EPOQUE CHRETIENNE
INVASION DES PEUri.ES DU NORD.
Vers les commencements du ive siècle, le christianisme jeta sur la terre d'Occident les éléments d'une civilisation nouvelle. Notre province , entre toutes les nations de la Gaule , répondit l'une des premières aux paroles que ses apôtres y firent entendre. Suivant la tradition , saint Martial aurait prêché le premier dans la Gaule les doctrines du Christ , et d'après cette même tradition , les Poitevins furent plus faciles et aisés à prendre le sacrement du baptême que les autres peuples.
L'histoire ne nous a rien transmis sur la vie de Martial , sur l'époque de son arrivée dans les Gaules , ni même sur la réalité de son existence. La légende s'est emparée de ce personnage, elle l'a façonné à sa guise. Suivant elle, ce ne serait plus vers la fin du 111e siècle qu'il serait venu annoncer dans nos contrées les doctrines de la religion nouvelle , mais hien immédiatement après le supplice de saint Pierre , qu'elle lui donne pour parent. Ici la légende vient se heurter contre l'inflexibilité de la chronologie, et si dans ce contact elle ne perd pas toute sa poésie, du moins elle y laisse son caractère de véracité. Il y a eu chez tous les peuples qui ont embrassé le christianisme une certaine prétention d'avoir reçu la parole du Christ de la bouche même d'un de ses apôtres.
Le premier homme que la Gaule chrétienne puisse revendiquer comme une de ses gloires , c'est saint Hilaire. 11 est pour l'Occident, comme l'a dit saint Jérôme, l'arbre im-
mense à l'ombre duquel son église a grandi dans les premiers siècles. Mais si saint Hilaire appartient à la Gaule par son influence sur ses destinées religieuses , il appartient à la terre du Poitou par sa naissance et la pureté de son âme. C'est le premier grand homme dont elle doive à juste titre s'enorgueillir.
Hilaire naquit à Poitiers, dans les premières années du ivc siècle, d'une famille puissante, mais appartenant à la religion païenne. Jeune encore , il fréquenta les écoles d'éloquence , si florissantes à cette époque dans les Gaules. Ses croyances étaient incertaines comme celles de son siècle, lorsque l'Évangile et les autres écrits des apôtres lui tombèrent entre les mains ; cette lecture décida de sa destinée : il se fit chrétien. Ici la biographie de saint Hilaire offre une immense lacune : elle ne nous dit point par quelles luttes intérieures sa conscience embrassa avec avidité les doctrines chrétiennes ; elle ne nous dit pas non plus par quelles études profondes il puisa dans la littérature grecque et latine les germes de cette éloquence si énergique et si vigoureuse : l'histoire biographique des grands hommes s'arrête trop souvent à l'écorce , sans jamais interroger la sève , ce qui produit la vie. — Nous ne le voyons reparaître que vers 352 , époque à laquelle les habitants de la cité de Poitiers relevèrent à la dignité d'évêque. Alors commença la vie active et orageuse de saint Hilaire. L'hérésie arienne menaçait le christianisme , il se déclara contre Arius ; la puissance impériale la protégeait , il se déclara contre l'empereur. Dès 355, il lui adressa une requête dans laquelle il le suppliait d'arrêter les persécutions contre l'église catholique , de rappeler les cvêques exilés par les persécutions ariennes. Tous les prélats d'Occident l'acceptèrent alors comme leur défenseur contre l'envahissement de l'hérésie. Au cou-
cile de lîéziers, il dénonça au nom de la chrétienté tous les évêques partisans d'Arius. A ce concile la discussion fut vive et orageuse : Hilaire y soutint la divinité du Christ contre ses antagonistes , qui n'eurent d'autre réponse à faire à son éloquence que d'obtenir contre lui un ordre d'exil. Banni en Phrygie , le zèle du saint confesseur ne se démentit pas un seul instant ; bien au contraire , dans la solitude de cet exil , son éloquence s'inspira d'une énergie nouvelle : la persécution, au lieu d'affaiblir la foi de la victime , la rend plus vivace et plus ardente. Viennent pour saint Hilaire de nouvelles luttes , et il méritera largement les éloges que lui adresse saint Jérôme en l'appelant le Rhône de l 'éloquence latine. Pendant son séjour en Phrygie, quoique bien éloigné des Gaules , il fut encore le chef des adversaires d'Arius ; il entretenait avec les principaux évoques d'Occident une correspondance active. Ce fut aussi durant cet exil qu'il composa ses principaux ouvrages. Non-seulement il surveillait ainsi les intérêts généraux de l'église chrétienne , niais il n'oubliait pas non plusses affections de famille. Marié avant son épiscopat, il avait laissé dans la cité de Poitiers, près de sa mère , la jeune Abre sa fille. Celle-ci , désirant se marier , demanda la bénédiction à son père, qui lui répondit une longue lettre dans laquelle il la détournait de sa résolution. Il y a déjà dans cet écrit tous les symptômes du mysticisme que nous verrons bientôt éclater dans toutes nos contrées.
Trois années s'écoulèrent en exil, lorsque les évêques tant d'Orient que d'Occident appelèrent Hilaire à un nouveau concile qui se tint à Séleucie. Il y fut plus heureux qu'à Béziers : plusieurs évêques ariens , dénoncés hautement par lui , furent déposés. Mais ces derniers allèrent à Constantinople chercher protection prés de l'empereur , et
se venger ainsi de la décision qui les avait trappes. Hilaire les y suivit ; là il adressa une nouvelle requête à Constance , demandant une discussion publique contre ses adversaires. Il voulait, le fougueux évèque , terrasser l'hérésie arienne en face même de la puissance impériale qui la protège. Ses efforts furent inutiles. Alors il lança contre Constance lui-même une accusation d'impiété. Ce ne fut plus une simple requête humble et soumise , mais un pamphlet impétueux et insolent : plus de supplication , de la colère; plus de soumission, de la révolte. L'indignation du saint évêque était à son comble; elle s'exhalait avec une vigueur et une éloquence dont la verve rude et énergique rappelle les beaux jours des républiques antiques. Hilaire était alors un tribun de l'église contre Constance abritant de sa pourpre impériale l'hérésie d'Arius.
fragment &11 nnmuljlet de saint fjilaire contre l'empereur Cunstnme.
