‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 14 sur 41 · PREMIÈRES RÉVOLTES DES POITEVINS CONTRE LA PUISSANCE ANGLO-NORMANDE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RÉVOLTES DES POITEVINS CONTRE LA PUISSANCE ANGLO-NORMANDE

Le xne siècle fut remarquable en France par le mouvement des esprits vers les études philosophiques. La î-aison humaine commence à s'enquérir des dogmes que la foi avait acceptés avec enthousiasme; elle les analyse, les discute , les critique : c'est le premier mot du xvme siècle, le signal de cette lutte terrible de la philosophie contre la religion, de la réflexion contre la foi , de la critique froide et inanimée contre l'exaltation impétueuse et divine. Ce fut dans les écoles publiques, sous l'empire d'une parole puissante , cpie s'opéra cette révolution intellectuelle. Dans ces réunions souvent instituées pour la propagation de dogmes purement théologiques , éclata l'insurrection : souvent, aux yeux des contemporains, ces discussions furent considérées comme d'épouvantables hérésies; pour nous, au contraire, elles sont le monument le plus remarquable de la pensée humaine , un échelon non interrompu de son développement a travers les siècles. Celui qui , dans ces temps, travailla

avec le plus de gloire à cette émancipation des esprits, ce fut Abailard, cet homme dont la tradition poétique a si souvent illustré les malheurs. Poursuivant l'oeuvre qu'avait commencée Bérenger de Tours, il réunit autour de lui de nombreux disciples, et, par les élans de son éloquence, il répandit au loin ses doctrines. Si les provinces du nord de la Loire peuvent admirer avec orgueil ces premières tentatives de l'esprit philosophique , ayant pour interprète éloquent l'amant d'Héloïse , nos contrées eurent aussi un illustre représentant dans cette nouvelle carrière. Ce ne fut peut-être pas un homme aussi passionné, d'un entraînement aussi irrésistible qu' Abailard; il n'a ni sa poésie, ni sa vie dramatique, ni son Héloïse. C'est tout simplement un prêtre, froid dialecticien, ne cherchant dans ses prédications d'autre chose que la vérité : il ne sait point l'embellir de l'éclat d'une parole poétique ; cependant, lui aussi , il dut avoir son éloquence : car à quel titre de nombreux prosélytes l'auraient-ils suivi pour entendre ses leçons et propager au loin ses doctrines? Gilbert de la Porée , ainsi s'appelle le philosophe aquitain du xne siècle, naquit à Poitiers, et après avoir parcouru les diverses cités importantes de la Gaule , cultivant partout l'étude de la philosophie , philosophiez studiiim colens , il fut promu à la dignité d'évêque dans la ville qui lui avait donné le jour. Cette haute position sacerdotale ne lui fit point oublier l'enthousiasme de sa jeunesse pour les idées nouvelles : bien loin de là , il sacrifia tous ses loisirs à fortifier dans son esprit ses anciennes croyances. C'était quelque chose d'assez étrange que de voir un évêque s'instituer professeur, ofjiciwn ?nagistri administrans , et rassembler autour de lui des néophytes qui, plus tard , porteront à la foi chrétienne de rudes attaques. La cité de Poitiers, il est vrai , était habituée depuis long-

temps à voir éclater dans sou sein de bizarres contradictions contre la pensée religieuse , soit lorsque ses comtes raillaient amèrement ses saints représentants , soit lorsqu'ils se révoltaient contre leur autorité jusqu'alors toute-puissante.

Cependant les doctrines d'Abailard venaient d'être condamnées en plein concile: la persécution s'acharnait contre les idées nouvelles. Saint Bernard , dont elles avaient soulevé l'indignation et la colère , chercha à les étouffer sous la force de son éloquence et l'exaltation de son enthousiasme. Gilbert ne recula point devant la crainte d'une semblable condamnation : ami d'Abailard , il se révolta contre la décision qui le frappait; fidèle sectateur de ses principes , il s'indigna de les voir flétrir par 1 autorité canonique d'un concile. Sa logique s'inspira de son courroux , de acuto aculior , dit son biographe. Dans une assemblée nombreuse de son clergé , il exposa ses croyances sur la nature de la Trinité. Ce fut là le prétexte des persécutions qui ne tardèrent point à éclater contre lui. Dénoncé par deux prêtres de son église , Arnald et Calon , il fut cité à comparaître devant un concile qui se tint à Paris en présence du pape Eugène II, vers l'an 1147. La cause était grave et ne ressemblait en rien, dit le biographe , à celle d'Abailard ; car Gilbert, depuis sa jeunesse, était toujours soumis à l'autorité des hommes illustres dans la foi , ayant plus de confiance dans leur génie que dans la faiblesse de sa raison ; il avait puisé dans leurs écrits, non une doctrine légère, mais sérieuse ; il n'avait point distrait sa vie par de vains amusements, mais bien par des études profondes: non jocis vel luclicris , sed seriis rébus mentem applicarat. Tous ces éloges adressés à Gilbert sont autant d'attaques contre Abailard. Cependant il comparut devant l'assemblée des prélats , et

fut sommé de s'expliquer sur ses croyances à l'égard de lessence de Dieu et de la nature de la Trinité. Contre lui s'avancèrent un savant prélat, tir sabtilis , nouvellement attaché à 1 église de Paris, et Hugues, chancelier du roi. La discussion fut longue et animée. Les ténèbres que soulevaient de tels mystères furent encore augmentées par la réserve que Gilbert mit dans ses réponses. Il disait vaguement que, dans le texte des livres saints, il avait cherché à découvrir le sens dans toute sa clarté : ces généralités étaient loin de plaire à certains prélats ; mais le pape , homme prudent , remit à un autre concile la décision de l'affaire^ vu sa g?-avité , espérant peut-être par là éviter à l'évêque de Poitiers , pour lequel il avait une grande affection, la censure canonique.

