as dédaignée. A oici maintenant que le fils de la » \ ierge , le chef et le maître de l'église que tu persécutes , » vient à toi ; devant toi est ton juge , le juge du ciel , de la » terre et des enfers , en présence de qui tout genou fie— » chit ; devant toi est ton juge , dans les mains de qui » tombera ton âme, oseras-tu bien le mépriser lui-même? » oseras-tu bien le dédaigner lui-même, comme tu as fait » ses serviteurs 1 »
» Tous les assistants fondaient en larmes, et, plongés dans la prière, attendaient la fin de cette triste affaire. Le comte de Poitiers devient pâle et immobile de frayeur , sent trembler ses membres brisés par la crainte, et se roule par terre comme s'il eût perdu l'esprit. Relevé par ses chevaliers, il retombe la face contre terre , ne pouvant ni prononcer une seide parole , ni prêter la moindre attention à ce qui se passait autour de lui , inondant sa barbe de sa salive , et ne respirant qu'au travers de profonds gémissements. » De la sorte atterré , Wilhem X accorda tout
ce qu'on lui demandait , et il donna même le baiser de paix à l'évèque de Poitiers qu'il avait chasse' de son
siège \
Cet épisode religieux fut le seul événement remarquable de la vie de Wilhem X. D'un caractère tout à la fois violent et faible , il céda à l'impulsion irrésistible de saint Bernard , et abandonna le parti auquel Gérard et plusieurs prélats d'Aquitaine s'étaient dévoués. Ce n'était pas là sa première soumission à l'autorité sacerdotale ; déjà, et cela par la crainte d excommunication, il avait donné le spectacle d'une docilité qui contrastait étrangement avec ses emportements et ses caprices anti-religieux. Car, d'après la tradition , il fut condamné par ce même Gérard , évêque d'Angoulème , à une expiation presque humiliante , pour avoir pillé les richesses du monastère de Saint-Jean-d'Angély : en présence de ses fidèles barons et de tous ses guerriers, les pieds nus, il s'était prosterné devant le saint tabernacle, suppliant à genoux la protection du martyr vénéré en ces lieux, pour obtenir du Tout-Puissant l'oubli et le pardon de ses dilapidations passées. Les dernières années de sa vie nous offrent encore d'étranges bizarreries. La foudroyante apostrophe de l'abbé de Clairvaux semble avoir anéanti dans son âme toute puissance de volonté. Si, dans l'invasion des pays de Normandie , où il avait à venger tant de désastres nationaux , il prête main-forte au terrible comte d'Anjou, si ses guerriers jettent partout le ravage et la désolation , tristes représailles de tant d'autres dévastations, Wilhem se précipite avec ardeur dans tous ces combats. Mais quelques jours après, les remords lui viennent
' Vie de St Bernard , par Arnauld de Bonneval.— Coll. des Hist. de France, Irad. de M. Guizot.
