PHILIPPE-AUGUSTE. — ARTHUR, ROI DE BRETAGNE. — SATAR1 LE MAULEON
Si nous avons cherché dans les poésies des troubadours aquitains les éléments de la vie entière d'Aliénor , c'est encore là que nous devons puiser les secrets des événements politiques qui agitèrent nos contrées vers l'an 1172. Aux chants d'amour succèdent des cris de guerre , à l'enthousiasme de la femme celui des combats : « Quel » plaisir ! s'écrie le poète aquitain Bertrand de Eorn , les » coureurs qui précèdent l'armée chassent devant eux gens » et troupeaux ; et aussitôt s'avance un nombre imposant de » gens d'armes qui serrent leurs rangs. Mon coeur se ré- » jouit au siège des châteaux les mieux fortifiés, quand » les barrières sont rompues et renversées , quand sur la m plaine s'étend une troupe nombreuse qu'entourent et » protègent des fossés profonds, des retranchements et des » pieux fortement entrelacés. — Nous saurons à présent » quels guerriers supporteront le mieux les fatigues et les » inquiétudes de la guerre. 0 spectacle enivrant ! voyez ces » chevaux , ces écus , ces heaumes , ces glaives ; ici les » murailles brisées , les tours renversées ; là les châteaux » attaqués , emportés d'assaut ; partout des coups frappés » et répétés sans relâche , partout les têtes fracassées. — ■
» Non, je ne trouve pas au manger, au boire , au dormir, » un plaisir aussi savoureux que celui d'entendre crier des » deux côtés : à laide! à l'aide! et d'ouïr les hennissements » des chevaux abandonnés dans la campagne , et ces » exclamations : courage! courage! Je jouis en voyant ca- » pitaines et soldats rouler dans les fossés profonds , en » voyant les morts étendus , et les drapeaux et les guidons » couchés à leurs côtés. » N'y a-t-il pas dans ces chants et cet enthousiasme presque féroce quelque chose qui rappelle ces fameux poètes du Nord , fanatiques sectateurs d Odin, disposant , par 1 horrible tableau des carnages , les cœurs et les veux des guerriers à braver l'horreur véritable des succès sanglants ' ?
C est que les temps ont changé. La vieille Aquitaine a évoqué ses antiques souvenirs de gloire; dans son sein s'est réveillée son ardeur nationale ; elle est impatiente de combats pour briser le joug qui l'oppresse. Ces pensées qui bouillonnent dans le cœur de ses habitants trouvent dans les poètes d'éloquents organes. Les sentiments patriotiques des peuples provoquent leur verve lyrique. Contre la puissance ansdaise s'élèvent les antipathies nationales et les imprécations poétiques dont les troubadours sont les échos fidèles. L'insurrection éclata bientôt dans toute l'Aquitaine, et les dramatiques scènes de ses primitives révoltes se renouvelèrent dans tout leur éclat. Ainsi que le démembrement de l'empire de Charles le Grand s'était opéré par le parricide , ce fut encore le parricide qui se chargea de briser la domination anglaise. Les enfants d Aliénor devenus grands se soulèvent contre leur père , et s'associent à toutes les haines des peuples du midi. Dans cette fatalité
' Trad. de M. Raynouard.
POITOU. -il 5
du crime s'absorbe l'histoire de ces temps. Mais ce serait une grave erreur que de vouloir rejeter sur les fils de Henri II toute la responsabilité' des guerres qui vont éclater, et de ne pas en rechercher les germes les plus féconds dans les répugnances nationales des seigneurs et des peuples d'Aquitaine, dont cesjeunes guerriers, dune fougue presque sauvage, furent le plus souvent les énergiques instruments. Nous le savons , il circulait dans les veines des lils du roi d'Angleterre un sang tellement mélangé, que les affections de patrie et de famille ne pouvaient en rien influer sur leurs étranges destinées. Ils se précipitèrent avidement au milieu des guerres aquitaniques , autant pour satisfaire leur ardeur guerrière que pour réaliser d'ambitieuses espérances.
Aliénor elle-même , dit-on , encouragea la révolte de ses enfants ; et la tradition , interprète de cette fatalité qui rattache tous les événements de la vie de cette femme à des sentiments d'amour, veut que ce soit par jalousie des faveurs qu accordait son époux à une rivale, que la fille de Wilhem X se soit associée aux espérances coupables de ces lils révoltés. Elle commençait à vieillir , disent quelques historiens ; et, éprouvant ce supplice dont elle avait tant de fois torturé son premier époux Louis le Jeune , elle avait fait mourir par le poison la belle Rosamonde, qu'en vain Henri II cherchait à soustraire à sa fureur en la cachant dans les mystérieux détours d'un immense labyrinthe. Quelque étrange et bizarre que soit cette aventure, il n'en est pas inoins vrai qu Aliénor fut renfermée par son époux dans une tour déserte de la cité de Rouen , où elle resta pendant près de dix années. Dans les motifs de cette longue captivité, nous préférons rencontrer la vengeance de Henri II contre Aliénor , en raison des sympathies qui l'unissaient aux
peuples du midi. Les souffrances de cette malheureuse femme trouvèrent un éloquent interprète dans le moine dont nous avons déjà entendu les poétiques lamentations sur la destruction du fort de Châtel-Aillon. Il fallait que les impressions de ces événements fussent bien profondes chez les peuples aquitains , puisqu'elles pénètrent dans le fond des cloîtres, et qu'elles donnent aux chroniqueurs de langue latine , d'ordinaire fort calmes, une remarquable vivacité :
« Tu as été enlevée de ton pays et emmenée dans la terre » étrangère. Elevée dans l'abondance et la délicatesse , tu » jouissais d'une liberté royale , tu vivais au sein des ri- » chesses , tu te plaisais aux jeux de tes femmes, à leurs » chants, au son de la guitare et du tambour; et main- » tenant tu te lamentes , tu pleures et tu te consumes de
» chagrins. Reviens à tes villes, pauvre prisonnière —
» Ou est ta cour? où sont tes jeunes compagnes ? où sont » tes conseillers ? Les uns , traînés loin de leur patrie , ont m subi une mort ignominieuse ; les autres ont été privés de » la vue; d'autres, bannis, errent en différents lieux. » Toi , tu cries, et personne ne t écoute; car le roi du nord » te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie » donc, ne te lasse point de crier ; élève ta voix comme la » trompette, pour que tes fils t'entendent ; car le jour j) approche où ils te délivreront , où tu reverras ton pays » natal '. »
Lorsque tout le pays fut bouleversé par 1 insurrection de Richard , auquel son père Henri II avait cédé la province du Poitou, le même chroniqueur mêle sa voix aux cris de guerre qui retentissent de toutes parts :
« Réjouis-toi, pays d'Aquitaine, réjouis-toi, terre de
' Trad. de M. Thierry, Uisl. de la conq. d'Angleterre.
» Poitou , car le sceptre du roi du nord s'éloigne. Grâce à » l'orgueil de ce roi , la trêve est enfin rompue entre les » royaumes de France et d'Angleterre ; l'Angleterre est dé- » solée, et la Normandie est en deuil. Nous verrons venir » à nous le roi du sud avec sa grande armée, avec ses arcs » et ses llèches. Malheur au roi du nord , qui a osé lever la » lance contre le roi du sud, son seigneur; car sa ruine » approche, et les étrangers vont dévorer sa terre '. »
Dans cette confédération aquitanique contre la puissance du roi d'Angleterre , toutes les cités envoient de nombreux guerriers; et si quelques-unes semblent vouloir se détacher de la cause nationale , elles s'entendent flétrir par les paroles du même moine , Richard de Poitiers :
« Malheur aux traîtres qui sont en Aquitaine ; car le .» jour du châtiment est proche. La Fiochelle redoute ce » jour ; elle comble ses fossés ; elle se fait ceindre de tous » côtésqmr la mer ; et le bruit de ce grand travail va jus- » qu'au-delà des monts. Fuyez devant Richard, duc d'A- » quitaine , vous qui habitez ce rivage : car il renversera » les glorieux ; il brisera les chars et ceux qui les montent; » il anéantira , depuis le plus grand jusqu'au plus petit , » tous ceux qui lui refuseront l'entrée de laSaintonge. Mal- » heur à ceux qui vont au roi du nord pour lui demander » du secours! Malheur à vous, riches de la Fiochelle , qui » vous conliez dans vos richesses ! Le jour viendra où il n'y )> aura pas de fuite pour vous , où la fuite ne vous sauvera » pas , où la ronce, au lieu d'or, meublera vos maisons , » oii l'ortie croîtra sur vos murailles. — Et toi , citadelle )) maritime , dont les bastions sont élevés et solides , les « fils de l'étranger viendront jusqu'à toi ; mais bientôt ils
■ Trad.de M. Thierry.
