‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 34 sur 41 · P01TOL. .'58.H · texte numérisé non relu

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esprits , restreint les droits reconnus, eonteste deux <|ui son! douteux. Nous aurions pu reproduire tous les aetes de l'assemblée judiciaire de 1634, et démontrer avec quelle ardeur les magistrats qui y assistaient cherchèrent à donner dans nos contrées à la loi catholique des garanties de triomphe pour l'avenir. Adviennent les persécutions et les vengeances du parti vainqueur, puisque le sort des armes a décidé entre les deux religions. Les grands-jours de Poitiers ne furent que le prélude de mesures plus sévères encore contre les calvinistes.

Pendant que la justice royale donnait ainsi satisfaction aux exigences religieuses du clergé, un événement d'un ordre moins élevé se passait dans la cité de Loudun. C'était encore un drame judiciaire , dans lequel il ne s'agissait pas , à la vérité , de la société entière , car un seul individu en était le héros; là, plus de haines contre les calvinistes, la victime sacrifiée appartenait à la religion catholique; c'était un prêtre, il s'appelait Urbain Grandie?. Si nous reproduisons dans son ensemble le récit de cette lamentable histoire , dont les divers et bizarres incidents nous paraissent appartenir plutôt à la fabuleuse légende qu'à la réalité des laits, notre pensée n'est point de soulever des querelles désormais éteintes , de raviver de justes passions , et de réhabiliter la victime en frappant d'infamie ceux qui furent ses bourreaux. Non , le bon sens public a fait justice de toutes ces exécutions provoquées plus souvent par l'ignorance que par la haine. Mais si nous rencontrons dans l'affaire d'Urbain Grandie? des pensées de vengeance ; si sous la robe du juge il nous est possible de sentir battre le cœur d'un rival ou d'un ennemi , alors , et sans crainte de nous fourvoyer dans les voies vulgaires, nous devons stigmatiser ceux qui ont prononcé une sentence de mort sous l'empire de cette pensée. Si , à tra-

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vers les mystères de relie longue et épouvantable procédure , nous pouvons suivre les secrets dune indigne méchanceté ; si , alors que le bûcher est allumé pour recevoir le cadavre du patient , nous retrouvons encore l'œuvre de vengeance n'abandonnant sa proie qu'au dernier soupir , n'est-il pas impossible de ne pas flétrir les indignes mandataires de la justice, les coupables représentants d'une religion par eux outragée, avilie? Voilà pourtant les sentiments qui nous soulèvent d'indignation au début de ce récit. Mais sur qui faire retomber la responsabilité d'un tel crime? Quels hommes doit-on immoler en expiation de cet acte inique? Est-il juste de transformer en affaire d'état le drame dont Loudun a été le théâtre en 1634 , et d'évoquer au dessus de l'ombre de la victime celle d'un homme dont le nom remplissait alors l'Europe entière? Faut-il faire remonter jusqu'à Richelieu la pensée de cette sanglante exécution ? Nous ne pouvons ajouter foi à de telles accusations. Quelque immense qu'ait été la robe du cardinal pour couvrir, ainsi qu'il le disait , les actes de sa politique; quelque nombreuses qu'aient été les taches sanglantes qui se mélangeaient avec la pourpre sacerdotale , nous devons repousser loin de lui de tels blasphèmes. Bon Dieu! sa mémoire n'a-t-elle pas à justifier assez d'exécutions , sans que l'on puisse mensongèrement agiter autour d'elle les mânes d'une victime qu'il n'a point frappée? De quel intérêt eût été pour lui un tel sacrifice? L'existence de Grandier était-elle un péril pour l'Etat, un obstacle à ses projets , à son autorité ? Cet obscur prêtre de Loudun étaitil un de ces hommes habiles dans les conspirations , tenace dans une foi rivale , influent sur les masses, soit par sa naissance , soit par son génie , pour que la vengeance du cardinal ministre le frappât de mort? Appartenait-il à une de ces dynasties féodales, dont tous les efforts tendaient à main-

