‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 16 sur 41 · LUTTES DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE AU SUJET DE LA PROVINCE · texte numérisé non relu

LUTTES DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE AU SUJET DE LA PROVINCE

Le monde féodal , tel qu'il s'était constitué lors du démembrement de l'empire de Charles le Grand , a rencontré vers la fin du xuc siècle son dénoùment historique. Chose étrange ! né au milieu de guerres parricides , ce fut encore par le parricide qu'il termina son existence. Les grands fiefs à la tète desquels se trouvaient les dynasties féodales , s'absorbent dans la puissance des rois de France ^t d Angleterre ; à eux désormais les chances des combats et les profits de la victoire. La nationalité aquitanique , que tant d'efforts avaient tenté de briser , s anéantit complètement devant ces deux souverainetés. Ce sol , si longtemps le théâtre de sanglantes invasions, qui avait eu à subir les conquêtes de tant de peuples , se trouve par la force des choses réuni à une autorité étrangère. Le pays d'Aquitaine, tour à tour soumis à la puissance romaine , visigothe et franke , tant de fois morcelé et ravagé par les excursions des Arabes et des Normands, avait jusqu'à ce jour conservé , au milieu de ces luttes sanglantes , le génie de sa nationalité. Il lui fallait bien s accommoder des vainqueurs, mais toujours renaissaient quelques explosions de liberté et

il' indépendance. Les nobles résistances de ses premiers chefs, Eudes, Hunold et Waïfér, perpétuées durant plusieurs siècles par un pouvoir régulier résidant dans la dynastie des Wilhem , ont rencontré encore de nouveaux héros dans tous ces barons féodaux , qui durant un demisiècle ont tour à tour lutté avec courage contre la puissance anglo-normande et contre celle des rois de France. Longue a été l'agonie , car vivace était l'existence de cette unité. Mais la pensée de Charlemagne devait rencontrer sa complète réalisation. Réunir dans un seul empire toutes ces agglomérations territoriales , voisines les unes des autres , mais presque toujours ennemies , tel nous semble le but définitif de toutes ces crises. Englober dans une seule unité toutes ces unités partielles , telle est la raison dernière de tous ces événements; révélée par le génie instinctif du héros de la dynastie carlovingienne, elle a rencontré, dans l'histoire des siècles qui ont suivi, une éclatante justification. Combien de fois cette pensée ne s était-elle pas déjà offerte à l'esprit des rois du nord de la Loire , lorsqu'un chroniqueur adressait à Philippe-Auguste ces prophétiques paroles : « C est jusqu'aux Pyrénées, lui disait-il, que tu es » tenu de planter tes tentes et d'agrandir tes états, afin » de posse'der sans réserve les domaines de tes aïeux , afin » que l'étranger n'occupe plus rien au-dedans de nos m frontières '. »

Tout , dans les événements de cette époque , sert à merveille les projets et les ambitions de la royauté de France. Il n'est pas jusqu à son inaction qui ne vienne apporter quelque profit au développement de son autorité. Mais ce qui contribue principalement à affermir sa puissance sur

1 Guillaume le Breton , Coll. des Hist. de France , t. xvh.

les contrées méridionales-, c'est la défaillance de la dynastie anglo-normande, et le fanatisme religieux de la croisade des Albigeois. \'oilà les deux éléments de dissolution des nationalités de l'Aquitaine. En face de ces luttes, le roi de France semble immobile ; il les contemple avec un certain sang-froid , et s'apprête seulement à s'enrichir, après le combat, des dépouilles des vainqueurs et des vaincus. Dans ces dernières crises du génie féodal en contact avec le développement des puissances royales , disparaît pour toujours l'unité de l Aquitaine. Elle ne se relèvera plus de cet anéantissement. Il n'est pas Jusqu'au nom même d'Aquitaine qui ne vienne se perdre au milieu des ruines et des catastrophes, tristes et inévitables accessoires de toute décadence humaine.

Mais en face de cette puissance qui^ chaque jour, se développe et recule au loin ses limites, se dresse la puissance de l'Angleterre , dont les efforts acharnés chercheront à perpétuer sur le territoire méridional l'autorité de la dynastie anglo-normande. Si , de prime abord, le succès semble réservé au roi de France , combien de défaites et de catastrophes viendront par la suite donner un démenti éclatant à la stabilité de ces premiers triomphes ! Les champs de bataille de Crécy, d'Azincourt et de Poitiers, feront pâlir les destinées de la monarchie française , et ajourneront indéfiniment la fusion du territoire de l'ancienne Aquitaine avec celui du nord de la Loire. Les rivages de l'Océan semblent appeler à chaque instant les flottes de ces anciens jurâtes du Nord, fondateurs de la nationalité anglaise ; toujours ils offrent à leurs ambitions des chances de victoire, des ports assurés., et des sympathies quelquefois énergiques à travers les populations.

Nos pauvres provinces de l'Aquitaine, désormais isolées,

sans chefs, sans communes destinées, sont pour les deux grandes nations une proie toujours fertile en désordres et en combats ; elles se la disputent, se l'arrachent ; le vainqueur de la veille se trouve souvent vaincu le lendemain; c'est une lutte perpétuelle durant près de ti*ois siècles , un assaut toujours renouvelé, une alternative de succès et de défaites pour chaque combattant ; tel est le drame que l'histoire tics guerres anglo-françaises nous offre dans les premières années du xiii6 siècle.

Avant de poursuivre le récit de cette nouvelle période , nous avons à coeur de bien préciser la nouvelle position de notre pays par suite des bouleversements de la fin du xii" siècle, et de comprendre quel fut , dans tous les combats dont l'avenir nous menace , le rôle des populations qui nous ont précédés sur le sol que nous habitons : c'est par 1 intelligence de cette position et de ce rôle , que nous pourrons rester dans les limites de notre cadre d'histoire provinciale. — Il est pour nous un fait à l'abri de toute controverse, c est que les nations du midi de la Loire n'éprouvent pour aucun des deux peuples rivaux des sentiments bien vifs d affection. Il y a toujours entre eux la haine du vaincu pour le vainqueur, et tant qu elles ont espéré briser le joug humiliant de la conquête , elles ont combattu. Il faut encore bien des siècles pour que ces souvenirs de haine disparaissent complètement. Au xin< siècle, cette fusion des diverses nationalités n'était point encore opérée : c est une de ses phases , mais non pas son dénoùment. La France , pas plus que 1 Angleterre, ne peut donc revendiquer sur notre territoire le droit de souveraineté par suite de sympathie de la part des populations. Ces peuples comprennent si bien leur position réciproque , qu à la suite de chaque combat , le premier soin du vainqueur est de rem-