Mais la prudence d Eugène ne put imposer silence aux exigences sacerdotales. Aux yeux des hommes d'église , le crime de Gilbert parait plus énorme en raison de son impunité. Saint Bernard est à la tète des plus exaltés. « Ils » lui reprochent d'avoir osé scruter des mystères trop su- » blimes pour sa faible intelligence , de ne pas com- » prendre 1 unité de la sainte Trinité et la simplicité de la » Divinité , de ne pas écrire avec foi , de distribuer à ses » disciples un pain caché , de leur verser une eau secrète, » et de ne jamais avouer ce qu'il admettait ou rejetait. » Toutes ces accusations forcèrent le pape à citer de nouveau Gilbert devant un concile qui se tint à Reims , Tannée suivante , en lan 1 148. Bernard , le fougueux antagoniste d Abailard , y vint lui-même combattre corps à corps l'hérésie naissante. La protection dont certains prélats entouraient Gilbert , excita son indignation ; il les interpella durement , les fit trembler sur leurs sièges : dès lors la condamnation de Gilbert fut assurée. Cependant il soutint

pendant deux jours la discussion contre l'abbé de Clairvaux, et les emportements de ce dernier ne l'empêchèrent point d'exposer avec calme les principaux points de sa doctrine. On l'a bien accuse' de s'être rappelé , dans les débats de ce concile, la persécution dirigée contre Abailard , et les paroles que ce dernier lui avait adressées , en lui disant : Il y va maintenant de ta propre maison , celle qui l'avoisine est en feu. Quoique la polémique violente et animée ne lût pas dans le caractère de Gilbert , il ne trembla cependant point devant saint Bernard , et il ne garda le silence qu'après une brusque apostrophe par laquelle un des membres du concile interrompit son discours. Ta nous dis beaucoup de choses , mon frère , lui cria un des prélats peu habitué , sans doute , aux subtilités des discussions théologiques, qu'il nous est peut-être impossible de comprendre ; mais je voudrais savoir de toi , en termes simples et précis, quelle est ta pensée sur l'essence et l'unité de la Trinité. A de tels arguments Gilbert ne pouvait opposer la force de sa logique et les ressources de sa raison. Son silence fut considéré par ses adversaires comme une rétractation complète de ses erreurs : pleins d'enthousiasme pour cette victoire facile , ils adoptèrent par acclamation et sous 1 inspiration de saint Bernard une série d articles de foi ; et., de la sorte , l'église fut vengée à leurs yeux des tentatives d hérésie faites par un de ses prélats. Quant à Gilbert , il retourna dans la cité de Poitiers , où il poursuivit ses travaux nonobstant les entraves que l'autorité sacerdotale avait provoquées autour de lui : son école continua de réunir dans l'Aquitaine de nombreux sectateurs. La douleur générale qui éclata lors de sa mort nous révèle d'une façon éloquente le degré d'influence qu'il exerçait dans nos contrées. L'expression de ces regrets se rencontre

dans l'oraison funèbre prononcée par un prêtre de l'église de Poitiers , du nom de Laurent , qui plus tard occupa la dignité d'évêque dans la même ville que Gilbert. En voici quelques fragments : « A tous les enfants de l'église notre » sainte mère , répandus sur toute la surface de la terre , » sous la protection du Christ , Laurent , doyen et tous les » chanoines de l'église de Saint-Pierre , salut et dilection. » Combien terrible est la fatalité de la mort , qui pèse sur » tous les hommes ! C'est une nécessité inhérente à notre » nature , une blessure sans remède, une plaie impossible » à guérir. Le savant meurt ainsi que l'ignorant , disent » les saintes Ecritures ; la mort de l'homme est ainsi » que celle de la bête; tous deux ils subissent la même

» loi Il vient d'expirer

» le savant illustre , le chef de l'église , Gilbert ! la » perle des prélats , l'évèque de notre cité. Maintenant » voilà que nous sommes ainsi que des brebis égarées

» n'ayant plus de pasteur ! !

» Hélas ! hélas ! ce sage est mort qui

» aimait la vertu à l'égal d'une sœur ! 0 mes frères ! ô )) vous tous , prélats , versez des larmes ; pleures et gémis » surtout, ô toi , église malheureuse de Poitiers , puisqu il » n'est plus celui qui faisait ta gloire ! Il s'est brisé le flam- » beau d'où s'échappait toute lumière ! Tes jours de fête » vont se changer en jours de douleur , et tes chants de » joie ne sont plus que des hymnes de tristesse.

» Il nous a été enlevé cet homme remar-

» quable entre tous , qui , dans l'explication des saints » livres , ne se rendait pas esclave du texte qui tue , mais » bien de la pensée qui lui donne la vie , en faisant jaillir » chaque jour de nouveaux trésors ! Sa gloire sera immor-

)) telle comme notre douleur et nos larmes !

» Elles vivront à tout jamais les œuvres

» de sa raison et de son intelligence ; ainsi que des monu- » ments éternels, rien ne pourra les détruire, ni la haine

» des hommes , ni la durée des siècles

» Mais entre tous ces titres de gloire ,

» celui qui lui méritera le plus de reconnaissance de notre » part , c est la fondation d'une bibliothèque dans 1 église » de Poitiers, de ce trésor magnifique et précieux, dans » lequel il a réuni à grande peine une foule d ouvrages » recueillis dans ses nombreux voyages à travers nos pro- » vinces , et dans lesquels il avait puisé ses vastes connais- » sances '. »

Si févêque de Poitiers , Gilbert de la Porée , soutint avec courage et talent les doctrines philosophiques d'Abailard, il se rencontra encore dans notre province un nouveau défenseur de 1 hérésie proscrite ; ce fut Bérenger de Poitiers , disciple et ami de l'amant d'Héloïse J. Au moment où l'église lance contre les novateurs ses foudres et ses anathèmes, il se fait le représentant de la faible minorité qui s'insurge contre de telles décisions ; il les attaque par le sarcasme. C'est ainsi qu il publia en faveur de son maître une apologie contre la sentence du concile de Sens prononcée en 1140. Dans cette polémique éclata un courage et une verve remarquable dans ces siècles de soumission aveugle à la puissance sacerdotale. Il y interpelle directement St Bernard, comme le dénonciateur et le persécuteur de son maître ;

■ Cesly, Bist. ries évoques de Poitiers. ' Dic.t. hisi. de bayle, art. Bérenger.

il dirige contre lui les mêmes attaques qui ont retenti pour accabler Abailard , en reprochant à l'abbé de Clairvaux d'avoir occupé sa jeunesse à des jeux d'esprit et à des études profanes : <f La fécondité de ta plume , lui dit-il , est » d'autant plus admirable en apparence, que tu as passé m pour n'avoir pas étudié les arts libéraux. Mais ceux qui te » connaissent seraient bien surpris d'apprendre que tu as « été embarrassé pour parler ou pour écrire sur un sujet » quelconque. Ne savons-nous pas, en effet, que tu as em- » ployé ta jeunesse à composer des chansons bouffonnes » et d'autres poésies propres à divertir le public ? Ce cpie » j'avance n'est point fondé sur un bruit incertain. J'en » atteste la ville où tu es né et où tu as été élevé. Je t'in- » terpelle toi-même , et te cite devant ta propre conscience. » As-tu oublié combien alors tu te trouvais blessé de ren- » contrer quelque rival dont la verve pétulante pût aller de » pair avec la tienne? Je pourrais, sur le rapport de témoins » respectables , insérer ici quelques traits de ces jeux » desprit licencieux , mais je craindrais de salir le par- » chemin par de semblables citations. »

