‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · ÉPOQUE MÉROVINGIENNE. — SAINTE RADECONDE. — MONASTERE DE POITIERS · texte numérisé non relu

ÉPOQUE MÉROVINGIENNE. — SAINTE RADECONDE. — MONASTERE DE POITIERS

FORTUNATCS. — LEUDASTE.

La victoire du chef frank sur l'armée visigothe fut pour notre pays le fait capital de l'invasion barbare; elle le fit participer aux douleurs et aux transformations qui devaient en être les résultats. Mais il advint alors ce qui arrive toujours après une victoire : les cris bruyants du vainqueur étouffèrent les gémissements des populations vaincues.

L'œuvre de la conquête s'est accomplie au milieu des larmes et des ruines. Nos cités à peine naissantes, nos campagnes fertiles , nos riches moissons , tout cela disparut devant le génie destructeur du barbare. Combien terrible est cette fatalité de la conquête qui, bouleversant les peuples par des catastrophes imprévues, n'a pour toute raison que celle du glaive et de la force ! Mais si dans le froissement des nations , alors que des croyances et des institutions meurent pour se renouveler, la dignité humaine disparait ; si les vaincus sont frappés de mort et d'oubli , il appartient à l'histoire de monumenter leurs souffrances , de rappeler leurs nobles efforts, et de payer sur leurs tombes un juste tribut d'éloges à leur courage et à leur malheur. Ce devoir accompli , il lui faudra suivre de nouveau la marche de l'humanité , alors même qu'elle s'avance les pieds dans le sang, le fer à la main , brisant et massacrant tout à son aise les débris d'une vieille civilisation : car dans ces époques de décomposition les pensées nationales sont absorbées, et vouloir suivre pas à pas la destinée de chaque peuple, ce serait tenter l'impossible; autant vaudrait chercher à découvrir dans une sanglante mêlée l'intervention plus ou moins active de chaque combattant. Tout s'y entrechoque , s'v mêle , s'y confond : c'est le chaos.

Il en est ainsi dans le vic siècle. La vie n'est plus nationale , mais individuelle. La barbarie a engendré le règne de la force ; la conquête , le partage du pays conquis. Dévorer sa part du monde expirant , telle est la seule pensée du vainqueur. Sous cette inspiration , autant de luttes que d'individus.

L'existence de la dynastie mérovingienne déroula une phase dramatique dans laquelle des conquérants aux mteûrs sauvages voulurent vivre sous les lois et les habitudes que

la civilisation romaine avait importées sur notre sol. Ils se disputèrent l'empire des Gaules ; et jamais , clans leurs ambitieux et barbares désirs , ils ne reculèrent devant le meurtre et l'assassinat. Loin de nous la pensée de vouloir reproduire dans son ensemble cette période de notre histoire nationale ; de dire combien de fois notre province a été envahie, combien de fois la grande et importante cité de Poitiers passa d'un conquérant à un autre conquérant ; de rappeler en un mot les déplorables malheurs qui suivaient les ordres donnés par le vainqueur , lequel s'écriait toujours , comme Chilpéric : Si quelqu'un méprise mes ordres , qu'il soit condamné à avoir les yeux arrachés.

C'était donc une bien triste époque que celle qui suivit la conquête de Clovis. La tyrannie de la victoire pesait d'une façon terrible sur nos populations entières. Mais à côté de ces instincts barbares se rencontrait la pensée du christianisme; c'était le baume après la blessure. Faible et indécise à son début , elle ne put faire fléchir subitement les mœurs sauvages des barbares. Tous n'ont pas , ainsi que Clovis , incliné le front devant la parole sacrée de l'évèque. Cependant , fortifiés par la prière et la foi , les hommes de Dieu eurent dans ces siècles de désolation des paroles d'espérance pour les opprimés , et pour les oppresseurs des paroles de charité. Dans l'église se réfugia l'intelligence humaine. Détournons donc les regards des scènes sanglantes dont la barbarie afiligca nos contrées , pour suivre dans son développement la pensée religieuse , pour entrer dans les églises et les monastères qui sont devenus un refuge toujours ouvert aux victimes de l'oppression. "

Le Poitou fut pour toute la Gaule, dans le milieu du vie siècle , ce qu'il avait été dans les premiers temps de l'invasion , le centre du christianisme. Lorsqu'il s'était agi de

convertir les peuples à la loi nouvelle , il avait jeté dans tout l'Occident, par la bouche d'un de ses enfants, de saint Ililaire, des paroles d'un fougueux prosélytisme. Maintenant que la conquête envahit tout, qu'elle hurle à la porte de toutes les cités, à travers toutes les campagnes, il fonde un monastère , lieu d'asile dans lequel les prosélytes de la religion chrétienne pourront s'abandonner à leurs divines croyances. Autour de ses murs, des massacres, des pleurs, des gémissements; au-dedans , les délices de la prière, les saintes extases , la douceur de la paix. Il y a dans ces faits un certain contraste qui révèle à l'histoire le secret de l'avenir, et qui l'arrache aux désespérantes pensées que fait Battre la réalité.

Cette nouvelle gloire religieuse, nous la devons à une jeune lille, issue elle-même d'un sang barbare, mais à qui la Prodence , par une de ces incompréhensibles bizarreries , a eonlié la mission d'inspirer aux peuples l'enthousiasme pour la foi chrétienne, à Radégonde , pour laquelle la postérité tressera la brillante couronne de sainte.

Voici en peu de mots l'histoire de sa vie ' : Vers l'an 529 , Clotaire, soutenu par Théodéric son frère, marcha contre les Thuringieus, peuple ennemi des populations frankes. Après de nombreux et sanglants combats le chef des Thuringiens fut vaincu , son armée taillée en pièces , ses états ravagés, et condamnés à devenir tributaires du vainqueur. Parmi les prisonniers partagés entre Clotaire. et Théodéric, se trouvèrent deux enfants de race royale, le fds et la fdle de Perther , l'avant-dernier roi du peuple vaincu. La jeune fdle avait à peine huit ans , c'était Radégonde. Ses larmes , ses prières pour exciter la pitié dans l'âme du vainqueur, et surtout sa précoce et remarquable

1 roesks Je Forlunulus. — M. A. Thierry.

beauté, inspirèrent à Clotaire le désir de la faire soigneusement élever , pour qu'elle devint un jour une de ses femmes. Elle fut donc placée dans une des maisons royales de Neustrie, au domaine d'Aties, sur les rives de la Somme. Dans cette solitude, Radégonde se livra tout entière à des pensées religieuses. L'enthousiasme qu'elle avait puisé pour les doctrines chrétiennes dans la lecture des livres saints , ouvrit son imagination à des émotions jusqu'alors inconnues pour elle. La poésie de la religion s'empara de celte jeune âme , exalta ce qu'il y avait en elle de noble et de sublime , et en fit le tvpe le plus pur du mysticisme chrétien. Mais de tristes pensées jetaient de temps à autre un sombre voile sur l'éclat brillant et limpide de cette jeune imagination. Son passé et son avenir se reflétaient douloureusement sur ses impressions religieuses : d'un côté , la ruine de sa patrie , le massacre de sa famille , des souvenirs de larmes et de pillage ; de l'autre , la couche et les embrassements d'un barbare , de celui qui avait trempé les mains dans ce sang , et dont la bouche avait dicté les ordres impitoyables. De là cette mélancolie qui , loin de l'altérer , jeta sur la belle figure de Radégonde cette admirable empreinte de tristesse , qui est la plus précieuse de toutes ses beautés. Cependant , à peine son âge nubile fut-il arrivé , que le barbare envoya chercher sa fiancée pour la célébration du mariage. Effrayée à cette nouvelle, la jeune fille profita de l'obscurité de la nuit pour fuir sa déplorable destinée ; elle s'échappa avec une de ses compagnes de l'habitation royale , et gagna la vallée qui sépare Aties de Soissons. Toute brisée de fatigues, elle pleurait, se recommandant à Dieu , lorsqu'elle fut rencontrée par un serviteur du roi, qui la ramena dans la cité de Soissons, où elle devint, bien malgré elle, femme de Clolaire et reine du royaume de Neustrie.