Il est temps de parler , car l'heure du silence est passée. Le Christ est attendu, puisque l'Antéchrist a triomphé. — Que les pasteurs fassent retentit' leurs voix , car les mercenaires ont pris la fuite. Exposons notre vie pour nos brebis, puisque les scélérats ont pénétré dans le temple, puisque le lion déchaîné nous menace de sa fureur. Courot.s au martyre, ces paroles à la bouche , car l'ange de Satan s'est transformé dans
l'ange de lumière
Je puis invoquer ici le témoignage de
tous ceux avec qui j'ai des relations intimes, de ceux même avec qui je m'en suis simplement ouvert après le bannissement de nos plus saints évèques, Paulin , Eusèbeet Denis. Je me suis abstenu , ainsi que les évèques des Gaules, de toute communication avec Saturnin , Ursace et ^alens , durant le cours de ces cinq dernières années , laissant à leurs
partisans la faculté de revenir à de meilleurs sentiments
Si donc je romps aujourd'hui le silence que j'avais si longtemps gai dé, j'en appelle à tout homme de sens , on ne m'accusera pas du moins
de m'ètre lu par indifférence ou de parler par emportement. ]\"ul autre intérêt dans mes paroles que celui de Jésus-Christ. Pourquoi, ô mon Dieu , ne m'avez-vous pas fait naître du temps des Dèce et des Néron! Avec quel amour, aidé de votre toute-puissante grâce, n'aurais-je point bravé les supplices pour la gloire de votre saint nom! Devant les chevalets je me serais rappelé le prophète Isaïe. La flamme des bûchers eût reproduit à mon esprit le courage des trois jeunes Hébreux chantant au milieu de la fournaise de Babylone.
Rien ne m'eût effrayé , ni la croix et le brisement des os du larron à qui vous ouvrîtes les portes du ciel , ni. l'immensité des gouffres de la mer, ni ses tempêtes; j'aurais envié de terribles combats contre vos ennemis les plus déclarés. — Alors plus de doute sur les persécuteurs; c'était au milieu des supplices , sous la menace du glaive, en face des échafauds que la foi chrétienne se révélait dans toute sa gloire. En présence d'un tel spectacle, les peuples eussent suivi sans crainte nos traces et marché sous une bannière commune. Mais aujourd'hui nous avons à combattre un persécuteur hypocrite, un ennemi qui n'a d'autres armes que la ruse et la séduction , en un mot Constance l'Antéchrist. Il ne frappe pas, il caresse; ses cachots à lui , loin d'affranchir des maux de la vie présente, sont des palais où l'on rampe dans la servitude; il respecte la vie pour déshonorer le cœur; le glaive ne menace plus les tètes, mais son or tue la foi. Des bûchers ne sont pas dressés sur les places publiques, et pourtant il creuse sourdement l'enfer sous nos pas. Il confesse le Christ, afin de pouvoir le nier; prêche l'union, de peur que la paix ne se rétablisse
Ton nom, ô divin Jésus, est sur ses lèvres, tandis que par sa conduite il cherche à t'enlever ainsi qu'à ton père votre divinité. Que la calomnie ne nous accuse donc pas de mensonge ; car qui doit parler le langage de la vérité , si ce n'est ses propres ministres ? Si ces accusations sont fausses, que l'infamie retombe surma tète. Si elles sont vraies , on ne peut pas nous accuser d'avoir franchi les limites de la liberté ni de la sagesse apostolique. . ■
Tu embrasses les prêtres du Christ , afin de mieux les trahir , comme il l'a été lui-même par un baiser perfide ; tu les admets à ta table en te rappelant que ce fut au sortir de table que Judas alla vendre son maître;
tu enrichis d'or le sanctuaire, et tu lui arraches ses minisires; lu oublies les droits dus à César pour enlever ceux dus à Dieu. Voilà la peau de brebis; mais le cœur du loup, c'est aux œuvres qu'on le reconnaît
Je t'adresse , à toi , Constance, les mêmes paroles qu'eussent entendues de moi Néron et Décius. Tu combats contre Dieu , tu t'acharnes contre l'église, tu persécutes les saints confesseurs du Christ, tu n'es déjà plus le tyran des hommes, mais des choses divines. Tous ces actes te sont communs avec eux
Écoute donc la sainte intelligence de ces paroles; vois l'église agitée de tontes parts ; souviens-toi de la foi de ton père; considère la réprobation générale que soulève l'hérésie arienne ; et comprends bien que tu es l'ennemi de la religion divine et des hommes qui la soutiennent, et qu'en cela tu te montres L'héritier traître et infidèle de la piété de ton père.
Cette éloquence mâle et courageuse n'eut aucun succès. Constance resta silencieux en face même de ces fougueuses attaques. Les ariens, ne voulant pas rappeler contre Ililaire de nouvelles tyrannies , le firent seulement renvover vers la cité dont il était l'évêque. Son passage à travers les Gaules , suivant encore les expressions de saint Jérôme , fut celui d'un vainqueur revenant triomphant du combat. Une foule immense s'attachait à ses pas , l'accompagnait de cité en cité , et s'inspirait d'amour pour la foi chrétienne en contemplant l'un de ses défenseurs les plus héroïques. Une jeune fille des pavs d'Italie poussa même l'enthousiasme de son admiration jusqu'à abandonner la maison paternelle pour suivre le saint évèque dans la cité de Poitiers. Aux reproches qu'on lui adressa elle ne répondit que ces simples paroles : Celui-là est mon père qui m'a révélé une vie toute nouvelle.
Jusque-là Ililaire appartient à l'humanité tout entière. Orateur fougueux, pamphlétaire insolent, il lutte pour des doctrines qu'il croit séides capables de mener à bien la civilisation chrétienne. Il prend corps à corps cette hérésie d'Arius, première tentative de la philosophie sur la religion , la combat à outrance , et seconde merveilleusement , chez les peuples d'Occident , l'œuvre que saint Anathase accomplissait en Orient. C'est user noblement sa vie que de tout sacrifier au triomphe de sa foi. Si son éloquence ne brise pas d'un seul coup une hérésie qui offrait au monde antique une transaction en flattant certains instincts de quiélisme en face d'une immense révolution, sa parole jetée dans la chrétienté sera pour elle une semence fertile , et tôt ou tard la foi religieuse dans toute sa pureté viendra anéantir jusqu'aux vestiges de cette vieille civilisation romaine gangrenée jusqu'au cœur. Arius avec son rationalisme , c'est Luther prématuré. Advienne le xvr siècle, et sa doctrine aura peut-être quelques chances de succès. Mais dans des époques révolutionnaires les palliatifs sont impuissants : la vie de l'humanité ne peut pas être une agonie perpétuelle. Saint Ililaire a donc puissamment agi sur l'avenir du christianisme ; par sa fougueuse coopération il en a activé le triomphe dans les Gaules.