Après avoir ainsi fait justice des lamentations de saint Bernard, Bérenger critique avec amertume la décision du concile , et raconte avec une ironie empreinte de mépris ce qui se passa dans cette assemblée. S il faut 1 en croire , ce fut au milieu d'un festin splendide, parmi les pots et les verres, que l'affaire d' Abailard fut discutée. > oici son récit ' : (f Sur la fin d'un ample repas , les prélats tirent apporter les extraits produits par l'abbé de Clairvaux , et en ordonnèrent la lecture. Cependant ils riaient, ils frappaient du pied , ils se portaient des santés le verre à la main ; ils

1 TraJ. de M. P. Leroux , dans l'Encyclopédie nouvelle.

faisaient l'éloge du vin qu'on leur servait, et l'avalaient à longs traits. Quand quelque subtile et profonde pensée , mais étrange pour leurs oreilles et pour leur intelligence , arrivait jusqu'à eux , on les voyait tout-à-coup qui se récriaient , frémissaient , grinçaient des dents. — Quelles horreurs , disaient-ils, et nous laisserions vivre un pareil monstre ! — C'est ainsi que des aveugles jugeaient la lumière, que des hommes ivres condamnaient un homme sobre, que des chiens déchiraient un saint personnage,

que des pourceaux rongeaient des perles Les fumées du

vin avaient tellement fatigué leurs cerveaux, qu ils tombèrent bientôt, pour la plupart , dans une douce léthargie. Le lecteur criait et élevait la voix tandis qu'ils ronflaient. L'un dort appuyé sur son coude , un autre a la tète mollement reposée sur un coussin ; un troisième , moins prudent , laisse tomber son front sur ses genoux , et se relève avec un soubresaut. Celui qui lisait rencontrait-il quelque passage de Pierre ( Abailard ) qui lui pût paraître scabreux et susceptible de controverse, il criait de toute sa force aux oreilles sourdes des prélats : Condamnez-vous cela ? Damlïatis? Réveillés par ce mot , quelques-uns d'une voix somnolente, et la tète pendante, répondaient: Damnamus. D'autres, à leur tour , réveillés par le bruit de ceux-ci, tronquant la première syllabe du mot, murmuraient : JSamus. » Ce pamphlet souleva contre Bérenger la haine implacable des gens d'église , des menaces lui furent adressées , et il n'échappa , dit-on , à la persécution canonique et à la fureur plus terrible encore d'une multitude ameutée contre lui , qu'en allant chercher un refuge dans les montagnes des Cévennes. Là, effrayé de l'orage qui le menaçait , au lieu de compléter la seconde partie de son travail , dans laquelle il devait prouver la vérité des principes d" Abailard , ton-

damnes sous prétexte il hérésie , il écrivit à 1 évèque de Mende une lettre que ses ennemis ont toujours considérée comme vine rétractation. Certes, dans l'oeuvre que Bérenger avait commencée avec tant de courage , il a pu se faire que les murmures d'indignation et les menaces de persécution lui aient arraché des paroles de repentir. Dans ces siècles, il fallait une énergie bien robuste pour lutter corps à corps avec la toute-puissance de l'église ! Cette dernière n'avait-eîle pas de son côté et les anathèmes et quelquefois les supplices ? Mais cette lettre tant reprochée à son auteur ne contient aucune parole de rétractation , aucune marque de lâcheté ; c'est tout simplement une ruse pour échapper aux tracasseries sacerdotales, une faible satisfaction donnée à ces prélats que sa verve avait flétris pour toujours. Il y dit qu'il est devenu sage avec le temps, et qu'il a fini par embrasser l'opinion de saint Bernard , et repousser des doctrines qui , cpioique vraies au fond , avaient une apparence d'hérésie, et que s'il avait écrit quelque chose contre l'homme de Dieu , il voulait que cela passât pour une plaisanterie et non pour une parole sérieuse '. Voilà ce que Bérenger écrivit pour expier aux yeux de l'église ses attaques contre le saint abbé de Clairvaux et les dignes prélats du concile de Sens. Mais , dans cette même lettre , il ajoute que tout ce qu'il avance est l'expression de la plus pure vérité : Lega/it eruditi viri apologeticum quem eclidi , et si dominum abbatum Bernai dam juste non argui, hcenter me redarguant. Par cette déclaration solennelle , il cherche «H protéger sa tranquillité et même sa vie, sans pourtant renier ses premières paroles d accusation. Plus loin il s'efforce encore de justifier l'audace qu'il a eue doser mal

1 Art. de M. P. Lerous.

parler de saint Bernard : « Cest une lampe lumineuse et ardente , soit ; mais celte lampe est renfermée dans un vase de terre. Avec tout son mérite [abbé de Clairvaux est homme , et sujet comme un autre aux faiblesses de la nature. » A notre avis, une telle justification n'était qu'une nouvelle attaque aussi amère , aussi incisive que le premier pamphlet. L'homme de Dieu , avec son enthousiasme , sa foi , sa sainteté, ses ambitions de pureté ^ se trouve, par ces paroles, jeté' de son piédestal et traîne' prosaïquement au milieu de la foule et du reste des hommes. On ne saurait trop le répéter à la louange de Bérenger, il y avait dans son attaque un immense courage ; car, s'il fut un temps où la main impie qui touchait l'arche sainte était desséchée , au xne siècle, l'homme qui semblait vouloir jeter une parole de doute sur les héros du monde religieux , risquait fort lui aussi de devenir victime.

Non-seulement le philosophe poitevin embrassa avec ardeur la cause d'Abailard , et le suivit dans toutes les phases de sa lutte contre 1 église , mais il fit entendre peutêtre les premières attaques satiriques contre certains ordres monastiques. Il nous reste de lui une lettre contre les Chartreux, pour les corriger, y est-il dit, de leur médisance qui ne connaît pas de limite, et se donne pour champ l'univers entier à la façon des géomètres. Dans cette écrit de Bérenger, comme dans son autre pamphlet , on remarque un style plein de verve et de passion , et un goût littéraire que l'on est étonné, dit M. Leroux, de trouver aussi développé clans ce siècle. Souvent les auteurs latins sont cités, et Bérenger, dit Bayle son biographe, applique fort joliment leurs pensées. Les éloges que Pétrarque adresse à l'ami d'Abailard, dans le récit qu'il fait de la condamnation de ce dernier , résument assez bien le caractère et

le talent de Be'renger. « C'était, dit-il , un homme assez éloquent , non infacundus ; il écrivit contre saint Bernard un livre de peu de corps , il est vrai , mais d'une grande acrimonie : librwn non magni quidem corporis , scd ingentis acrimoniœ. »

Un aperçu sur les travaux de ces deux hommes de notre province nous initie aux incidents qu'y fit naître la pensée philosophique des novateurs. Si nous rentrons dans le cadre de l'histoire générale , d'autres événements nous révéleront la physionomie que prend notre province dans le cours du xn8 siècle.