POITOr. 73

Ce fui une bien triste royauté que celle qu'exerça la fille du roi des Thuringiens. A quelles dures épreuves ne fut pas soumise cette âme si belle et si délicate , à cbaque instant violemment heurtée par la brutalité sensuelle du barbare ! Mais , forcée de subir cette condition , Radégonde s'appliqua à réparer autant qu'il était en son pouvoir les désastres de la conquête; elle se fit l'humble servante du pauvre et du malade , donnant au milieu de ces siècles de terreur l'admirable exemple de la charité chrétienne. Elle fonda même dans sa maison d'Alies un hospice pour les femmes indigentes. Ainsi s'écoulait sa vie. Jamais les fêtes tumultueuses , les bruyants banquets , ne purent l'arracher à sa solitude. Enfin , tellement grande était sa vertu , que Clotaire, dans ses moments d'impatience, s'écriait : « C'est » une nonne que j'ai là, et non pas une reine. » Six années s'étaient passées , lorsque par les ordres du roi le frère de Radégonde fut mis à mort. A cette nouvelle, pleine d'indignation, elle abandonna la demeure royale, fermement décidée à rompre avec le monde , et à chercher dans la solitude du cloître les consolations dont elle avait tant besoin. Elle se dirigea vers Noyon , où elle arriva un jour de fête. Déjà l'église s'emplissait de la foule accourue pour le saint office; déjà saint Médard, évêque de la cité, était à l'autel, lorsque l'épouse de Clotaire, s'avançant jusqu'à lui , se jeta à ses pieds, et lui dit à haute voix: « Saint évêque, tu le » sais, je suis la femme de Clotaire , cet homme si mobile » dans ses pensées et dans ses volontés ; il m'a prise pour » épouse alors que j'avais promis de ne jamais me marier. » Mais il a fait mourir mon frère , nous sommes séparés » pour toujours. Je suis donc venue vers toi pour que tu » me consacres à Dieu , en recevant de tes mains le voile et » l'habit de religieuse. » Ces paroles, prononcées avec une

*4 L'Ai\Cli:\

émotion pleine de calme et de diguilé , excitèrent dans la foule un sentiment d'admiration. L'évêque lui-même le partageait, lorsque des voix tumultueuses se Grent entendre : c'étaient les guerriers et les chefs franks qui criaient à saint Médard : « Garde-toi bien de donner le voile à une femme » solennellement unie au roi. » L'évêque, pensant qu'une semblable décision attirerait sur sa tète le courroux de Clotaire , hésitait à satisfaire les désirs de Radégonde. « Puis- » que tu crains plus la puissance des hommes que celle de » Dieu, je proteste hautement devant lui, » s'écria-t-elle ; et au même instant, se précipitant dans le sanctuaire, elle jeta sur ses vêtements royaux un habit de recluse , et s'adressant de nouveau à saint Médard : « Donne-moi ta con- » sécration sans plus tarder; car, si tu refuses , et que mon » âme vienne à en souffrir, j'adjure le Seigneur de faire » retomber sur toi toute la peine. » Ces paroles rappelèrent l'évêque à la dignité de sa mission; il prononça immédiatement la formule de la consécration , et rompit de la sorte le mariage de Radégonde.

Qu'elle ouvre ses portes la grande cité de Poitiers, voici venir la descendante des rois des Thuringiens, la fdle de la conquête, la femme du chef frank , devenue simple recluse ! Elle a brisé les liens qui l'attachaient au monde ; et , toute meurtrie par mille souffrances , elle vient chercher dans l'humble paix du cloître les voluptés idéales qu'avaient fait naître dans son âme les pensées religieuses !

En effet, après avoir visité la basilique de saint Martin , Radégonde, fuyant loin de son époux , vint chercher un asile dans celle de saint Hilaire. Le roi , furieux , menaçait de l'arracher du sanctuaire , et de la ramener dans son palais ; mais il se laissa fléchir par Germain , l'évêque de Paris , et il permit à Radégonde de fonder à Poitiers un monastère

de femmes , semblable à celui qu'avait fondé , à Arles , Gaesaria , noble dame romaine , eL sœur de l'évèque saint Césaire.

« Sur un terrain qu'elle possédait aux portes de Poitiers, » elle lit creuser les fondements du nouveau monastère. » C'était une villa romaine avec toutes ses dépendances, » des jardins , des portiques , des salles de bains et une » église. Soit par quelque idée du symbolisme , soit par une » précaution de sûreté matérielle contre la violence des » temps, l'architecte avait donné un aspect militaire à l'en- » ceinte extérieure de ce paisible couvent de femmes. Les » murailles en étaient hautes et fortes en guise de remparts, » et plusieurs tours s'élevaient à la façade principale. Ces » préparatifs, tant soit peu étranges, frappaient vivement » les imaginations , et l'annonce de leurs progrés courait » au loin comme une grande nouvelle. T oyez , disait-on » dans le langage mystique de l'époque , voyez ï arche qui se » bâtit près de nous contre le déluge des passions et contre » les orages du monde.

» Le jour où tout fut prêt , et où la reine entra dans ce » refuge, dont ses vœux lui prescrivaient de ne plus sortir » <pie morte, fut un jour de joie populaire. Les places et » les rues de la ville qu'elle devait parcourir étaient rem- » plies d'une foule immense; les toits des maisons se cou- » vraient de spectateurs avides de la voir passer, ou de voir » se refermer sur elle les portes du monastère. Elle lit le » trajet à pied , escortée d'un grand nombre de jeunes fdles » qui allaient partager sa réclusion , attirées auprès d'elle » par le renom de ses vertus chrétiennes et peut-être aussi « par l'éclat de son rang '. » Ceci se passa vers l'an 550.

Pour ce monastère , Radégonde mit en pratique les

1 M. A. Thierry. — Poésies de Fort u nains.

règles que saut Césaire avait données à celui d'Arles.

« L'étude des lettres figurait au premier rang des occu- » pations imposées à toute la communauté : on devait y » consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps » était donné aux exercices religieux , à la lecture des livres » saints et à des ouvrages de femmes. Une des femmes li- » sait à haute voix durant le travail fait en commun ; et les » plus intelligentes, au lieu de filer, de coudre ou de bro- » der, s'occupaient dans une autre salle à transcrire des » livres pour en multiplier des copies '. »

L'œuvre d'organisation terminée , Radégonde abdiqua sa dignité d'abbesse, et choisit pour la remplacer la jeune Agnès , qu'elle avait prise depuis longtemps en grande affection. — Quelque minutieux que soient pour l'histoire certains détails de la vie intérieure du monastère , nous croyons cependant devoir en retracer quelques scènes bien propres à faire ressortir ce qu'il y avait de poétique dans l'existence de celles qu'il renfermait. Au vie siècle, les monastères furent, comme nous l'avons dit, le refuge de la pensée humaine. Ils n'ont pour toute histoire que les pieuses légendes; ce sont là leurs bulletins de gloire, aussi resplendissants que ceux écrits par la main du conquérant avec le sang des vaincus ; reproduisons-les donc à la mémoire des hommes.

Si la vie des religieuses était une vie de douceur et de calme, si la prière en remplissait tous les instants, l'idée de la mort ne jetait point le trouble et le désordre dans l'âme de celles qu'elle menaçait. Les croyances chrétiennes avaient déjà bien métamorphosé le monde; car, pour ces femmes, le trépas n'est qu'un sommeil, que la transition d'une vie à une autre.

1 Thierry.

Or , écoutez la légende : « Dans le monastère de sainte » lladégonde, une jeune fille, nommée Disciola, nièce de » saint Sauve , évêque d'Alby, tomba dangereusement ma- » lade. Ses sœurs, tristes et les larmes aux yeux, entou- » raient son lit et la servaient assidûment. Après quelques » jours de souffrance, vers la neuvième heure, entrevoyant » l'approche de la mort , Disciola dit à ses compagnes : « J'oilà que je me sens plus légère ; la douleur a abandonné » mon corps. Maintenant , vos soins me sont inutiles ; lais- » sez-moi, afin que je puisse me laisser aller au sommeil. » » A ces paroles, toutes les religieuses quittèrent sa cellule. » Étant revenues quelques instants après , elles demeu- » raient debout silencieuses devant le lit de la jeune fille , h attendant qu'elle leur parlât , lorsque Disciola , étendant » les mains , s'écria : « Bénis-moi , ô saint serviteur de » Dieu! loilà aujourd hui la quatrième fois que tu souffres » pour moi! Pourquoi supporter en faveur dune pauvre » femme des douleurs aussi profondes? » On lui demanda à » qui s'adressaient ces paroles , mais la jeune fille ne ré- » pondit rien; la tombe seule eut son secret. Quelques mi- » mîtes s'étaient à peine écoulées , qu'elle poussa un léger » cri, et contemplant ses compagnes , elle se mit à sourire. » Ce fut son dernier adieu.

» Lorsque le corps de Disciola eut été trempé dans la » piscine, il brillait d'un éclat aussi pur que celui de la » neige, de telle sorte que l'abbesse ne put trouver dans » le monastère un linceul qui le surpassât en blancheur. » Après lavoir soigneusement enveloppé , on le porta à la » sépulture, et l'âme de la jeune fille s'envola vers les ré- » gions célestes... »

C'était donc une vie toute de poésie , sur laquelle la mort elle-même n'avait pas pouvoir de jeter de sombres

couleurs. Elles s'abandonnaient aux vagues rêveries de leur imagination ; leur destinée eu dépendait ; elles voyaient dans les moindres événements le doigt de Dieu.