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tenir, à l' encontre de la royauté, une indépendance souveraine ; ou bien était-il un de ces favoris indiscrets , qui glissaient dans l'oreille du roi de perGdes dénonciations contre son ministre , ne lui épargnant ni la calomnie ni la haine ? Enfin , avait-il inscrit son nom dans cette ligue redoutable à laquelle s'étaient associés tant de gentilshommes, et dont la pensée secrète était de renverser sa puissance? Non , rien de tout cela n'existait. Aussi inconnu qu'hostile , Urbain Grandier n'a dû l'illustration de son nom qu'au terrible dénoûment de sa vie. Il est vrai que l'on a dit , et cela sérieusement , que Richelieu nourrissait à son égard des projets de vengeance , parce qu'il avait soutenu contre lui une question de préséance dans une cérémonie religieuse , alors que le cardinal n'était que simple prêtre; parce que, durant son ministère, un pamphlet anonyme avait noirci par une infâme calomnie ses relations avec la reine-régente; pamphlet dont Grandier était soupçonné d'être l'auteur. Voilà les griefs du cardinal : que le bûcher se dresse donc ; il lui faut une victime.

Mais comment donc dévoiler le mvstère de cette étrange et affreuse exécution? Faut-il se résigner au silence, rejeter sur les malheurs des temps, sur l'ignorance du siècle, la pensée de cette condamnation? Non. Telle n'est pas la vérité. Tout en demandant grâce pour la mémoire du cardinal de Richelieu , nous n'abdiquons pas le droit de reviser cet épouvantable jugement. Nous le disons donc avec une sincère conviction , Grandier a été victime d'une odieuse machination , dans laquelle le fanatisme et l'ignorauce n'étaient que des causes secondaires. Mais nous ne pouvons donner à cet événement plus d'éclat qu'il n'en comporte, en associant à la victime le nom illustre de Richelieu. Le dénoûment n'est-il pas assez dramatique pour ne pas faire u. 25

intervenir les créations mensongères de l'erreur ou de l'illusion. Nous croyons que le procès de Grandier a été le résultat d'animosilés privées sans caractère politique ; dans les mystères de cette bizarre tragédie , nous ne pouvons que constater les pensées de vengeance et de haine d'hommes aussi inconnus que lui ; tout cela n'a pu être qu'un crime isolé , n'ayant pour acteurs que d'obscurs ennemis , pour causes que des animosités personnelles. Peut-être aussi serait-il facile de rencontrer des secrets plus intimes encore? Toutes les hypothèses sont admissibles, alors même qu'on ferait intervenir l'amour et ses noires jalousies dans cette lutte où Grandier a été vaincu. Le caractère de ce dernier, la position des femmes qui l'accusaient, les noms de ses plus ardents persécuteurs peuvent servir à expliquer tous ces faits , sans être forcé de mentir à la vraisemblance historique en leur assignant des causes extraordinaires et presque impossibles. Et en cela , nous ne voulons point ravaler la victime en restituant aux bourreaux leurs véritables proportions. Pour nous , Grandier est un martyr ; son procès une monstruosité , sa condamnation un crime : advienne maintenant la qualification de ceux qui l'ont prononcée. Si nous avons protégé la mémoire de Richelieu contre d'absurdes calomnies , il nous est permis aussi de proclamer hautement notre indignation contre les moines fanatiques qui ont dirigé toute la procédure , contre la faiblesse d'un évêque dont la neutralité a laissé commettre un crime, sans vouloir pourtant rejeter sur le clergé entier la responsabilité de ces faits. La noble conduite de l'archevêque de Bordeaux durant tout le cours du procès donnerait un éclatant démenti à nos paroles injustes. Voici , d'après bien des versions contradictoires, le récit de qui se passa à Loudun en l'année 1634 ; mieux que toutes les réflexions , il pourra

nous dévoiler tous ces mystères , restituer aux événements leur véritable physionomie , aux acteurs leurs pensées les plus intimes.