à l'esprit, le sang verse lui inspire de l'horreur, il a besoin d'expier par de profondes pénitences sa coopération à de tels actes: enveloppé de ses remords comme d'un cilice, il va s'agenouiller devant le pouvoir de l'église, pleurer sur les tombeaux des saints , évoquant de la sorte sur sa vie de pécheur de solennels pardons. Tel nous l'avons vu dans les premiers jours de son règne , lorsqu'il cherchait, dans son pèlerinage à Montierneuf , à effacer par ses larmes le souvenir de ses révoltes passées, tel il nous apparaît encore vers la fin de son existence. Il n'eut même pas assez de force pour venger l'injure que lui fit Wilhem Taillefer, ce fils de Ulgrin, comte d Angoulême, en enlevant de sa couche la fille d'un comte de Limoges qu'il avait épousée après la mort de sa première femme. lia bien des velléités décolère et de vengeance contre les seigneurs limousins qui ont inspiré à Wilhem Taillefer une telle résolution, afin de se soustraire à sa domination ; mais il veut conquérir la faveur du ciel avant de se livrer aux inspirations de son honneur indignement outragé , et il part pour un pieux pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Là s'arrête , pour l'histoire , l'existence de Wilhem X; désormais elle appartient tout entière à la tradition. Sa piété, ses remords, ses expiations , devaient attirer sur lui la verve religieuse de quelques chroniqueurs. Suivant certains d'entre eux, Wilhem , après ses malheurs de famille et les cruautés exercées en Normandie, effrayé des châtiments que l'église lui faisait entrevoir, résolut de consacrer les derniers instants de sa vie à recouvrer par de ferventes expiations les faveurs célestes. Sous l'inspiration de cette pensée, il aurait abandonné la cité de Poitiers, sans informer qui que ce soit de ses projets, pour aller vivre dans une complète solitude : là , tout entier à sa douleur et à ses remords , il vécut quelques années comme un
saint anachorète. Mais sa poitrine est encore oppressée , tant lourd est le poids de ses iniquités. Il se rappelle souvent , et cela les larmes aux yeux, ses coupables résistances contre Innocent II, et il aspire à recevoir des mains mêmes de ce pontife l'absolution définitive. Quittant donc ledésert, il s'achemina, ainsi qu'un pèlerin , vers la cité de Piome; là , aux pieds de celui cju'il avait offensé , il supplia en gémissant le rival d'Anaclet de jeter sur son passé des paroles de pardon et d'oubli , et ce ne fut qu'après cette éclatante expiation qu'il mourut en paix et plein de joie.
La tradition religieuse , en suivant ainsi Wilhem jusqu'au-delà du tombeau , pour nous le montrer conquérant par ses regrets et ses larmes le titre de saint qu'elle lui a décerné , l'a métamorphosé en martyr offrant à l'église de pieuses humiliations pour racheter toutes les impiétés de sa race. Elle rattache de la sorte le dernier rejeton de la dynastie féodale d Aquitaine, en l'entourant d'un si grand éclat religieux, au mystérieux fondateur de cette dynastie , à ce Wilhem du ixe siècle, dont les restes ennoblissent si glorieusement le monastère de St-Gellone. Dans ces temps où tout parait subir 1 empire de l'imagination , il fallait bien clore par quelque poétique légende la généalogie de nos ducs et comtes. Le même moine, dont la voix avait douloureusement retenti lors de la destruction du fort Chastel-Aillon , se chargea de monumenter dans quelques vers de langue latine la gloire religieuse des Wilhem , et les sublimes expiations qui en furent le dénoûment. Avant d'efïacer de 1 histoire ces rêves de quelques chroniqueurs, répétés avec naïveté par des historiens modernes, il nous faudrait pouvoir rétablir dans toute leur vérité les faits qui ont accompagné la mort de Wilhem. Tous les documents s accordent bien à dire qu'il mourut dans son dernier pèle-
rinage à Saint-Jacques de Compostelle, mais aucun ne nous apprend s'il n'y a pas dans le récit de la tradition quelque chose de vrai et de caractéristique pour la destinée de ce dernier duc d'Aquitaine. En effet , disent les chroniqueurs, vers l'an 1137, AVilhem , comte de Poitiers, s'achemina vers la cité d'Espagne, pour expiation de ses fautes passées, pœnitentiâ duclus malorum opcrum, et il succomba dans ce pieux pèlerinage. Mais avant de partir, il avait laissé un testament , dans lequel se retrouvent ses dernières volontés , et surtout la pensée qui le poussait vers Saint-Jacques de Compostelle.
« Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, qui est » la seule puissance divine. Ceci est le testament que moi » \V ilhem , par la faveur de Dieu , ai rédigé de concert » avec lévèque de Poitiers , en 1 honneur du Sauveur du » monde , des bienheureux martyrs , de tous les confes- » seurs , de toutes les vierges et surtout de sainte Marie. » Songeant aux innombrables péchés que j'ai commis » témérairement sous l'inspiration du diable , craignant » le jour de la justice divine , convaincu que tous les biens « de cette terre s'évanouissent entre nos mains ainsi que la » fumée au milieu des airs , que nous ne pouvons vivre » une heure sans pécher , que toutes les choses humaines )) sont fragiles et pour nous un véritable fardeau ; effrayé » du peu de temps qui me reste pour le repentir , je me » recommande à Dieu , et , laissant tout dans ce monde , » je veux désormais me livrer tout entier à son service. Je » confie mes deux filles à la protection du roi de France ; m et, si tel est le bon plaisir de mes barons, je désire qu'A- » liénor soit fiancée au fds de ce dernier, avec l'Aquitaine » et le Poitou pour dot. Quant à mon autre fille , je lui m laisse ce que je possède en Bourgogne par ma descen-
» dance du duc Gérard. Et pour ne pas paraître dégénérer, » mais bien suivre les saintes traces de mes aïeux dans » la voie de la religion et de Dieu , je donne aux monas- » tères de mon royaume mille livres , cpie je charge mes » barons de distribuer à leur gré. Et si quelqu'un s'efforce » d'anéantir mes dernières volontés , je le voue à l'ana- » thème de Dieu et à la malédiction des hommes ! ' »
Ce document n'est-il que la consécration des paroles de la légende, ou bien doit-il avoir aux yeux de l'histoire un caractère d'authenticité incontestable ? Il a bien une parfaite harmonie avec les événements qui ont suivi la mort de Wilhem , mais il ne nous paraît pas cependant offrir des garanties irrécusables , et si nous lavons transcrit , c'est plutôt pour indiquer les pensées et la physionomie des hommes de ces temps , que pour donner la formule précise des dernières volontés du duc d'Aquitaine. Ses dépouilles mortelles ne vinrent pas rejoindre celles de ses prédécesseurs dans l'abbaye de Montierneuf ; cela fut considéré par les chroniqueurs comme une vengeance du ciel , car il ne convient pas , dit l'un d eux, que les mânes du fils révolte soient ensevelis dans le même sépulcre que ceux de ses pères; quia patrem indigné tractaverat , in sepulchro patrum suorum fi/ius sepeliri non meruil; pour eux la terre étrangère.
Maintenant qu'ils reposent sous l'autel de Saint-Jacques ( c'était là que fut enseveli le cadavre de Wilhem ) , il nous faut suivre les destinées de cette Aliénor que son père a désignée en mourant comme épouse au fils tle Louis le Gros. Jusqu ici nous n'avons pas pris garde à toutes ces jeunes filles de la descendance de nos ducs , qui s'échappaient de la brillante cour de Poitiers pour aller unir leurs
' Chron. des Comtes de roitiers. — Coller!, des Hist. de France.
destinées à celles de puissants seigneurs. Il n'est pas jusqu'à la fille bien-aimée de Williem le Grand, cette savante et pieuse Agnès , qui gouverna l'empire après la mort de Henri III son époux, durant la minorité de son jeune fds, dont le souvenir n'ait échappé à notre investigation. Une seule pensée nous préoccupait, celle de suivre pas à pas les destinées de ces "\\ ilhem , de montrer le développement de la puissance féodale , à travers toutes ses phases de gloire et de grandeur , de défaites et de faiblesses ; se constituant avec solidité sous les efforts énergkpies du Bras-de-fer ; s'organisant avec un principe de légalité avec Wilhem le Grand , cet ami de Fulbert et d Odilon ; ouvrant de poétiques carrières à l'imagination avec M ilhem le troubadour, qui assouplissait si habilement la langue romane aux caprices de ses chants d'amour et de ses rêves de combats; enfin , subissant sous le cilice 1 autorité de la pensée religieuse avec son dernier représentant , celui qui alla mourir loin de sa patrie et porter sur une terre étrangère le spectacle d'une solennelle expiation. ^ oilà quelle était la carrière à parcourir.