« Une d'entre elles eut une vision qu'elle raconta à ses » sœurs. Il lui sembla , dit-elle , qu'elle était en voyage , •) ayant fait vœu de se rendre à pied sur les bords d'une » fontaine d'eau vive. Comme elle en ignorait la route, elle » rencontra devant elle un homme qui lui dit : t< Si tu )> veux arriver à la fontaine d'eau vive , je marcherai de- » vaut toi pour t'en montrer le chemin. » Elle lui rendit » grâces et le suivit. Après quelques heures de marche, ils » arrivèrent près d'une immense fontaine , dont les eaux » brillaient comme de l'or, et dont les herbes, semblables » aux plus magnifiques diamants, rayonnaient de toute la » lumière du printemps. « ^ oilà , lui dit son guide , la foni) taine d'eau vive que tu cherchais. Désaltère-toi à son » courant , afin qu'il surgisse pour toi une fontaine d'eau » vive dans la vie éternelle. » Comme elle buvait avide- » ment de cette eau , elle vit venir de l'autre côté l'abbesse, » qui , l'avant dépouillée de ses vêtements , la couvrit » d'habits rovaux , brillants de tant d'éclat d'or et de pierres i> précieuses , qu'il serait impossible de le comprendre , et » lui disait : « C'est ton fiancé qui t'envoie ces présents. » » Cette vision toucha le cœur de la jeune fille, et, peu de » jours après , elle pria l'abbesse de lui faire préparer une » cellule pour y vivre en recluse. Celle-ci ayant consenti à » ses désirs , elle y fut conduite par toutes ses compagnes » au milieu des chants et de l'éclat des flambeaux; Radé- » gondc lui donnait la main. Elle leur dit adieu , et, après » les avoir toutes embrassées , elle s'enferma dans sa cellule » pour consacrer sa vie à la prière. »

Celle vie de paix et de solitude se trouvait quelquefois

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animée par la visite des évêques, par celle des voyageurs qu'attirait dans la cité de Poitiers la renommée de ce saint lieu. Sur lui se portait l'attention du monde chrétien. C'est ainsi que, vers l'an G65, Venantius Fortunatus, enfant de l'Italie, dans un pèlerinage poétique et religieux qu'il lit à travers les Gaules , après avoir séjourné quelque temps à Tours en l'honneur de saint Martin, vint à Poitiers , et fut reçu avec une grande distinction par Radégonde : c'était un poète, un homme de la civilisation romaine, pétillant d'esprit et d'amabilité.

Entre ces deux femmes, Agnès et Radégonde, sa verve fut excitée d'une façon merveilleuse; et Iorsqu'après un séjour d'un mois dans le monastère , il parla de se remettre en route, la reine lui dit : « Pourquoi partir ? pourquoi » ne pas rester près de fious'? » Ce désir, exprimé par de si douces paroles , changea les projets de Fortunatus ; il s'étahlit à Poitiers et prit les ordres. Désormais son existence fut intimement liée à celle de ses deux amies, qu'il appelait du nom de mère et de sœur; désormais, prêtre et poëte , il appartient à la terre du Poitou. Il raviva parmi nous les mœurs romaines, disparaissant peu à peu sous la domination barbare. Dans cet homme, la vieille civilisation du monde antique se colora des souvenirs de son beau passé ; il fut le reflet et la dernière lueur de cette poésie latine, si pure et si limpide; avec lui , elle succomba pour ne plus exister. Dans ses ouvrages nous retrouvons l'histoire du monastère de Radégonde, racontée dans ses détails les plus minutieux. Il nous initie même aux calomnies dont ses contemporains envenimèrent ses relations amicales avec la jeune Agnès. C'était un amour de sœur, s'écrie-t-il , une affection céleste dégagée de tous mauvais désirs. Il prend à

1 M. Thierry.

témoin de l'innocence et de la pureté de son cœur le Christ

et la Vierge.

« Il y a, dit M. Thierry, des vers pour tous les petits » événements dont se formait le cours de cette vie, à la fois m douce et monotone ; sur les peines de la séparation , les » ennuis de l'absence et la joie du retour; sur les petits » présents reçus ou donnés; sur des fleurs, des fruits, sur » toutes sortes de friandises ; sur des corbeilles d'osier que m le poëte s'amusait à tresser de ses propres mains pour les » offrir à ses deux amies. Il y en a pour les soupers faits à » trois dans le monastère et animés par de délicieuses cau- » séries , et pour les repas solitaires où Fortunatus , man- » géant de son mieux , regrettait de n'avoir qu'un seul plai- » sir, et de ne pas retrouver également le charme de ses » veux et de son oreille. Enfin, il y en a pour les jours » heureux ou tristes que ramenait régulièrement chaque » année , tels que l'anniversaire de la naissance d'Agnès et » le premier jour de Carême , où Iiadégonde , obéissant à » un vœu perpétuel, se renfermait dans sa cellule pour y » passer le temps du grand jeune. « Où se cache ma lu- » miére? Pourquoi se dérobe-t-elle à mes yeux? » s'écriait » alors le poëte avec un accent passionné qu'on aurait pu » croire profane; et , quand venaient le jour de Pâques et » la fin de cette longue absence, mêlant des semblants de » madrigal aux graves pensées de la foi chrétienne , il disait » à Radégonde : « Tu avais emporté ma joie; voici qu'elle » me revient avec toi ; tu me fais doublement célébrer ce » jour solennel. »

Quelque paisible et douce que fût pour la fille des rois des Thuringiens cette vie dont la solitude et la tristesse de ses affections religieuses se trouvaient tempérées par la verve spirituelle et élégante du poëte italien, cependant les sou-

POITOU. s i

venirs de sa patrie et les malheurs de sa race lui arrachaient des regrets empreints d'une poétique douleur. « J'ai vu, s'écriait-slle , les femmes traînées en esclavage, » les mains liées et les cheveux épars; l'une marchait nuw pieds dans le sang de son mari , l'autre passait sur le » cadavre de son frère. — Chacun a eu son sujet de larmes , » et moi j'ai pleuré pour tous. — J'ai pleuré pour mes pa- » rents morts, et il faut que je pleure aussi pour ceux qui » sont restés en vie. — Quand mes larmes cessent découler, » quand mes soupirs se taisent, mon chagrin ne se lait » pas. — Lorsque le vent murmure, j'écoute s'il m'apporte » quelque nouvelle de ma patrie ; mais l'ombre d'aucun » de mes proches ne se présente à nîoi. — Tout au monde >i me sépare de ce que j'aime le plus. — En quel lieu sont- » ils? Je le demande au vent qui siffle , je le demande aux » nuages qui passent; je voudrais que quelque oiseau vint » me donner de leurs nouvelles. — Ah ! si je n'étais retenue m par la clôture sacrée de ce monastère, ils me verraient » arriver prés d'eux au moment où ils m'attendraient le » moins. Je m'embarquerais par le gros temps; je voguerais » avec joie dans la tempête. Les matelots trembleraient, et » moi je n'aurais aucune peur. Si le vaisseau se brisait, je » m'attacherais à une planche, et je continuerais ma route ; » et si je ne pouvais saisir aucuns débris , j'irais jusqu'à » eux en nageant ' . » — C'est ainsi qu'elle évoquait les émotions de sa jeunesse ; et , dans ces élans de douloureuse poésie, elle rappelait la puissance de son amour pour sa patrie et les débris de sa famille, elle qui n'a plus sur la terre ni patrie ni famille , et dont le seul amour va se perdre dans les régions célestes.

1 Poésies de Fortunnt. Tïad. de M. A.Thierry.

Le poète italien était le confident de ces pensées mélancoliques, qu'il cherchait à repousser par la gaité de son esprit et L'ardeur de son amitié. Mais la vie de cloître , quelque douce quelle fut pour lui par la présence de ses deux amies, ne pouvait satisfaire à ses goûts de vie aventureuse. Les applaudissements qu'y recevaient ses poésies n'étaient pas assez bruyants pour son ambition de gloire; aussi faisait-il de fréquentes visites à la cour des rois d'Austrasie. Déjà , à son arrivée dans les Gaides, il y avait célébré les noces de Sigebert et de Brunehilde. « Dans cette pièce , dit M. » Thierry ' , qui n'a d'autre mérite que celui d'être un des » derniers reflets du bel esprit romain , les deux person- » nages obligés de tout épithalame, Vénus et l'Amour, pa- » laissent avec leur attirail de flèches, de flambeaux et de i) roses. L'Amour tire une flèche droit au cœur du roi Si- » gebert , et va conter à sa mère ce grand triomphe. Ma » ?nêre, dit-il , j'ai terminé le combat. Alors la déesse et son » fils volent à travers les airs jusqu'à la cité de Metz , » entrent dans le palais et vont orner de fleurs la chambre » nuptiale. Là , une dispute s'engage entre eux sur le mé- » rite des deux époux : l'Amour tient pour Sigebert, qu'il » appelle un nouvel Achille; mais Vénus préfère Brune- » hilde, dont elle fait ainsi le portrait :

« 0 vierge que j'admire et qu'adorera ton époux , Bru- » nehilde , plus brillante , plus radieuse que la lampe » éthérée, le feu des pierreries cède à l'éclat de ton visage. » Tu es une autre Vénus, et ta dot est l'empire de la beauté. » Parmi les Néréides qui nagent dans les mers d'Hibérie, » aux sources de l'Océan , aucune ne peut se dire ton égale; » aucune Napée n'est plus belle ; et les nymphes des fleuves

1 Scènes du vi siècle, Revue des Deux-Mondes.

» s'inclinent devant toi ! La blancheur du lait et le ronge » le pins vif sont les couleurs de ton teint ; les lis mêlés » aux roses, la pourpre lissue avec l'or, n'olïrent rien qui » lui soit comparable, et se retirent du combat. Le saphir , » le diamant , le cristal , l'émeraude et le jaspe sont vain- » eus ! L'Espagne a mis au monde une perle nouvelle ' . »

a Ces lieux communs mythologiques et ce cliquetis de » mots sonores , mais à peu près vides de sens , plurent » au roi Sigebert , et à ceux des seigneurs franks qui , » comme lui , comprenaient quelque peu la poésie latine. »

Il y a des vers pour tous les événements de la vie privée et de la vie publique de cette époque. Ce sont de poétiques flatteries pour les chefs vainqueurs , de funèbres épitaphes pour les évêques qui meurent. Il sait à merveille saisir les moindres circonstances ; souple et habile , grâce à son esprit , il se tire avec honneur des périls les plus menaçants. Mystique et chrétien avec les recluses du monastère de Poitiers, il retrouve sa gaité bruyante et païenne dans le palais des chefs franks, au milieu de leurs festins et de leurs applaudissements. Avec ses vers élégiaques et la complaisance toute spirituelle de ses convictions , il prend pour les voluptés de la vie tout ce que le siècle lui offre , aussi bien les fêtes du barbare que celles du christianisme. Y a-t-il un synode d'évêques, une assemblée de chefs franks, il y court promptement , toujours prêt à revêtir d'exagérations et de subtilités poétiques les tristes événements de la réalité. Il ne faut pas chercher dans ses récits une couleur fortement historique ; toutes les figures qu'il trace sont l'œuvre de son imagination , elles reçoivent à chaque instant le démenti de la vie réelle. Cependant ses poésies sont pour la

' Poésies de Fortunalus , liv. G.

littérature un précieux monument ; ainsi que toutes les

œuvres de cette époque de décadence littéraire, elles offrent

un mélange de qualités et de défauts, au milieu desquels

brillent souvent quelques réminiscences des beaux jours

passés.