Urbain Grandier habitait depuis quelques années la ville de Loudun , en qualité de curé de l'église de Saint-Pierredu-Marché , et de bénéficier d'une prébende dans le chapitre de celle de Sainte-Croix. « Il étoit de grande taille et de bonne mine , d'un esprit également ferme et subtil , toujours propre et bien mis , ne marchant jamais qu'en habit long. » Eloquent dans la chaire , il mélangeait aux doctrines de la foi chrétienne des pensées d'une sage et douce philosophie. Lors de la mort de Scévole de Ste- Marthe, il s'était fait l'interprète des regrets et de l'admiration de tous. On l'accusait d'oublier quelquefois la rigidité des moeurs sacerdotales , et ses assiduités près des plus belles femmes et fdles de Loudun donnaient à ces bruits un caractère de créance, que justifiait encore un libelle qui lui fut attribué, et dans lequel il s'élevait avec force contre le célibat des prêtres. De nombreuses discussions , de fréquents procès , soit avec un prêtre du nom de Mounier , avec les chanoines de Ste-Croix, soit avec le président aux élus Barot, avaient soulevé contre lui de vives animosités. Parmi ces ennemis, les plus terribles, disent les chroniques, furent Trinquant et Menuau, procureur et avocat du roi ; et , en vérité , il nous est pénible de rappeler le prétendu motif de ces inimitiés. La jeune fille de Trinquant aurait été séduite par Grandier , et sans le dévoùment d'une amie qui se déclara publiquement mère de son enfant , elle aurait eu à subir toute l'humiliation de sa faute. Dans un autre amour non moins coupable, il aurait pour rival malheureux l'avocat du roi Menuau. En vérité, il est difficile d'ajouter foi à toutes ces insinuations que nous répétons ; mais

nous avons à cœur de ne rien omettre dans le résumé de cette affaire. Une discussion survenue entre lui et Duthibaut , homme riche et de grand crédit , dans laquelle Grandier , revêtu de ses habits sacerdotaux, fut frappé de coups de bâton, devint l'origine de toutes les poursuites dirigées contre lui. Pendant qu'il était allé à Paris pour implorer la justice du roi contre Duthibaut , ses ennemis, par l'intermédiaire de deux hommes du peuple, Cherbonneau et Bougreau, le dénonçaient à l'official comme coupable d'avoir débauché des femmes et des filles , d'être impie et profane, de ne dire jamais son bréviaire , et d'avoir même abusé d'une femme dans son église. Cette accusation fut accueillie par l'évèque de Poitiers , Henri-Louis Chateigner de la Roche- Posay , et ce prélat lança contre lui un décret de prise de corps. Le parlement de Paris , auquel le roi avait renvoyé sa plainte , ajourna sa décision jusqu'au dénoûment de ses démêlés avec l'official. Grandier, à son arrivée à Poitiers, fut renfermé dans les prisons de l'évèché le 15 novembre 1629, et, quelques jours après, condamné à jeûner au pain et à l'eau par pénitence tous les vendredis pendant trois mois , et interdit à divinis dans le diocèse de Poitiers pendant cinq ans , et dans la ville de Loudun pour toujours. Cette sentence fut frappée d'appel par toutes les parties pour être revisée ou confirmée par l'archevêque de Bordeaux. Mais l'official , par l'organe de son promoteur , souleva un incident , et en appela au parlement de Paris , lequel renvoya l'affaire au présidial de Poitiers. Là, de nouveaux témoins furent entendus , des contradictions , des accusations mensongères furent signalées , ainsi que des rétractations , et le '25 mai 163 1 Grandier fut renvoyé absous. Quelque temps après, Henri d'Escoubleau de Sourdis, achevèque de Bordeaux et primat d'Aquitaine , étant venu visiter son abbaye de Saint-

Jouin-les-Marnes, il se présenta devant lui , et en obtint une sentence d'absolution. Libre de toutes poursuites , il fil condamner Duthibaut à des réparations et amendes.

Pendant que ces préliminaires d'bostilités se passaient , des scènes étranges avaient lieu dans un couvent des religieuses ursulines de la même ville ; plusieurs de ces jeunes filles se livraient de temps à autre à des convulsions effrayantes, à des paroles de délire, à tous ces actes dont l'explication , peu logique à cette époque , se résumait dans les mots de magie, sorcellerie, diablerie. Pour chasser l'esprit infernal, on eut recours aux exorcismes, à toutes les pratiques religieuses dont ces temps d'ignorance et de superstition nous ont si souvent donné le spectacle. Le bruit de ces scènes se répandit bientôt dans toute la ville. Pierre Barré, curé de Ghinon , vint à la tête d'une nombreuse procession donner au prêtre Mignon , directeur du couvent, le renfort de ses anathèmes contre le génie du mal. L'autorité civile fut requise d'intervenir et d'assister aux exorcismes de ces malheureuses filles tourmentées; Loudun avait alors pour bailli Guillaume de Cerizay de la Guérinière , et pour lieutenant civil Louis Chauvet.