plir les forteresses «le ses hommes d'armes. C est donc dans la force brutale, dans les chances île la guerre, que réside la raison de leur puissance. Certes , en jetant un coup d'oeil sur l'ensemble des deux territoires que sépare la Loire , on comprend bien qu'il doit exister entre eux tôt ou tard des affinités irrévocables , et, par cette intuition géographique , il serait possible déjà de pressentir le dénoùment de la lutte. C'était là l'instinct du premier chef franlï qui vint près des portes de notre cité capitale frapper de mort la puissance visigothe ; c'était là la pensée plus profondément raisonnée de Charles le Grand , lorsqu'il fonda pour son fds le royaume d 'Aquitaine, pensée quia rencontré à chaque époque et des champions pour la réaliser et des poètes pour la proclamer. Mais ces deux parties de territoire, qui semblent liées l'une à lautre, se sont trouvées, par je ne sais quelle fatalité d'invasions et de cataclysmes sociaux, disjointes et peuplées par des nations ennemies. 11 est vrai que le fleuve qui les sépare, semble, par la limpidité de son cours, inviter ces populations à se confondre. Combien de fois aussi n'a-t-il pas été traversé, autant sous l'impression de pensées hostiles , cpie pour entretenir des relations de bonne amitié ! — Malgré cette position géographique qui assure à la France la possession de tout le pays d'Aquitaine , cette fusion ne sera effectuée qu'après de longues et terribles luttes.

Nos populations n'éprouvent pas plus de sympathie pour la puissance d'Angleterre que pour celle de la France ; ni les souvenirs de la dynastie d'Aliénor , ni l'habitude de soumission à ses fils , ne peuvent provoquer en sa faveur des liens puissants d'attachement. Cependant quelquefois nos cités semblent préférer cette dernière autorité à celle de la France, sans doute par suite de la vaste distance qui les.

sépare de la métropole. Plus le maître est éloigné, plus l'esclave est libre. Cet instinct ne peut pas pourtant caractériser en quoi que ce soit le rôle de nos populations dans les luttes qui s'apprêtent. Ce manque de sympathies deleur part , cette inaction presque complète nous indique assez le peu d'intérêt qu'elles prennent à toutes ces discussions. C'est vers la cité que se sont portées toutes les affections ; là est leur existence tout entière. Aussi , avec quel empressement elles accueillent les libéralités des divers vainqueurs! Lorsqu'il s'agit de franchises, de nouveaux droits à exercer, elles font peu d attention au prince qui les leur octroie ; Français ou Anglais, il est sûr de rencontrer partout de bruyantes acclamations. Le développement de la commune, et par conséquent 1 amélioration de la classe nombreuse et pauvre de citoyens qui la constitue , de ces ouvriers , bourgeois et manants qui la peuplent , voilà le fait le plus capital pour notre histoire provinciale durant les guerres anglo-françaises. Quant aux possesseurs des fiefs , aux habitants des châteaux , ils prennent parti tour a tour pour l'un et l'autre des combattants; quelquefois même ils cherchent à se créer, au milieu du tumulte des combats, une entière indépendance qu'ils défendent du haut de leurs forteresses aussi bien contre le roi de France que contre celui d'Angleterre. Quelques-uns d'entre eux vont chercher asile dans les cours des deux rois , autant pour y rencontrer l'occasion d'aventureuses expéditions , que pour y jouir des faveurs et des dignités. A celle de Londres surtout , un nombre prodigieux de seigneurs poitevins s'empresse autour du jeune fils de Jean , Henri III, qui lui succéda à la couronne d'Angleterre ; à leur tète se trouve, dit un anleur ', Guillaume des Roches, devenu évêque de Wincester

■ Ilist. du Poitou , par H. Bourgeois. — Manusc. collect. <*» dom Fonteneau.

et ministre du jeune roi. Ce dernier éprouve même quelque prédilection pour ces nobles aventuriers, il leur confère les premières dignités de l Etat; et lorsque les barons anglais , furieux de cette préférence , forment quelques complots , il leur abandonne leurs richesses et leurs biens. — Telle a été la position de notre pays durant les siècles qui vont s'ouvrir. Non-seulement il nous faut rappeler les événements généraux, afin de constater ceux qui ont pour théâtre notre territoire ; mais encore pénétrer avec quelque attention dans le camp des deux nations rivales , pour suivre les divers combattants de notre nation , qui prennent part à toutes ces diverses luttes sous des bannières différentes et sous l'inspiration d'espérances contraires. Le drame de notre nationalité n'existe plus ; l'histoire générale absorbe tous les faits : c'est donc à elle à nous restituer la part qui nous revient.

Entre tous les fragments de territoire qui constituaient l'ancienne province d'Aquitaine, le Poitou, par sa position géographique , eut le premier à subir la nouvelle domination de la France. Désormais ses places fortes, ses puissants barons, ses cités municipales, seront à la merci des rois de cette nation ; en un mot , l'oeuvre de la conquête est achevée sur noire sol. Une nouvelle ère s'ouvre pour notre histoire , celle de la fusion des nationalités féodales d' en-deçà de la Loire dans le sein de la grande unité monarchique que nous appelons aujourd'hui notre patrie. Les victoires de Philippe-Auguste , la décadence de la dynastie anglo-normande, la dernière concpiète de Louis \ III , servirent puissamment à consolider dans nos contrées cette domination si souvent victorieuse , mais tant de fois repoussée par l'énergie de nos aïeux. Le premier acte ofliciel qui constate l'influence française sur notre territoire, se

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rencontre dans la création du comté de Poitou. Jusqu ;i présent enclavé dans l'unité aquitanique , il a suivi toutes les destinées de cette puissance féodale dont le centre se trouvait dans la cité de Poitiers. Maintenant démembré , isolé, réduit par la conquête à l'état d inaction, il devient une province française; par la force des choses , il conserve a la vérité un chef propre , mais dont le caractère ne ressemble en rien à celui des princes féodaux des siècles précédents ; plus d indépendance , plus de nationalité ; le comte de Poitou est frère du roi de France ; la province qu il gouverne , un fragment de sa monarchie.

L'un des fils de Louis VIII fut appelé à remplir parmi nous ce nouveau rôle que lui assignent les victoires de son aïeul. En exécution d une clause plus ou moins authentique du testament du fils de Philippe-Auguste , Alphonse , frère de saint Louis, fut investi du comté de Poitou. Ceci se passait vers l an 1240. De l'autre côté du détroit , dans le pays d'Angleterre , la dynastie d Aliénor ne renonce pourtant pas à ses droits sur cette partie de son ancien patrimoine ; et en même temps que le frère du roi de France s'approprie en vertu de la conquête le titre de comte de Poitou , Henri III décerne cette même dignité à son frère Richard. Voilà les deux puissances en face l'une de l'autre. La France maintenant a tous les avantages du parti vainqueur ; mais adviennent les chances des combats, l'étrange fatalité de l'avenir , alors peut-être les rôles seront intervertis, et notre territoire aura à subir de nouvelles transformations.