Revenu de ses courses lointaines , le poète retrouvait les amies de son cœur toujours assidues , toujours expausives , et il recommençait sa vie habituelle au milieu des douceurs du monastère. Cependant cette existence calme et paisible des religieuses était quelquefois troublée par de légers nuages. C'est ce qui arriva à l'occasion de la translation d'un fragment de la croix de Jésus dans l'église de Radégonde. Voici les circonstances de cette petite discorde intérieure :

Depuis longtemps Radégonde désirait placer son monastère sous l'invocation plus immédiate de la Divinité. Sa passion, à elle pauvre exilée , demandait une autre passion pour s'identifier avec elle ; ses larmes avaient besoin de larmes , ses souffrances ne pouvaient s'entremêler qu'à des souffrances plus fortes. La tragédie du mont Golgotha avait ému son àme jusque dans ses replis les plus profonds. N'y avait-il pas entre la victime du peuple juif et celle de la barbarie franke quelques traits de ressemblance? Sa vie n'at— elle pas été , comme celle de Jésus , une vie de larmes et de douleurs? Réhabilitation de la femme comme ce dernier l'a été de l'homme , elle a pour lui d'ardentes sympathies , de pieux enthousiasmes. C'est donc un fragment de cette croix sur laquelle l'expiation douloureuse s'est accomplie (pie Radégonde voudrait pouvoir placer sur l'autel de son église. A cet effet elle envoya en Orient , et cela sous le règne de Clotaire , plusieurs clercs pour y chercher quelques fragments de ce monument chrétien. Sitôt leur retour de ce saint pèlerinage, Radégonde demanda à l'évèquede venir

k's placer avec L'honneur qui leur était dû dans l'église du monastère. Ce n'était pins Pientius , car depuis sa mort, et cela par les ordres de Sigebert, cette dignité avait été confiée à Mérovée. Loin d'accéder à sa demande, il monta à cheval et s'en alla à sa maison des champs. Alors elle envoya de nouveau vers le roi , afin de le prier de donner ordre à ui\ autre évèque de venir placer dans le monastère les précieuses reliques. Euphronius, évèque de Tours, fut chargé de cette mission. Il se rendit donc à Poitiers avec tout son clergé ; et, au milieu de chants solennels, de l'éclat des cierges et des (lambeaux, et d'un grand appareil de parfums, le fragment de la croix fut placé hien pieusement dans l'église du monastère. Dans quelques années, à côté de ce symbole de la passion du Christ, seront déposées les dépouilles mortelles de Radégonde , symboles aussi d'une passion qui , sans avoir eu le même éclat à travers les siècles , n'en fut pas moins une époque glorieuse pour le christianisme. Protégée par ces deux objets de vénération , la cité de Poitiers pourra poursuivre ses destinées religieuses et accomplir ici-bas sa mission historique.

Cette querelle entre Radégonde et Mérovée , s'aigrissant de jour en jour, la força de faire le voyage d'Arles pour embrasser la règle de saint Césaire ; et ne pouvant plus être défendue par l'évèque de la cité , elle plaça son monastère sous la protection du roi. Les évêques des Gaules applaudirent à cette nouvelle résolution ; elle en reçut même la lettre suivante :

JiVttrf ùfs cotquts îics (£>uulcs A dnàtgonàt.

A Radégonde , fille de l'Église ; Euplironius , Prétextât , Germain , Félix, Domitien , Victor et Domnolc , évêques.

Nous nous réjouissons de voir revivre en loi , par la faveur divine,

un exemple frappant de la dileciion d'en haut pour notre église; car, dans le déclin du temps et la vieillesse du siècle, la foi , par les efforts de ton amour, renaît florissante, et ce qu'avait attiédi le froid hiver de la vieillesse se réchauffé par l'ardeur de ton àme fervente. Mais, comme tu es venue à peu près des mêmes lieux d'où nous avons appris que nous était arrivé le bienheureux Martin , ce n'est pas merveille si l'on te voit imiter dans tes œuvres celui que nous pensons l'avoir servi de guide dans ton chemin, afin que, suivant ses traces et son exemple, tu accomplisses ton vœu fortuné et tu t'associes à cet homme bienheureux, autant que tu fuis toute société avec le monde. Brillante de la lumière de ses doctrines, tu remplis tellement les cœurs de ceux qui t'écoutent •d'une clarté céleste , que partout les âmes des jeunes filles, attirées à toi etembraséesdesétincellesd'un feu divin, se hâtent évidemmentde venir dans ton sein s'abreuver à la source de l'amour de Dieu, et, laissant leurs parents, te choisissent de préférence à leur mère; ce qui est un effet de la grâce et non de la nature. Voyant donc les vœux formés par leur alfection , nous rendons grâce à la miséricorde suprême qui fait coïncider les volontés des hommes avec sa propre volonté, et ne doutons pas qu'elle ne veuille réunir dans ses bras celles à qui elle a ordonné de se réunir autour de toi. Ayant pris connaissance de ta requête, nous arrêtons que toutes celles qui se sont rassemblées dans le monastère de Poitiers y demeurent inviolablement attachées dans l'amour de Dieu. Si quelqu'une d'entre elles , poussée par les suggestions d'un esprit insensé , voulait couvrir d'ignominie sa gloire et sa couronne, qu'elle soit frappée d'un horrible anathème ; en sorte que si , après avoir laissé le Christ, soumise à la puissance du diable, elle veut épouser un homme, que la fugitive, ainsi que celui qui se serait associé à elle, soit regardée comme une infâme adultère. Nous ajoutons aussi que ceux qui nous succéderont dans le sacerdoce doivent tenir la main à l'exécution de ces décisions ; et si , ce que nous ne croyons pas , quelqu'un d'eux voulait , contre la teneur de notre délibération, s'en relâcher, qu'il sache que nous l'appellerons en jugement devant le Juge éternel ; car les préceptes communs de salut sont que ce qui a été promis au Christ doit être inviolablement observé : lequel décret nous avons cru devoir munir de notre propre signature, afin de lui donner plus de solidité, et que, sous la protection du Christ , il soit par nous à jamais observé.

La puissance sacerdotale cherche déjà à régulariser les pieux instincts des religieuses qui accouraient vers le monastère de Radégonde, et, dans le désordre des choses humaines, à abriter cette sainte retraite contre tous les orages de l'avenir. Radégonde elle-même semblait pressentir les désastres qui suivraient sa mort. Aussi les derniers instants de sa vie furent-ils préoccupés de cette douloureuse idée. Quelque temps avant son trépas , elle écrivait ainsi aux évèques :

Tctlre i)c Huîicijon&e am t'ucqucs.

Comme la durée et le terme de la vie de- l'homme soiit des choses incertaines, comme le monde court à sa fin , et que plusieurs s'empressent davantage à servir leurs volontés que les volontés divines, conduite par le zèle de Dieu , j'offre en ces lignes mes prières à ceux de vous qui me survivront dans leur apostolat; et ce que je n'ai pu faire moi-même, je me prosterne par cette épître à vos pieds que j'embrasse , et je vous conjure que si , ce que je ne crois pas qu'il arrive, après ma mort une personne quelconque, soit l'évêque du lieu , soit un délégué de l'autorité du prince, ou quelque autre que ce fût, tentait de porter le trouble dans la congrégation, par des suggestions malveillantes ou par des procédés judiciaiies, voulait violer la règle ou instituer une autre abbesse que ma sœur Agnès, consacrée par la bénédiction de l'évêque Germain en présence de ses confrères; ou s'il s'élevait dans la communauté même des murmures pour obtenir quelque changement, ce qui est impossible; ou bien si une personne quelconque, ou le pontife du lieu, voulait prendre sur le monastère plus d'autorité que n'en avaient durant ma

vie les évêques ses prédécesseurs, etc. , etc., je demande à votre

sainteté et à celle de vos successeurs d'intervenir après Dieu dans cette occasion , afin que les spoliateurs et ravisseurs soient privés de votre faveur , afin que par votre résistance personne ne puisse parvenir à altérer notre règle, ni envahir les biens du monastère

le vous demande aussi, très-saints pontifes et

très-excellents rois, et vous tous chrétiens, je vous en conjure par la foi catholique dans laquelle vous avez été baptisés , et par les églises que vous avez sous votre garde, lorsque Dieu voudra me séparer de la lumière de ce monde, que mon corps soit enseveli dans la basilique que nous avons commencé à élever en l'honneur de sainte Marie, et dans laquelle reposent déjà plusieurs de nos sœurs; je le demande , qu'elle soit achevée ou non. Que si quelqu'un voulait ou tentait la chose autrement, que, par l'intercession de la croix de Jésus et de la bienheureuse Marie, il encoure la vengeance divine, et que par votre intervention j'obtienne un coin pour être ensevelie dans cette basilique près de mes sœurs; et je demande encore avec larmes que cette supplication , que j'ai éciite de ma propre main , soit conservée dans les archives de la cathédrale , afin que si la nécessité exigeait que ma sœur Agnès ou la congrégation vous demandassent secours contre les méchants , par les soins de votre sollicitude pastoiale, vous leur accordiez les pieuses consolations de votre miséricorde, et qu'elles ne se disent point abandonnées de moi , qui , avec l'aide de Dieu , leur ai préparé votre bienveillance.