Le 1,1 octobre 1632, ces deux magistrats se rendirent au couvent des ursulines pour assister aux scènes d'exorcisme. Notre pensée n'est certes pas de retracer les divers incidents de ces cérémonies , dont le souvenir nous ferait sourire de pitié, si le dénoùment n'était pas de nature à inspirer des sentiments plus tristes. En face des prêtres Mignon, Barré et Granger, revêtus de leurs habits sacerdotaux, comparurent deux religieuses obsédées, disaient-ils, par les esprits diaboliques; c'était la supérieure du couvent, Jeanne de Belficl , fille du baron de Cose dans le pavs de Sainlongc, et

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une autre sœur <lu nom de Claire Magnoux. Dès l'arrivée des deux officiers du roi , elles poussèrent des cris horribles au milieu de contorsions plus effrayantes encore. Aux questions qui leur furent adressées , elles répondaient qu'elles étaient sous la domination des diables Aslaroth et Zabulon , que le pacte de leur possession était des roses, et que l'instigateur s'appelait Urbain Grandier. Tel fut le début des événements qui se passèrent à Loudun. Cette ville fut bientôt agitée par diverses factions; les unes ajoutaient foi pleine et entière aux possessions et diableries des religieuses ; les autres ne voyaient dans tout cela que d'odieuses machinations contre le prêtre Grandier. « Les magistrats, ajoute la chronique, revinrent sur le soir après la scène des convulsions ; la supérieure tira la langue, bava -et écuma. Ce fut un vilain spectacle , son diable parut enragé. Barré demanda au démon quand il sortirait, il répondit: crus manè, demain matin. Après plusieurs cérémonies, et qu'on eut prononcé plusieurs noms de saints, la supérieure reprit son état naturel, son visage fut aussi tranquille que si elle n'eût souffert aucune agitation extraordinaire ; elle regarda Barré en souriant , et lui dit que Satan n'était plus chez elle. Une mer agitée d'une tempête furieuse qui devient calme tout-à-coup , est une image du passage rapide qu'elle fit de son premier état au dernier. » En face de telles choses, que peut dire l'histoire? Faut-il , déchirant le voile de ces étranges cérémonies , chercher au fond du cœur de ces jeunes filles des pensées de haine et de vengeance contre Grandier? ou bien admettre, comme les émanations d'une puissance surnaturelle et magnétique , les paroles et les gestes dont elles donnaient l'étrange spectacle? Entre ces deux hypothèses, il serait facile d'errer, si l'on ne faisait pas intervenir, comme les véritables

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provocateurs , ces piètres fanatiques qui s'acharnaient sur Urbain Grandier pour assouvir contre lui d'atroces projets d'animosité.

Ce dernier avait accueilli, dès le principe , par le mépris , les vagues accusations que prononçaient contre lui les religieuses possédées. Mais lorsqu'elles eurent acquis quelque retentissement, il adressa ses plaintes aux gens du roi. Malgré l'active intervention du bailli , les exorcismesse poursuivirent comme par le passé , et cela en présence d'une foule de personnes, qu'un tel spectacle faisait accourir de toutes parts. Les scènes se reproduisaient avec les mêmes cérémonies , et l'abbesse en était toujours l'héroïne. Des convulsions, des grincements de dents, des paroles entrecoupées, des rires éclatants, des gestes lubriques, à la suite desquels le nom de Grandier était prononcé, comme celui de l'auteur du pacte diabolique, voilà ce que l'on offrait chaque jour à la curiosité publique. Et puis , en face de ces fdles ainsi agitées , le prêtre Barré expliquait les mystères de ces choses étranges, et s'efforçait de faire naître la foi dans les esprits défiants et peu crédules des nombreux spectateurs. Ce fut en vain que le bailli , dans son zèle , essaya de détruire les impressions fâcheuses de ces scènes , cherchant par ses questions à démontrer l'impudence ou le fanatisme des religieuses possédées ; et même plusieurs fois il arracha d'étranges réponses aux prétendues victimes du diable. Sur les supplications de Grandier, il fit défense à Barré et à tous autres de faire des questions à la supérieure et aux autres religieuses tendantes à noircir le suppliant ou aucun autre , quoi qu'il fût, sous les peines qui écherraient. L'autorité du bailli fut méconnue, sa juridiction mise en doute; Barré et les religieuses en appelèrent à l'évèque de Poitiers. Quelques jours après cette ordonnance, de nouveaux exorcismes eurent lieu , en pré-