» s'enfuiront tous vers leur pays , en désordre et couverts » de honte. Ne t'e'pouvante point de leurs menaces, élève » hardiment ton front contre le nord, tiens-toi sur tes » gardes, appuie le pied sur tes retranchements, appelle » tes voisins pour qu'ils viennent en force à ton secours ; m range en cercle autour de tes flancs tous ceux qui habi- » tent dans ton sein et qui labourent ton territoire, depuis » la frontière du sud jusqu'au golfe où retentit lOcéan '. » Tel était le rôle de la poésie dans les événements qui signalent la fin du xn* siècle. Elle provoque et anime la lutte, distribue aux combattants d éclatants éloges, et livre à l'infamie ceux qui restent neutres dans ces guerres toutes nationales. Si les chroniqueurs de langue lafine ont puisé dans ces sentiments patriotiques une verve inhabituée , combien , à plus forte raison , les poètes de langue romane durent-ils s'inspirer à ce foyer d'enthousiasme et d'exaltation? L un d'eux surtout se fit remarquer par son génie , et fut l'âme de toutes les discordes civiles qui troublèrent 1 Aquitaine dans les premiers temps de la puissance anglaise. C'est ce même poète dont nous avons déjà cité les chants belliqueux au début de notre aperçu sur cette période de nos annales. Et afin de bien faire comprendre la physionomie de cet étrange personnage, qu'il nous soit permis de citer textuellement M. Thierry , auquel déjà nous avons tant emprunté dans le cours de notre récit :
i< A la tête des révoltés de 1 Aquitaine, dit-il, figurait, » moins par sa fortune et son rang que par son ardeur in- » fatigable , Bertrand de Born , seigneur de Hautefort , près » de Périgueux, homme qui réunissait au plus haut degré » toutes les qualités nécessaires pour jouer un grand rôle
* Trad. de M. Thierry. 'J-J-L J
au moyen-âge. Il était guerrier et poète , avait un besoin excessif de mouvement et démotions; et tout ce qu il
) sentait en lui d'activité, de talent et d'esprit, il l'employait aux affaires politicpies. Mais cette agitation , en apparence vaine et turbulente, n'était pas sans objet réel , sans liaison avec le bien du pays oii Bertrand de Born était né. Cet homme extraordinaire semble avoir eu la conviction profonde que sa patrie, voisine des états
) des rois de France et d'Angleterre , ne pouvait échapper aux dangers qui la menaçaient toujours d'un côté ou de l'autre , que par la guerre entre ses deux ennemis. Telle, en effet , parait avoir été la pensée qui présida , durant
i toute la vie* de Bertrand , à ses actions et à sa conduite. En tout temps, dit son biographe provincial , il voulait que le roi de France et le roi d Angleterre eussent guerre ensemble ; et si les rois avaient paix ou trêve , alors il se peinait et se travaillait pour défaire cette paix. Par le même motif, Bertrand mit en usage tout ce qu'il avait d'adresse pour faire éclore et envenimer la querelle entre le roi. d'Angleterre et ses fils ; il fut l'un de ceux qui , s'emparant de l'esprit du jeune Henri , éveillèrent son ambition et le poussèrent à la révolte. Il prit ensuite un égal ascendant sur les autres fils et même sur le père , toujours à leur détriment et au profit de l'Aquitaine. C'est le témoignage cpie rend de lui son vieux biographe, avec l'orgueil d'un homme du midi , étalant la supériorité morale d'un de ses compatriotes sur les rois et les princes du nord : il était maître , toutes fois qu'il voulait, du roi Henri d'Angleterre et de ses fils, et toujours voulait-il qu'ils eussent guerre ensemble , le père et les fils, et les frères l'un avec l'autre.
)> Ses efforts , couronnés d'un plein succès, lui acqui-
» rent une célébrité funeste auprès de ceux qui ne voyaient » en lui qu'un conseiller de discordes domestiques , qu'un » homme cherchant malicieusement, pour parler le lan- » gage mystique du siècle , à soulever le sang contre la » chair, à diviser le chef et les membres. C'est pour cette » raison que le poète italien Dante Alighieri lui fait su- » bir, dans son Enfer, un châtiment analogue à lexpres- » sion figurée par laquelle on désignait sa faute. Je vis, » et il me semble encore le voir, un tronc sans tête marcher » vers nous,- et sa tète coupée, il la tenait d une main parles » cheveux en guise de lanterne... Sache que je suis Bertrand » de Born , celui qui donna au jeune roi de si mauvais » conseils. Mais Bertrand lit plus encore : il ne se contenta » pas de donner au jeune Henri , contre son père , ces « conseils que le poète appelle mauvais ; il lui en donna » de semblables contre son frère Richard , et , quand le » jeune roi fut mort , à Richard contre le roi de France , m et au roi de France contre Richard. Il ne souffrait pas » qu il y eut entre eux un instant de bon accord , et les » animait 1 un contre l'autre par des surventes ou chants » satiriques fort à la mode dans ces temps. »
C'est bien là le véritable représentant des pensées patriotiques qui fermentent dans tous les cœurs, soulèvent toutes les cités, et arrachent à leur vie paisible tous les seigneurs de ces châteaux qui peuplent notre territoire. Quant à nous , loin d'évoquer contre lui les supplices de l'enfer en entourant sa mémoire de terribles imprécations, nous ne pouvons qu'applaudir à ses chants , et suivre dans toutes leurs phases ces nouvelles guerres nationales d Aquitaine , dont la terre du Poitou fut encore le théâtre. Parmi les seigneurs de notre province qui suivirent la bannière de Richard, l'un des fils révoltés, le plus terrible fut Geof-
froi de Lusignan , ce rejeton d'une race dont l'existence tout entière semble devoir s'écouler au milieu des champs de bataille. Malgré l'ardeur des combattants, les débuts de cette lutte d'indépendance ne furent pas heureux : abandonné par ses frères Henri le Jeune et Geoffroi , par le roi de France qui lui avait promis des secours , Richard se réconcilia avec son père , et livra à sa vengeance les cités qui s'étaient insurgées de concert avec lui. Non content de renverser leurs murailles , de chasser les guerriers de leurs citadelles, il persécuta les habitants., les accabla d'impôts, et se lit l'impitoyable exécuteur de la haine du roi d'Angleterre contre ces peuples insoumis. Mais cette lâche trahison n'étouffa point les sentiments d'antipathie dont la dernière révolte n'avait été qu'une faible explosion; privés du jeune guerrier que le hasard leur avait donné pour chef, les seigneurs poitevins n'en continuèrent pas moins leurs hostilités, et l'étendard de L'insurrection domina du haut de leurs forteresses , appelant à de nouveaux combats les populations irritées.