Or Louis IX , se voyant en paix et au-dessus de tous ses. ennemis , dit son biographe ■ , s'avança vers les pays d au-

* Sire de Joinville.

delà la Loire pour assurer à son frère , le nouveau comte, la complète possession de sa province. Installe dans la cité de Saumur , sur les contins du pays nouvellement conquis, auprès du fleuve limite des deux populations, il ordonna à tous les seigneurs du Poitou de faire foy et hommage de leurs terres et seigneuries au nouveau chef. Plusieurs d'entre eux

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se rendirent aux ordres du monarque ; quelques-uns cependant préparèrent une résistance opiniâtre. Pendant qu'au milieu de fêtes brillantes , le comte Alphonse , tout récemment marié à la lille de Raymond, comte de Toulouse, cherche à s attacher les puissants barons de sa province, et qu'il reçoit des mains du roi son frère les insignes de chevalier, de nouvelles révoltes se fomentent dans nos contrées. Il semble qu'il est de notre destinée de jeter , a 1 encontre de tout envahissement des populations françaises, de continuels défis ; c'est une protestation permanente , dont le premier germe se rencontre dès le début dans la divei'sité des races , pour se perpétuer de siècle en siècle , provoquant à chaque période de nouvelles explosions et des luttes sanglantes. En 1241 , la puissance de la France nous parait bien consolidée ; et pourtant, au moment où le vainqueur s apprête a jouir paisiblement des fruits de ses labeurs, il se trouve quelque obstacle imprévu , mais qui nous révèle le secret de toutes ces antipathies.

Après les fêtes de Saumur , le roi de France et son frère s'acheminèrent vers la cité de Poitiers. A peine y étaientils arrivés , qu'ils apprirent que le comte de la Marche , soutenu par plusieurs seigneurs du pays, avait rassemblé une armée nombreuse , et qu'il tenait la campagne dans les environs de Lusignan. Le seigneur de cette dernière cité s était enrôlé lui-même sous les drapeaux du vassal révolté, malgré sa soumission au comte Alphonse; il vint même à

Poitiers sous prétexte de renouveler son hommage , et s'adressant au frère de saint Louis : « Vous m'avez surpris, » lui dit-il , en m'engageant à vous rendre hommage ; je » rétracte mon serment , je ne vous connais point pour » mon seigneur. Vous avez usurpé le Poitou sur le roi » d Angleterre; je ne vous dois rien , non plus qu'au roi » votre frère '. » Comme consécration de cette bravade , il court mettre le feu à l'hôtel qu'il a habité durant son séjour, et sort de Poitiers pour rejoindre l'armée de son allié. Cette éclatante provocation jeta l'inquiétude dans l'âme du roi de France ; il eût bien voulu, dit son historien, être dans sa cité de Paris, et durant quinze jours il n'osa sortir de la ville, de peur de tomber entre les mains de ses deux ennemis. La royauté de France se trouve encore aux prises avec la puissance féodale, personnifiée dans le comte de la Marche et d'Angoulême; et il lui faut encore de nouvelles victoires pour sanctionner sa puissance sur le pays conquis. Il est vrai de dire que l'adversaire qui se dresse contre elle ne ressemble en rien aux seigneurs féodaux des siècles précédents. C'est un vieillard ^ faible , indécis, sans aucune énergie; s'il n'écoutait que ses propres inspirations, il ne tenterait en aucune façon les chances des combats ; il se soucie fort peu de la guerre et de ses périls; et sa fierté féodale ne serait nullement offensée par le vasselage qu'on réclame de lui. Déjà même il a assisté aux fêtes de Saumur , et il a mêlé sa voix aux acclamations de fidélité qui ont retenti autour d'Alphonse , dans la foule des seigneurs et des barons. Mais à côté de ce débile soutien de l'indépendance féodale se rencontre la veuve du dernier roi d'Angleterre, cette jeune fille du comte d'Angoulême,

1 Thibaudcau , liât, du Poitou.

dont le mariage provoqua autrefois la révolte de ee même comte de la Marche contre le roi Jean , et qui , depuis la mort de son premier époux , s'est associée aux destinées de celui qu'elle avait eu jadis pour fiancé. Dans l'orgueil offensé de cette femme se trouve le mystère de la nouvelle lutte. « Il ne convient pas , disait-elle , en s'efïbrçant de « réveiller dans le cœur de son mari des sentiments de » vengeance, qu'un père de roi devienne homme sujet d'un » comte. Comment supporter qu'elle-même, femme et » mère de roi, soit tenue de faire révérence à Jeanne de » Toulouse , femme du comte de Poitiers ? » Par de semblables discours , Isabelle , ainsi s'appelait la comtesse de la Marche , parvint à soulever contre le roi de France la haine de son époux.

Les prévisions de cette femme si altière faillirent être déjouées à la suite d'une entrevue de Louis IX et du comte de la Marche, dans laquelle des propositions de paix furent favorablement accueillies par ce dernier. Mais les promesses pacifiques s'évanouirent bientôt, dans l'esprit de l'irrésolu seigneur, devant les sollicitations plus vives d'Isabelle ; et le roi de France, qui s'apprêtait déjà à retourner dans ses états , plein de joie d'avoir mis fin dès le début a la nouvelle révolte , et comptant sur la sincérité des paroles de son ennemi , fut forcé de s'avancer à la tête de son armée à travers le Poitou , pour réprimer par la force des armes une résistance que n'avaient pu vaincre ses projets de conciliation. Plusieurs places fortes tombèrent bientôt en son pouvoir ; et lorsqu'il s'approcha du château de Frontenay où se tenait un des bâtards du comte de la Marche , il avait déjà fait raser la citadelle de Montreuil-Bonnin , la tour de Béruges, et plusieurs autres châteaux moins importants. Au milieu de cette marche rapide ; un incident

vint menacer , au dire de sire de Joinville, la vie du roi de France. L'épouse du seigneur révolté, irritée des victoires de Louis IX, et usant de la malice des femmes, résolut de faire périr par le poison celui que ne pouvaient vaincre les efforts de son mari. Ayant corrompu, à force de promesses et de présents, quelques serviteurs de sa cour , elle remit entre leurs mains un breuvage mortel , puis elle les fit partir pour le lieu où se trouvait alors le roi de France. Ils s'apprêtaient à exécuter leur damnable malice , lorsqu'ils furent saisis et livrés au dernier supplice. A la nouvelle de cette catastrophe, poursuit le même chroniqueur, la comtesse se livra à de tels accès de colère , qu'elle voulait elle-même se donner la mort. Quant au roi de France , plein de défiance pour tout ce qui 1 entourait , il ne sortit plus qu'environné d'une foule de gardes fidèles. Ce fut au milieu de ces événements , et encore sous limpression du danger qu'il avait couru, que Louis IX se présenta devant la citadelle de Frontenav , bien résolu à terminer promptement cette guerre désastreuse à travers un pays inconnu. Le château de Frontenay fut le dernier rempart où se réfugièrent les débris de l'armée vaincue. A l'abri de ses hautes murailles , les guerriers du comte de la Marche espèrent encore soutenir dans notre province le parti de l'indépendance. Le roi de France lui-même éprouve quelques inquiétudes .sur la réussite de ce nouveau siège ; l'intrépidité de ses chevaliers lui semble impuissante à triompher des assiégés , qui se gardent bien de courir les chances d un combat. Il s avisa alors d'un stratagème qui faillit devenir fatal au comte de Poitiers son frère. Il fit construire , tout près des murs de la citadelle , une immense tour en bois , d'où les soldats de France purent facilement dominer toute la ville : déjà les pierres et les dards pieu-