sence des médecins qui en rédigèrent des procès- verbaux , et le bailli lui-même assista aux plus solennels. « Le 25 novembre, la supérieure fut apportée au chœur de l'église , et les rideaux de la grille ayant été tirés, Barré commença, selon sa coutume , par la célébration de la messe. La possédée eut pendant le service de grandes convulsions semblables à celles des jours précédents, dans l'une desquelles elle s'écria sans être exorcisée ni interrogée : Grandier, Grandier, mauvais prêtre. La messe étant achevée , l'exorciste entra au chœur avec le ciboire en main, et, protestant que son action était pure et pleine d'intégrité, sans passion et sans mauvais dessein, il le mit sur sa tète, et pria Dieu qu'il te confondit , s'ilavoit usé d'aucune maie façon, suggestion, ni persuasion envers les religieuses , dans toute cette action. Mais toutes ces protestations de sincérité n'inspiraient que de la défiance au bailli, dont le bon sens se révoltait devant de semblables cérémonies. Pour paralyser ses efforts , les exorcistes invoquèrent l'autorité de l'évêque de Poitiers, qui envoya, le 28 novembre 1632, commission oflicielle à plusieurs prêtres du diocèse , d'assister aux exorcismes de Loudun et de lui en rendre un compte exact. Forts de cette protection, ils bravèrent hautement l'autorité du bailli, se livrant de nouveau aux cérémonies qu'il leur avait défendues. Cependant l'arrivée de l'archevêque de Bordeaux , les ordres qu'il leur signifia , firent cesser pour quelque temps les scènes dont le couvent de Loudun était le théâtre.

Vers cette même époque, arriva dans cette cité l'homme qui devait remplir le principal rôle dans le procès de Grandier; nous voulons parler de Laubardemont, chargé par Richelieu de veiller à la démolition du château et des fortifications de Loudun. Par ses relations avec les ennemis d'I rbain , il fut bientôt instruit de tout ce qui s'était passé;

des exorcismes furent pratiqués en sa présence ; il prit à cœur les intérêts des religieuses, ajoutant foi pleine et entière à leur possession. Ici , il faudrait expliquer le secret de l'intervention de Laubardemont dans cette affaire , dire les motifs de sa haine contre Grandier. Etait-il l'agent impitoyable des vengeances du cardinal , ainsi que l'ont répété tous les amis de la victime ? Ou bien , durant son séjour à Loudun , les ennemis d'Urbain n'étaient-ils pas parvenus à associer à leurs coupables projets cet homme dont l'influence pouvait seul-e en amener l'exécution? Tout ce que nous savons, c'est qu'à son relourde Paris, en 1 633, il fit publier une ordonnance du roi conçue en ces termes : » Que le sieur de Laubardemont , conseiller » du roi en ses conseils d'état et privé , se rendra à Loudun et » autres lieux que besoin sera, pour informer diligemment » contre Grandier sur tous les faits dont il a été ci-devant ac- » .cusé, et qui lui seront de nouveau mis à sus , touchant la » possession des religieuses ursulines et autres personnes » qu'on dit être aussi possédées et tourmentées des démons » par le maléfice dudit Grandier , et de tout ce qui s'est passé » depuis le commencement , tant aux exorcismes qu'autre- » ment sur le fait de la possession. » Investi de ce pouvoir extraordinaire , Laubardemont fit arrêter et conduire dans les prisons d'Angers Urbain Grandier, par les soins de Guillaume Aubin sieur de la Grange , lieutenent du prévôt. Ce dernier eut la générosité de l'avertir secrètement de l'ordre qu'il avait reçu ; mais confiant sur son innocence et sur la miséricorde de Dieu , il refusa d'échapper par la fuite aux persécutions qui le menaçaient ; ses livres , ses papiers , tous ses meubles furent saisis, ainsi que les sentences d'absolution rendues en sa faveur. Ce fut en vain que sa vieille mère , Jeanne Estièvre , âgée, de soixante-dix ans, protesta contre ces violences , se rendant appelante de toutes les décisions