Pendant plusieurs années elles soutinrent contre Richard , auquel les chroniqueurs donnent le nom de Cœurde-Lion , une guerre acharnée. Le comte de Poitiers n'a plus à leurs yeux ce caractère de chef féodal , qui avait comprimé durant deux siècles, sous la domination des Wilhem, leur ardeur de liberté. Ni la dévastation de tout le territoire , ni la prise des châteaux forts, ni les massacres, ne peuvent en rien les décourager. Au traître Richard les seigneurs poitevins opposent son propre frère , Henri le Jeune, qui s'associe à leur révolte vers l'an 1176 ; et Bertrand de Boni , dans un énergique sirvente , donna le signal de la lutte. Cette nouvelle confédération , dont le lils aine du roi d'Angleterre se trouvait être le chel , fut
suivie de nouveaux malheurs , sans apporter à la cause de l'indépendance aquitanique aucun triomphe. Richard, en efîet , parvint à détourner de lui l'orage prêt à éclater. Connaissant la légèreté et les goûts frivoles de son frère , il lui fit offrir une somme d'argent a condition qu'il abandonnerait le parti des seigneurs d'Aquitaine. Le jeune Henri accepta ces propositions avilissantes, et alla dépenser ses richesses au milieu des tournois et des fêtes des cours étrangères , laissant le pays insurgé à la discrétion du vainqueur. Les vengeances de Richard devinrent plus terribles , en raison des opiniâtres résistances que son autorité rencontrait parmi les populations. Les ravages sanglants couvrirent de nouveau le territoire , jetant dans tous les cœurs 1 épouvante et la consternation. Au milieu des désastres d'une lutte inégale, Bertrand de Boni, assiégé lui-même dans son château de Ilautefort , fit entendre contre le traître Henri le Jeune des paroles de mépris et cl indignation :
« Je veux faire un sirvente, s'écria-t-il, je veux le ré- » pandre partout : et j'en ai grande raison. Le jeune roi » vient de sacrifier tous ses droits en faveur de Richard : il » y était forcé par son père , dit-il , comme s il était homme » à se laisser contraindre. Allons , puisque Henri ne veut » plus posséder ni gouverner aucune terre , qu'il soit dés- » ormais le roi des lâches. — Car lâche est celui qui vit » aux gages et sous la livrée d'un autre. Roi couronné qui » prend solde d autrui , ressemble mal aux preux du temps » passé; puisqu'il a trompé les Poitevins, et leur a menti , » qu'il ne compte plus être aimé deux. — Sera-ce en som- » meillant qu'il se fera proclamer roi d'Angleterre, qu'il » conquerra l'Irlande , se fera reconnaître duc de Norj> mandie , comte d'Anjou ? Sera-ce en sommeillant qu il
» se rendra digne de l'admiration des Poitevins , qu'il » étendra sa domination sur la Guyenne et la Gascogne ? » — Ah! plût au ciel que le comte Geoffroy fût né le » premier ! car il est franc et loyal : on est heureux de lui » obéir. «
Henri le Jeune chercha bien à effacer les souvenirs de sa trahison } en plaidant près de son père la cause des Poitevins, accablés sous la domination tyrannique de Richard, dit M. Thierry; et même, en 1183, soutenu par son frère Geoffroy et du consentement du roi d'Angleterre, il pénétra en Aquitaine et s'associa de nouveau aux tentatives d'indépendance des hommes du midi. Cette velléité de sympathie en faveur des Poitevins et des autres peuples soulevés contre Richard, ne fut pas de longue durée. Après quelques combats de peu d'importance, Henri le Jeune se dirigea vers le camp de son père cpii était accouru au secours du comte de Poitiers, et lui renouvela ses serments de soumission et de fidélité. Son frère , plus tenace cpie lui dans les promesses faites aux Aquitains, ne les abandonna point. C'est en vain que son vieux père envoie vers lui des messagers pour le supplier de mettre lin à une guerre si désastreuse , et qu'un clerc , tenant une croix à la main , le conjure d'épargner le sang chrétien et de ne point imiter le crime d'Absalon : « Quoi ! tu voudrais, lui répliqua » Geoffroy , que je me dessaisisse de mon droit de nais- » sance ? — A Dieu ne plaise , mon seigneur, répliqua le » prêtre ; je ne veux rien à votre détriment. — Tu ne com- » prends pas mes paroles , dit alors le comte de Bretagne ; » il est dans la destinée de notre famille cpie nous ne nous » aimions pas l'un l'autre. C'est là notre héritage, et » aucunde nous n'y renoncera jamais '. »
' Thierry.
Durant cette nouvelle lutte dont les principaux incidents se passèrent sur le territoire environnant la cité de Limoges, le (ils aine du roi d'Angleterre, Henri le Jeune, vint à succomber à peine âgé de vingt-sept ans. La mort du jeune guerrier lit oublier à Bertrand de Boni son ancienne défection ; pénétré de douleur , il essaya d'effacer par ses poétiques lamentations la dureté de ses reproches :
« Je suis en proie à un chagrin cpii ne finira qu'avec ma » vie. Il n'y a plus pour moi d'allégresse. J'ai perdu le m meilleur des princes. En me rappelant la générosité de » son caractère , la bonté de son coeur , l'élégance de sa » figure et de ses manières, je suis prêt à étouffer de dou- » leur. Jamais seigneur plus gracieux , plus affable, ni plus » empressé à rendre service. Quel ordre , quelle magni- » ficence dans sa maison ! on y était toujours bien reçu ; » on y trouvait bonne chère et grande compagnie. Les » fêtes, les divertissements s'y renouvelaient sans cesse. » Grand Dieu ! vous enlevez tout cela à ce siècle dont la » méchanceté le mérite bien. Aimable prince, si tu avais » vécu davantage , tu serais devenu le roi des courtois et » l'empereur des preux. Jeune encore , tu avais acquis du » renom. Quiconque t'a connu doit finir ses jours dans le » silence et l'amertume. »
Mais si la mort du jeune Henri inspira au poète aquitain de douloureux regrets , le vieux roi d'Angleterre en éprouva un chagrin bien plus vif. C'était son fils bien-aimé , celui dont le cœur moins farouche avait encore conservé un reste de sentiment fdial. Il le pleura amèrement, et rejeta sur les révoltes perpétuelles des peuples d'Aquitaine la cause des malheurs dont il était victime. Bappelant près de lui Geoffroy son fds , il se l'attacha par de brillantes promesses : alors il assiégea Limoges, et dans les ruines de sa
citadelle il anéantit pour quelque temps les germes toujours renaissants de l'insurrection. Vainqueur devant cette cite , Henri II s'avance vers le château où s'était réfugié le poète pamphlétaire , Bertrand de Boni , bien décidé à mettre fin aux révoltes de l'Aquitaine en frappant celui qui en était le plus ardent provocateur. Après une résistance aussi vive que l'attaque , la citadelle du seigneur aquitain tomba entre les mains du roi d'Angleterre. Bertrand de Born , prisonnier , fut amené devant son ennemi , qui désira , avant de prononcer l'arrêt de mort , railler en face cet illustre rebelle , dont les chants désormais n'appelleraient plus aux combats les nations du midi.
te " Bertrand , lui dit Henri II , vous qui prétendez n'a- « voir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens , » sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait » pas faute. — Seigneur, répondit l'homme du midi avec » l'assurance habituelle que lui donnait le sentiment de sa » supériorité d'esprit , il est vrai que j'ai dit cela , et j'ai » dit la vérité. — Et moi , je crois , dit le roi , que votre » sens vous a failli. — Oui, seigneur, répliqua Bertrand » d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune » roi votre fils est mort ; ce jour-là , j'ai perdu le sens » et la raison. — Au nom de son fils , qu'il ne s attendait » nullement à entendre prononcer, le roi d'Angleterre » fondit en larmes, et s'évanouit. Quand il revint à lui, il » était tout changé ; ses projets de vengeance avaient dis»- » paru, et il ne voyait plus dans l'homme qui était en son » pouvoir que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au lieu » de reproches amers et de l'arrêt de mort ou de dépos-
' M. Thierry , Ulsl. de la Conq. d'Angl. t. 3 , p. 241 . — L'abbé Millot , Hisl. lai: des Troub. t. I , p. 2ÎG.