Les seigneurs qui assistaient le duc dans ses derniers instants et cpii avaient recueilli ses dernières pensées , s'étaient immédiatement dirigés vers St-Denis, pour transmettre au roi de France , qui v séjournait alors, les volontés du défunt. Celui-ci, après en avoir délibéré avec les grands de son royaume, accepta les offres qui lui étaient faites; et ayant réuni autour de son fils une troupe de cinq cents nobles et chevaliers des plus braves , à la tête desquels se trouvaient le comte du palais Thibault , le comte de Vermandois et l'abbé Suger , le précepteur du jeune prince et plusieurs autres personnages distingués , le vieux roi ordonna à son fils de partir et de se diriger vers la cité de Bor-
deaux, où se trouvait alors Alie'nor , la lille de Wilhem , en lui adressant en ces termes de tristes adieux ' : « Puisse , » mon très-cher fils, le Dieu tout-puissant qui règne sur » les rois, te protéger de sa divinité à qui tout cède ! Car , si » par quelque infortune je venais à perdre et toi et ceux » qui t'accompagnent , ni ma propre vie ni mon royaume m ne seraient plus rien pour moi. » Donnant ensuite au jeune prince d'abondants trésors , il défendit de ne rien prendre par violence dans tout le pays qu'ils s'apprêtaient à traverser.
C'était un voyage périlleux que celui qu'entreprenait le jeune prince. Ni les trésors immenses qu'il emporte avec lui , ni les recommandations de son père de ne rien prendre dans le pays par violence , ni l'escorte guerrière qui l'accompagne , n'auraient pu éloigner de lui bien des dangers , s'il eût pris fantaisie à quelque seigneur aquitain de se jeter à l'encontre de sa marche , et d'annuler par une vigoureuse attaque tous les projets du roi de France. Mais , soit par respect pour les volontés de leur duc , soit par tout autre sentiment , ils laissèrent le jeune prince terminer paisiblement son voyage à travers nos contrées. A peine fut-il arrivé près de la cité de Bordeaux , qu'il fit placer son camp près du fleuve qui le séparait de la ville : le lendemain, l'ayant traversé, il épousa la jeune Aliénor avec grande solennité , en présence de tous les seigneurs de Gascogne , de Saintonge et de Poitou , recevant de Geoffroi , archevêque de Bordeaux, la bénédiction nuptiale. Après avoir reçu les hommages de ses nouveaux vassaux, le jeune prince et sa femme se dirigèrent vers Poitiers , au milieu des transports
Vie de Louis le Gros , par Sugcr.— Coll. des JJist. de France, liad. de M. Guizot.
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de joie de tout le pays. L allégresse ne fut pourtant pas unanime ; car, au dire de Suger , il lui fallut, chemin faisant , dissiper quelques attaques et détruire tout ce qui se rencontrait de gens ennemis : il eut même soin de placer dans les villes et dans les châteaux de nombreux guerriers , autant pour réprimer les pillages des brigands, que pour anéantir les révoltes qui auraient pu éclater contre sa nouvelle autorité. Pendant que les jeunes époux, au milieu de fêtes splendides , cherchaient à jeter sur l'avenir de leur union d'heureux pronostics , le roi Louis le Gros , en proie à d'horribles souffrances , rendit le dernier soupir.