valent sur la malheureuse cite, lorsque les assièges répondirent à cette attaque imprévue en lançant sur les constructions de 1 armée française des matières enflammées qui les réduisirent promptement en cendres. Dans le désordre que provoqua cette singulière défense , Alphonse reçut au pied une blessure assez grave. Irrités du mauvais succès de leur stratagème autant que de l'accident survenu au jeune prince, les guerriers de Louis IX renouvelèrent avec plus de vigueur leurs attaques contre la ville, et après des efforts inouïs ils parvinrent à s'en rendre maîtres. La citadelle fut rasée, les maisons détruites , et il ne resta debout que les églises, pour lesquelles le roi de France avait ordonné le plus grand respect. Les guerriers qui avaient défendu avec tant de courage la cité furent faits prisonniers ; et la tradition donna à ce lieu , témoin de la victoire et des ravages des Français, le nom de Frontenayl si battu.

Pendant que Louis IX et le comte de Poitiers son frère achèvent sur notre territoire l'oeuvre de la conquête, en réprimant la révolte des seigneurs de la Marche et de Lusignan , en rasant les châteaux forts , les cités fortifiées , un nouvel ennemi s'apprête à venir jeter dans cette lutte inégale sa puissante intervention. L'insurrection du comte de la Marche avait provoqué dans le coeur du roi d'Angleterre une joie bien vive. Sa puissance , en effet , ne peut s'affermir que par les désastres de la puissance rivale. Mais cette satisfaction ne fut pas de longue durée ; car la nouvelle des succès de Louis IX suivit de bien près celle de la révolte du vassal. Le monarque anglais se souciait fort peu de se mêler activement à cette guerre ; il aurait préféré que l'énergie victorieuse du comte de la Marche put repousser, sans le secours de ses guerriers, les envahissements

du roi de Franco. Déjà', à plusieurs reprises, sa mère, l'indomptable Isabelle , avait fait partir secrètement pour la Grande-Bretagne un grand nombre de serviteurs fidèles, sous prétexte de prêcher la parole de Dieu , mais dont l'unique mission était de provoquer la cour d'Angleterre à prendre les armes contre la France. Ces mystérieux ambassadeurs de la comtesse de la Marche furent plus heureux dans leur entreprise que ne l'avaient été , quelque temps auparavant , ceux qu'elle avait envoyés vers saint Louis pour exécuter son projet d'empoisonnement. Partout ils firent entendre contre le roi de France des plaintes énergiques ; ils le représentèrent comme l'ennemi le plus acharné de la noblesse issue de la dynastie anglaise ; chassant des pays de Normandie tous les originaires de la Grande-Bretagne , s'efforçant d'usurper tout le territoire de l'ancienne Aquitaine, dépouillant le comte de Lusignan de tous ses biens , et cherchant encore à faire subir le même sort au comte de la Marche. « Ne voyez-vous pas, » s écriaient-ils , que tous ses elïbrts tendent à anéantir » dans les pays de France la puissance d'Angleterre , puis- » qu'il poursuit avec tant d'acharnement les frères de )) votre roi , les malheureux enfants de votre ancienne » reine? » Ces discours, et plus encore la rivalité qui doit désormais exister entre les deux nations , engagèrent le prince anglais à réunir une armée considérable pour courir au secours du comte de la Marche.

Les deux armées alliées se joignirent près d'un lieu appelé Taillebourg , sur les bords de la Charente. Le roi de France , informé de cette jonction , ne tarda point à s'avancer vers cette contrée, et, après quelques jours de marche, il arriva sur le bord opposé de cette même rivière. Un léger pont de pierre fort étroit séparait les deux puissances

rivales. Là commença réellement le drame de la lutte anglo-française ; ce fut sous les murs du château de Taillebourg , sur les bords de la Charente , que s'engagea pour la première fois d'une manière sérieuse ce duel terrible entre les deux nations, dont la durée remplit plusieurs siècles de notre histoire, et dont l'acharnement ne fit que s'accroître en raison des temps. Dans son expédition en France, le roi d'Angleterre était accompagné par son frère Richard, le même qu'il avait gratifié du titre de comte de Poitiers. Ce jeune prince, ayant appris que son rival en dignité, Alphonse , commandait l'avant-garde de 1 armée française , résolut de terminer la guerre par un combat singulier. Il s'avança sur le pont , limite des deux armées, et là, sans armes, il fit signe qu il voulait parler au comte de Poitiers. Sa provocation ne trouva point dans ce dernier un accueil favorable , et Alphonse , plus prudent cpie son rival , préféra chercher dans les chances d'une bataille générale le triomphe de sa cause.

L'attaque ne se fit pas longtemps attendre ; car dès L'arrivée du roi Louis près des bords de la rivière , il y eut un grand combat de part et d'autre, et la possession du pont de pierre fut disputée avec acharnement. Au début de l'action , les guerriers de la France furent repoussés , et l'avantage resta aux Anglais, dont les efforts étaient protégés par le château de Taillebourg , occupé par des soldats de leur nation. Nullement déconcerté par ce premier échec, Louis donna aux siens l'exemple de la bravoure ; il se précipita à la tète du pont, suivi seulement de quelques guerriers , et , après un choc terrible , il parvint à s'en rendre maître. N'écoutant alors que les élans de son ardeur, il franchit cette limite si opiniâtrement défendue, et attacpaa l'ennemi en face. Le peu de largeur du pont ne permit pas

à l'armée française d'effectuer rapidement le passage , et son chef courut d'immenses dangers ; car , dit son biographe , pour un homme qiîil avait avec lai , l'Anglais en avoit bien cent. Mais la rivière fat bientôt traversée par tous ses guerriers , jaloux de protéger sa vie et d'acquérir leur part de gloire ; et, dans le même instant , les Anglais eurent à repousser de vigoureuses attaques. Déjà leurs rangs cèdent à l'impétuosité des assaillants , leurs espérances de victoire se transforment en craintes de défaite : c'est en vain cjue le roi d'Angleterre les excite, les encourage, leur dit quelle honte pour eux s'ils sont vaincus ; ses efforts échouent , et son armée , mise en complète déroute , se précipite vers Saintes pour chercher un refuge à l'abri des murailles de cette cité. Les Français mirent autant d'ardeur dans la poursuite que dans l'attaque , et plusieurs d'entre eux poussèrent la témérité jusqu'à franchir les murs de Saintes , et à tomber eux-mêmes entre les mains de ceux qu'ils avaient vaincus. Dans cette bataille mémorable, une foule de guerriers des deux nations périrent , et près de quatre mille Anglais furent faits prisonniers ; ces malheureux ne durent même la vie qu'à la générosité de Louis , qui avait ordonné de prendre tous ceux qui se rendraient.