A la disparition de la dynastie des "Wilhem commence pour 1 Aquitaine une nouvelle existence. Durant deux siècles environ , tous les fragments de territoire qui constituaient l'ensemble de cette province ont eu des destinées communes ; dans la nationalité aquitanique , en effet , se confondaient tous les peuples entre la Loire et la Garonne, attachés l'un a 1 autre par les liens de la suzeraineté féodale, ayant pour centre de sa puissance la cité de Poitiers. Avec la descendance de Ranulph s est évanouie cette communauté d'existence historique , non pas que les sentiments d'indépendance nationale aient suivi dans la tombe le dernier des Wilhem., car les velléités d'envahissement de la part de la France ou de l'Angleterre ne firent qu'exciter avec plus de violence parmi ces peuples 1 amour de la liberté. Les luttes patriotiques éclatèrent de nouveau , et avec elles ces explosions héroïques de courage et de fierté, dont l'Aquitaine nous a si souvent fourni le dramatique tableau , depuis que le chef frank pour la première fois l'a menacée de sa conquête. Il nous faut encore traverser bien des champs de bataille avant que la résistance cesse , et que tout le territoire de l'ancienne Gaule se confonde dans

une seule et même unité , l'unité tic la France. C'est dans les mystères de ces opiniâtres antipathies des races du midi pour celles du nord que peut se rencontrer le drame de notre histoire provinciale. Cependant les luttes d'indépendance du xnp siècle , quoique inspirées par la même pensée , offrent pourtant cette différence que le combat n'existe plus seulement entre deux populations, mais qu'un nouveau peuple vient encore en augmenter la confusion et l'acharnement. La France et l'Angleterre se disputent notre territoire, et alors commence cette longue suite de guerres, si fécondes en sanglantes et terribles catastrophes. En face de ces deux ennemis, les nationalités du midi n'ont de sympathie pour aucun ; quand elles n'ont pas assez de forces pour lutter par elles-mêmes, elles se donnent librement tour à tour au vaincu et au vainqueur pour perpétuer entre l'un et l'autre les haines profondes de leur rivalité.

Envisagée sous ce point de vue , l'horizon de notre histoire locale s agrandit et acquiert tout l'intérêt de l'histoire nationale.

Sur les limites de cette nouvelle période , nous rencontrons une femme , sur l'existence de laquelle se reflètent tous les grands événements dont l'Aquitaine a été le théâtre durant la fin du xne siècle. C'est Aliénor, la fille du dernier de la race des Wilhem , cette épouse si souvent infidèle du roi de France , et qui l'abandonne pour porter à son rival le roi d'Angleterre son coeur et sa dot. Autour d'elle tout se meut , tout s'agite , elle semble être l'âme de toute cette époque. Il n'est pas jusqu'à ses adultères qui ne jettent dans notre histoire de nouveaux éléments, en entretenant dans les choses d'amour les haines de rivalité qui existent avec tant de force dans les choses politiques. La

logique des événements se rencontre partout, même dans les secrets de sa couche nuptiale. Et en vérité , si son aïeul , le joyeux troubadour, considérait avec nous l'ensemble de la vie historique de sa petite-fille, il persistera il à donner au destin la toute-puissance sur les affaires de ce monde , tant grande et mvstérieuse se révélerait à ses yeux la domination de cette femme sur tous les faits qui s'accomplissaient. N'y a-t-il pas une invisible fatalité dans sa rupture conjugale avec Louis le Jeune , et dans le choix quelle fait d'un nouvel époux, puisque ces déterminations d iin caprice de femme sont le signal de guerres séculaires entre deux puissantes nations ? Alors même cpie cette fusion perpétuelle de la vie d'Aliénor avec les événements historiques du xiie siècle ne subsisterait pas , il y aurait encore dans son existence des faits assez remarquables pour attirer sur elle notre attention de chaque instant , puisque le nom de cette femme se trouve le premier inscrit sur ces chartes qui ont contirmé dans notre pays les libertés municipales. Car si les guerres , dont le récit va nous occuper , renouvellent les antiques souvenirs de nos premières luttes nationales , si elles ont été l'éclatante péroraison de nos antipathies contre le pavs de France , elles ont encore à nos veux un intérêt bien puissant , celui d avoir développé et consacré parmi nous les droits de la cité. Jusqu'à ce jour le peuple , artisans et bourgeois , n'a point encore paru sur la scène : toutes les fois que de sanglantes batailles s engageaient , nous savions bien par la pensée que le plus grand nombre des victimes se trouvaient être les citoyens des cités populeuses ; que toutes les fois que des dévastations désolaient le pavs , elles retombaient de tout leur poids sur les hommes des campagnes , ces pauvres serfs, si faiblement abrités sous les hautes mu-

railles des châteaux , ou sous la sainte protection de quelques monastères : nous savions aussi qu'à côte' de toutes ces certitudes de pe'rils et de malheurs durant la guerre , ne se rencontraient aucunes chances de gloire et de liberté durant la paix. La rivalité de la France et de l'Angleterre fait surgir dans les populations de nos cités la réminiscence de leurs droits antiques : car, faire naître la commune seulement à cette époque, c'est commettre contre la vérité de l'histoire d'étranges erreurs. Les franchises municipales qui ont rencontré dans le monde romain des formules si énergiques , ne disparurent point complètement durant les premiers siècles de notre histoire. Soumises à de graves modifications suivant les accidents de la conquête, elles lui survivent toujours, soit qu'elles résident dans l'autorité religieuse , ou dans celle des comtes. L'évêque et le guerrier féodal en furent alors les représentants. Il est tellement vrai que les droits de la cité ont toujours existé sous des formes quelconques , que ces chartes , seuls monuments de notre histoire municipale , sur lesquelles se rencontre le nom d'Aliénor , ne renferment que des formules de confirmation et non de fondation. Mais c'était beaucoup pour nos villes que de voir leurs franchises recevoir de la puissance royale d'éclatantes sanctions et d impérissables monuments. Tout en accordant aux restaurateurs de ces libertés la reconnaissance que l'histoire leur doit , nous devons cependant signaler le fréquent mobile de leurs libéralités. Non-seulement ils ont intérêt a s'attacher les habitants des cités , afin qu'ils favorisent les destinées de leur cause , mais encore souvent il leur est impossible de résister à l'élan des populations, qui durant la lutte, libres d'un joug quelconque , ont foi en leur propre indépendance et s'aperçoivent qu'elles peuvent facilement se