Par la mort de Louis le Gros , l'époux d'Aliénor devint roi de France sous le nom de Louis le Jeune; et, au territoire que possédaient ses aïeux , il ajouta les provinces que sa femme lui avait apportées en dot. \ oilà donc encore la puissance des rois d'au-delà la Loire qui s étend sur nos contrées, menaçant de nouveau d envahir ces pays du midi qui avaient pour le barbare Frank un attrait si irrésistible. 11 y a entre ces deux portions de territoire de mystérieuses attractions , qui , se métamorphosant sous toutes les formes, mettent en activité toutes les énergies, dramatisent toutes les époques de notre histoire. Mais si la grande nationalité féodale d'Aquitaine , incarnée dans la dynastie des \\ ilhem, a disparu , laissant à une jeune fille la mission de servir de lien aux deux populations, il reste encore sur le territoire bien des résistances opiniâtres. Le chef féodal mort , tous les seigneurs de sa dépendance ne reconnaissent plus de souverain; maîtres de tout le territoire qu'ils dominent du haut de leurs châteaux forts , ils n'ont d'autre ambition que celle de la liberté. La nationalité aquitanique se subdivise eu mille parties ; à défaut de croyances, d'étendards et de chefs communs, ils ont la même pensée, celle de résister à
toute puissance étrangère. Sous ce point de vue, notre histoire offre encore de dramatiques phases d'indépendance nationale; et, sans aller épier dans leurs manoirs féodaux ces manifestations de révolte de la part des riches seigneurs , qu'il nous suffise de suivre les destinées de la jeune Aliénor. Dans cette femme se résume avec éclat toute la physionomie de 1 Aquitaine; elle en a toutes les passions et tous les instincts. Que les paroles dures et humiliantes qu'elle doit jeter plus tard à la face de son mari , que ses révoltes sans nombre contre son autorité et contre les lois conjugales , que ses dédains si souvent manifestés , soient par nous répétés comme d'éclatants symboles des répugnances des deux nations. Qu'en assistant à ce drame , on brise le cercle mesquin de la famille pour l'agrandir par la pensée, et faire intervenir comme personnages, non les êtres vivants qui se trouvent réellement en scène , mais bien les nationalités dont ils sont les représentants ; de la sorte on assistera au tableau vrai et animé des répugnances de l'Aquitaine pour la France.
L'union des deux époux ne fut ni longue ni heureuse : il existe dans leurs caractères des germes d'antipathie qui ne larderont pas à éclater. Aliénor, vive et emportée , ayant de sa race et le sang et les passions ., se trouve mal à l'aise vis-à-vis de la figure pâle et sans vie de Louis le Jeune , façonnée par des mains sacerdotales. Le jeune roi, en effet, avait été élevé bien pieusement dans le monastère de Saint- Denis , sous la haute direction de l'abbé Suger. Le tumulte des fêtes et des tournois plaît à l'imagination ardente de la jeune femme; elle se soucie fort peu des froides t mystiques cérémonies du cloître; il lui faut son existence animée du midi, au milieu des troubadours et des illustres émules de la gloire de son aïeul dans l'art divin de la poésie. Reniai--
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cjuable par son esprit et par sa beauté, elle éprouve d indicibles besoins d'hommages et d adorations : a la cour de son nouvel époux , elle ne rencontre rien de tout cela ; ce ne sont que des personnages graves et monotones, la plupart revêtus de l'habit monastique, qui ne savent ni la langue des poètes , ni les mystères de l'amour. La pauvre Aliénor risquait fort de voir ainsi s'écouler tristement les belles années de sa jeunesse , lorsqu'il se présenta une occasion de quitter cette habitation si déserte de plaisirs et de fêtes. Louis, tout calme et froid qu'il était , se laissa pourtant entraîner à des sentiments d'une violente colère contre Thibault, comte de Champagne. Poussé par une vengeance aveugle , il mit tout a feu et à sang dans les états de ce prince; et, ayant assiégé Vitry et