Ainsi s'exprimait Radégonde. Ce furent là ses dernières paroles. L'avenir de son monastère l'occupe tout entière : que deviendra-l-il , elle morte , au milieu de l'agitation des peuples? — Son trépas suivit de près cet écrit; il arriva vers l'an 587. Après une vie de saints labeurs, elle quitta ce monde '. Informé de sa mort , Grégoire , depuis peu de temps nommé évêque de Tours , accourut vers la cité de Poitiers. Il trouva le corps de Radégonde ,' renfermé dans un cercueil, exposé aux regards de la foule. Elle avait son vêtement de recluse et une couronne à ses pieds; ses mains étaient jointes comme pour une prière éternelle; sa figure, blanche comme le lis le plus pur , semblait encore respirer la vie. Autour du cercueil s'agitait, triste et pleine de dau-

' Grégoire de Tours, — Fragments.

leur , la foule des jeunes filles du monastère , celles que Radégonde par ses saintes paroles y avait réunies. Elles étaient plus de deux cents ; parmi elles se rencontraient des filles de sénateurs et des femmes de race royale , qui avaient abandonné les grandeurs humaines pour la simplicité de la vie religieuse*. Elles se tenaient toutes debout; et au milieu de leurs larmes et de leurs gémissements , on entendait ces paroles : « Pourquoi, ô notre mère , nous as-tu » abandonnées ? que deviendrons-nous dans notre déso- » lation ? Nous n'avons plus de patrie , plus de famille ; » nous avons dit adieu au monde entier pour te suivre. » Nos larmes et notre douleur seront éternelles. Jusqu'à » ce jour , ce monastère était plus vaste et plus doux pour » nous que la demeure dans les cités et dans les campagnes. » Dans ce saint lieu , en contemplant ta céleste figure , » nous ne pensions plus aux trésors terrestres : c'était plus » pour nous que la vue de l'or ou de l'argent, et des pierres » précieuses ; plus que l'aspect des campagnes les plus » éblouissantes avec leurs riches moissons et leurs vertes » prairies. Tes paroles resplendissaient ainsi que l'astre du » jour ; elles allumaient dans les ténèbres de nos con- » sciences le saint flambeau de la vérité. Maintenant que » nous ne te verrons plus, cette demeure sera pour nous » comme le désert! Heureuses, mille fois heureuses celles » qui t'ont précédée dans la tombe ! elles n'auront pas le » désespoir qui désormais sera notre partage. Il est vrai, et » nous le savons , ton âme est réunie, à l'heure qu'il est , » aux âmes des saintes vierges dans les régions célestes. » C'est une pensée consolante à la vérité , mais qui ne » pourra jamais effacer les douleurs de ton absence. » Ainsi s'exprimaient les jeunes filles. Leurs lamentations se ressentent de la présence de Fortunatus, le poëtc latin,

ï>0 L'ANCIEN

dans le monastère; il y a dans ces paroles une empreinte de sa poésie ambitieuse, mais dont la pensée n'en révèle pas moins une douloureuse tristesse. — Grégoire , par de sages discours , essaya de modérer leurs larmes; et s'étant tourné vers l'abbesse , il lui dit : « Oubliez pour quelques instants votre douleur , afin de songer aux préparatifs de la sépulture. Notre frère Mérovée est absent déjà cité , il est convenable d'attendre son retour; décidez donc par quels moyens vous conserverez intact le corps de notre bienheureuse Badégonde jusqu'à F instant de son arrivée, époque à laquelle les honneurs de la sépulture pourront lui être rendus. » Agnès, la compagne de Radégonde , sa fdle ebérie, élevée par ses soins , et à laquelle dans son abnégation elle avait , ainsi que nous l'avons dit , confié la haute dignité d'abbesse, lui répondit : « Que ferons-nous si Févêque n arrive point? Le lieu fixé par notre sainte mère pour sa sépulture n est pas encore consacré. » Alors tous les habitants les plus distingués de la cité , accourus pour assister aux obsèques de Radégonde, et qui devinaient peut-être le secret de l'absence de Mérovée , s' approchant de Grégoire , lui dirent : « Crois à la charité de ton frère , et bénis cet autel; car, loin de t'en vouloir , nous sommes convaincus qu'il ien portera "beaucoup de reconnaissance. Nous ien supplions , rends toimême les honneurs de la sépulture à la fondatrice de notre monastère. » Pressé par leurs instances , Févêque de Tours consacra l'autel placé dans la cellule qu'habitait Radégonde. Lorsque le cortège se mit en marche pour y transporter le corps de la défunte, les larmes et les lamentations des jeunes filles redoublèrent. Tous ceux qui étaient présents, et le nombre en était grand, dans les cours, aux fenêtres et jusque sur les murs , ne pouvaient retenir leurs pleurs. La désolation était générale : les clercs eux-mêmes

entremêlaient de profonds sanglots le chant des saints cantiques. — Enfin on arriva au lieu de la sépulture. Par les soins de l'abbesse , un sépulcre de bois avait été construit pour y renfermer le corps embaumé de Radégonde ; il y fut déposé. — Après avoir récité sur la tombe les saintes oraisons, les religieuses, Grégoire en tête, retournèrent vers le monastère. L'abbesse , suivie de ses compagnes , conduisit le saint évêque dans tous les lieux où se tenait d'habitude Radégonde. « Toici, disait Agnès en pleurant, voici le lieu où à genoux , au milieu des larmes , elle se livrait à la prière. Voici le livre dans lequel elle nous faisait de saintes lectures. » Et tout en parlant ainsi , elle poussait de profonds soupirs ; Grégoire lui-même avait l'âme oppressée de douleur , de telle sorte qu'il mêlait ses larmes à celles des jeunes filles.

Ce récit, plus que tout commentaire, exprime avec éloquence la sainteté de la vie de Radégonde et la puissance de son souvenir. Elle vivra désormais dans les siècles , celle qui a fait verser tant de pleurs au moment de sa mort. Sa mémoire sera entourée d'une sainte auréole qui ne perdra point son éclat au milieu des vicissitudes de l'avenir. A chaque instant de notre vie historique, nous aurons à signaler quelque pieux hommage de vénération. Sa gloire est populaire. Dans cette pâle et mélancolique figure les peuples admireront l'idéal du mysticisme chrétien. Que ne pouvonsnous assister, à chaque heure de notre existence passée, aux scènes si religieuses qui se dérouleront sans bruit et sans éclat autour de la tombe, où reposent ses restes inanimés! Que de douleurs apaisées, que de consolations versées dans le cœur des hommes , que de consciencieuses prières , (pie de pieux agenouillements! Ce serait une sainte chronique pleine d'actions saintes et de morts plus saintes en-

core , au frontispice de laquelle brillerait le souvenir poétique de Radegonde. — Mais nous, esclaves des laits humains, il nous faut les suivre, les reproduire dans leur variété infinie, et abandonner cette sainte retraite, alors même que nos sympathies et nos découragements religieux y trouveraient peut-être de douces émotions. Du moins, nous aurons cherché à rappeler les détails de la vie humaine de Radegonde , ses accidents et ses malheurs , laissant à d'autres, plus heureux il est vrai, le soin de reproduire son existence dans ce qu'elle a de surnaturel et de divin , alors qu'elle exerce sur les hommes sa toute mystérieuse puissance. — 11 nous faut abandonner ces existences exceptionnelles qui , dans ces siècles barbares , apparaissent aussi pures , aussi poétiques que les rêves les plus merveilleux. D'autres hommes et d'autres événements, plus sombres mais plus réels , réclament la mention de l'histoire. Là, plus de douces paroles, plus de gracieuses peintures ; pour portraire ces siècles et ces hommes de fer , il faut une plume de fer. — Or, pendant que Radegonde élevait paisiblement le monastère de Poitiers, un homme de race gauloise s'échappait de notre province pour courir à travers ce monde barbare, cherchant fortune et puissance. La vie de ce personnage , enfant de notre sol , complétant sous un autre point de vue l'histoire de ces premiers siècles , nous crovons devoir la reproduire afin de faire comprendre ce qui se passait au dehors des enceintes religieuses. Cet homme, c'est le serf Leudaste '.