Mais sa vie de luttes et d'orages une fois terminée, Hilaire revint, comme nous l'avons dit, dans la cité dont il était l'évêque. Alors commença pour lui une nouvelle existence. Celle-là, elle est notre propriété. C'est nous en effet qui avons entendu sa voix , admiré la pureté de ses. mœurs, applaudi à ses miracles. Toute cette période de sa vie a pour théâtre notre sol ; les prosélytes qu'il faisait, et grâce à son éloquence ils étaient nombreux, furent des enfants du Poitou. C'est donc en contemplant la physio-
nomie du saint évêque que nous pourrons comprendre les transformations religieuses et sociales de notre contrée dans la révolution générale qui s'opérait de toutes parts.
Les mœurs de Rome s'étaient infiltrées dans la Gaule ; elles avaient pris possession du sol, elles y étaient toutes puissantes. Le christianisme fut appelé à les chasser , ainsi qu'autrefois Jésus chassait du temple les pharisiens. La puissance impériale écrasait les peuples de son despotisme , le christianisme prêcha les principes de liberté. Les fonctions de l' évêque dans une cité n'étaient donc pas une simple dignité , mais bien une mission toute civilisatrice. En face de l'oppression, l'évèque , l'homme du peuple, l'homme élu , sera le défenseur de l'opprimé ; en face de la corruption des mœurs, il sera un modèle vivant de pureté. Hilaire , sous tous les rapports , fut digne de cette haute mission. Durant sa vie, comme l'a dit un auteur catholique , il posséda toutes les vertus qui peuvent relever le mérite d'un homme incomparable.
Son ardeur de prosélytisme jeta dans les cités et dans les bourgades de notre province les éléments de la foi nouvelle. Autour de lui vinrent se grouper une foule d'hommes inquiets de l'avenir , mais pressentant dans la foi chrétienne les germes d'une nouvelle civilisation. La cité de Poitiers fut le berceau de la religion dans les Gaules. De la basilique du saint évêque s'échappèrent , ardents et pleins de foi , ces pétulants missionnaires qui convertirent l'Occident à la religion du Christ. Conquérants paisibles, ils n'avaient d'autres armes que l'éloquence de leurs paroles.
L'un d'eux, saint Martin , brilla d'un éclat qui sans ternir celui de son maître n'en fut pas moins illustre et resplendissant. Tous les deux seront pour la Gaule les fondateurs de l'église chrétienne. A l'un , les élans fougueux du prose-
lyrisme ; à l'autre , les paisibles inspirations de la prière. C'est pourquoi Hilaire précéda Martin. Ililaire mort , le disciple continua dignement l'œuvre du maître.
Si saint Ililaire appartient à la terre du Poitou d'une manière plus immédiate que saint Martin , ce dernier n'en est pas moins une de nos gloires. Le disciple doit avoir la même patrie que le maître. Et si, par une de ces fatalités , son nom se trouve dans la suite inscrit en magnifiques caractères au frontispice de l'église de Tours, cette église rivale de la nôtre , nous devons cependant revendiquer l'honneur d'écrire en quelques mots son histoire , et , plus heureux que nos ancêtres , nous pourrons de la sorte nous approprier cette illustration chrétienne. D'ailleurs Hilaire et Martin doivent être , aux yeux de l'historien , les symboles d'une même pensée, les instruments humains d'une même activité. Si la mémoire de l'un a éclipsé dans la suite celle de l'autre, cela s'explique par le génie de ces deux hommes. L'homme de la prière est éternel comme elle ; l'homme de la lutte peut quelquefois laisser au milieu de la mêlée les lambeaux de sa gloire. Mais quant à nous qui n'avons nul souci de la prééminence de l'église de Tours sur celle de Poitiers , bannissons cet esprit de rivalité , et reproduisons dans leur vérité ces deux belles figures , qui ont été pour tout l'Occident l'aurore d'une vie nouvelle. Hilaire nous a apparu avec les formes" athlétiques de son éloquence , la rude activité de son âme , en un mot avec toutes les qualités du héros, lesquelles inspiraient à saint Augustin, lui aussi une des colonnes du christianisme, ces belles paroles qui sont pour la gloire de l'évèque de Poitiers la plus magnifique formule : Quis ignorât Hilarium episcopum gallum ? Hilaire a été le cœur et le bras du christianisme ; l'âme et la pensée mystique se trouveront dans la vie de Martin.
Cette vie, elle est écrite avec trop de naïveté dans une vieille légende, pour que nous ne reproduisions pas ici un de ses fragments. Ab unâ disce omnes.
frgtnîit île saint Xltartin.
Saint Martin naquit à Sabaria eu Pannonie , mais il fut élevé en Italie, près du Tésiu. Ses parents n'étaient pas les derniers selon le inonde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat , puis tribun. Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia dans l'église , et se fit admettre parmi les catéebumènes ; il n'avait que douze ans qu'd voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son vœu , si la
faiblesse de l'enfance le lui eût permis Un édit impérial ordonna
d'enrôler les fils de vétérans : son père le livra ; il fut enlevé , chargé de chaînes , et engagé dans le serment militaire. Il se contenta par la suite d'un seul esclave , et souvent c'était le maître qui servait : il lui déliait sa chaussure , et le lavait de ses propres mains; leur table était
commune Telle était sa tempérance qu'on le regardait déjà, uou
comme un soldat, mais comme un moine.
Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire , et qui faisait mourir beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre tout nu ; le misérable suppliait tous les passants , et tous se détournaient. Martin n'avait que son manteau ; il avait donné tout le reste : il prend son épée , le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre. Quelquesuns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi demi-vètu et comme
écourté Mais la nuit suivante , Jésus-Christ lui apparut couvert de
cette moitié de manteau dont il avait revêtu le pauvre.
Lorsque les barbares envahirent la Gaule , l'empereur Julien rassembla son armée et fit distribuer le donalivum Quand ce fut le
tour de Martin : « Jusqu'ici, dit-il à César , je t'ai servi ; permets-moi
» de servir Dieu ; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre
» Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain » sans aimes au premier rang ; et au nom de Jésus, mon seigneur, » protégé par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les » bataillons ennemis. » Le lendemain l'ennemi envoie demander la
paix , se livrant corps et biens. Qui pourrait clouter que ce fût là une victoire du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans aunes au combat?