s'en étant emparé, il ordonna de massacrer tous les habitants , cherchant à laver dans le sang de ces malheureux l'injure que lui avait laite son vassal. Mais les remords ne tardent point à troubler l'esprit du jeune monarque. Sa piété s alarme des conséquences de cet acte barbare. Non-seulement il rencontre dans sa propre conscience un juge sévère , mais encore les grands de son royaume lui expriment toute la douleur qu'ils éprouvent. Saint Bernard se fit 1 interprète des plaintes de la religion et de l'humanité : « Je combat- » irai pour F église jusqu'à la mort , lui écrivit-il; au lieu » de boucliers et d'êpées j'emploierai les armes qui me con- » viennent , je veux dire, mes pleurs et mes prières devant » Dieu. » Louis s inspira alors d'un religieux enthousiasme ; il comprit qu'il ne pouvait conquérir le pardon de l'église qu'en allant combattre les infidèles. Ayant donc convoqué une assemblée à Vézelai , à laquelle se rendirent un grand nombre de seigneurs , de prélats et d'hommes de toutes conditions, Bernard, qui avait provoqué dans
1 âme du roi cette pensée d'une nouvelle croisade , se chargea d'exciter par son éloquence 1 ardeur des assistants. Couvert de son habit de moine, il fit entendre devant le roi , Aliénor et une foule de gens du peuple , ces énergiques paroles * : « Vous le savez , s'écria-t-il , nous vivons m dans un temps de châtiment et de ruine ; l'ennemi des » hommes a fait voler de toutes parts le souille de la cor- » ruption ; on ne voit partout que des brigandages impu- » nis. Les lois de la patrie et de la religion n'ont plus assez » d'empire pour arrêter le scandale des mœurs et le » triomphe des méchants. Le démon de l'hérésie s'est assis » dans la chaire de vérité; Dieu a donné sa malédiction à » son sanctuaire. 0 vous tous qui m'écoutez , hàtez-vous » donc d'apaiser la colère du ciel ; mais n implorez plus » sa bonté par de vains gémissements ; ne vous couvrez » plus du cilice , mais de vos boucliers invincibles. Le .» bruit des armes , les dangers , les travaux , les fatigues » de la guerre , voilà la pénitence que Dieu vous impose. » Allez expier vos fautes par des victoires sur les infidèles, » et que la délivrance des lieux saints soit le noble prix de » votre repentir. Si l'on venait vous annoncer cpie l'ennemi « a envahi vos cités , vos châteaux , vos terres , ravi vos » épouses et vos filles , profané vos temples, qui de vous » ne volerait aux armes ? Eh bien ! tous ces malheurs , et » des malheurs plus grands encore , sont arrivés à vos » frères, à la famille de Jésus-Christ, qui est la vôtre. » Qu'attendez-vous donc pour réparer tant de maux , pour » venger tant d'outrages ? Laisserez-vous les infidèles con- » templer en paix les ravages qu'ils ont faits chez des » peuples chrétiens ? Songez que leur triomphe sera vin
' Histoire des Croisades , de M. Michaud , l. 2, p. 122.
» sujet de douleur inconsolable pour tous les siècles , et » d éternel opprobre pour la génération qui l'a souffert. » Oui , le Dieu vivant m'a chargé de vous annoncer qu'il » punira ceux qui ne 1 auront pas défendu contre ses en- » nemis : volez donc aux armes ; qu'une sainte colère vous » anime au combat , et que le monde chrétien retentisse » de ces paroles du prophète : Malheur d celui qui ri ensan- » glante pas son épée! »
Ces paroles furent accueillies avec enthousiasme par tous ceux qui étaient présents. Le roi et Aliénor reçurent la croix des mains mêmes de saint Bernard. Puis s'étant acheminé vers la basilique de Saint-Denis pour y recevoir des moines la fameuse oriflamme dont les rois de France se faisaient précéder dans les combats , Louis s'apprêta à partir pour la Terre-Sainte. Aliénor, nullement effrayée parles fatigues et les périls de ce long pèlerinage, voulut l'y accompagner : ce n'est pas précisément l'ardeur religieuse qui lui inspire un tel courage , mais bien l'espoir de rencontrer dans les pays d'Orient des émotions et des aventures en harmonie avec ses «oùts et ses désirs.