passer de maître. Cette logique du peuple a eu sou dénoùment durant les guerres du xne siècle, et nous en rencontrerons de temps à autre d'éclatantes manifestations. Non-seulement la cité s'est développée durant cette période , en conquérant la confirmation de ses franchises , mais encore la puissance des seigneurs féodaux s'est énergiquement constituée. Pendant l'existence de la dynastie des ducs d'Aquitaine , ils ont accepté leur suzeraineté et combattu sous leurs drapeaux. Mais le lien féodal une fois rompu , ils ont repris leur vie d'indépendance , et, dans la période qui va s'ouvrir , ils sont les intrépides champions nationaux , repoussant avec la même énergie les envahissements cpii menacent aussi bien leur propre libellé que celle de tout le territoire , sur lequel s'élèvent leurs châteaux forts , centres redoutables de leur activité guerrière. Là aussi , l'importance historique des seigneurs de Thouars et de Lusignan se révèle avec un grand éclat dans les luttes anglo-françaises. Elles font éclore avec une merveilleuse fécondité tous les germes de cette noblesse , dont les vigoureux rameaux couvriront bientôt de leurs aristocratiques descendances toutes les bourgades de nos contrées.

Tous les seigneurs aquitains qui se jettent avec impétuosité au milieu des événements politiques , ne sont plus poussés par le seul instinct des premiers chefs féodaux des anciens temps , ils colorent leurs révoltes de pensées poétiques. C'est à l'aide de cette langue romane que les populations seront soulevées ; et , toutes les fois que le bruit des combats retentira à nos oreilles , nous sommes certains de rencontrer , comme préludes , de ces chants nationaux que les chevaliers troubadours appellent Sirventes : c'est l'éclair qui précède la foudre. — H y a donc tout un monde nouveau dans la carrière que nous allons parcourir : poésie,

féodalité et commune s'v mêlent, s'y confondent et se développent avec éclat , protégées qu'elles sont par le tumulte des événements.

Ainsi que nous le disions , Aliénor fut la divinité de cette métamorphose de notre histoire , et , en suivant les différentes phases de sa vie , il sera facile d'assister aux mystères de la régénération qui va s'opérer. Elle était encore bien jeune , la fdle de Wilhem X , lorsqu'elle échangea contre la couronne de France celle d'Angleterre. Sa beauté n'a point disparu au milieu des luttes antipathiques de sa première union , et la vie aventureuse et guerrière de son nouvel époux rend encore plus énergique la vivacité de son esprit méridional. Elle a promptement oublié les ennuis de la cour de France pour raviver autour d'elle l'éclat des fêtes , au milieu desquelles elle a passé les premières années de sa vie. Durant les longues expéditions de son royal époux, elle séjourne le plus souvent dans la cité de Poitiers , autant pour maintenir dans lobéissance les populations aquitaniques que pour jouir des délices des mœurs de ces contrées. Là, en effet, pendant les années de paix qui ont succédé aux premières croisades, la verve poétique de l'aïeul d'Aliénor a rencontré bien des imitateurs. Dans tous les châteaux , on s'est habitué à parler cette douce langue romane , et à l'associer à tous les événements de la vie. L'amour animait, durant la paix, cette source inépuisable de richesses poétiques. Chaque chevalier avait la dame de son cœur , et chaque dame avait un poète pour chevalier. L'imagination d'Aliénor s accommoda merveilleusement de ces habitudes de poésie; non-seulement elle encouragea par ses applaudissements ces essais primitifs île la pensée poétique et chevaleresque , mais encore elle devint 1 objet de bien des amours, et sa beauté jeta dans bien des

cœurs d'ineffaçables impressions. Dans l'histoire de cette vie poétique et animée des troubadours aquitains , se rencontre le nom d'un chevalier qui s'entremêle avec celui d'Aliénor , attachés qu'ils sont l'un à 1 autre par les liens d'une puissante sympathie, laquelle puisait son origine , dit-on, dans un sincère et profond amour. C'est le Limousin Bernard de Ventadour.

Un rapide aperçu de la vie de ce personnage , dans ses relations avec Aliénor , nous initiera avec vérité aux mœurs de ces premiers temps de chevalerie , et aux inspirations poétiques que provoque pour la première fois l'adoration de la femme, si outrageusement avilie par la rigidité sacerdotale. Elle est relevée de sa chute primitive , et l'amour qu'elle excite dans l'imagination des hommes lui rend toute sa dignité et toute sa puissance.

' Suivant la légende provençale, Bernard était sorti d une pauvre famille, car son père était employé comme serviteur au château de Ventadour. La beauté de sa figure, la vivacité de son imagination attirèrent les regards du seigneur son maître, et bientôt une brillante éducation effaça aux yeux du monde la tache originelle de sa naissance. S'il fût né quelques années auparavant , sa place était bien assurée dans quelque monastère; mais maintenant que la pensée est sortie du cloître, qu'elle s'est glissée partout, Bernard peut largement développer son intelligence , sans être forcé de se couvrir de L'habit monastique : un monde nouveau est ouvert à l'imagination des hommes ; courtois et bien appis , il sait composer et chanter , il n'en faut pas davantage pour faire un bon troubadour. Son avenir est désormais assuré. Son protecteur , Ebles II , vicomte de

1 Millot, Sist. lill. des Troub. t. I , p. 10.

Ventadour, aimait passionnément les folles chansons; et même son humeur de gaîté, qui n avait point disparu durantsa vieillesse, lui lit donner le surnom de Chanteur. Il avait été lie' autrefois d amitié avec le joyeux duc d 'Aquitaine, Wilhem IX ; souvent il venait le trouver dans \ palais de Poitiers , apportant à la cour brillante du ; i troubadour son tribut de poétique gaîté. Et à ce sujet on raconte un incident qui nous fournit , pour l'histoire de ces temps , de singulières révélations. « Un jour Ebles de Ven- » tadour vint à Poitiers, et entra dans le palais tandis que » le comte était à table. Celui-ci ordonna de préparer vite » à dîner pour son hôte. Mais les préparatifs de la récep- » tion entraînèrent beaucoup de temps, et Ebles s'im- » patientait de la lenteur du service. « En vérité , dit-il à » Wilhem, un comte de votre importance ne devrait pas » être obligé de renvoyer à sa cuisine , pour recevoir un » petit vicomte comme moi. » Piqué de cette parole ironi- » que , Wilhem , tout en gardant le silence , se promit bien m d'en tirer vengeance. Quelques jours s'étaient à peine » écoulés , qu'il s achemina à son tour vers le château d'E- » blés, suivi de plus de cent chevaliers, ayant soin d'y arriver » précisément à l'heure du dîner , dans la pensée de mys- » tifier le vicomte railleur. Mais quel fut son étonnement » de se voir , après les premières civilités de réception , » introduit dans une salle où un festin magnifique et digne » des noces d un prince l'attendait ainsi que sa suite! Le pau- » vre duc , dans ses représailles de plaisanterie, avait eu le » malheur de choisir, pour faire son excursion h Ventadour, » un jour de foire , de telle sorte que les gens du vicomte » avaient pu se procurer promptement tout ce qui était » nécessaire pour sa réception. Ce ne fut pas tout. Sur le » soir, un paysan, à linsu du seigneur, entra dans la