En quittant les drapeaux , il alla trouver saint Hilaire , évèque de Poitiers , qui voulut le faire diacre Mais Martin refusa , se déclarant indigne; etl'évèque, voyant qu'il fallait lui donner des fonctions
qui parussent humiliantes, le fit exorciste Peu de temps après , il
fut averti en songe de visiter, par charité religieuse, sa patrie et ses parents , encore plongés dans l'idolâtrie ; et saint Hilaire voulut qu'il partit, en le suppliant avec larmes de revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on , et après avoir prédit à ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en suivant des sentiers écartés , il rencontra des voleurs L'un d'eux l'emmena les mains liées derrière le
dos Mais il lui prêcha la parole de Dieu, et le voleur eut foi : depuis
il mena une vie religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin continuant sa route, comme il passait près de Milan , le diable s'offrit à lui sous forme humaine, et lui demanda où il allait ; et comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il lui dit : Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le diable se jettera à la traverse. Martin répondit ces paroles prophétiques : Dieu est mon appui , je ne craindrai pas ce que l'homme peut faire. Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa présence. — Il fit abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père persévéra dans le mal. — Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée par tout le monde, et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des prêtres, et souffrit mille
tourments (il fut frappé de verges et chassé de la ville) Enfin il se
retira à Milan , et s'y bâtit un monastère. Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia dans l'île Gallinaria , où il vécut longtemps de racines.
Lorsque saint Hilaire revint de l'exil , il le suivit , et se bâtit un monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui. ... Pendant l'absence de saint Martin il vint à mourir, et si subitement , qu'il
quitta ce monde sans baptême Saint Martin accourt pleurant et
gémissant. — Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membies
inanimés de son frère Lorsqu'il eut prié quelque temps, à peine
deux heures s'étaient écoulées, il vit le mort agiter peu à peu tous ses membres , et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il vécut encore plusieurs années.
On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours; niais comme on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant (|ue sa femme était malade , vint se jeter aux pieds du saint , et obtint qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposés sur la îoute, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville. Une foule innombrable était venue des villes d'alentour pour donner son suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évèques , refusaient Mai tin avec une obstination impie. « C'était un homme de rien, indigue de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits misérables et
ses cheveux en désordre » Mais, en l'absence du lecteur, un des
assistants prenant le psautier, s'arrête au premier verset qu'il rencontre; c'était le psaume : Ex ore infanlium et lactenlium pcrfecisli tandem, ut des I ruas inimicum et defensorcm. Le principal adversaire de Martin s'appelait précisément Dcfcnsor. Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple , et les ennemis du saint sont confondus.
Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion comme une sépulture de martyr. Les évèques précédents y avaient
même élevé un autel Martin , debout près du tombeau , pria Dieu
de lui révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler : elle s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel.
Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses ; il en était éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent , il crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices; parce que c'était la coutume des paysans gaulois de promener à travers les campagnes , par une déplorable folie , les images des démons couvertes de voiles blancs. Il élève donc le signe de la croix , et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer son fardeau. 0 prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer d'abord raides comme la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour avancer, ne pouvant faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes. Enfin , accablés par le poids du cadavre , ils déposent leur fardeau, et se regardent les uns les autres, consternés, et se demandant à eux-mêmes ce qui leur arrivait. Mais le saint
homme s'élant aperçu que ce cortège s'était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice, éleva de nouveau la main, et leur permit de s'en aller et d'enlever le corps.
Comme il avait détruit dans un village un temple très-antique, et qu'il voulait couper un pin qui eu était voisin, les prêtres du lieu et le
reste des païens s'y opposèrent « Si tu as, lui dirent-ils, quelque
confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre, reçoisle dans sa chute ; et si ton seigneur est, comme tu le dis, avec toi , tu en
réchapperas » Comme donc le pin penchait tellement d'un côté
qu'on ne pouvait doutera quel endroit il tomberait, on y amena le
saint garrotté Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer
ruine; les moines regardaient/de loin et pâlissaient. IVIais Martin, intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué , au moment où il tombait et se précipitait sur lui , lui oppose le signe du salut. L'arbre se releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de l'autre côté, si bien qu'il f.iillit écraser la foule cpii s'était crue à l'abri de tout péril.
Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les superstitions païennes, clans le village de Lepiosum (le Loroux) , une multitude de gentils s'y opposa, et le poussa avec outrage. Il se retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le cilice et la cendre , toujours jeûnant et priant , il supplia le Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s'offrirent à lui , avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice céleste ; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysms ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer à la destruction du temple. Il revient, et, à la vue des païens immobiles, il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque tous crurent à Jésus-Christ.
Plusieurs évèques s'étaient réunis de divers endroits auprès de l'empereur Maxime, homme d'un caractère violent. Martin , souvent invité à sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait être le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs , l'un de son trône , l'autre de la vie. Cédant enfin aux raisons que donna Maxime ou à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation. Au milieu du festin, selon la coutume , un esclave présenta la coupe à l'empereur. Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se piocuier le bonheur de la recevoir
de sa main. Mais Martin, lorsqu'il eut bu, passa la coupe à son prêtre , persuadé sans doute que personne ne méritait davantage de boire api es lui. Cette préférence excita tellement l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent avec plaisir cette action même , par laquelle le saint paraissait les dédaigner. Martin prédit longtemps avant à Maxime que s'il allait en Italie , selon son désir, pour y faire la guerre à Yalentinien , il serait vainqueur dans la première rencontre , niais que bientôt api es il périrait. C'est en effet ce que nous avons vu .
On sait aussi qu'il reçut très-souvent la visite des anges qui venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci était convaincu qu'il ne pouvait lui échapper, il l'accablait souvent d'injures, ne pouvant réussir à l'embarrasser dans ses pièges. Un jour, tenant à la main une corne de bœuf ensanglantée, il se précipita avec fracas vers sa cellule , et lui montraut sou bras dégouttant de sang, et se glorifiaut d'un crime qu'il venait de commettre : ' Martin, dit-il, où est donc ta vertu? je viens de tuer un des tiens. » Le saint homme réunit ses frères , leur raconte ce que le diable lui a appris , leur ordonne de chercher dans toutes les cellules afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne manquait personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire, qu'on avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la forêt. Il envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce paysan à demi mort. Bientôt après il cessa de vivre. Un bœuf l'avait percé d'un coup de corne dans l'aine.
Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses. Tantôt il pienait les traits de Jupiter , tantôt ceux de Meicure, d'autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin, toujours ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de la prière. Un jour le démon parut précédé et environné lui-même d'une lumière éclatante, a6n de le tromper plus aisément par celte splendeur empruntée : il était revêtu d'un manteau royal, le front ceint d'un diadème d'or et de pierreries, sa chaussure brodée d'or, le visage serein et plein de gaîté. Dans cette parure , qui n'indiquait rien moins que le diable , il vint se placer dans la cellule du saint pendant qu'il était en prière. Au premier aspect Martin fut consterné , et ils gardèrent tous les deux un long silence. Le diable le rompit le premier : « Martin , dit-il , reconnais celui qui est devant toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j'ai d'à-
bord voulu nie manifester à toi. » Martin se tut et ne fit aucune réponse. Le diable reprit audacieusement : a Martin , pourquoi hésites-tu à croire lorsque tu vois ? Je suis le Clirist. — Jamais, reprit Martin , Notre-Seigneur Jésus-Cbrist n'a prédit qu'il viendrait avec la pourpre et le diadème. Pour moi je ne croirai pas à la venue du Chijst, si je ne le vois tel qu'il fut dans sa passion, portant sur son corps les stigmates de la croix. » A ces mots , le diable se dissipe tout-à-coup comme delà fumée, laissant la cellule remplie d'une affreuse puanteur Je tiens ce récit de la bouebe même de Martin ; ainsi , que personne ne le prenne pour une fable.
Car , sur le bruit de sa religion , brûlant du désir de le voir, et aussi d'écrire son histoire , nous avons entrepris, pour l'aller trouver, un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus que de l'abandon qu'il fallait faire des séductions de ce monde , et du fardeau du siècle, pour suivre d'un pas libie et léger Notre-Seigneur Jésus Christ. Oh! quelle gravité, quelle dignité il y avait dans ses paroles et dans sa conversation! quelle force, quelle facilité merveilleuse pour résoudre les questions qui louchent les divines Ecritures ! Jamais le langage ne peindra cette persévérance et cette rigueur dans le jeûne et dans l'abstinence, cette puissance de veille et de prière, ces nuits passées comme les jours , celte constance à ne rien accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser dans sa vie aucun instant qui ne fût employé à l'œuvre de Dieu ; à peine même consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la nature exigeait. O homme vraiment bienheureux, si simple de cœur, ne jugeant personne , ne condamnant personne, ne rendant à personne le mal pour le mal ! Et en effet, il s'était armé contre toutes les injures d'une telle patience, que, bien qu'il occupât le plus haut rang dans la hiérarchie, il se laissait outrager impunément par les moindres clercs, sans pour cela leur ôter leurs places ou les exclure de sa charité. Personne ne le vit jamais irrité, personne ne le vit troublé , personne ne le vit s'affliger, personne ne le vit rire; toujours le même, et portant sur son visage une joie céleste, en quelque sorte , il semblait supérieur à la nature humaine. Il n'avait à la bouche que le nom du Christ, il n'avait dans le cœur que la piété, la paix, la miséricorde. Le plus souvent même, il avait coutume de pleurer pour les péchés de ceux qui le calomniaient , et qui , dans la solitude de la retraite, le blessaient de leur venin et de leur langue de vipère.
l'our moi , j'ai la conscience d'avoir été guidé dans ce récit par ma conviction et par l'amour de .lésus-Clirist. Je puis me rendre ce témoignage que j'ai rapporté des faits notoires et que j'ai dit la vérité. ( Ex Sul/jicii Severi Vilâ B. Martini. Trad. de M. Michelet. )
Telle est la vie de Martin. Ce qui arriva à sa mort atteste dune façon trop évidente l'enthousiasme qu'excita dans nos contrées le christianisme , pour que nous n'empruntions pas à Grégoire de Tours le récit de la lutte que lit naître entre deux peuples la question de savoir auquel appartiendraient les dépouilles mortelles du saint personnage. Cette ambition du cadavre d'un chef mort ne s'estelle pas renouvelée de nos jours , et l'une de nos armées ne se faisait-eJle pas précéder au combat des dépouilles sanglantes de son général tombé au champ d'honneur? Comme si le cadavre d'un héros savait encore le chemin de la victoire. Ainsi faisaient les premiers chrétiens. Sur les tombeaux des saints confesseurs, les générations venaient chercher les inspirations religieuses des âmes dont ils couvraient les restes inanimés. Que la philosophie ne nie pas la puissance des reliques, en tant que svmboles, dans des siècles de foi naïve , puisque sous sa propre domination cette puissance s'est manifestée sur une armée tout entière. C'est que, voyez-vous , la poésie est de tous les âges. Chaque siècle lui paye un large tribut , alors même que ce siècle s'appelle le dix-neuvième,, le siècle des lumières.
En lisant ce récit , on comprendra la sollicitude que nous avons prise à reproduire la vie de Martin. Il y avait là une dette d'honneur à payer à la mémoire de nos ancêtres ; dans leur tentative infructueuse pour s'emparer du corps du saint évêque, ils avaient hautement manifesté l'intention de vénérer sa mémoire , et leur historien n'aurait pas rempli toute sa mission, s'il uemonumentait dans son œuvre
le souvenir de ce héros. Que ces lignes soient pour notre pays une noble vengeance de la petite défaite que lui firent éprouver jadis les habitants de Tours.
Or " , la seconde année du règne d'Arcadius et d'Honorius, saint Martin, évêque de Tours, rempli de vertus et de sainteté, après avoir comblé de bienfaits les infirmes et les pauvres, sortit de ce monde pour aller heureusement vers Jésus-Christ , dans le bourg de Cannes de son diocèse (au confluent de la Vienne et de la Loire), dans la 81e année de son âge , la 2Ge de son épiscopat. Il mourut au milieu de la nuit du dimanche. Beaucoup de personnes entendirent à sa mort un concert dans les cieux. Dès que le saint de Dieu eut commencé à être malade , les gens de Poitiers se réunirent à ceux de Tours pour suivre son convoi. A sa mort , il s'éleva entre les deux peuples une vive altercation. Les Poitevins disaient : « C'est notre moine, il a été » notre abbé ; nous demandons qu'on nous le remette. Qu'il » vous suffise que pendant qu'il était évêque dans ce monde » vous ayez joui de sa parole, participé à ses repas, que vous » ayez été soutenus par ses bénédictions, et réjouis de ses » miracles. Que toutes ces choses vous suffisent. Qu'il nous » soit au moins permis d'emporter son cadavre. »
Ceux de Tours répondaient : « Si vous dites que ses mi- » racles nous sulfisent , sachez que pendant qu'il était » parmi vous il en a bien fait plus qu'ici. Car , pour en » passer un grand nombre sous silence , il vous a ressuscité » deux morts , et à nous un seul ; et, comme il le disait lui— » même , il avait un plus grand pouvoir avant d être évêque » qu'après. Il est donc juste de dire que ce qu'il n'a pas » fait pour nous étant vivant , il le fasse étant mort. Dieu » vous l'a enlevé, et nous l'a donné. D'ailleurs , si l'on suit