Né dans l'île de Ré , territoire alors compris dans le Poitou , il fut employé dans une des maisons royales du

' Grégoire de Tours , Histoire des Franks. — U. Thierry , Revue des Deux- Mondes.

chef Frank Charibert. L'àcreté de la fumée l'ayant forcé,

à cause de ses yeux malades , de quitter le service des cuisines , il passa à celui de la boulangerie , du pilon au pétrin , ainsi que s'exprime Grégoire de Tours , auquel nous empruntons encore tout ce récit. Mais dans l'âme du jeune serf s'agitaient des pensées et des espérances de liberté ; aussi prit-il la fuite, afin de se soustraire aux humiliantes fonctions de l'esclavage. Ni la peine du fouet ni les tortures du cachot ne purent l'arrêter dans ses tentatives. Repris pour la troisième fois , il fut condamné à avoir l'oreille coupée. Malgré cette marque irrécusable d'infamie , Leudaste s'enfuit encore de la maison rovale ; mais, fatigué d'une vie de mépris , de misère et d'alarmes , il prit une nouvelle résolution qui, par son audace, révèle le caractère de celui qui l'a conçue. Frappé par cette société barbare, il veut lui aussi , dans ce conflit général des passions humaines, et malgré le stigmate dont il est couvert, lui arracher sa part de puissance et d'honneurs. Il se réfugia donc vers Markowèfe , que le roi Cbaribert venait de choisir pour femme. Bien accueilli par celte ancienne compagne de sa servitude , car elle était fille d'un cardeur de laine , Leudaste devint le gardien de ses meilleurs chevaux. Sou ambition augmenta en raison de la faveur dont il était l'objet , et bientôt il fut promu à la dignité de comte des écuries royales. Cette fonction l'élevant au rang des hommes libres , il se laissa aller à des sentiments d'orgueil et de vanité. Par l'intermédiaire de la femme du chef frank , il s'immisça à presque toutes les affaires de l'époque , et il en retira d'immenses profits. Après la mort de Markowèfe , à force de présents il obtint du roi d'occuper les mêmes fonctions ; puis, au bout de quelques années, pour la punition des péchés accumulés du peuple , dit le chroniqueur,

il fut nommé comte de Tours , Tune des villes les plus

considérables du royaume de Charibert.

te L'office de comte, dit M. Thierry ' , tel qu'il existait » alors dans les Gaules depuis la conquête des Franks, ré- » pondait selon leurs idées politiques à celui de magistrat , » qu'ils appelaient graf dans leur langue , et qui , dans « chaque canton de la Germanie , rendait la justice cri- » minelle , assisté des chefs de famille ou des hommes » notables du canton. Les relations naturellement hostiles » avec les populations des villes conquises , avaient fait » joindre à ces fonctions de juge des attributions militaires » et un pouvoir dictatorial dont abusaient presque tou- » jours , soit par violence de caractère , soit par calcul » personnel , les hommes qui l'exerçaient au nom des rois » franks ; c'était comme une sorte de proconsulat super- » posé dans chaque ville importante aux anciennes insti- » tutions municipales , sans qu'on eût pris aucun soin » de le régler de manière à ce qu'il put s'accorder avec » elles. »

La nouvelle dignité de Leudaste l'enorgueillit tellement qu'il ne respecta plus rien : âpre au pillage, souillé d'adultères , actif à semer des discordes , il bouleversa complètement la cité dont il était gouverneur. Sa rapacité était telle, qu'en peu de temps il amassa d'immenses trésors. Le serf parvenu se venge cruellement de la société qui l'a dégradé. Mais la puissance des leudes ou compagnons des rois franks se ressentait autant des chances bonnes ou mauvaises de leurs armes que des caprices de leurs affections. C'est ainsi qu'à la mort de Charibert , arrivée en 567 , la ville de Tours étant tombée en partage à Sigebert, l'un de ses frères,

1 Grégoire île Tours, Histoire des Franks. — M. Thierry , fîefue des Deux- Mondes.

Leudaste , connaissant l'inimitié de ce nouveau chef pour lui , se sauva prudemment de la cité , y laissant la plus giande partie de ses trésors , qui furent enlevés par les gens de Sigebert , et se retira prés de Chilpéric , attendant que de nouvelles révolutions lui rendissent sa dignité de comte. — Au bout de quelques années, ainsi que nous le verrous dans la suite de ce récit, Chilpéric, s'étant emparé par la force des armes d'une partie du territoire avoisinant la ville de Tours , réintégra Leudaste dans ses anciennes fonctions.

Cette cité avait alors pour évêque Gregorius Florentius , connu dans l'histoire sous le nom de Grégoire , le même qui était venu à Poitiers pour rendre à Piadégonde les derniers honneurs. C'était un descendant d'une famille noble d'Auvergne, qui, par la pureté de ses mœurs, sa ferveur religieuse et son amour des lettres , avait gagné l'affection des habitants de Tours. En face de ce saint prélat , l'ancien serf poitevin oublia ses manières bautaines : humble et soumis, il lui jura plusieurs fois, et cela sur le tombeau de saint Martin, de ne rien faire contre les lois de la raison , et de prendre en toutes circonstances ses sages conseils. Le prudent Leudaste redoutait la toute-puissance de l'évêque ; habitué aux revers , il veut prévenir les chances possibles de nouvelles révolutions. Malgré sa prévoyante sollicitude, il fut forcé de quitter de nouveau la cité de Tours , lorsque ses habitants se soumirent à l'autorité de Sigebert. Mais la mort de ce dernier amena la restauration de Leudaste dans sa charge ; accouru promptement de la basse Bretagne où il s'était réfugié , il y reprit son titre de comte. Dédaignant désormais les petits stratagèmes qu'il avait mis infructueusement en usage pour consolider sa puissance, il se laissa aller à toute l'insolence de son carac-

tère. « Quand il siégeait comme juge , assisté des princi- » paux de la cité, s'il venait un homme , son ennemi , pour » soutenir ses droits et demander justice, il .entrait en co- » 1ère et vomissait contre lui mille injures. Il faisait ame- » ner vers lui les prêtres les mains liées , et frapper les » soldats à coups de verges. ».De tels actes firent bientôt naître entre Grégoire et Leudaste des sentiments d'une profonde inimitié. Aussi, lorsqu'il entrait dans la maison épiscopale , il était toujours armé dune lance, couvert de sa cuirasse et le cascjue en tête , espérant par de semblables allures intimider l'évèque ou bien faire croire qu'il se défiait de quelque guet-apens. Le pillage que le jeune Mérovée , en passant à Tours , fit de ses meubles et de ses trésors , devint l'occasion de nouvelles haines. Leudaste accusa publiquement Grégoire d'avoir par ses conseils excité le jeune Frank; puis, oubliant tout-à-coup ses projets de vengeance , il chercha à rentrer en paix avec l'évèque , lui jurant sur le sépulcre de saint Martin de ne jamais tenter contre lui aucun acte d'hostilité. Cette hypocrite réconciliation n'empêcha pas Leudaste de piller les biens de l'église , et de réparer ainsi les pertes immenses que les désastres de deux conquêtes avaient fait éprouver à ses trésors. Alors Grégoire, qui lui avait pardonné toutes ses injures personnelles , et qui avait même souffert , sans mot dire , certains actes de violence , crut devoir , dans l'intérêt de l'église , porter plainte contre les exactions du comte Leudaste. Le roi Chilpéric , informé par une requête de ces prévarications, envoya vers la cité de Tours un de ses plus fidèles compagnons , Ansowald , qui y arriva vers le mois de novembre de l'an 579. Leudaste fut déchu de ses fonctions ; et les citoyens , appelés à élire un autre comte, firent choix d'Eunomius, de race gauloise.

Alors , ne respirant que vengeance , le favori destitué inventa de nouvelles machinations contre Grégoire , l'auteur présumé de sa disgrâce. » Il serait, dit cet évêque , impossible de rendre compte, par ordre, de ses parjures et de ses md faits. » S'étant adjoint , pour l'accomplissement de ses infâmes projets, le prêtre Rikulf, homme ambitieux et aussi pervers que lui , ils accusèrent hautement la reine Frédégondc d'infidélité conjugale, exploitant de la sorte certains bruits généralement répandus sur les adultères et les désordres de l'épouse de Chilpéric ; et , afin de compromettre Grégoire, ils rejetèrent sur lui la responsabilité de leurs accu-

sations , disant qu'il avait tenu ces propos scandaleux devant un grand nombre de témoins.

Tel fut le début de cette longue trame , qui se termina par la mort tragique d'un de ses auteurs, et à laquelle se rattachaient des espérances politiques qu'il serait trop long d'expliquer, mais qui ne tendaient à rien moins qu'à détruire la puissante influence de Frédégonde au profit d'un des fils que Chilpéric avait eus d'Audowère sa première femme, et à placer, sous la royauté de ce jeune chef, Leudaste dans les premières fonctions. Le prêtre Rikulf devait succéder à Grégoire dans sa dignité d'évèque. Les rôles ("tant ainsi distribués pour la réussite de cette infernale conspiration , le clerc Rikulf ' , lui aussi , un de leurs complices , afin d'être mieux à portée de trahir Grégoire , vint près de lui implorer l'oubli de ses fautes passées , et le prier de l'admettre de nouveau à la faveur de son amitié. L' évêque, touché jusqu'au creur de ce repentir et n'en devinant pas la perfidie, le reçut dans sa maison.

' Ici , dans le récit de Grégoire, se rencontre une ambiguïté sur ce personnage. Il paraîtrait en résulter rju'il y avait a Tours deux individus du même nom de Hikulf , l'un clerc , l'autre diacre.