» session auquel Bertrand eût pu s'attendre : Sire Ber- » trand , sire Bertrand, lui dit-il, c'est à bon droit que » vous avez perdu le sens pour mon fds, car il vous voulait » du bien plus qu'à homme qui fût au monde : et moi , » pour l'amour de lui , je vous donne la vie , votre avoir, » et votre château. Je vous rends mon amitié' et mes » bonnes grâces , et vous octroie cinq cents marcs d'argent » pour les dommages que vous avez reçus. »
Le factieux Bertrand , touché sans doute de la générosité du vainqueur, s'éloigna pour quelque temps du théâtre de la guerre , et alla porter dans les querelles des rois du midi la fougue et l'exaltation de ses chants. D'ailleurs , les dernières victoires du roi d'Angleterre avaient porté un coup fatal à la confédération aquitanique, dont l'activité ne se réveilla qu'à la mort de Henri 11. Les dernières années de sa vie furent signalées par de nouvelles révoltes du comte de Poitiers, Richard ; non-seulement il fait fortifier les cités et les châteaux de sa province, mais encore il se lie d'une étroite amitié avec le roi de France, Philippe, fds de Louis le Jeune. Le vieux roi provoqua lui-même les sentiments de haine de son fils contre lui. Avant la mort de Louis A' il , il avait été convenu que Richard épouserait Alix , fille du roi de France. La jeune fille , encore enfant , fut confiée à la garde de Henri 11 jusqu'à ce qu'elle devint la femme de son iils. Mais le roi d'Angleterre , épris pour elle, dit-on , d'une passion ardente, la retint prisonnière dans un de ses châteaux, après l'avoir indignement souillée. Plein de colère , Richard arbora de nouveau l'étendard de l'insurrection ; soutenu par le roi de France et même par les populations de l'Aquitaine , il recommença contre son père une guerre énergique.
Après de nombreux combats , à la suite desquels le vieil
Henri II ^ luise par les chagrins et les souffrances, vit s'accroître la puissance de son fils , il résolut d'accepter les conditions de paix qui lui furent faites par le roi de France. Mais un nouveau coup vint accroître ses douleurs, lorsqu'on lui lut les noms des personnes engagées dans le parti de Richard ; car le premier nomme fut Jean , son plus jeune fils , celui cpii avait remplacé dans ses affections Henri le Jeune. « En entendant prononcer ce nom, dit M. Thierry, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant , et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards : « Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, » mon fils de prédilection , celui que j'ai chéri plus que » les autres , et pour l'amour duquel je me suis attiré tous » mes malheurs, s'est aussi séparé de moi? » On lui répondit qu'il en était ainsi , qu'il n'y avait rien de plus vrai. « Eh bien, dit-il , en retombant sur son lit et en tournant » son visage contre le mur, que tout aille dorénavant » comme il pourra ; je n'ai plus de souci ni de moi ni du » monde. » Quelques moments après, Richard s'approcha du lit , et demanda à son père le baiser de paix en exécution du traité. Le roi le lui donna avec un air de calme apparent ; mais au moment où Richard s'éloignait , il entendit son père murmurer à voix basse : « Si seulement » Dieu me faisait la grâce de ne point mourir avant de » m'ètre vençé de toi ! »
Quelques jours après , oppressé par les douleurs de sa maladie, le roi d'Angleterre succomba à Chinon , en proférant ces paroles : « Honte , honte à un roi vaincu ! » Maudit soit le jour où je suis né, et maudits de Dieu « soient les fils que je laisse ! » Son corps , dépouillé de ses vêtements par ses serviteurs avides , fut transporté dans l'abbaye de Fontevrault , et déposé dans le sanctuaire de
L'église. Le comte de Poitiers, ayant appris la mort de son père, accourut vers le lieu où reposait son corps , et à 9a vue il éprouva un frémissement involontaire ; divers chroniqueurs assurent même que, durant tout le temps que Richard demeura dans l'église , le sang coula avec abondance des narines du cadavre l. » Cela se passait en I 189.
La mort de Henri II fut pour nos provinces l'occasion de quelques années de repos. Les barons et les seigneurs abandonnent de nouveau la vie guerroyante pour se retirer dans leurs cites et dans leurs châteaux. Ils n'ont plus à combattre la puissance anglo-normande ; car le comte de Poitiers, Richard Cœur -de- Lion , délaissa bientôt les contrées d'Aquitaine pour aller se faire couronner roi d'Angleterre dans la cité de Londres. Durant cette courte période de tranquillité, les chevaliers poursuivirent leur poétique existence ; n'ayant plus de hauts faits d'armes ;i conquérir , ils emploient aux choses d'amour la fougue ingénieuse de leur esprit et lactivité turbulente de leur caractère. Les seigneurs de Lusignan , de la Marche , de Thouars , et tant d autres qui se sont illustrés dans les guerres précédentes, jouissent maintenant dune indépendance presque complète. L'autorité d Aliénor, rendue à la liberté quelque temps avant la mort de son époux, est impuissante à faire naître parmi les Aquitains des sentiments d'affection pour sa dynastie. Les populations des cités profitent de l'absence du roi d'Angleterre pour organiser les libertés municipales qui leur ont été enlevées par Henri IL L état politique de nos contrées se révèle assez par les plaintes que Richard fit entendre , lorsqu'au retour de son expédition en Terre-Sainte , il fut fait prisonnier par l'empereur d'Allemagne. C'est en vain que, pour exciter la sym-
' SI. Thierrv.
pathie des peuples d'Aquitaine , il se sert de cette langueromane, si propre à flatter leur patriotisme ; il ne parvient même pas à provoquer leur pitié , et il aurait pendant bien «les années gémi dans les souffrances dune longue captivité, si , pour payer sa rançon , il n'avait eu que les trésors fournis par les seigneurs et les peuples d'Aquitaine. Maigre l'indifférence qui accueillit les supplications du jeune guerrier, qu'il nous soit permis de les reproduire , afin de donner une juste idée de l'influence de la poésie romane dans les siècles qui suivirent notre décadence féodale.
« Jamais , s'écrie douloureusement le fils d'Aliénor , » un prisonnier ne pourra s'exprimer aussi bien qu'un » homme en liberté; cependant, pour se consoler, il faut » bien faire une chanson. — J'ai assez d'amis, mais leurs » dons ne sont pas brillants. Quelle honte pour eux, si, » faute de rançon , je suis deux hivers prisonnier ! — » Qu ils sachent bien , mes hommes et mes barons , an- » glais , normands, poitevins et gascons, qu'il n'est si » pauvre de mes compagnons d'armes que, faute de rançon, » je laissasse dans les fers. Je ne le dis pas par forme de » reproches , mais encore suis-je prisonnier. — Ah ! j'ap- » prends aujourd'hui une grande vérité : pour un mort, ou » pour un prisonnier, plus de parents, plus d'amis ; ce » n'est que trop vrai , puisque , pour un vil métal , on me » laisse en captivité. Sans doute je souffre , mais je souffre » plus encore pour mes sujets : quels reproches à leur faire, » si je meurs prisonnier ! — Ce n'est pas merveille si j'ai le » coeur triste, quand le roi de Fiance, mon seigneur , » porte le ravage dans mes terres. Il ne se souvient donc » plus des serments prêtés avant la croisade: mais, je l'es- » père, je ne serai pas longtemps prisonnier. — Or, sachez. » bien , jeunes bacheliers- de l'Anjou et du Poitou , qui êtes
» alertes et bien portants , que je suis dans la tristesse et » dans les mains d autrui : secourez-moi. Mais vous ne le » voulez pas ; de belles années s'écoulent , et je suis toujours » prisonnier. — ■ Compagnons que j'aimai et que j'aime » encore, sachez que mes ennemis auront peu de gloire » en m attaquant ; jamais en moi vit-on un coeur faux et » vain? Oui, je les déclare vilains et déloyaux, s'ils me » font la guerre pendant que je suis prisonnier. — Com- » tesse de Toulouse, ma chère soeur, votre souverain est » dans les fers. Que Dieu me sauve ; qu'il me conserve la » belle que j'aime tant , et pour qui je pleure d'être pri- » sonnier. »
Les étranges destinées de la dynastie anglo-normande durent nécessairement inspirer au roi de France le désir de s'emparer des provinces que le divorce d'Aliénor avait enlevées au bénévole Louis le Jeune. Aussi , dès le retour de Richard dans ses états, vers l'an 1193, Philippe-Auguste, sous prétexte de protéger l'indépendance des seigneurs d'Aquitaine , encouragea leurs révoltes contre la puissance anglaise. Dès 1195, la guerre éclata de nouveau entre les peuples du midi et Richard. A leur tète se trouvaient, dit M. Thierry , le vicomte de Limoges et le comte de Périgord, que le roi Pùchard fit sommer de lui rendre leurs châteaux : « Nous tenons tes menaces pour néant , répondirent-ils; tu es revenu beaucoup trop orgueilleux , et nous voulons te rendre , malgré toi , humble , courtois et franc , et te châtier en guerroyant contre toi. » A peine ce signal des combats eut-il retenti, que Bertrand de Boni accourut vers le théâtre des événements , provoquant par sa verve satirique l'inertie du roi de France. Enfin les armées des deux monarques se rencontrèrent dans les environs de Niort '.