1 Grcyoiie Je Tours, traduction de M. Guizot.
» l'ancien usage , son tombeau, conformément à l'ordre de » Dieu , sera dans la ville où il a été consacré. Si vous voulez » le revendiquer en vertu du droit de votre monastère , )> sachez que c'est d'abord à Milan qu'il a été moine. »
Pendant qu'ils se disputaient ainsi , le jour fit place à la nuit ; le corps du saint , déposé au milieu de la maison , était gardé par les deux peuples. Les portes ayant été étroitement fermées, les Poitevins voulaient l'enlever par force le lendemain matin , mais Dieu tout-puissant ne permit pas que la ville de Tours fût privée de son patron. Au milieu de .la nuit toutes les troupes des Poitevins furent accablées de sommeil , et il n'y avait pas un seul homme de cette multitude qui veillât. Les Tourangeaux les voyant endormis prirent le corps du saint; les uns le descendirent par la fenêtre , d'autres le reçurent au dehors , et l'ayant placé sur un bâtiment , ils naviguèrent avec tout le peuple sur le lleuve de la Vienne. Étant entrés dans le lit de la Loire , ils se dirigèrent vers la ville de Tours en chantant des louanges et des psaumes. Les Poitevins, éveillés par ces chants, et ne trouvant plus le trésor qu'ils gardaient , s'en retournèrent chez eux couverts de confusion.
Les dernières expressions qui terminent le récit de Grégoire ne sont peut-être pas très-flatteuses pour notre amourpropre ; mais eussent-elles été encore bien plus amères , que nous n'aurions pas hésité à reproduire tout ce passage. Quelle que soit la mystification qui fut le dénoùment de nos prétentions , cet événement indique trop noire enthousiasme en faveur des doctrines chrétiennes pour que nous le passions sous silence. Ainsi , peu nous importe que, trop échauffés par la discussion, nos ancêtres se soient livrés à un sommeil maladroit; ce qu'il nous faut constater, c'est la moralité du fait.
Tels sont les deux hommes qui en Occident servirent énergiquement l'œuvre de la civilisation chrétienne. Tous deux appartiennent à notre histoire.
Mais , tandis que les premiers germes du christianisme se développaient sur la terre des Gaules , envahissant peu à peu les contrées sur lesquelles la civilisation romaine avait importé ses mœurs et ses croyances , de nouvelles tempêtes mille fois plus bruyantes et plus tumultueuses menaçaient encore l'Occident. Des régions du Nord s'échappèrent des peuples inconnus, qui, poussés par une mystérieuse attraction, vinrent le couvrir de leurs innombrables populations. Ce fut un vaste déluge ; sous l'immensité de ces vagues humaines tout ce qui restait du monde antique disparut , hors le christianisme qui fut pour le monde une nouvelle arche sainte dans laquelle vint se réfugier la pensée humaine. Les barbares parurent avoir pour mission de préparer le sol à recevoir la foi du Christ. Ce fut le soc précédant la semence.
L'histoire provinciale doit ici offrir une lacune : dans les grandes commotions les petites individualités disparaissent , la généralité absorbe tout. Qu'a été le Poitou durant ces invasions barbares? C'est une question inutile et même insoluble. Comme toutes les autres parties du sol , il a été couvert par ces torrents de nations qui s'écoulaient du nord au midi, et du midi au nord. Comme partout, son territoire fut envahi, ses cités détruites , ses habitants vaincus et quelquefois massacrés. Le barbare n'épargnait rien; son génie , c'était la destruction. Il mit merveilleusement à exécution ce conseil que la mère de l'un des chefs de ces hordes donnait à son filsChrocus : « Tuveux qu'on parle de « toi? Brûle les villes et massacre les hommes. Tu veux être
» grand? Renverse les monuments au niveau de t herbe. »
Ainsi agissaient les barbares. Cliaque jour un peuple nouveau franchissait le Rhin , et chaque jour c'était une nouvelle dévastation.
Il y a donc vers la fin du ive siècle deux phénomènes bien distincts, la barbarie et le christianisme, la hache du guerrier et la croix de Jésus. Du sang barbare doit naître la nation franke; du christianisme doit surgir la pensée de la civilisation moderne. C'est là le corps et L'âme du nouveau monde qui est appelé à succéder au monde antique.
Qu'ont apporté à la terre du Poitou ces deux éléments ?
Pour arriver à un résultat historique , il faut traverser rapidement les temps d'invasion; il n'y a là que des larmes et du sang , que des ruines et des agonies. Si l'histoire générale a besoin, pour vivre, d'un drame toujours ruisselant de péripéties sanglantes , il n'en est pas de même de l'histoire provinciale. Cette dernière doit tenir compte aux peuples de leurs larmes et de leurs gémissements. Ils voyaient tomber sous les coups du barbare les murs des cités qui commençaient à s'élever ; ils voyaient ravager ces terres qu'ils cultivaient avec tant de soin , d'après les dires de Lucain. La désolation était partout dans ces premiers siècles. Si le peuple participait d'une façon plus immédiate dans ces désastres de la patrie , les grands ne trouvaient pas non plus grâce devant la fureur des conquérants. « Tout ce qu'il y avait d'hommes illustres par » leur rang ou leurs richesses, dit un ancien historien, se » trouvaient réduits au pain de l'aumône, obligés d'aller » hors du pays mendier ou vivre de salaire. Rien ne fut » laissé aux habitants , si ce n'est la terre que les barbares » ne pouvaient emporter. »
L'histoire de l'invasion se trouve retracée <lans un récit
que nous a laissé un pieux aiîteur de l'état de nos provinces à ces époques de malheur.
« Quand tout l'Océan , dit-il, aurait inondé les Gaules , il » n'y aurait pas fait de si horribles ravages : nos bestiaux , » nos fruits et nos grains ont été enlevés ; nos vignes et nos » oliviers désolés, nos maisons de campagne ruinées, et à » peine y reste-t-il quelques débris. Mais tout cela n'est » que la moindre partie de nos maux. Depuis dix ans les » Vandales et les Golhs font de nous une cruelle boucherie r » les châteaux bâtis sur les rochers , les villes les plus » fortes, les bourgs situés sur les plus hautes montagnes , » n'ont pu garantir leurs habitants de la fureur de ces » barbares, et l'on a été partout exposé aux dernières ca- » lamités. Ils n'ont épargné ni le sacré .ni le profane, ni » la faiblesse de l'âge ni celle du sexe : les hommes et les « enfants, les gens du peuple et les personnes les plus con- » sidérables , tous ont été sans distinction les victimes de » leurs glaives. Ils ont brûlé les temples dont ils ont pillé » les vases sacrés ; ils n'ont respecté ni la sainteté des » vierges, ni la piété des veuves. Les solitaires n'ont pas » éprouvé un meilleur sort. C'est une tempête qui a em- » porté indifféremment les bons et les mauvais, les inno- » cents et les coupables. Le respect dû à l'épiscopat et au » sacerdoce n'a pas exempté ceux qui en étaient honorés ; » ces barbares leur ont fait souffrir les mêmes indignités » et les mêmes supplices ; ils les ont enchaînés , déchirés » à coups de fouet et condamnés au feu comme les derniers » des malheureux. »
Ce tableau , quoique empreint d'une certaine prédilection , nous révèle les traits généraux de la situation déplorable de nos provinces ainsi ravagées.