A la première nouvelle que Chilpéric eut des bruits répandus contre son honneur, il entra dans une violente colère ; l'arrivée de Leudaste dans la cité de Soissons , où il venait pour accuser lui-même Grégoire , ne fit que redoubler sa rage. A peine l'ancien comte de Tours avait-il prononcé le préambule de son accusation par ces quelques paroles : Jusqu'à présent, pieux roi , j avais gardé la ville de Tours; mais, maintenant que me voilà écarté de mon office , songe à voir comment on le la gardera : car il faut que tu saches que Tévèque Grégoire a dessein de la livrer au fils de Sigeberl, que Chilpéric lui répondit brusquement : Celit 71 est pas ; tu me fais de semblables rapports parce que tu as été chassé de ta dignité. Mais Leudaste continuant : L'évèque fait bien autre chose , reprit-il , il lient des propos injurieux pour toi; il dit que Frédégonde est en liaison d adultère avec Tèvûque Berthram. A ces paroles , le roi fut saisi d'un tel accès de colère , qu'il tomba à coups de pieds et à coups de poings sur le dénonciateur ; puis , revenu à lui , il s'écria : Quoi! tu affirmes que lévêque a tenu de semblables propos'. — Je t'affirme, répliqua Leudaste nullement déconcerté par le mauvais accueil fait à ses révélations ; et si tu veux acquérir la certitude de la vérité de ce que je dis , fais mettre à la torture Gallien F ami de Févêque , et Platon son archidiacre. En même temps le fourbe Leudaste nomma le témoin sur la foi duquel il parlait ainsi , et pria le roi d'entendre sa déposition. C'était le clerc Rikulf. Chilpéric , n'écoutant que sa colère , fit jeter l'accusateur dans un cachot, et envoya vers Tours avec ordre de saisir Rikulf.

Ce dernier, de son côté, n'oubliait pas d'exécuter les conventions établies avec Leudaste ; il ne cherchait que l'occasion de faire trouver Grégoire en faute. Pendant que

son complice était à Soissons , il se présenta un jour chez le saint évoque , et , s'étant jeté à ses genoux , il lui dit : Si tu ne viens pas promptement à mon secours , je suis en danger de périr ; car , à [instigation de Leudaste , j'ai dit des choses que je n'aurais pas dû dire. Envoie-moi , je tesupplie , dans un autre royaume , afin que je ne sois pas saisi par les gens du roi et livré aux plus affreux supplices. Le traître espérait, en arrachant à Grégoire l'autorisation officielle de son départ , faire planer sur sa tète les plus graves soupçons et convaincre le roi de sa culpabilité , puisqu'il faisait ainsi évader le seul témoin dont la déposition était si redoutable pour lui. Mais Grégoire ne tomba pas dans le piège : Si tu as dit quelque chose qui ne convenait pas , lui répondit-il , que tes paroles retombent sur ta tête. Je ne te laisserai point partir pour un autre royaume , afin de fie pas me rendre suspect au roi. Quelques jours après cette tentalive infructueuse, le clerc fut saisi par les gens de Chilpéric et conduit à Soissons ; là , interrogé par Cbilpéric , il confirma les assertions de Leudaste. Ce dernier , mis en liberté , se dirigea alors vers Tours, afin de saisir, par l'ordre du chef frank, Gallien et l'archidiacre Platon. — Inquiet et tremblant sur le sort de ses amis , Grégoire était triste de cœur , ainsi qu'il le dit. Errant dans sa maison épiscopale , il se réfugia dans son oratoire ; là , se jetant à genoux , il se mit à invoquer le ciel. Mais ses prières , quoique ferventes et sincères , ne pouvaient rassurer sa pensée sur l'incertitude des événements. Alors, espérant par une de ces intuitions divines arracher à la Providence le secret de l'avenir , il prit le livre des P*aumes de David , et l'ouvrit afin d'y rencontrer quelque verset de consolation. Ses yeux tombèrent sur ce passage : Il les fit sortir pleins d espérance , et ils ne craignirent point , et leurs ennemis furent engloutis au fond

de la mer. Dans cette révélation toute sibyltique de sa destinée, Grégoire se laissa aller à des pensées d'espérance , et , désormais certain de la protection divine , il attendit avec courage le dénoùment du complot ourdi contre lui. Sa crovance dans la prédiction des paroles de David devint plus vive , lorsqu'on lui annonça que Leudaste avait failli périr dans la Loire, au moment où il la traversait , emmenant avec lui ses deux prisonniers. 11 avait fait construire sur le fleuve un pont de bateaux attachés l'un à l'autre , car il avait été accompagné dans son expédition par une troupe nombreuse ; et au moment où il s'avançait à la tète de cette petite armée , le bateau qui le portait s'enfonça dans l'eau , et il gagna à la nage le bord du fleuve. Il fut bientôt arrivé à Soissons , où il remit entre les mains de Chilpéric ses deux captifs. Leudaste l'excitait à les livrer immédiatement au supplice, espérant de la sorte enlever à l'évêque de Tours tout moyen de justification. Mais le roi , revenu de ses fougueux emportements , les fit délivrer de leurs liens et les confia sans leur faire aucun mal à la i^arde d'un de ses officiers. Il avait déjà formé le projet d'une éclatante réparation ; il lui fallait la solennité d'une assemblée générale pour venger son honneur et convaincre d'imposture l'évêque accusé. Avant de commencer ces débats judiciaires , il était indispensable de saisir le coupable, l'évêque Grégoire ; mais , redoutant les effets d'une semblable mesure à l'égard d'un homme dans lequel se personnifiait à cette époque , comme le dit M. Thierry , la puissance morale de l'épiscopat, il eut recours à la ruse, et résolut d'amener par la crainte Grégaire à prendre la fuite , cette conduite de l'évêque devant motiver l'arrestation en confirmant les soupçons dirigés contre lui.

Le duc Bérulf, qui commandait à Tours et à Poitiers , fut

chargé de cette mission. 11 feignit de craindre une attaque de la part des gens du roi Gontramn, et introduisit dans la ville un grand nombre de guerriers , les plaçant aux portes avec ordre de ne laisser sortir personne : C'est le moment de veiller sans relâche , disait-il, a fui qu'il n'arrive rien faute de précautions . Ces dispositions terminées, Bérulf, assisté du comte Eunomius , excita sous main Grégoire à prendre la fuite. Plusieurs citoyens même , amis de l'évèque, et ne se doutant nullement des pièges qu'on lui tendait , l'engageaient sérieusement à prendre ce parti , lui recommandant bien d'emporter secrètement ce qu'il y avait de plus précieux dans le trésor de l'église. Mais Grégoire, fier de son innocence, et se rappelant peut-être l'heureux pronostic du verset de David , persista à demeurer dans la ville : aussi le roi fut -il obligé de convoquer l'assemblée des évèques, et de s'en rapporter, quant à la présence du principal accusé, à sa comparution volontaire. Des lettres furent donc expédiées à tous les évèques de Neustrie , par lesquelles Chilpéric leur enjoignait de se rendre à Soissons dans les premiers jours d'août , c'était en 580 , afin d'examiner avec soin cette affaire. En attendant cette époque , l'instruction se poursuivait avec ardeur ; souvent le clerc Rikulf était interrogé en secret. Ce fut à la suite d'une de ces audiences, dans laquelle le clerc avait, avancé beaucoup de choses fausses contre Grégoire , qu'éclata un incident qui nous révèle l'opinion populaire à l'égard du procès. Au moment où Rikulf sortait , un ouvrier en bois, du nom de Modestus , s'avança vers lui, et l'apostrophant : Malheureux , lui cria-t-il , qui complotes avec tant d'obstination contre ton évoque, il valait bien mieux pour toi te taire , lui demander pardon et obtenir ta grâce. A ces mots , Rikulf désignant à ses gardes l'homme qui

avait ainsi parlé, leur dit : En voilà un qui me conseille le silence pour que je n'aide pas à découvrir la vérité. Voilà un ennemi de la reine, qui veut empêcher qu'on ri informe contre ceux qui Tout accusée. Le malheureux ouvrier , saisi par les soldats , alla expier dans les suppliées les sympathies qu'il éprouvait pour le saint évêque; car il fut garrotté, flagellé , appliqué à la torture , et puis jeté dans un cachot , les fers aux pieds et aux mains.