Tel fut le dénoûment de cette première lutte entre la France et l'Angleterre. Provoquée par la révolte d'un seigneur aquitain , elle avait pris tous les caractères d'une lutte nationale. Dans ce premier combat , le triomphe est au roi de France ; l'Anglais est rudement repoussé : mais que quelques années s écoulent , et nous assisterons à d'autres catastrophes, dans lesquelles le vaincu d'aujourd'hui pourra, lui aussi, revendiquera son tour les honneurs de la victoire. Dans la nuit qui suivit le combat, le

roi d'Angleterre reprocha vivement au comte de la Marche de 1 avoir fait venir dans le pays de France dans 1 espérance d'y rencontrer de chaleureuses sympathies; et après avoir fait reposer son armée, il ordonna d'ouvrir les portes de la ville , et , feignant d'aller à la rencontre des Français pour se venger de sa défaite de Taillebourg, il se dirigea vers la cité de Blaye, prêt à rejoindre les vaisseaux qui lavaient amené. Après son départ , la cité de Saintes se rendit à la discrétion du roi ; et le comte de la Marche , délaissé des siens , presque seul , jurant de ne plus prêter loreille aux folles paroles de sa femme , vint se rendre à la merci du roi de France. Entouré de ses jeunes enfants et de sa femme Isabelle , il se prosterna aux pieds de Louis , requérant de sa générosité pardon et oubli. Les supplications du vassal humilié rencontrèrent dans le cœur du roi des sentiments de bienveillance, et ses méfaits et sa félonie, suivant les expressions de l'historien, lui furent pardonnes. Cependant le vainqueur exigea de lui l'abandon au comte Alphonse de toutes les places fortes qui étaient tombées en son pouvoir , et la renonciation à une forte somme que le roi de France était tenu de lui payer chaque année. A la suite de cette soumission , le comte de la Marche , dépouillé de presque tous ses biens , ne songea plus à se laire le champion d'une cause dont les dernières chances de succès étaient complètement évanouies.

Si la défaite du seigneur aquitain remplit de joie Louis IX et son frère Alphonse , il se rencontra dans les rangs de 1 armée française un chevalier du nom de Geoffroy de Piançon qui en éprouva une bien plus vive encore. Depuis longtemps il avait reçu du comte de la Marche une sanglante injure, et même, sous limpression de sa colère , il avait juré de ne point se couper les cheveux qu'après avoir ob-

tenu une vengeance éclatante. Lorsqu'il vit 1 orgueil de son ennemi abattu , qu'il entendit ses paroles suppliantes , il crut que cette humiliation devait suflire à ses désirs de réparation : ayant fait apporter un siège en présence du roi et du vassal vaincu , il y prit place et se fit raser ses longs cheveux, qui étaient pour lui un signe toujours présent de l'injure et de la vengeance qu'elle appelait.

L'année suivante , en 1 243 , une trêve de cinq ans intervint entre le roi d'Angleterre et celui de France , moyennant une somme considérable payée par le premier. Cette victoire de Taillebourg assura à nos contrées plusieurs années de repos , pendant lesquelles la puissance française s'y affermit avec solidité. Le premier acte de saint Louis , après la soumission de ses vassaux révoltés , fut de confirmer les privilèges de la cité de Poitiers , et même de lui en octroyer de nouveaux, au dire de Bouchet '. Dans ces libéralités royales se rencontre l'explication de la position de notre pays vis-à-vis des conquérants. La domination de la France au xnie siècle ne ressemble en rien à ce que nous avons vu jusqu'à présent; loin d'être brutale, tyrannique, elle se fait juste et miséricordieuse ; la main de fer de la conquête ne s appesantit plus lourdement sur les populations vaincues ; les cités reçoivent des franchises, les serfs des campagnes sont affranchis ; tout s'élève , tout s'agrandit , hors la puissance féodale , dont l'existence est désormais inconciliable avec le nouvel état de choses. Hugues de la Marche expie dans une profonde humiliation sa révolte ; et les villes , l'assemblage des hommes libres et des artisans , trouvent d éclatantes protections dans la bienveillance des rois de France. Il est vrai de dire aussi que

' jJnnales d'aquitaine , ive partie.

ces derniers comprennent les immenses avantages qu'ils peuvent tirer de L'appui des cites populeuses, et ils ne craignent point d'abdiquer en leur faveur quelques-uns de leurs droits par la sanction qu'ils donnent à leurs coutumes et à leurs franchises.

Le comte de Poitiers fut appelé à remplir dans les pays d'en-deçà la Loire le même rôle que son frère dans les pays du nord de ce lleuve : tous deux semblent marcher sous les mêmes inspirations; et lorsqu'ils partirent en pèlerinage pour la Terre-Sainte , ils s'efforçaient depuis longtemps , par la sagesse de leurs décisions, à cicatriser toutes les plaies des guerres passées , et à faire oublier aux populations les catastrophes qui les avaient assaillies durant tant de siècles. Et si le roi de France a conquis dans l'accomplissement de cette noble mission le titre de Saint, nous devons aussi mentionner avec reconnaissance les pacifiques travaux de notre nouveau comte. Nous ne suivrons point les destinées de ses armes en Terre-Sainte , où il rejoignit, en 1240, avec un grand nombre de seigneurs poitevins, son frère le roi de France, qui était parti l'année précédente. Durant cette malheureuse expédition, son beau-père Raymond VIII , comte de Toulouse , vint à succomber vers l'an 1251. La reine Blanche, revente du royaume, envoya des commissaires pour faire reconnaître dans ce pays l'autorité d'Alphonse ; parmi eux se rencontrait Philippe , trésorier de Saint-IIilaire. A son retour de Palestine, après les soufirances d'une pénible captivité, le comte de Poitiers se trouva en possession de presque toutes les provinces méridionales. Le 23 mai 1251 , il fit son entrée dans la cité de Toulouse ; et le dimanche suivant, au milieu d'une assemblée générale des habitants de la ville, il jura solennellement de les maintenir dans l'usage

île leurs libertés, privilèges et coutumes '. Les deux fragments de 1 antique et primitive Aquitaine , ayant pour centres Toulouse et Poitiers , se trouvent , par l'héritage d'Alphonse, réunis sous la même domination. Les lignes féodales disparaissent ; tous les événements semblent nous faire pressentir une fusion prochaine de toutes ces parcelles de territoire qui avaient trouvé au milieu du démembrement de 1 empire de Charlemagne , des existences et des dénominations particulières.