Ce fut vers la fin du ve siècle que le Poitou eut à gémir, lui aussi , sur les déplorables conséquences de l'invasion barbare. Déjà bien des peuples l'avaient traversé , sillonné en tous sens, et pourtant aucun n'y avait arrêté le cours de ses aventureuses destinées. Les ravages qui se commettaient sur son territoire étaient donc accidentels , comme le passage de leurs auteurs. Mais dans les premières années du vie siècle, il devint le théâtre d'une lutte immense entre deux populations barbares.
Entre tous les peuples que les régions septentrionales avaient jetés sur le sol de la Gaule, les Franks et les Gotbs s'étaient partagé la possession du territoire. Au nord les Franks , au midi les Gotbs. La Loire était la seule barrière qui les séparât. Entre eux existait une haine profonde. Les Gotbs, façonnés aux mœurs et aux idées de la civilisation gallo-romaine , las de guerres et de combats , ne demandaient qu'à jouir paisiblement de leurs conquêtes , sous les délicieuses inspirations du ciel méridional. Chez les Franks , au contraire , l'ardeur des invasions ne s'était point affaiblie. Il leur fallait bouleverser de fond en comble le sol de la Gaule , et faire disparaître jusqu'aux dernières traces du monde antique. Parmi les peuples barbares , le Frank avait toujours été le plus barbare. Tout en eux inspirait la terreur. Leur fougue et leur sauvage indépendance jetait l'effroi parmi les populations. « Ils combattent la tête nue, » dit un historien; leur arme c'est la francisque, une hache » à double tranchant. Us entretiennent leur chevelure » longue et comme un ornement. Epaisses et hérissées , ces » chevelures de barbares ont quelque chose qui épouvante; » leur couleur ardente annonce la guerre , car elle semble » avoir une parenté avec le sang. »
Tel est le peuple qui vers l'an 507 traversa la Loire , pour venir disputer à la puissance visigothe la paisible possession des provinces méridionales.
Clovis , l'un de leurs chefs les plus illustres , réunit ses guerriers. « Il me déplaît, leur dit-il , que ces Visi- » goths possèdent la meilleure partie des Gaules; allons » sur eux avec l'aide de Dieu , et chassons-les ; soumettons » leur terre à notre pouvoir ; nous ferons bien , car elle est m très-bonne. » Ces paroles, dans lesquelles se rencontrent, avec l'empreinte du génie barbare, les vagues instincts du christianisme qu'avait inspirés au vainqueur de Tolbiac ,. Clotilde , la nièce du roi des Bourguignons , trouvèrent parmi les Franks de vives sympathies. Leur armée se mil aussitôt en marche , et traversa la Loire, se dirigeant vers la cité de Poitiers, où se trouvait alors Alaric , le roi des Visigoths. A son passage sur le territoire de Tours , Clovis donna l'ordre que personne ne pillât les contrées avoisinantes , et ne s'emparât de rien , si ce n'est de l'eau et des légumes. Un soldat de l'armée arracha le foin d'un pauvre homme , disant : « Le roi ne nous a-t-il pas recommandé w de ne prendre que l'herbe et rien autre chose? Eh bien ! » c'est de l'herbe , nous n'aurons pas transgressé ses ordres » si nous la prenons. » Et ayant fait violence au pauvre , il lui enleva son foin par force. Ce fait parvint aux oreilles de Clovis, qui, frappant le soldat de son glaive, s'écria : « Où » sera l'espoir de la victoire si nous offensons saint Martin ! » Le barbare s'humiliait devant la puissance religieuse. Non content d'enlever au pillage de ses soldats le territoire où elle s'était manifestée, il envoya des députés à la basilique du saint : « Allez, leur dit-il, vous trouverez peut-être dans » le saint temple quelque présage de la victoire. » Après leur avoir donné des présents pour orner la basilique , il
ajouta : « Seigneur , si vous êtes à mon aide , et si vous » avez résolu de livrer en mes mains cette nation incrédule « et toujours ennemie de votre nom , daignez me faire » voir votre faveur à l'entrée de la basilique de saint » Martin, afin que je sache si vous daignerez être favorable » à votre serviteur. » Les envoyés s'étant hâtés arrivèrent à la sainte basilique selon l'ordre du roi ; au moment où ils entraient, le premier chantre entonna tout-à-coup cette antienne : « Seigneur, vous m'avez revêtu de force pour » la. guerre, et vous avez abattu sous moi ceux qui s'éle- .» vaient contre moi , et vous avez fait tourner le dos à mes » ennemis devant moi , et vous avez exterminé ceux qui me » haïssent. » Ayant entendu ce psaume et rendu grâce à Dieu, ils présentèrent les dons au saint confesseur, et allèrent pleins de joie annoncer au roi ce présage.
L'armée étant arrivée sur les bords de la Vienne, on ignorait entièrement dans quel endroit il fallait passer ce fleuve, car il était enflé par une inondation de pluie. Tendant la nuit, le roi ayant prié le Seigneur de vouloir bien lui montrer un gué par où l'on pût passer, le lendemain matin une biche d'une grandeur extraordinaire entra dans le fleuve aux yeux de l'armée et montra par où on pouvait passer.
Arrivé sur le territoire de Poitiers, le roi se tenait dans sa tente, sur une élévation; il vit de loin un feu qui sortait de la basilique de saint Hilaire et semblait voler vers lui , pour indiquer qu'aidé de la lumière du saint confesseur Hilaire , Clovis triompherait plus facilement de ces bandes hérétiques contre qui le pontife lui-même avait si souvent soutenu la foi. Clovis défendit encore à toute l'armée de dépouiller personne ou de piller le bien de qui que ce soit dans cet endroit de la route.