' L'abbé Millot , Hisl. Ult. des Troub. t. 1 , p. 234.
Sépares par la petite rivière de la Sèvre , ils demeurèrent eu présence près de quinze jours entiers. L'ardeur des combattants était ralentie par les efforts pacifiques de plusieurs prélats, impatients d'étouffer à sa naissance une lutte qu'ils devinaient sans doute devoir être désastreuse pour la France. Il advint qu'un jour Richard se préparait à traverser la rivière, limite des deux camps, lorsque des évèques et des moines, le crucifix en main, le conjurèrent au nom de Dieu d'apaiser sa colère et de rétablir , par de pacifiques arrangements , la paix depuis si longtemps trouidée. De son côté^ Philippe ne consentait à mettre bas les armes qu'à la condition que Richard lui ferait hommage pour la Normandie , le Poitou et l'Aquitaine. Indigné de ces propositions, le jeune roi d'Angleterre, presque certain de la victoire, car il avait corrompu à force d'argent les Champenois qui se trouvaient dans l'armée de son rival , monte à cheval, met le heaume en tète, fait sonner la charge et déployer les bannières. La Sèvre fut bientôt traversée; et les deux armées allaient en venir aux mains, lorsque le roi de France s'aperçut de la défection d'un grand nombre des siens : dès lors il ne songea plus au combat , et ayant fait venir près de lui les évèques et les prélats , dont il avait rejeté avec dédain les paroles de conciliation , il les supplia de se rendre auprès de Richard , et d'obtenir de lui la paix aux conditions qu'il exigerait. Les gens d église, plus heureux dans cette mission que dans leurs premières tentatives, obtinrent ce qu'ils demandaient : à la suite de ces pourparlers , une trêve de dix ans fut conclue entre les deux rois.
L'issue de cette première lutte entre la France et l'Angleterre trompa les espérances des seigneurs d'Aquitaine , qui étaient bien disposés à consolider leur indépendance
durant les guerres des deux rois. Leur politique désormais tendit à rompre la bonne harmonie , a provoquer entre eux de nouvelles discordes. Bertrand de Boni se lit encore l'interprète de ces pense'es des populations méridionales; il lança contre les deux souverains de sanglantes satires , leur reprochant leur lâcheté. Sur le roi Philippe retombèrent ses plus violentes attaques ; et faisant allusion à sa conduite sur les bords de la Sèvre , il s'écrie : «• Tout roi armé cpii , au lieu de se battre , invoque la paix , doit être à tout jamais flétri et déshonoré. » Les seigneurs du Poitou et du Limousin , ne pouvant parvenir à mettre en guerre les deux rois, se concertèrent avec Richard , contre lequel ils avaient si longtemps combattu , et promirent de le suivre dans ses expéditions contre Philippe. Le jeune roi , soutenu de la sorte par les populations d'Aquitaine, se mit à ravager plusieurs contrées de la domination du roi de France. Ce commencement d'hostilités donna lieu à une entrevue des deux rois , dans laquelle , au lieu de paroles de paix , furent échangées d'énergiques injures. Richard , dans sa colère, dit M. Thierry, donna à son rival \in démenti en face et l'appela vil mécréant. Cette rupture éclatante jeta la joie dans le cœur de Bertrand de Born, qiii chercha encore par de nouvelles satires à accroître la fureur des deux ennemis. Dans un de ses sirventes , le poète aquitain pique fort le roi de France de commencer la guerre à feu et à sang, et lui reproche d'aimer la paix plus qu'un moine '. Les pavs d'Auvergne devinrent le théâtre de ces nouvelles guerres, dont 1 acharnement allait toujours croissant , lorsque Richard vint à succomber vers l'an I 199. Les détails de sa mort nous ont été transmis
1 finvriouard.
par la chronique provençale. Il était passionné pour l'argent; et non content de piller par toutes sortes d'exactions les habitants de ses provinces , et de faire battre monnaie dans son château de Montreuil-Bonnin en Poitou, il voulut encore s'approprier un trésor considérable qu'il apprit avoir été trouvé par un de ses vassaux dans le pays de Limoges. Il consistait, dit la tradition ', en dix statues d'or, représentant un empereur, sa femme et ses enfants , groupés autour d'une table du même métal. Le seigneur ayant refusé de remettre ce trésor précieux entre les mains des gens de Richard , ce jeune roi alla l'assiéger dans le château on il s'était réfugié, et il était sur le point d'en devenir maître, lorsqu'une flèche lancée du haut des remparts vint le frapper. Ses dépouilles furent transportées à Fontevrault; et ses dernières paroles , dit-on, exprimèrent le mécontentement que lui avait inspiré la conduite des Poitevins, car, au dire de la tradition, il légua son cœur aux habitants de Piouen , et ses entrailles à ceux de notre province.
Malgré les sentiments d 'affection que les Aquitains portaient à la veuve de Henri II, à la vieille Aliénor , l'autorité de son quatrième fils , Jean , devenu roi d'Angleterre , fut encore méconnue dans nos contrées. Les seigneurs du Poitou et du Limousin se réunirent aux Bretons et aux Ancevins pour anéantir ce qui restait de la puissance anglo-normande. La chronique provençale donne à ces nouvelles guerres une cause presque romanesque. Le prince Jean , ayant succédé à son frère dans la couronne d Angleterre , alla trouver Bernard, comte d'Angoulème, et obtint de lui en mariage sa jeune fille à peine âgée de quinze ans, d'une beauté remarquable, mais fiancée à Hugues le Brun , comte
' Thibaudeuu , Abrège de l'Hist. du Poitou.
de la Marche. Désespère de se voir enlever celle qui lui était promise , le seigneur aquitain souleva contre Jean une foule d'autres seigneurs, tous ses parents ou ses alliés. A la tète de cette nouvelle ligue, se rencontre encore un descendant de la dynastie normande , un fds de Geoffroy , comte de Bretagne, le jeune Arthur, que les populations de ces pays ont proclamé dans toutes les provinces successeur de Richard. Le roi de France soutient cette insurrection , et, comme gage de son amitié, il donne en mariage au jeune prince sa fille , du nom de Marie , à peine âgée de cinq ans. En face de ce soulèvement général , Aliénor chercha en vain à retenir les peuples d'Aquitaine dans la puissance de son fds; c'est en vain qu'elle accorde aux cités des franchises tant de fois réclamées : tout le pays s'insurge et reconnaît pour chef le jeune prince breton. Assisté d "un grand nombre de guerriers poitevins , Arthur s'avança dans notre province pour soumettre à son autorité quelques villes qui persistaient à reconnaître pour leur roi le prince Jean. Il mit le siège devant Mirebeau , où se trouvait renfermée alors la veuve de Henri II. Déjà il s était emparé de la ville , et le château où s'était réfugiée sa grand'mère allait tomber en son pouvoir , lorsque le roi Jean , ayant appris le danger d Aliénor , accourut pour la secourir. Arrivé durant la nuit près de Mirebeau , il pénétra dans la cité , suivi seulement de quelques guerriers, et s'empara du jeune Arthur, qu il fît prisonnier ainsi que les principaux chefs de l'insurrection , parmi lesquels se trouvaient les seigneurs de Lusignan , de la Marche, de Mauléon, et plusieurs autres. Puis il alla assiéger la cité de Poitiers , qui ne dut son salut , suivant l'antique tradition , qu à la protection mystérieuse de la sainte Vierge, et peut-être aussi à l'énergique défense de ses habitants.