L'expédition de Louis en Palestine ne fut qu'une suite de revers et de malheurs : ainsi que ^Yilhem IX , il eut à éprouver les trahisons de l'empereur grec , et ce ne fut qu'après bien des périls qu'il parvint dans la cité d'Antioche, que commandait alors Raymond de Toulouse , oncle d' Aliénor. Ce prince accueillit avec grand honneur la jeune reine de France , dont la beauté et l'esprit donnèrent un nouvel éclat aux brillantes fêtes de la cour de Raymond. La jeune fille d'Aquitaine se trouve plus à 1 aise sur cette terre d Orient, en face d une nature animée et dune civilisation de luxe et de plaisirs , que dans le sombre et ennuyeux séjour de son palais de France. Mais les triomphes
de sa coquetterie provoquèrent tout son dédain contre le faible et malheureux Louis VII. Elle s'associa même aux projets de Raymond , qui voulait que les croisés l'aidassent à étendre sa domination sur certaines villes environnantes. Le roi de France, impatient de visiter les lieux saints, refusa de séjourner plus longtemps à Antioche : il n'était pas fâché aussi d'enlever sa jeune femme aux séductions que le tumulte des fêtes soulevait autour d'elle. Voici le récit que M. Michaud , dans son Histoire des Croisades ', nous fait de cette intrigue : « Le prince d Antioche ne se laissa point décourager par ce refus ; il mit tous ses soins à toucher le cœur de la reine , et résolut de faire servir l'amour à ses desseins. Guillaume de Tyr , qui nous a laissé le portrait de Raymond , nous apprend qu'il était d'un parler doux et affable , représentant dans son habitude et contenance je ne sais quelle grâce singulière et maintien d'un excellent et magnanime prince. Il entreprit de persuader à la reine Aliénor de prolonger son séjour dans la principauté d'Antioche. On était alors au commencement du printemps : les bords riants de lOronte , les bosquets de Daphné , le beau ciel de la Syrie , ajoutèrent sans doute quelque charme aux discours de Raymond. La reine , séduite par les prières de ce prince , subjuguée par les hommages d'une cour voluptueuse et brillante, et, si l'on en croit les historiens , par des plaisirs et des penchants indignes d'elle , sollicite vivement le roi de retarder son départ pour la ville sainte. Louis VII avait une dévotion austère , un esprit défiant et jaloux ; les motifs qui retenaient la reine à Antioche ne faisaient cpie l'affermir lui-même dans sa résolution d'aller à Jérusalem. Les instances d' Aliénor
' Vol. 2, p. 174.
lui donnèrent des soupçons et le rendirent inébranlable. Alors Raymond, trompé dans son attente, fit éclater ses plaintes , et ne songea plus qu'à se venger. Ce prince, dit Guillaume de Tyr, était impétueux dans ses volontés , et d'une telle colère , que , lorsqu'il était courroucé , il n'y avait en lui ni rime ni raison. Il fit passer facilement son indignation clans l'àme d'Aliénor ; cette princesse conçut hautement le projet de se séparer de Louis VII , et de faire casser son mariage , sous prétexte de parenté. Raymond lui-même jura d'employer la force et la violence pour retenir sa nièce dans ses états. Enfin le roi de France , outragé comme souverain et comme époux , résolut de précipiter son départ , et fut obligé d enlever sa propre femme et de la ramener de nuit dans son camp. »
La femme méridionale s'est révélée tout entière dans ses emportements et dans ses dédains contre son époux : Je croyais , s'écriait-elle , avoir épousé un homme, et ce nest qu'un moine. Dans ces paroles se rencontre la condamnation de Louis ^ IL Les historiens de nation française ont entouré ces débats ora<;eux d incidents romanesques propres à jeter sur la mémoire d'Aliénor de fâcheuses interprétations. Suivant eux , c'était une femme livrée à tous ses caprices d'amour, rejetant les hommages du prince d'Antioche , son oncle, pour s'enivrer des caresses d'un jeune Turc, remarquable entre tous les Musulmans par la beauté de son visage. Quelques-uns ajoutent même que durant la nuit elle s'échappait du camp français pour aller partager la couche du chef des infidèles , de ce fameux Saladin , le fondateur de la dynastie des Ayoubites , oubliant que ce prince , il l'époque de la croisade de Louis ^ II, n'avait pas plus de dix ans. Que dire à toutes ces accusations , si ce n'est , comme l'a fait remarquer ingénieusement, d'après Mézerai, 1 auteur
de l'Histoire des Croisades, que , dans toutes ces choses d'amour, on en dit souvent plus qu'il n'y en a , mais quelquefois aussi il y en a plus qu'on n'en dit? N'imitons donc pas le courroux de l'historien de la cité de la Rochelle, le P. Arcère, qui , par reconnaissance pour la fondatrice des libertés municipales de cette ville , repousse avec véhémeuce les récits des galanteries d'Aliénor, et cherche avec un peu de peine, il est vrai , à lui restituer sa pureté conjugale.