Il y avait dans ce temps un homme d'une admirable sainteté , l'abbé Maxence , renfermé par la crainte de Dieu dans son monastère, situé dans le territoire de Poitiers. Nous n'indiquons pas au lecteur le nom de ce monastère , parce que cet endroit s'appelle encore aujourd'hui l'abbaye de Saint-Maxence. Les moines, voyant qu'un corps de troupes s'avançait vers le monastère , prièrent leur abbé de sortir de sa cellule pour les exhorter à se retirer. Effrayés de ce qu'il tardait, ils ouvrirent la porte et le firent sortir. Maxence alors marcha courageusement au-devant de la troupe , comme pour demander la paix ; un soldat ayant tiré son glaive pour lui trancher la tète, la main qu'il avait levée se roidit toul-à-coup, et le glaive tomba en arrière. Le soldat, se prosternant aux pieds du saint homme, lui demanda pardon. A cette vue, les autres saisis d'une grande terreur retournèrent à l'armée , craignant de subir le même sort. Le saint confesseur ayant touché le bras du soldat avec de l'huile bénite et fait le signe de la croix , lui rendit la santé.
Cependant Clovis en vint aux mains avec Alaric , roi des Goths , dans les plaines de Vouglé , à trois lieues de la ville de Poitiers. Les Goths ayant pris la fuite, selon leur coutume , le chef des Franks remporta la victoire.
Ainsi parle la légende religieuse. C'est à Grégoire de Tours , l'historien du christianisme , que nous avons emprunté ce récit. Ils avaient merveilleusement compris la mission providentielle des barbares , ces premiers fondateurs de la religion. De Clovis, le rude et sauvage conquérant , ils fnent l'instrument de la nouvelle civilisation. Aussi la victoire du Frank devait-elle être illustrée par de pieux miracles; il fallait faire intervenir la volonté de Dieu , se manifestant par les oracles de saint Martin , guidant dans le lit de la Vienne les pas de l'armée sous le poétique
symbole d'une biche, ou bien préconisant la victoire par le feu céleste qui brille sur la basilique de saint Hilaire. Les Visigoths étaient ariens, ils persécutaient l'église : eh bien ! aux Franks le christianisme remit le soin de la vengeance. Les lamentations de Sidoine l'Apollinaire avaient retenti dans les Gaules : « Vous verriez, s'écriait-il, les » temples chrétiens avec leurs toits pourris et croulants, ■>•> leurs portes arrachées des gonds et renversées. D'épais » buissons obstruent l'entrée des saintes basiliques. 0 » douleur ! les animaux non-seulement couchent sous les n portiques entr'ouverts , mais encore vont brouter l'herbe » sur les marches disjointes des autels! Non-seulement les m paroisses des campagnes manquent de prêtres , mais en- » core ils deviennent rares dans les villes! Ce n'est pas la » seule discipline des clercs qui se relâche , mais les clercs » eux-mêmes disparaissent. »
Tels étaient pour l'église les résultats de la domination visigothe. Clovis, par sa victoire, lui portait un rude coup; ainsi s'explique la bienveillance de l'historien religieux à son égard. Quant à nous , loin de notre pensée de vouloir contrôler en quoi que ce soit le récit de Grégoire , de lui faire subir l'échec d'une critique historique; loin de nous aussi la pensée de déployer , quant à la bataille de Youglé , des connaissances stratégiques , pour déterminer d'une manière précise le lieu qui en fut le théâtre, car chaque localité du Poitou se dispute cet honneur; et si trente villes de la Grèce ont revendiqué l'immense avantage d'avoir donné naissance à Homère, quatre ou cinq bourgades de noire province réclament celui d'avoir été illustrées par la lutte de Clovis et d'Alaric. Pour cette lutte, qu'il ne leur advienne pas ce qui est arrivé aux cités grecques : que tontes ne soient pas déshéritées par le seul caprice d'un bis-
toricn qui lui aussi, niant l'existence de la bataille de Youglé, la considérerait comme le résumé de plusieurs luttes partielles entre les différentes bandes barbares , et ainsi que l'épopée bomérique se composant de mille cbants divers.
Quoi qu'il en soit , le récit de Grégoire a toute autorité historique , sauf quelques ambiguïtés géographiques que de savants commentateurs ont expliquées et corrigées '.
Dans la lutte contre Alaric , Clovis eut pour allié le fils de Sighebert , Chloderic , roi des Franks ripuaircs , lequel résidait à Cologne. Après avoir mis en fuite les Visigolhs et tué leur chef, le roi frank faillit lui-même périr. Surpris par-derrière par deux soldats qui Lui portaient des coups de lance , il ne dut son salut qu'à la bonté de sa cuirasse et à la légèreté de son cheval. Poursuivant le cours de ses conquêtes, le vainqueur soumit à sa puissance toutes les villes du midi, emportant de Toulouse les immenses trésors d'Alaric. Après avoir passé l'hiver dans la ville de Bordeaux , il rentra dans Tours et offrit un grand nombre de présents à la basilique de saint Martin.
Ainsi se termina cette première invasion des Franks sur les provinces méridionales. Par cette victoire, Clovis ouvrit passage dans nos contrées à l'influence barbare. De cette époque date donc pour notre histoire une nouvelle phase. Placé entre la puissance franke et la puissance visigothe , le Poitou se trouvera tour à tour engagé dans les guerres qui éclateront entre ces deux puissances rivales.
Rome ne vit pas sans trembler le succès de Clovis, aussi chercha-l-elle à le gagner à sa cause déjà bien chancelante. Le chef frank reçut en effet de l'empereur Anastase des lettres de consul. Dans la basilique de saint Martin il fut
1 Voy. Notice de M. de Beauregard , évèqne d'Orléans; ainsi que plusieurs dissertations dans les Affichés du Pnitou.
revêtu de la tunique de pourpre et de la ehlamyde, et il posa la couronne sur sa tète. Puis, étant monté à cheval , il jeta de sa propre main, avec une extrême bienveillance, de l'or et de l'argent au peuple assemblé sur le chemin qui est entre la porte du vestibule de la basilique de saint Martin et l'église de la ville. Mais le barbare, trouvant aide et protection dans les membres de l'église , tenta de fonder un empire sur les débris du monde ancien. Ce fut pour arriver à ce résultat qu'il fit mettre à mort tous ses frères , et qu'il s'écriait : « Malheur à moi qui suis resté » comme un voyageur parmi des étrangers , n'ayant pas » de parents qui puissent me secourir , si l'adversité ve- » nait ! » Ces lamentations n'étaient qu'une ruse du barbare , pour voir si quelque parent sensible à son malheureux sort viendrait à se montrer , et pouvoir , en s'en débarrassant, affermir de la sorte son pouvoir naissant.
L'œuvre de la barbarie commença ainsi , et continua bien des siècles après la mort de Clovis , qui arriva l'an