m cour avec une charrette traînée par des boeufs , et cria » de toute sa force : « Que les gens du comte de Poitiers » viennent apprendre comment on donne la cire chez le » vicomte de "Ventadour. » Il coupa ensuite les cercles )) d'un tonneau dont sa voiture était chargée, et on en vit » sortir une quantité prodigieuse de pains de cire blanche » qu'il laissa sur la place comme chose de peu de valeur j » puis il s'en retourna. La chronique ajoute que le vicomte, » pour récompenser ce paysan , lui donna la propriété d'un » bien appelé Malmont , et que 6es enfants furent décorés w du baudrier de chevalerie. »

Tel était le seigneur qui se chargea de lancer le jeune Bernard clans le monde chevaleresque, et de lui fournir les premières occasions de faire briller sa verve poétique. La générosité du seigneur de Ventadour fit éclater dans sa propre famille des germes de discordes ; car le jeune poëte, oubliant tout sentiment de reconnaissance , essaya sur la jeune femme du vicomte , Agnès de Montluçon , belle , vive, enjouée, la puissance de ses vers. Elle devint l'objet de tous ses chants. C est en vain qu'il cherche à éloigner le charme de cet amour, et à distraire sa muse en chantant tout ce qu'il y a de poétique dans la nature, le retour du printemps, l'éclat de la verdure des arbres, l'émail des Heurs qui parsèment les prairies , la mélodieuse harmonie du rossignol ; malgré lui , sa pensée revient toujours vers cette jeune femme à laquelle il a donné tout son amour. Enfin, assis un jour auprès d'elle, à l'ombre d un pin , il en reçut un baiser. Alors il ne vit plus , n'entendit plus , ne sut plus ce qu'il faisait ni ce qu il disait. On était au milieu des rigueurs de l'hiver, et il se croit au mois de mai ; les prés lui semblent couverts d'une riante verdure ; la neige devient pour lui un tapis de Heurs, et l'hiver se

transforme en printemps. Mais ledénoùment, raconte ainsi par le poète lui-même , attira sur sa tête la vengeance du vicomte , qui le chassa de ses terres. Bernard partit, laissant à son amante éplorée son cœur pour otage de son amour , et il s'achemina vers la brillante Aliénor, où sa grande réputation 1 avait déjà précédé. Accueilli avec grand honneur parla princesse, il s'établit bientôt entre elle et lui une rivalité de poéticpies chansons, et, au milieu de ces éclats d'esprit et de gaité , Bernard perdit le souvenir de celle qui lui avait inspiré ces paroles :

« 0 chère dame ! je suis et serai toujours à vous. Esclave >i dévoué à vos commandements, je suis votre serviteur et » homme lige ; je vous appartiens à jamais ; vous êtes ma » première amour et vous serez ma dernière. Mon bon- » heur ne finira qu'avec ma vie '. »

Devant la beauté et la grâce d' Aliénor disparaissent tous ces serments d'amour , et l'épouse de Henri II prit dans le cœur de Bernard la place qu'y occupait la vicomtesse de Ventadour. Elle devint la source des inspirations du poète, et c'est à elle que s'adressent désormais tous ses chants.

« Non , il n'est rien dans l'univers entier , s'écrie Ber- » nard , qui puisse me donner le bonheur, puisque je ne » l'obtiens pas des bontés de celle que j'aime, et cpie je » ne puis le vouloir de toute autre : pourtant je suis rede- » vable à mon amante et de ma valeur et de mon esprit ; » je lui dois ma douce gaité et des manières agréables : » car si je ne l'eusse jamais vue , jamais je n eusse aimé , » jamais je n'eusse désiré de plaire. » Mais la fière Aliénor, tout en applaudissant à la verve du poète, devait cependant lui inspirer un mélange de crainte et de respect ,

' Trad. de M. r.aynouard , t. 3 , p. 67.

qui nous paraît assez fidèlement se refléter dans ces paroles :

(f A l'instant où j'aperçois mon amante , une subite » frayeur me saisit. Mon oeil se trouble , mon visage se » décolore , je tremble comme la feuille que le vent agite; » je n'ai pas la raison d'un enfant , tant l'amour m in- » quiète ! Ah ! celui qui est si tendrement soumis mérite » que sa dame ait pour lui de la générosité. »

« J'aimerais mieux, dit-il ailleurs, mourir du tourment » que j'endure que de soulager mon cœur par un aveu té^. » méraire. Elle a permis , il est vrai , de lui faire telle » demande que je voudrais. Mais de lui demander un don » d'un si haut prix qu'un roi ne devrait point le risquer ! m Cependant elle applaudit à mes chants et ne refuse pas » de les lire. »

Certes , nous ne voudrions point par de pures suppositions ajouter aux attaques dont Aliénor a été victime , et nous classer parmi ses prétendus calomniateurs ; mais les chants du poète , tout en nous révélant à chaque pas les diverses phases de son amour, semblent nous indiquer quel en fut le dénoùment. D'abord cette passion est pour lui la source d une félicité toute divine.

« L'amour, dit-il , m'a blessé d'une manière si agréable, » que mon cœur éprouve dans le malheur une délicieuse » sensation ; cent fois le jour j'expire de douleur , et cent » fois le jour je revis d'allégresse ; mon mal est d un genre » si extraordinaire et si gracieux , que ce mal même est » préférable à tout autre bien ; et puisque la peine a tant » de charmes , combien après ces peines seront plus déli- » cieux les plaisirs ! »

Aux paroles d espérance succèdent de poétiques peintures de celle qu'il aime :

t< Quand on contemple avec soin les yeux vifs, la bouche » riante , le front pur , le visage enchanteur de ma dame, » on reconnaît bientôt cpie sa beauté est d'une perfection » si achevée , que rien de plus , rien de moins ne con- » viendrait. Son corps droit , élancé , charmant , oiFre » partout l'image de l'élégance , de la gentillesse , de la » gaîté. Ah ! tous mes éloges tenteraient en vain de la » peindre telle que la nature se plut à la former ! »

Les descriptions des charmes de son amante , les vagues émanations de ses espérances , font bientôt place à des désirs plus ardents et à un enthousiasme plus passionné.