Après cette victoire rapide, Jean retourna en Normandie, entraînant avec lui le jeune Arthur, qu'il lit renfermer dans la tour de Rouen. Les hautes et épaisses murailles de cette citadelle possèdent seules le secret de la mort du malheureux prisonnier, qui disparut sans que personne pût savoir, dit M. Thierry, de quelle manière il avait péri. Les seigneurs qui avaient accueilli avec tant d'espoir le jeune Arthur , ne manquèrent pas de le transformer en victime nationale , et ils assurèrent que Jean lavait poignardé de sa propre main , et que son cadavre avait été précipité dans les flots de la Seine , pour être jeté misérablement sur les rivages d'Angleterre , comme un hideux témoignage des habitudes féroces de cette race de conquérants. Ces bruits, répétés de bouche en bouche, trouvèrent d'éclatants échos dans les sympathies des populations pour la cause de l'indépendance, et désormais, pour prétexte de leurs révoltes, elles allégueront le désir de venger la victime du roi Jean. ■ — Le roi de France se chargea de donner satisfaction aux plaintes qui retentissaient de toutes parts contre le roi d'Angleterre. Il le cita à comparaître devant la cour de ses barons pour se justifier du meurtre d'Arthur. Jean ayant refusé de se présenter, fut condamné à perdre toutes les provinces qu'il possédait en France , et Philippe put réaliser ses désirs d ambition , en étendant au loin les limites de ses états. Pendant que ces choses se passaient, la fille de Wilhem X , Aliénor , retirée dans le monastère de Fontevrault, assistait au démembrement du vaste empire de son second époux ; épuisée de souffrances , elle succomba vers l'an 1204 , après avoir vécu près de quatre-vingts ans.
Lorsque l'indignation de la mort violente d'Arthur fut dissipée, les barons et les seigneurs du Poitou virent avec douleur l'envahissement de la puissance du roi de France
sur leurs contrées. Toutes les fois qu'ils se sont révoltés contre les rois anglo-normands, ce n'était pas pour étendre la domination de leur rival , mais bien pour concpiérir une complète indépendance. Dans cette pensée se rencontre le secret de leur perpétuelle mobilité. N'ayant plus rien à craindre de l'autorité affaiblie du souverain d'Angleterre , ils se réunirent à lui pour combattre Philippe-Auguste , et ils s'emparèrent en son nom de toutes les cités et places fortes de la province. A la tète de cette nouvelle ligue se trouve le fils de Bertrand de Born. Dans un sirvente dont les paroles rappellent la verve de son père , qui est allé expier sous l'habit monastique , dans l'abbaye de Citeaux , sa vie de passion et de colère, il chercha à réveiller l'apathie du roi d'Angleterre , cpii ne s'opposait que faiblement aux succès de Philippe.
« ' Je ferai un sirvente terrible que j'enverrai au roi » Jean pour le couvrir de confusion. Combien n'en doit-il » pas avoir , s'il se rappelle "ses ancêtres ! Dans son indo- » lence, il abandonne le Poitou et la Touraine au pouvoir » du roi de France. Toute L'Aquitaine pleurera amèrement » la mort du roi Bichard, qui, pour la défendre, épuisa » tous ses trésors : mais son frère n'en a aucun souci. — » Il aime mieux les joutes et les chasses , les lévriers et les » faucons, et traîner de la sorte une vie sans honneur, i) puisqu'il se laisse dépouiller tout vivant...
» Ce que j'en dis n'est que pour corriger le roi Jean , qui » perd ses sujets faute de les assister de près ni de loin. — » Seigneur, je vous adresse cette leçon , afin de reprendre » vos folies , dont il me fâche infiniment d'être obligé de » parler. Oui , vous avez laissé tomber votre honneur dans
' L'abbé Millot.
» la fange, et telle est votre démence, qu'au lieu d'être » sensible aux reproches , plus on dit de mal de vous , plus » il semble que vous y preniez plaisir. —
» Savari , tout roi qui manque de coeur ne peut faire de » grandes conquêtes, et s'il a le coeur lâche et mou, per- » sonne ne s'attachera à le servir. »
Le rejeton de la dynastie d'Aliênor reste sourd à l'indignation du poète. Sa puissance s'écroule de toutes parts. A chaque instant le roi de France s'empare de quelque fragment de son territoire. Il y a bien encore dans le Poitou quelques hommes ennemis du roi de Paris, tels que Savari de Maule'on et le vicomte de Thouars, mais ils sont impuissants à raviver une énergie éteinte, et à évoquer de glorieux souvenirs d indépendance.
Dans les dernières luttes que souleva sur notre territoire la domination anglo - normande , apparaît le nom d'un guerrier qui soutint avec gloire et courage les destinées chancelantes de la dynastie d'Aliênor. Lui aussi , il est tout à la fois poète et soldat; se précipitant au milieu des champs de bataille avec une ardeur qui rappelle les hauts faits des puissants seigneurs poitevins , champions énergiques de l'indépendance nationale, et animant par la verve de ses chants la fougue de ses compagnons, noble et digne émule de son prédécesseur Bertrand de Boni. Mais Savari de Maule'on , quoique soutenu dans ses résistances opiniâtres contre le roi de France, par le vicomte de Thouars, ne put maintenir sous la puissance anglaise les provinces en deçà de la Loire , ni repousser avec succès les efforts toujours victorieux du rival du roi Jean. Une triste fatalité poursuit toutes ses entreprises. Il n'est pas aussi heureux en expéditions militaires que dans ses prouesses d'amour. Et avant de rappeler son dévoùment chevaleresque à la cause du roi
d'Angleterre , qu'il nous soit permis de reproduire quelques traits de la vie intime de ce dernier héros de notre indépendance féodale , dont les malheureuses tentatives terminent avec gloire cette période de notre histoire.
D'après la légende provençale', Savari de Mauléon , riche seigneur du Poitou , fut de son temps l'un des chevaliers les plus accomplis. Il aimait avec passion les tournois et les fêtes , jetant dans toutes ces assemblées l'éclat de sa poétique imagination. Tous les chroniqueurs contemporains s'accordent a entourer la mémoire de ce seigneur de paroles d'admiration : l'un avoue que de toutes ses belles actions on pourrait facilement remplir un énorme livre ; l'autre l'appelle le chef de toute courtoisie , le maître des braves.