Les cpierelles violentes d'Aliénor et de son époux devaient avoir leur dénoûment ; c'est en vain qu'ils s'acheminent ensemble vers le saint sépulcre , qu'ils pénètrent dans la cité de Jérusalem, au milieu d'une foule immense, portant dans leurs mains des branches d'olivier et chantant ces paroles : Béni soit celui qui vie?il au nom du Seigneur. Dans toutes ces solennités religieuses , rien ne peut rétablir l'harmonie entre les deux époux , in corde ulriusque remansit injuria. Enfin , après une périlleuse traversée , Louis et sa femme arrivèrent en France. La première pensée d'Aliénor fut de mettre à exécution les menaces qu'elle avait fait entendre en Palestine. Elle entraîna son mari dans ses provinces d'Aquitaine , lui lit enlever de ses châteaux et de ses villes les garnisons qu'il y avait placées ; et il vint ensuite au milieu d'une assemblée de prélats , réunis en concile à Beaugency , supplier l'église de lui accorder son divorce avec la duchesse d'Aquitaine pour cause de parenté : plaisante fiction qui cachait bien faiblement une inimitié et des antipathies que rien ne pouvait vaincre. Ceci se passait en l'année 1152. La jeune femme ayant ainsi recouvré sa liberté, s'achemina vers la cité de Poitiers. Mais la nouvelle de son divorce s'étant déjà répandue , plusieurs seigneurs , nonobstant le récit des amours d'Aliénor, eurent la pensée de succéder au roi de France :
car riche était la dot , belle était la fiancée. Deux d'entre eux employèrent même la violence pour réussir dans leurs projets. A son passage à Blois , Aliénor, en effet, fut réduite à s'enfuir durant la nuit pour échapper au comte de cette cité; et , comme elle se disposait à partir de Tours, on vint l'informer que le fds du comte d'Anjou l'attendait à un lieu appelé le Porl-de-Piles avec des gens armés, ce qui la fit changer de direction. Enfin elle arriva dans la cité de Poitiers , et là , à l'abri de toute violence , elle put désigner librement l'époux qu'elle désirait. Son choix se fixa sur Henri, duc de Normandie, fils du comte d'Anjou et frère de ce même Geoffroi qui avait essayé d'enlever Aliénor à son passage à Tours. Il était beau de corps et bouillant de courage : il offrait en toutes choses un contraste frappant avec le roi de France. On a prétendu que depuis bien longtemps ce jeune prince nourrissait pour Aliénor des sentiments d'un amour exalté , et que, même lors de son premier mariage, il avait été le rival malheureux de Louis le Jeune. La promptitude avec laquelle s'opéra cette nouvelle union a pu provoquer avec quelque justice de telles suppositions; car quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis la décision du concile de Beaugency , que le fils du comte d'Anjou ajoutait à ses provinces de Normandie celles de 1 Aquitaine. Son père , le vieux Geoffroi , chercha bien , dit-on , à détourner son fils de ce mariage : eum proliibuerat ne eam tangeret pro eo quod , dùm senescallus régis Franciœ fuerat , eam cognovisset ; ce qui a fait dire à quelques historiens qu'Aliénor avait été maîtresse du père de celui qu'elle choisissait pour époux. Enfin , soit par ambition , soit par amour , le jeune Henri n'en devint pas moins le plus puissant seigneur de France ; et lorsque plus tard la couronne d'Angleterre lui sera échue , il sera le
rival le plus redoutable en politique de celui par lequel il avait été vaincu en amour. Les reproches qui ont souvent éclaté contre Louis le Jeune , à l'occasion de la rupture de son mariage, tombent devant l'intelligence complète des événements, et en présence des causes de violentes antipathies qui les ont provoqués.
MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE EN AQUITAINE. GILBERT DE LA POREE , ÉVEQUE DE POITIERS. — BERENCER DE POITIERS, AMI d'aBAILARD.