« Je voudrais bien , s'écrie-t-il , la trouver seule endor- » mie , ou faisant semblant de l'être : je me hasarderais à » lui dérober un doux baiser , puisque je ne réussis point » à l'obtenir par mes prières. 0 dame trop sévère! je vous » en conjure au nom de la bonté de Dieu , favorisez mon » amour; le temps fuit, et les moments les plus favorables w de la vie se perdent : nos cœurs pourraient s'entendre » avec le secours de signes mystérieux ; et puisque laudace » ne suffit pas , réussissons par l'adresse. »

Enlin , lorsque Aliénor partit pour lAngleterre , une plaintive élégie la suivit dans son éloignement; et de sa lyre le poète laissa tomber ces douloureuses paroles , dans lesquelles se- rencontre peut-être le secret du dénoûment de cet amour passionné ( et en les répétant , nous voudrions pouvoir invoquer contre Bernard cette éclatante preuve chronologique qui a repoussé avec tant dénergie de la couche d' Aliénor le Musulman baladin ) ; car c'est ainsi que le poète s exprime :

(( 0 ma tendre amie ! quand le doux zéphyr souffle ve- » nant des lieux chéris que vous habitez, il me semble que » je respire un parfum de paradis. Oh ! pourvu que je

» jouisse du charme de vos regards , du bonheur de vous » contempler, je n'aspire pas à d'autre faveur, je crois » vous posséder vous-même !

» Que ne puis-je fendre les airs ainsi que l'hirondelle , » et porter mon cœur , chaque soir , aux pieds de celle à » qui j'offre de loin mes chants !

» Eloigne de ce que j'aime , je m'occupe de son image » gravée au fond de mon cœur. Tous les matins, le rossi- » gnol me réveille en chantant ses amours; il me rappelle » les miennes ; et je préfère de si douces pensées au plaisir » du sommeil. »

La tradition veut même que Bernard ne se soit pas seulement satisfait de cet échange de pensées poétiques , car, suivant elle , il ne tarda pas à franchir la distance qui le séparait d'Aliénor. — Cette vie, agitée par la poésie et l'amour, remplit les premières années cpii suivirent son second mariage : elle est fertile en incidents ; et , alors même cpie sa force viendrait à se briser contre les écueils , il nous faut bien les raconter, sans crainte de soulever contre sa mémoire d'injurieuses déclamations. Aliénor ouvre pour la femme une existence nouvelle. Assez longtemps les cloîtres ont seuls possédé les épanchements de ces âmes si belles et si nobles , puisant dans de pieuses prières toute la poésie de leur enthousiasme , et portant vers Dieu seul toute la force de leur amour ! Pour la femme maintenant la scène s'agrandit , elle a sa place marquée dans le monde ; elle devient le centre de poétiques hommages et de sublimes adorations. C'est pour constater cette [nouvelle tendance que nous avons soulevé ces incidents de la vie d'Aliénor qui jettent sur toute notre histoire un si vif éclat , alors même cpie le drame de ses amours se termine par d incontestables défaillances.

Mais pourquoi briser le mystère de ces poétiques amours, et puiser dans les paroles mêmes de l'amant de terribles armes contre la victime V Ne nous suffit-il pas d'assister au mouvement général qui s'opère autour d'elle , de la suivre dans ces assemblées de femmes auxquelles le moyen-àge a donné le nom de Cours d'amour ? Là il n'y aurait pas de secrets à dévoiler, de mystérieux soupirs à divulguer ; c'est la vie publique ouverte à tous les regards , et dont les détails nous fourniront encore quelques traits de notre imparfait tableau. Les tournois des premiers temps de la chevalerie ont donné la pensée de cette institution. C'était bien pour le chevalier de faire briller , au milieu de nombreuses et brillantes assemblées , la vigueur et 1 "adresse t le courage et la beauté ; les forces du corps trouvent là d'éclatants applaudissements : mais, pour compléter cette vie chevaleresque, il faut donner aussi à la pensée ses tournois et ses fêtes : les troubadours sont guerriers et poètes tout à la fois ; il leur faut une double palme , aujourd hui ils la méritent par l'éclat de l'épée et de la lance , demain par l'harmonie des chants. Telle fut la pensée de ces premières assemblées. Mais , comme l'amour fut presque constamment le texte des luttes poétiques , il fallut bien admettre comme juges du combat toutes les nobles dames qui faisaient battre tant de coeurs , et pour l'amour desquelles les chevaliers affrontaient et les périls de la mort et les chances des défaites. Une fois installées dans ces cours d'amour , les belles dames les érigèrent en tribunaux suprêmes dont la compétence s'étendit sur toutes les choses du cœur , sur tous les débats que peut soulever l'amour. Aliénor fut encore à la tète de ce mouvement dans le midi T et la cour d'amour qu'elle présidait ne fut pas sans gloire et sans retentissement.

Voici quelques-unes de ses décisions.

Question. « Un amant heureux avait demande à sa dame la permission de présenter ses hommages à une autre ; il y fut autorise' , et il cessa d'avoir pour son ancienne amie les empressements accoutumés. Après un mois, il revint à elle , protestant qu'il n'avait ni pris , ni voulu prendre aucune liberté avec l'autre , et qu'il avait seulement désiré mettre à l'épreuve la constance de son amie. Celle-ci le priva de son amour , sur le motif qu'il s'en était rendu indigne en sollicitant et acceptant cette permission. »

Jugement de la reine Aliénor. — <f Telle est la nature de

l'amour ! souvent des amants feignent de souhaiter d autres engagements, afin de s'assurer toujours plus de la fidélité et de la constance de la personne aimée. C'est offenser les droits des amants que de refuser , sous un pareil prétexte , ou ses embrassements , ou sa tendresse , à moins qu on n'ait acquis d'ailleurs la certitude qu'un amant a manqué à ses devoirs et "violé la foi promise. »

Autre question. — « Un chevalier i-equérait d'amour une dame dont il ne pouvait vaincre les refus. Il envoya quelques présents honnêtes que la dame accepta avec autant de bonne grâce que d'empressement ; cependant elle ne diminua rien de sa sévérité accoutumée envers le chevalier , qui se plaignit d'avoir été trompé par un faux espoir que la dame lui avait donné en acceptant les présents. »

Jugement. — «• Il faut , ou qu'une femme refuse les dons qu'on lui offre , dans les vues d'amour , ou qu'elle compense ces présents, ou qu'elle supporte patiemment d'être mise dans le rang des vénales courtisanes. »

Question. — « Un chevalier divulgue honteusement des secrets et des intimités d'amour. Tous ceux qui composent

la milice d'amour demandent souvent que de pareils délits soient venges, de peur que 1 impunité ne rende l'exemple

contagieux. »