A l'appui de ces éloges, la tradition nous transmet le récit de diverses aventures de galanterie dont Savari de Mauléon fut le héros. — « Il aimait avec passion une noble dame de Gascogne , femme du seigneur de Langon et de Saint-Macaire ; pour elle rien ne lui coûtait , ni les périlleuses entreprises sur tei're et sur mer , ni les serments les plus tendres, ni les présents les plus riches, et pourtant cette dame tant aimée répondait mal à la tendresse du troubadour poitevin. Toujours de vaines promesses trompaient l'ardeur de son amour. Quelquefois même , après l'avoir fait venir près d'elle , elle savait le repousser adroitement et lui refuser avec méchanceté le doux plaisir d'amour , suivant les paroles du narrateur contemporain , Hugues de Saint-Cvr. L'enthousiasme poétique de Savari pour la femme du seigneur de Langon ne put résister à tant de froideur. Mais ce ne fut qu'après bien des tourments qu'il l'oublia pour adresser ses hommages à une
1 Hisl. litt. des Troubadours , de l'abbé Hillof , t. I , p. 99.
autre dame, dont la beauté et l'esprit effacèrent bientôt dans le cœur du seigneur de Mauléon les souvenirs de son ancien amour. C'était la comtesse de Montagnac , femme de Giraud de Manchac, habitant elle aussi le pays de Gascogne. Moins cruelle que sa rivale, elle accueillit avec empressement l'amour de Savari , quelle désirait beaucoup connaître pour tout le bien quelle en avait entendu dire. Ce dernier justifia sans doute la bonne opinion que la jeune dame s'était formée sur son compte , car , après quelques jours d'assiduités, elle le retint pour son chevalier , et fixa même l'époque à laquelle elle devait lui accorder ce que sa rivale avait refusé avec tant d'opiniâtreté. Tout joyeux de ce dénoùment , Savari retourna dans le Poitou, pour accomplir quelques épreuves exigées par son amante comme gages certains de son inaltérable tendresse. Mais longue ne fut pas sa joie, car la dame du seigneur de Langon, informée de ce qui s'était passé, se vengea du pauvre chevalier d'une façon assez bizarre. Elle lui écrivit cpie ne pouvant résister à l'amour qu'il lui avait inspiré , elle regrettait bien vivement la dureté de ses refus, et que pour l'en consoler, elle était prête à s'abandonner à lui : bien plus, elle fixa le rendez-vous d'amour au même jour choisi par la comtesse de Montagnac. Cet incident jeta le seigneur de Mauléon dans un singulier embarras ; il ne sait à laquelle il doit accorder la préférence ; sa science de chevalier accompli se trouve à une dure épreuve ; et n'osant prendre de son propre mouvement une détermination , il va conter l'histoire de ses deux amours h un seigneur du Limousin cpii se trouvait alors près de lui; il était vaillant homme et bon trouveur , dit la chronique , et Savari espéra cpie , grâce à ses excellents avis, sa délicatesse de chevalier n'aurait à éprouver aucune atteinte. Cette bizarre aventure amena entre
le seigneur de Maule'on et son confident un échange de poétiques pense'es sur la nature de l'amour , et fut entre eux le sujet de ce qu'on appelle dans la langue romane un tenson. Le seigneur limousin posa la question en ces termes ' : (f Un brave chevalier ayant été mal accueilli par une dame » qu il aima longtemps , adressa ses hommages à une autre, » dont il sut si bien gagner l'amour , qu'elle a fixé elle- » même le jour où elle lui accorderait tout ce qu'il pourrait » désirer. La première dame , informée de cela , promet » de faire pour lui, le même jour, tout ce qu'il avait de- » mandé. Vers laquelle des deux se rendra-t-il ? » — Savari de Maule'on exprima le premier son opinion de la sorte : « L'amant sincère ne change jamais , alors même » que par feinte il semble adresser ailleurs ses prières. » Rien ne peut lui faire oublier l'objet de son premier » amour. Ainsi, sans hésiter, il ira vers la dame qui a » possédé la première son coeur, et ne croira point qu'il y » a de la part de son amante quelque ruse ou quelque ven- » geance. » — A ces paroles qui révèlent dans Savari la force de son amour pour la châtelaine de Langon , le confident répliqua : u Si l'on doit ainsi juger , le chevalier » paiera bien mal les bontés de la dame qui s'est livrée à » lui de si bonne grâce. Il serait insensé de ne point aller » vers celle qui lui donne une si grande preuve d'amour. « Il doit plutôt abandonner l'ingrate qui ne voulut jamais » rien faire pour lui , et qui ne revient que parce qu elle )) meurt de jalousie de voir qu une autre rend la vie « à celui qu'elle avait fait mourir : car ce n'est pas qu'elle » lui veuille du bien. » — Le seigneur de Mauléon ne se rendit point aux raisons de son contradicteur , et il lui répondit : « Une dame qui s'enflamme si vite ne sait point
• Trad. de l'abbé Millot.
» aimer , et manque de prudence autant que d'amour. Car » les dames ne se rendent point aux désirs des hommes , » qu'elles n'aient éprouvé leur sincérité. Celle qu'amour » n'a point liée de ses étroits liens veut complaire à tous , » accorde ses faveurs au premier venu , et se rendrait à » un nouvel amant aussi facilement qu'à moi. Puissé-je » mourir des rigueurs de l'amour plutôt que de jouir de » faveurs indignement prodiguées ! » — <c Seigneur , se » récria s&n adversaire , c'est une extrême folie aux dames » de faire attendre longtemps les faveurs qu'elles promet- » tent.... Jamais un don ne vaut autant qu'au moment où « l'on désire de l'obtenir. Vous traitez de folie la chose du » monde qui doit plaire davantage; je veux dire l'incon- » stance en amour. » — Savari termina ainsi la discussion : « Les tourments et les maux affreux que j'ai si longtemps » éprouvés me paraîtraient charmants , Prévôt , si celle » que j'aime daignait seulement me donner son gant ou n me permettre de la voir une fois avant de mourir. Je ne » me ferais pas prier pour me rendre à ses ordres. C'est à » elle que je veux être éternellement attaché ; c'est avec » ma seule douce amie cpie je veux vivre. Mon amour n'est » point trompeur : il me brûle et m'embrase. » Faute de s'entendre , les deux poètes confièrent la décision de l'affaire à trois dames fort savantes en amour, dit la chronique : Guillemette de Benanguès, Marie de Ventadour et la dame de Montferrand. De son côté^ Savari promit d'exécuter avec fidélité la sentence que ces nobles dames rendraient. Le dénoùment de cette aventure n'est pas mentionné dans le récit de l'historien, et nous imiterons à cet égard le silence de notre devancier, de crainte de ne pouvoir deviner avec justesse la décision émanée de la cour souveraine des trois nobles clames.
Cette aventure bizarre ne fut pas la seule qui vint provoquer la verve de Savari de Maulëon ; son biographe nous donne le récit d'un autre incident de ce genre non moins curieux. — Le seigneur poitevin , nous dit-il , étant venu rendre visite à la dame de ses pensées, du nom de Guillemette de Benanguès , pour laquelle il éprouvait un vif amour, avait amené avec lui deux de ses amis, les seigneurs de Bergerac et de Blaye. Il advint par hasard que cette même dame avait déjà reçu et accueilli assez favorablement les hommages de ces deux chevaliers. Loin dê'tre embarrassée par la présence de ces trois amis , rivaux à leur insu, elle se tira de cette dillicile entrevue d'une singulière façon. Car, pendant que les trois seigneurs , assis respectueusement à ses côtés , et en face d'elle , la contemplaient avec amour, cherchant à raviver dans son cœur d'anciens souvenirs de tendresse , la dame Guillemette de Benanguès donnait à chacun d'eux des marques non équivoques d'une passion non encore éteinte. Geolfroi Rudel de Blaye, qui était assis devant elle , voyant les regards amoureux qu'elle lui lançait, crut un instant qu'il n'était pas encore oublié. Mais pendant qu'il se livrait à ces douces illusions, la coquette laissait glisser sa blanche main dans celles d'Elias de Bergerac qui était à sa droite , provoquant de la sorte dans l'âme de ce chevalier les mêmes pensées d'amour. Quant à Savari de Mauléon, son cœur bondit de joie lorsqu'il sentit s'appuyer mollement sur son pied celui de sa douce amie. Tout allait ainsi pour le mieux, grâce à la supercherie de la dame de Benanguès, et les trois amis emportèrent en la laissant des espérances de nouvelles félicités. Mais une cruelle déception succéda bientôt à leur bonheur. Les deux amis de Mauléon le choisirent pour confident de leur amour; ils lui racontèrent avec enthousiasme la manière galante dont ils avaient été
accueillis, et les signes certains que la dame leur avait donnés de son amour bien sincère. Le seigneur poitevin ne crut pas devoir compléter ces étranges révélations par le récit de sa propre histoire, mais il trouva dans cette aventure un sujet fécond en controverses poétkpies, et étant allé trouver Gaucelm Faidit et Hugues de la Bacalaria , tous deux illustres dans le monde chevaleresque , il engagea avec eux une polémkpie pour savoir aucpiel des trois amants la dame de Benanguès avait témoigné le plus d'amour. — Gaucelm parla le premier ' : « Je préfère , dit-il , le regard » doux et tendre ; il part du fond du cœur , au lieu que » donner la main est une gracieuseté que les femmes font » à tous ceux qu'elles accueillent avec faveur; et marcher » sur le pied ne révèle pas l'amour. » — Hugues lui répliqua : « Le regard n'exprime rien , selon moi ; car il » s'adresse de tous côtés, aussi bien que vers celui qui en » conclut follement qu'on l'aime. Je ne fais point de cas » non plus de marcher sur le pied. Mais lorsqu'une main » blanche, sans gant, serre doucement celle de son ami, » c'est une preuve certaine d'amour , que le cœur envoie. » — De son côté Savari s'exprima ainsi : cr Je me félicite de » ce que vous m'avez laissé le meilleur. Marcher sur le pied » est une faveur dérobée à la vigilance des médisants ; et » puisque l'ami l'a reçue en riant et avec joie, il parait » bien que c'est un amour franc et sincère qui l'a donnée. » Je m'étonne que Gaucelm préfère le regard , lui qui passe >j pour si habile en amour. » — A cela Gaucelm répondit : « Vous blâmez mal à propos le regard des yeux; ils sont » messagers du cœur pour annoncer aux amants ce que la » crainte l'oblige de cacher; ils sont dépositaires de tous
' Trad. de l'abbé Millot.