Les droits du comte de Poitiers sur les domaines de Raymond VIII ne furent point contestés. Il y eut bien quelques discussions à 1 égard du testament de ce seigneur, pour la solution desquelles Alphonse réunit vingt jurisconsultes des plus fameux , tous versés dans l'un et [autre droit, tant ecclésiastiques que séculiers , et parmi lesquels se trouvaient Pons d'Astoand, son chancelier, et Gui Fulcodi, qui devint par la suite pape sous le nom de Clément IV. Consultés sur la validité du testament , ils décidèrent que cet acte ne pouvait faire foi de la dernière volonté du prince, parce qu'il n était point marque qu'il eût été lu au testateur ni aux témoins , et qu'il n'était point rédigé dans la forme prescrite. Dom Vaissette , auquel nous empruntons ces détails , accuse le comte de Poitiers de n'avoir soulevé ces subtilités légales que pour s'affranchir du paiement de legs fort considérables institués par son père en faveur de plusieurs monastères. L'abbaye de Fontevrault , entre autres, fut dépouillée, par cette décision, des bijoux du prince qu'y avaient fait déjà transporter les exécuteurs testamentaires. Les religieuses de cette maison firent bien quelques difficultés à remettre aux gens du comte ces pré-

• Hist. du Languedoc , dom Vaisselle , t. 3.

cicux monuments tic vanité mondaine ; et elles n'y consentirent qu'à la condition de recevoir du comte Alphonse la somme de \ ,500 livres une fois payée, et une rente de 400 livres qui leur fut assignée sur le péage de Marmande en A génois '.

Les années qui suivirent le retour d'Alphonse dans ses états furent signalées par de sages améliorations dans les coutumes et les lois des divers pays de sa dépendance. Outre les gouverneurs permanents qu'il avait dans les provinces sous le titre de sénéchaux , il envoyait fréquemment des commissaires, à l'exemple du roi saint Louis, pour réformer les abus qui se glissaient dans l'administration de ses officiers. Dès 1 252 , plusieurs doctes et puissants personnages parcoururent les provinces méridionales pour y remplir cette mission d'ordre et de justice ; c'étaient Jean de Maisons, chevalier, maître Gui Fulcodi , Pierre Bernardi , frère Jean Castelnau , et frère Philippe , de l'ordre des frères mineurs. Partout ils laissent des traces de leur pacifique intervention ; ils répriment avec énergie les tyranniques exigences des serviteurs du comte. Nous rencontrons dans dom Vaissette les formules de quelques-unes de leurs décisions. — Les sénéchaux obligeront, par la saisie des biens ou par lemprisonnement à l'égard des pauvres , tous ceux qui , au mépris des censures ecclésiastiques , seront demeurés plus d'un an excommuniés , à rentrer dans le sein de léglise , à moins qu'ils n'aient appelé de la sentence qui les condamne , ou qu'ils n'aient été excommuniés pour les dîmes , pro decimis. — Il est défendu aux juifs de construire de nouvelles synagogues, et de sortir de leurs maisons le vendredi saint. — Les sénéchaux ne don-

' Uom Vaisselle. — Tliiliaudcau.

lieront pas les baillies ( ou bailliages ) à des clercs , et révoqueront ceux à qui ils en ont donne , afin de les empêcher de se dissiper. Ils ne mettront pas non plus dans les charges ceux qui sont suspects d'hérésie. — 11 est défendu aux sénéchaux , sur les plaintes des barons et chevaliers du pays , de construire de nouvelles bastides sans l'exprès commandement du comte. — On règle la juridiction des baillis ^ et il leur est ordonné de se tenir dans les bornes qui leur avaient été prescrites par ce prince. — Enfin, on marque de quelle manière les ofliciers du comte doivent agir dans la confiscation des biens des hérétiques, et pour la restitution des dots des femmes catholiques dont les maris avaient été condamnés pour crime d hérésie. — Toutes ces mesures , empreintes des besoins de ces temps , recevaient l'approbation d'Alphonse , et constituaient pour nos contrées un fonds de droit commun. Ce prince ordonna aussi d'appliquer dans ses états les sages règlements que saint Louis avait promulgués vers l'an 1254. Il exigea, d'après leur teneur , que les sénéchaux et leurs ofliciers prêtassent serment de rendre la justice sans distinction de personnes , suivant les coutumes et les usages établis ; de ne pas recevoir de présents ; de n'en point envoyer aux gens de ses conseils; de ne pas protéger les baillis inférieurs qui malverseraient dans leurs charges. Il défendit encore aux baillis supérieurs , tant que leurs fonctions dureront , d'acheter des immeubles dans leurs bailliages sans la permission du prince; d'épouser, eux et leurs parents^ les filles du pays ; d'empêcher le transport du blé , du vin et des autres denrées du sol , sans une nécessité urgente. Toutes ces ordonnances tendaient à rétablir l'ordre dans des provinces si longtemps agitées par les guerres féodales et religieuses.

Alphonse ne s'occupa point seulement de promulguer des mesures d'intérêt général , ayant pour but d'établir dans ses états l'action d'un pouvoir régulier, stable et juste ; il institua encore quelques règlements dont l'application devait être spéciale à son comté de Poitou. C'est ainsi que nous rencontrons dans l'ancien coutumier de cette province une ordonnance relative au droit de rachat dû aux possesseurs des liefs , par laquelle il règle le mode et la forme de perception de ce droit , autrefois livré à la merci et au bon vouloir des seigneurs , ce qui lui avait fait donner le nom de rachat à merci. « Le comte Alphonse » déclare par cet édit que considérant le commun profit » de son comté de Poitou , et spécialement du vicomte de » Thouars et de la terre de son amé et féal l'Archevêque, » seigneur de Parthenay et de Vouvant , et des autres » terres qui sont en ladite comté , èsquelles le rachat est à » merci; voulant et désirant pourvoir à la paix et allége- » ment de ses féaux, en mûr conseil et délibération , à la »' requête et de la volonté et de l'octroi de ses aînés et féaux » ci-dessus dénommés, on règle le l'achat au revenu d'une » année, et on en détermine la perception à peu près de « la même manière qu'elle a été depuis fixée lors de la » rédaction de la coutume. On ajoute à la lin que s'il y a » aucuns des sujets qui ne voudroient accorder à cette » ordonnance , qu ils demeurent et ramènent en la pre- » mière condition , et continuent le rachat à merci si » comme ils étoient tout le temps passé '. »

A la suite de cette charte , donnée en 12G7 , se rencontrent les sceaux des plus grands seigneurs du Poitou ; entre autres , ceux des seigneurs de Mauléon , de Thouars , de Parthenay et de Lusignan.

' Tcxlc donne par Thiliaudcau , Abrège de l'Hisl. du Poitou , t. 2.