Jugement. — « La décision de toute la cour des dames établit en constitution perpétuelle : Le coupable sera désormais frustré de toute espérance d'amour ; il sera méprisé et méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers ; et si quelque dame a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure à jamais l'inimitié de toute honnête femme. »

Ainsi se passait la vie , au milieu de fêtes auxquelles limpulsion poétique de la femme donnait une magnificence jusqu'alors inconnue. Il y avait bien de temps à autre quelque événement qui en arrêtait le cours , et suspendait pour quelques instants la joie et les chants. C'est ainsi que, vers l'an 1 1 08 , l'activité guerrière de l'Aquitaine se réveillant , plusieurs seigneurs de nos contrées se révoltèrent contre la puissance de Henri. C'étaient le comte de la Marche , celui d'Angoulême, Aimeri de Lusignan , et plusieurs autres qui donnèrent le signal de l'insurrection. Suivis de leurs guerriers , bannières déployées, ils parcoururent tout le pays, provoquant au combat toutes les populations. Aliénor était alors absente de la cité de Poitiers, car l'année précédente elle s'était acheminée vers l'Angleterre, emmenant sa jeune fdle du nom de Mathilde. Son influence sur les peuples et les seigneurs d'Aquitaine ne put donc les arrêter dans leurs projets de révolte. A peine Henri eut-il appris ce qui se passait au-delà de la Loire, qu'il accourut pour réprimer par la force de ses armes ces premières tentatives d'indépendance. Le château du seigneur de Lusignan fut assiégé , et, malgré les avantages de sa position et le courage des guerriers qui le défendaient , il tomba au pouvoir du roi d'Angleterre qui y plaça bonne garnison. Après cette vie-

Ah) L'ANCIEN

toire , il continua sa marche à travers le pays, ravageant les villages et enlevant aux cités toutes leurs libertés. Ici , dans la narration du chroniqueur *, se rencontre une expression cpii peut justifier, avec quelque force , ce que nous disions relativement à l'émancipation communale de nos villes , destriucit nninicipia Hemicus. Il existait donc pour les cités quelques franchises municipales , avant même les formules officielles par lesquelles elles furent confirmées. Ces vengeances du roi d'Angleterre furent loin de raviver dans les populations des souvenirs presque éteints de fidélité et d'obéissance. Les Poitevins, entre autres, se firent remarquer par l'énergie de leurs antipathiques séditions. Non-seulement ils envoient des otages au roi de France , comme symbole de leur soumission, provoquant de la sorte la discorde entre les deux princes; mais encore le guerrier placé par Henri II dans la cité de Poitiers, pour maintenir ses habitants, est massacré au milieu du tumulte occasionné par une collision entre les gens de la ville et ceux du nouveau comte. Peut-être aussi n'y eut-il dans cette sanglante représaille qu'une pensée de vengeance contre Henri, le destructeur des libertés municipales. Quoi qu'il en soit , Patricius, comte de Salesburv, dolo Pictarensium oceisus , fut enseveli dans l'église de Saint-Hilaire. La mort de ce guerrier trouve encore dans ces paroles d'un autre chroniqueur , sinon sa justification , du moins sa complète explication : Le comte de Salesburv, guerrier de noble origine, fut massacré par les Poitevins , qui s'étaient révoltés contre le roi d'Angleterre pour certaines libertés qu'il leur avait enlevées. Cornes Patricius Sarisberiensis , ûir nobiKs et militaris , à Pictavensibus oceisus est, qui à rege AngUmmi

' Recueil des Hist. de France, t. 13 , p. 311.

POITOU. -ili

defecèfdnt ob quasdam libertates rescisas ' . Dans cet incident se rencontrent les premiers indices de L'émancipation municipale de la cite de Poitiers. Le coup qui frappe la victime est une de ces nombreuses catastrophes qui ont dû nécessairement accompagner les révolutions de la commune.

Ainsi que 1 avaient prévu les Poitevins , la discorde ne tarda pas à éclater entre Henri et le roi de France , au sujet de ces otages qu'ils avaient livrés à ce dernier ; et ce ne fut qu'après de très-longs pourparlers que la paix se rétablit pour quelque temps. Le roi Henri avait alors à lutter contre bien des ennemis , et dans son royaume d'Angleterre toutes ses pensées étaient activement employées à réprimer les velléités d'indépendance nationale et religieuse dont Thomas Beket, archevêque de Cantorbéry, s'était lait le champion. L'assassinat de ce saint homme fut le dénoûment de cette tentative , et lit placer sur la tète de la victime la couronne de saint. Quelque temps avant sa mort , la chronique poitevine raconte, qu'étant près du pape Alexandre II en la ville de Sens, il remit entre les mains d'un moine de Saint-Cyprien la fiole qui contenait l'huile sainte destinée à imprimer sur le front des rois d'Angleterre l'onction divine , ne voulant pas qu'elle servît aux descendants d'une race qu'il détestait de toute la force de sa haine, et qu'il cherchait par tous ses elforts h renverser. Sous cette tradition fabuleuse perce la communauté de sympathies dans laquelle ont pu se rencontrer Thomas Beket et quelque moine aquitain. — Avant le dénoûment de la lutte des Poitevins contre Henri , ce dernier avait pour-

ra: Gcrvasii Vorobcrnensis monachi Chronico de regibus Angliœ, id. , t. 13, |>. 131.

suivi contre le comte de Toulouse les efforts île presque tous les ducs qui l'avaient précède dans la puissance féodale d Aquitaine. Il essaya de s'emparer de la capitale de ce comté, et, sans le secours de Louis le Jeune qui accourut à la défense de Raymond, il aurait étendu les limites de son autorité sur toutes ces provinces du midi. Cette expédition, faite en 1158, n'eut aucun succès; il s empara seulement de quelques châteaux dont les seigneurs rentrèrent sous l'obéissance de leur chef féodal, à peine avaitil abandonné leur territoire.

Durant toutes ces tentatives de conquête, la reine xMiénor donnait à sa race de nombreux descendants. Henri , Richard , Geofïroi et Jean se succèdent ; suivant par leur naissance les destinées aventureuses de la mère, ils n'ont pour ainsi dire ni patrie ni famille; l'Angleterre , 1 Anjou , la Normandie , sont tour à tour la terre qu'elle choisit pour mettre au monde ces jeunes enfants, autour desquels 1 histoire placera bientôt ses dramatiques événements. Pendant qu ils grandissent, et que leurs impressions d enfant reflètent tous les instincts des peuples qui les entourent , Aliénor continue, à travers ses immenses états, son existence si vivement agitée par les incidents d'amour et de poésie.

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