» les trésors de l'amour. On marche sur le pied à bien des » gens sans amour et sans y rien entendre; et donner la » main ne signifie rien. » — « Beaucoup d'amants ont été » trompés par les yeux, reprit Hugues, et je ne me lais- » serais pas séduire par une fausse dame , quand elle me » marcherait toute une année sur le pied. Mais serrer la » main vaut cent fois mieux : telle faveur ne laisse rien à » désirer... » — Alors Savari , pour clore la discussion , choisit pour juge dans cette affaire dame Marie, personne d'un mérite accompli, à laquelle se joignent, sur l'invitation de Hugues et de Gaucelm , une autre dame non moins jolie que joyeuse, et la dame de Benanguès, l'héroïne de l'aventure. A n'en pas douter , cet imbroglio comique d'amour se termina à l'avantage des trois rivaux , car le biographe laisse encore à notre merci le dénoiiment de son étrange histoire. Dans tous ces faits, qui de prime abord semblent dénués d'intérêt , se révèle la physionomie de ces temps; c est la vie intime de ces guerriers qui, dans nos annales, apparaissent avec gloire, jetant dans les luttes contemporaines d'énergiques interventions et des exploits sans nombre. Abandonnant donc ces scènes de l'existence privée de Savari de Mauléon , il nous faut assister aux dernières convulsions du génie aquitanique aux prises avec les envahissements de nouvelles conquêtes.
Les événements politiques auxquels se rattache le nom de Savari de Mauléon , sont remarquables dans notre histoire, parce qu'ils révèlent la ruine presque complète de la puissance anglo-normande sur nos contrées. Ils sont tout à la fois le dénoùment d'une lutte longue et acharnée , et le début de combats plus sanglants encore , l'exorde de ces guerres immenses qui doivent, durant plusieurs siècles , remplir nos annales de dramatiques et terribles catas-
Irophes. La dynastie d'Aliénor est bien faible en l'ace de celle du roi de France; les populations sont épuisées; les seigneurs féodaux n'aspirent qu'au repos; tous ils ont usé leur ardeur nationale dans les énergiques insurrections qui signalèrent la fin du xic siècle. Ainsi , plus de ces révoltes unanimes , plus de ces combats inspirés par le génie de l'indépendance , si fortement empreint chez les peuples d'Aquitaine. La lutte est pâle et sans force comme les champions. C'est en vainque, du vivant même de Philippe- Auguste , le roi Jean cherche à recouvrer sur notre province une puissance qu'il n'a plus , à reconquérir par la force des armes le territoire que son rival a envahi, et à briser par l'énergie de son épée la sentence qui le condamne comme meurtrier du jeune Arthur. Les populations sont sourdes à sa voix ; elles sont neutres pour ainsi dire dans ces querelles. Jean a bien pour allié le puissant seigneur de Thouars , mais il ne peut réveiller des passions éteintes , ni soulever contre le roi de France des antipathies qui ont été jadis si violentes. Son expédition en Poitou , vers l'année 1206, révèle hautement cette impuissance. Débarqué sur les côtes de la Rochelle , il parcourt le territoire sans livrer aucun combat ; il n'ose même pas approcher des murs de la cité de Poitiers, et il regagne bientôt son royaume d'Angleterre, laissant son allié Guy de Thouars à la merci du roi de France , qui ravagea ses états et le poursuivit jusqu'à Nantes. Deux années après , lors de l'expiration de la trêve qui était intervenue entre les deux rivaux, le fils d'Aliénor revint bien dans le Poitou, mais cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que sa précédente expédition ; poursuivi par le roi de France , il chercha un refuge dans cette même cité de Mirebeau , témoin de sa victoire facile sur le jeune Arthur , et il serait in-
failliblement tombé au pouvoir de Philippe-Auguste, sans l'intervention toute pacifique du pape Innocent III, qui sollicita et obtint pour le vaincu une trêve de cinq ans '. Durant cet intervalle de temps, le Poitou ne fut le théâtre d'aucun événement important. Le roi de France chercha par ses libéralités municipales à faire oublier celles des . princes de la dynastie anglo-normande. Les franchises des communes de Poitiers et de Nioit furent non-seulement confirmées, mais encore largement étendues.
La mort de Philippe-Auguste, en 1223, renouvela, dune manière faible il est vrai, les hostilités entre les deux puissances rivales. Louis \ III , nouveau roi de France , s'avança vers le Poitou pour repousser les tentatives de plusieurs seigneurs de cette province contre son autorité. A leur tète se rencontraient Savari de Mauléon et le vicomte de Thouars. Déjà plusieurs places importantes, Niort, Saint- Jean - d Angély , la Rochelle , sont occupées par les partisans du jeune Henri III, successeur du roi Jean. Malgré la bravoure de Savari , ces places tombent bientôt au pouvoir du roi de France. La tradition veut même que ce seigneur poitevin , à la suite de la reddition de la Fiochelle, se soit rallié à la puissance du fils de Philippe-Auguste; et quelques auteurs donnent à cette défection une singulière cause '. Durant le siège de la place, le seigneur de Mauléon sollicitait depuis longtemps des secours d'argent du roi d'Angleterre , lorsqu'il reçut de la cour de Londres un coffre plein de ferrailles. Irrité de cette mystification , il aurait déserté la cause anglaise pour s'enrôler sous les bannières
■ Thibaudeau , Abrc'qè de l'Hitt. du Poitou , t. 2.
' Thibaudeau. — llist. manusc. du Poitou , par Bourgeois. — Collection de dom Fonleneau.
du roi de France. L'historien de la Rochelle, Arcère , a l'ait bonne justice d'une si bizarre explication.
Quoi qu'il en soit , Savari ferme avec gloire la liste nombreuse des combattants qui ont soutenu le parti de l'indépendance contre l'envahissement de la monarchie française, et pour lesquels l'intérêt du roi d'Angleterre n'était qu'un prétexte à leurs révoltes. Si dans la vie politique de ce seigneur il y a eu quelques contradictions , ne révèlentelles pas cette position difficile dans laquelle se trouve notre pays en face de deux puissances rivales , ignorant aujourd'hui son sort du lendemain? Il y a indécision partout; c'est le moment de transition entre des luttes qui cessent à peine , et de nouvelles qui se préparent. Mais la seule chose qui nous apparaisse comme certaine, c'est la mort délinitive de la nationalité aquitanique. Le dernier retentissement qu'elle donne de son existence se rencontre dans les guerres civiles de la dynastie anglo-normande. Voilà le fait culminant pour notre histoire , vers les premières années du xm* siècle.