La domination de la France, personnifiée dans le frère de saint Louis , fut donc, pour notre province au xmc siècle, le contraste le plus frappant avec les habitudes et les allures de ses anciens conquérants. De cette époque date seulement pour nous l'introduction de ces lois civiles , dont leflicacité assura à nos aïeux certaines garanties de protection et de bien-être. Le comte Alphonse poursuit dans nos contrées l'oeuvre de Louis le Pieux et de \A ilhem le Grand , si souvent interrompue par les guerres féodales et 1 anarchie des luttes anglo-normandes. D'un caractère religieux, il chercha à rétablir les monastères et les abbayes, et a restituer au pouvoir de l'église son ancienne autorité. Nous rencontrons même dans les souvenirs dont la tradition ' a entouYé la mémoire de ce prince , le récit d'une coutume instituée par lui , dont l'étrange symbole nous initie aux moeurs de cette époque, mélange confus de naïve crédulité et de religieuse poésie. « Or Alphonse , pour perpétuer » parmi les peuples d'Occident les persécutions dont les » chrétiens avaient été victimes de la part des infidèles , » institua cet usage bizarre. A l'une des processions que » l'église a coutume de faire a l'époque des fêtes des Roga- » tions , cie l'église cathédrale à celle de Saint-Cyprien , » qui se trouvait en dehors des murs de la ville , le crieur » public lançait contre la châsse sacrée , qui renfermait , m disait-on , la précieuse barbe de saint Pierre , un vase » de terre plein de vin : si le vase se brisait contre la )> sainte relique , on gratifiait celui qui lavait jeté de la » valeur de ce que le liquide en s épandant avait mouillé, » mais l'excommunication frappait immédiatement le » malheureux auquel cet office était confié. lîouchet expli-

1 annales d'Aquitaine, Bouchet. — Dreux du Radier , Bibliolh. histor. du Poitou. — Thibaudeau.

» que de la sorte ce singulier symbole : Le prince voulait » qu'on entendh par ce mystère , dît-il , la persécution que » les infidèles exercent à l égard des chrétiens, contre lesquels » ils jettent le verre luisant de l'orgueil , facile à briser , et » le, vin d injures et d opprobres , par lesquels ils gagnent à » Dieu les âmes de ceux qu'ils persécutent, et néanmoins les- » dits persécuteurs sont damnés et bannis de la sainte église. » Malgré les sympathies du comte de Poitiers pour l'église , se manifestant par de si étranges mystères, il eut plus d'une fois occasion de s'opposer avec énergie aux envahissements du pouvoir des évêques. Ses démêlés avec Hugues de Chàteauroux , évèque de Poitiers , nous en fournissent un exemple assez frappant. Ce prélat , par des motifs que l'histoire contemporaine ne nous a point transmis , avait frappé d'interdiction toute la cité dont il était le chef religieux. Comme il était alors en usace de racheter par une forte amende lanathème de l'église, lévèque exigea l'exécution de cette coutume pour admettre au sein de l'église la ville excommuniée. Sur les réclamations énergiques de ses habitants, Alphonse intervint et déclara injuste et mal fondée la condamnation qui frappait la cité de Poitiers , et défendit à h évèque d'exiger la moindre somme. Malgré l'autorité du comte , Hugues n'en persista pas moins dans sa résolution , et il se contenta de diminuer de beaucoup le prix de l'amende, qui fut réduit à trente livres. Alphonse , irrité de cette persistance de lévèque , s'en référa à son frère le roi de France , pour qu'il terminât par son autorité le conilit qui s'était élevé entre lévèque et lui. Les lettres de saint Louis , quoique empreintes d'une grande modération, furent sans résultat près de Hugues; et le sénéchal de Poitiers , Thibaut de Rocial , fut contraint de payer, au nom de la cité, l'amende exigée par le prélat.

Alphonse protesta encore avec énergie , et il déclara publiquement qu'il n'entendait point qu'une paix faite par de pareils moyens pût lui préjudiciel- , ni donner aucuns droits à l'évêque et à l'église de Poitiers '.

Si l'église rencontra quelquefois pour adversaire dans ses injustes exigences le comte de Poitiers , elle le vit le plus souvent prendre avec une énergie semblable la défense de sa dignité et de son pouvoir méconnus. Lorsque, vers 1251, le seigneur de Lusignan chassa injustement de son siège l'évêque d'Angoulème, il fut le premier à réclamer, contre la violence de son vassal, la sévérité du roi de France. Le comte fut traduit devant une cour de justice, et condamné à faire publiquement amende honorable, et à réintégrer dans ses fonctions le prélat indignement chassé.

L'événement le plus important de cette époque fut, sans contredit , le traité conclu entre le roi de France et celui d'Angleterre au sujet des provinces de l'ancienne Aquitaine. Depuis sa défaite de Taillebourg, le prince anglais n'avait manifesté par aucune invasion sérieuse ses projets d'agrandissement : de temps à autre il adressait bien quelques remontrances à son rival Louis IX , et cherchait à reconquérir par voie de conciliation ce que le sort des armes lui avait enlevé; mais hors ces suppliques humbles et soumises, rien n'annonce de sa part de belliqueuses intentions. Cependant, vers l'an 1254, Alphonse eut quelques contestations avec Henri III , lorsque ce dernier vint dans les pays de Gascogne pour réprimer les fréquentes révoltes de leurs habitants. Les soldats anglais , dans leur marche à travers le territoire , dévastèrent et pillèrent quelques cités ; ils vinrent même juqu'aux portes de Toulouse, donner le spectacle d'un défi qui contrastait d'une façon ridicule avec

' Thibaudeau , Abr. de l'Hisl. du Poilo-i.

leurs défaites passées. Le comte de Poitiers se plaignit au roi d'Angleterre de l'insolence et des dévastations de ses guerriers, et ce dernier consentit à payer, comme réparation des dommages causes , une somme de 7,258 livres de Bordeaux '. La répartition de cet argent fut confiée , par lettres patentes datées de Vincennes, le 25 mars 1254, à Hugues d'Arcis , sénéclial de Toulouse. Henri III ne se contenta point de réparer de la sorte les pillages de ses soldats , il accorda encore , dans son camp près de Bergerac, des lettres de sauvegarde en faveur des marchands de Toulouse qui faisaient le commerce dans les pays de Gascogne, à la seule condition cju ils n'apporteraient point de vivres à ses ennemis. Quelques années s'étaient à peine écoulées, qu'à la suite d'un voyage que le roi d'Angleterre fit à la cour de France , il intervint entre les deux monarques un arrangement définitif au sujet de leurs prétentions réciproques sur diverses provinces de la France. En vertu de ce traité, le roi saint Louis , dit Bouchet , l'annaliste d'Aquitaine, qui esloit tout beniu et charitable , accorda, contre l'avis de son conseil , au roi d'Angleterre , tout le pays de l'ancienne Aquitaine, à l'exception du Poitou et d'une partie de la Saintonge; de son côté,, il est vrai, Henri renonça à ses droits, ou pour mieux dire, à ses prétentions sur plusieurs autres contrées du territoire de la France. La rivière de Charente, sur les bords de laquelle Louis IX avait vaincu son rival , se trouva être la limite des deux puissances ; elle sera à la France et à l'Angleterre, ce que la Loire fut dans les siècles précédents aux peuples du nord et à ceux des régions méridionales.