Cependant , les évêques étant tous réunis , l'ouverture du synode eut lieu dans la ville de Braine. Chilpéric étant entré dans la salle où se tenait l'assemblée, prit place au milieu d'eux , après leur avoir donné le salut et en avoir reçu la bénédiction. Alors Berthram, impliqué dans l'accusation dirigée contre Frédégonde , prit la parole pour exposer l'affaire , et interpella Grégoire sur les propos tenus par lui. L' évêque de Tours nia toutes les imputations de Leudaste. La simplicité de sa parole et l'énergique protestation de son innocence excitèrent des murmures d'approbation dans la foule qui encombrait les abords de la salle, et l'on entendait sortir des groupes ces paroles .- Pourquoi impute-t-on de telles choses au prêtre de Dieu ? •pourquoi le roi poursuit-il une telle affaire ? est-ce qiiun évêque aurait pu dire de telles choses même en parlant d'un esclave? Hélas! Seigneur, prête secours à ton serviteur! Au milieu du tumulte occasionné par ces clameurs , le roi se leva et dit à l'assemblée : Cependant l accusation dirigée contre nia femme est un opprobre pour moi. Si vous jugez à propos qu'on produise des témoins contre l évêque , ils sont ici présents ; mais s'il vous convient de vous en rapporter à la bonne foi de Grégoire , dites-le , et je me conformerai à tout ce que vous ordonnerez. Ces paroles de modération étonnèrent étrangement l'assemblée , qui

ne demandait qu'à renvoyer absous l'évèque de Tours. Aussi , lorsque Rikulf, poussant jusqu'au bout son rôle infâme, se présenta pour déposer contre lui , tous s'écrièrent : Un clerc de rang inférieur ne peut être cru en justice contre un èvèque. Grégoire fut donc déclaré innocent par le synode , au grand dépit du roi , qui affectait des airs de modération , afin d'intéresser en sa faveur les évêques. Il exigea alors de Grégoire certaines formalités nécessaires suivant lui pour détruire complètement les accusations dont il avait été l'objet. Mais lorsque ces eboses eurent été exécutées , les évêques se réunirent de nouveau , et le président de l'assemblée s'adressant à Cbilpéric lui dit : « O Roi , l "évéque a accompli toutes les choses qui lui avaient été presci-ites. So?i innocence est prouvée y maintenant qu'avons-nous à faire ? Il nous reste à te priver de la communion chrétienne , toi et Berthram , les accusateurs de lun de nos frères. » Frappé de cette sentence inattendue, le chef liank en balbutiant répondit : Mais je n'ai raconté que ce que f avais entendu dire. — Et de qui? lui répliqua le président. — C'est de Leudaste que fai tout appris. Alors on ordonna d'amener l'auteur de ce scandale. Mais Leudaste , qui dès le début de l'affaire avait pu juger de la tournure qu'elle prendrait , s'était prudemment enfui de la ville. Les évêques le jugèrent par contumace , et il fut frappé de l'excommunication, comme semeur de mensonges, calomniateur de la reine , et accusateur de son évêque. Cette décision fut transmise à tous les prélats qui n'avaient pu se rendre au synode, et, après cela, ceux qui étaient réunis s'en retournèrent chacun dans leur cité.

Grégoire sollicita vivement la grâce du clerc Rikulf

condamné à mort par l'autorité du chef frank; mais,

'malgré ses instances, il ne put l'exempter de la torture.

« Je ne crois pas , dit l'évèque de Tours dans son récit , » qu'aucune chose inanimée , qu'aucun métal eût pu » résister à tous les coups que supporta ce pauvre misé- » rable. Depuis la troisième heure du jour jusqu'à la neu- « viénic, il resta suspendu à un arbre, les mains derrière » le dos : on ne le détacha que pour l'étendre sur un » chevalet où il fut frappé de bâtons , de verges et de » courroies nouées en double , et cela non pas seulement » par un ou deux hommes , mais par tous ceux qui pou- » vaient approcher de lui. » 11 avoua, au milieu des douleurs du supplice, le secret de toute la conspiration. Quant à Leudaste , parti de Braine , il se rendit à Paris pour se réfugier dans la basilique de Saint-Pierre , et échapper de la sorte h la fureur du roi ; mais avant appris les condamnations qui le frappaient , il se rendit secrètement à Tours dans la maison que sa femme habitait , emporta tous ses trésors et gagna la ville de Bourges. — Les habitants de cette cité, poussés plutôt par l'avidité du pillage que par leur indignation pour Leudaste , envahirent sa demeure, cl lui enlevèrent tout ce qu'il avait apporté, ne lui laissant que l'habit qu'il avait sur le corps, et même ils l'auraient tué , s'il n'avait promptement pris la fuite. Alors proscrit, et sous le poids du terrible anathème , Leudaste rassembla autour de lui un grand nombre de vagabonds, et les associa à ses aventureuses destinées. Après avoir pillé les environs de Tours , ils vinrent se réfugier à Poitiers dans la basilique de Saint-Hilaire. Mais loin de s'y livrer à des pensées de repentir pour ses crimes passés , et de reconnaissance pour la protection que les prêtres de cette église lui avaient accordée , il répandit l'épouvante dans toute la cité , se livrant chaque jour au pillage et au vol. Le saint asile ne fut pas plus respecté que les trésors

des citoyens , car sous ses voûtes silencieuses retentirent des cris de débauche et le tumulte de l'orgie , au milieu desquels Leudaste , entouré de femmes de mauvaise vie et de joyeux compagnons , cherchait à égayer la tristesse de son exil. Chassé de celte basilique dont il souillait ainsi la sainteté, il retourna à Bourges , qu'il abandonna bientôt pour se livrer à des courses et à des expéditions lointaines. Ennuyé de cette vie de brigandage , Leudaste songea sérieusement à rentrer en faveur près du roi Chilpéric : il obtint donc de lui la permission de venir à Tours et d'y demeurer. Quelque temps après , ayant appris que le roi séjournait avec son armée dans les environs de Melun , il s'y rendit , et supplia les guerriers franks de vouloir' bien décider Chilpéric à le recevoir. Pressé par leurs instances, il y consentit ; et au moment où Leudaste prosterné à ses pieds lui demandait son pardon , il lui dit : Tiens-toi sur tes gardes encore quelque temps , jusqu'à ce que tu aies vu la reine, et qu'elle tait dit les moyens de rentrer en grâce auprès d'elle , toi qui l as si gravement offensée. Le malheureux Leudaste , dans les éblouissemenls de sa bonne fortune, avait déjà oublié l'injure faite à une femme, injure impardonnable , alors même qu'elle n'aurait pas été lancée contre l'impitoyable Frédégonde. 11 ne prit donc aucun souci du sage avertissement de Chilpéric , il le suivit même dans la cité de Paris. Le dimanche suivant , s'étanl rendu dans la cathédrale , il se jeta aux pieds de la reine , implorant d'elle l'oubli de son injure. Frédégonde , rouge de colère et frémissant de rage , le repoussa rudement du pied , et , nullement émue par ses larmes , elle s'écria : Puisque je n'ai plus de fils qui prenne soin de poursuivre mes injures , c'est à loi , mon Seigneur, que je remets le soin de ma vengeance. Puis se tournant vers son époux : Malheur à moi, lui dit-

elle, qui vois mon ennemi et ne puis l'emporter sur lui! Ces paroles , prononcées avec une résignation mêlée de colère , furent pour Leudaste un arrêt de mort. La providence , à qui Frédégonde a remis le soin de sa vengeance , ne tardera pas à le frapper ; l'épouse de Chilpéric n'a-t-elle pas par-devers elle une arme toujours prête? Repoussé ainsi par la reine, Leudaste continuait sa route paisible-' ment, s' amusant même à visiter les boutiques des marchands , à qui il disait en leur montrant des joyaux : J 'achèterai ceci , car il me reste beaucoup d'or et d'argent. A peine était-il parvenu à quelques pas de la place , que des soldats se précipitèrent sur lui pour l'enchaîner ; mais Leudaste, tirant son épée, frappa l'un d'eux. Cette résistance excita la colère des assaillants , ils se jetèrent sur lui avec leurs glaives et leurs boucliers ; l'un d'eux d'un coup d'épée lui enleva toute la peau de la tète ainsi que les cheveux. N'ayant plus d'autre salut que la fuite , il courut à travers le pont; mais l'un de ses pieds s'étant engagé entre les plancbes , il se cassa la jambe et tomba au pouvoir des soldats qui l'avaient attaqué. Ces derniers étaient les serviteurs de la reine Frédégonde, qui n'avait pas fait attendre longtemps la réalisation de ses menaces. Us entraînèrent Leudaste , chargé de liens, vers le roi , qui ordonna de le bien soigner, afin qu'une fois rétabli, il put être livré à des supplices journaliers. Mais les douleurs de sa blessure furent si vives, qu'il était sur le point d'expirer et d'échapper de la sorte aux tourments qui l'attendaient. Informée de cette circonstance , Frédégonde ordonna de le faire expirer au milieu des tortures. 11 fut donc couché par terre sur le dos , et frappé à coups de barres de fer , jusqu'à ce qu'il rendit le dernier soupir. Ainsi mourut le serf Leudaste.

Certes, ce n'est point sa qualité de Poitevin qui nous a fait ainsi reproduire le récit de Grégoire , car dans ces siècles il n'y a ni patrie ni nationalité; mais c'est le seul désir de compléter par cet épisode le tableau des mœurs au vie siècle. Ne pouvant suivre dans leur infinie variété les incidents si dramatiques de' cette époque , nous nous sommes attachés à animer autant qu'il a été en notre pouvoir les existences si remarquables de Radégonde , de Fortunatus et de Leudasle. Que ces trois figures en soient un rapide résumé. Que dans les traits pâles et poétiques de la fille des rois de Thuringe , l'historien découvre le germe de la pensée chrétienne avec ses croyances et ses instincts tout mystérieux ; que la verve spirituelle et emphatique de Fortunatus , son enthousiasme de poêle pour la jeune Agnès , rappelle les beaux jours de la civilisation romaine ; et qu'en présence de ces deux types de l'avenir et du passé , se rencontre , comme terrible représentation de la réalité , le parvenu Leudaste , tout bouillant d'ambition , insolent dans ses jours de triomphe , et terminant par une mort tragique une vie si animée et si bizarre !

SUITE DK L EPOQUE MEROVINGIENNE.

LUTTES ENTRE LEî DESCENDANTS DE CLOVIS , S1GBGERT, CHILPERIC ET GONTRAM,

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