Cette transaction pacifique entre les deux puissances rivales fut l'occasion de quelques années de repos pour nos

1 Uom Vaissette, Ilisl. du Languedoc.

contrées. On avait déjà complètement oublié les angoisses des combats , lorsqu'en 1 268 , le comte de Poitiers se prépara à réaliser un vœu qu'il avait fait d'aller de nouveau en Terre-Sainte, durant une violente maladie dont il faillit être la victime vers la fin de 1 252. Plusieurs fois , depuis cette époque , le pouvoir de l'église avait cherché à stimuler son ardeur presque éteinte. Innocent XIV fit même plus que de l'encourager , il lui accorda pour cette expédition : 1 ° 3,000 marcs d'argent sur les restitutions des usures et des biens mal acquis qui seraient faites dans le royaume de France et les comtés de Toulouse , Poitiers , Provence et Bretagne ; 2° les rachats que devaient payer ceux qui , s' étant croisés pour la Terre-Sainte , ne pourraient ensuite exécuter leur vœu; 3° les legs faits en général pour le secours des expéditions contre les infidèles, à la condition qu'il se mettrait immédiatement en marche *. Le malheureux Alphonse , sur le point d'exécuter sa promesse sacrée aux yeux de l'église , semble avoir de mystérieux pressentiments sur le sort qui lui est réservé dans cette expédition. La Terre- Sainte lui a déjà été fatale, peut-être d'autres dangers plus graves encore apparaissent-ils à son imagination effrayée. Au moment de quitter la France et de s'aventurer de nouveau sur la Méditerranée, il rédige, ainsi que sa femme, le monument de ses dernières volontés. Par cet acte ils affranchissent tous leurs serfs et leurs enfants quels qu'ils fussent ; ils ont besoin de s'entourer de pieuses bénédictions, de la part de ces pauvres proscrits du moyen-âge: peut-être leurs prières et leurs vœux conjureront-ils les malheurs dont l'avenir parait les menacer. Déjà , en traversant les cités de la Rochelle , de Saint-Jean et de Saintes , ils ont rendu à la

' Dom Vaisselle.

liberté un grand nombre de ces malheureux. Des sommes immenses d'argent furent par eux léguées aux monastères , aux églises et aux diverses abbayes. Par une des clauses de ce même testament, Alphonse donna durant son absence l'administration de ses états à Sicard d'Alaman , chevalier, Gilles Camelin, chanoine de Saint-Quiriare de Provins, et Thomas de Neuville, tous les trois qualifiés dans l'acte de clercs du comte de Poitiers et de Toulouse. Quant à Jeanne, dont le courage n'était point ébranlé par les périls d'une nouvelle expédition , elle donna à son époux la jouissance de tous ses biens jusqu'à ce que Philippe de Lomagne , fille de feu Arnard Othon , vicomte de Lomagne , fût parvenue à 1 âge de nubilité.

Ces dispositions terminées, les deux époux, suivis d'un grand nombre de chevaliers , s'embarquèrent dans un port appelé Aymargues. Ayant débarqué en Italie , ils poursuivaient leur marche par terre lorsqu'une terrible maladie les força de séjourner au château de Cornetto, sur les confins de la Toscane , près des états de Gènes. Ils abandonnèrent ce refuge pour joindre la cité de Savone, oh Alphonse succomba le 21 août 1271. Les chevaliers qui l'avaient suivi dans son expédition ensevelirent ses chairs et ses intestins dans la cathédrale , apportant le reste de ses dépouilles mortelles en France, que l'on plaça à Saint- Denis , ainsi qu'il l'avait ordonné dans ses derniers instants. Trois jours après , Jeanne mourut subitement, de telle sorte que plusieurs disaient quelle avait été empoisonnée. Ses ossements furent déposés dans l'abbaye de Gercy en Brie, au diocèse de Paris, qu'elle avait fondée. — Le comte de Poitiers , dont nous avons rapidement tracé l'existence politique dans ses rapports avec l'histoire de notre province, raviva au milieu de nous, ainsi que nous le disions,

les souvenirs de "Wilhem le Grand. Comme lui, il fut l'ami des hommes illustres de ces temps, et, dans ses deux pèlerinages en Terre-Sainte, il avait dans sa suite plusieurs poètes provençaux , dont les chants devaient charmer les loisirs de ses guerriers. Il fut aussi protecteur zèle des écoles publiques, et ce n était pas la première fois qu'il les favorisait, lorsqu'en 1253 il termina un différend avec l'abbé de Clairvaux touchant certaines sommes , en les consaci'ant à l'entretien de vingt étudiants en théologie de cette abbaye au collège de St-Bernard à Paris ; et , grâce à cette générosité , l'abbé et les religieux de Clairvaux le reconnurent, dit dom \aissette , pour patron et fondateur de ce collège. Ses grandes libéralités en faveur des monastères et des hôpitaux firent oublier les difficultés légales qu'il avait soulevées, après la mort de son beau-père Raymond de Toulouse , pour échapper au paiement des legs institués par ce dernier. Si nous en croyons un mémoire que l'historien du Languedoc cite, il distribua, les seuls jours du lundi et du mardi de la semaine sainte de l'an 1 267, une somme de S95 livres tournois, somme fort considérable en raison de son revenu qui n'était alors que de 45,000 livres tournois. Si nous abandonnons ces faits généraux de la vie d'Alphonse pour préciser avec plus de netteté ce qui n'a rapport qu'à notre province , nous pourrons rappeler les termes d'une charte qu'il accorda à la ville de Poitiers , qui lui avait payé une certaine somme pour une de ses expéditions en Terre-Sainte , et dans laquelle il formule avec énergie la défense à ses successeurs de se prévaloir de ce fait pour exiger dans d'autres occasions de nouveaux subsides. C est une faveur, une grâce qui lui a été accordée ; il n'y avait aucun droit. — Si les rois de France avaient perpétué dans nos contrées la pacifique

domination du frère de saint Louis , peut-être leurs habitants auraient-ils oublié bien plus promptement d'anciennes haines pour s'associer aux destinées de leur nouvelle patrie , et l'histoire n'aurait point encore à nous livrer le tableau de nouvelles catastrophes, conséquences inévitables d'une fusion difficile et contrariée.

le rorrou réuni a la couronne le France. — pitilippe le hardi.

DÉMÊLÉS DE LA COMMUNE DE POITIERS AVEC LES RELIGIEUX DE l'aBBAYE DU P1W.

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