rendues par le commissaire royal ; les efforts de son devoùnieiH maternel échouèrent devant l'animosité des ennemis de son fds. Ses demandes , ses appellations furent annulées ; on publia un monitoire, véritable pamphlet accusateur, dans lequel étaient énumérées avec la plus noire perfidie d'atroces calomnies contre le malheureux Grandier. Impuissante à repousser ces audacieuses attaques, la faible voix de la mère du captif ne cessa pourtant de se faire entendre comme témoignage de l'innocence de son fds , et de l'amour qu'elle lui portait.

Enfin , après de nombreux incidents de procédure, dans lesquels apparut l'omnipotence souveraine de Laubardemont, Grandier fut ramené à Loudun. Là, couvert de chaînes, étendu sur la paille, il écrivait en ces termes à sa mère ' : « J'ai » reçu votre lettre, ma mère, et tout ce que vous m'avez » envoyé , excepté les bas de serge. Je supporte mon af- >) diction avec patience , et plains plus la vôtre que la » mienne. Je suis fort incommodé , n'avant point mon lit ; » tâchez de me faire apporter le mien , car si le corps ne » repose , l'esprit succombe. Enfin envovez-moi un Bré- » viaire, une Bible et un Saint-Thomas, pour consolation ; » et au reste, ne vous affligez point, j'espère que Dieu » mettra mon innocence au jour. Je me recommande à mon » frère et à ma sœur, et à tous nos bons amis. C'est, ma » mère , votre très-bon lils à vous servir. » Alors se reproduisirent toutes les scènes burlesques de la possession. De nouveaux prêtres furent envoyés par l'évèque de Poitiers , ainsi que d'autres médecins, pour constater la vérité des accusations portées contre Grandier. Ce fut en vain que ses unis demandèrent, dans une requête, de nouvelles confron-

■ L'original de cette lettre se trouve à la Bibliothèque publique de Poitiers.

talions. « Saint Alhanasc , disaient-ils, accusé an concile de » Tyr par une femme impudique qui ne l'avait jamais vu , » s'avisa d'un stratagème qui prouva son entière innocence. » Lorsque cette femme entra clans l'assemblée pour former » publiquement son accusation , un prêtre nommé Timotbée » se leva, se présenta à elle, et lui parla comme s'il eût » été Àtbanase ; elle le crut aussi , et par ce moyen elle » manifesta la fausseté de son allégation. » Laubardemont recula devant de semblables épreuves. Le résultat des exorcismes ne fut pas favorable aux accusateurs : malgré l'active prévoyance des pères capucins auxquels était dévolue la triste mission d'évoquer les esprits diaboliques, bien des mécomptes eurent lieu , et il ne fut pas difficile de découvrir l'imposture des exorcistes et des jeunes fdles possédées. Leurs l'éponses trahissaient souvent leurs pensées, et dans l'étrange jargon qu'elles mettaient dans la bouche des diables, elles laissèrent entrevoir les ridicules suggestions auxquelles elles se soumettaient. Et cependant chaque jour de nouveaux procès-verbaux émanés des médecins et des commissaires constatent leurs moindres contorsions , leurs paroles les plus insignifiantes. « Plusieurs spectateurs de ces scènes étant » venus pour voir les merveilles de Loudun , s'en sont allés » mécontents et ont accru le nombre des incrédules , dit un » auteur contemporain. » Pour ranimer la curiosité et fortifier la foi publique , le père Lactance , le plus habile en choses d'exorcismes , s'engagea à faire sortir du corps de la supérieure trois démons auxquels il lui plut d'accorder les dénominations les plus bizarres. Le jour indiqué pour cette épreuvesolennclle, l'église deSte-Croixfutrempliedc curieux, parniilcsquelssetrouvaientlecominandeurdc la Porte, homme de grande distinction, et un habile médecin dcSaiimur nommé Duncan. Après ses contorsions habituelles , la supérieure

cédant à la puissance des exorcismes , se précipita la lace contre terre, se livrant aux accès du plus épouvantable délire; des gémissements , des larmes , des convulsions étaient, ses seules réponses aux paroles inspirées du père Lactance ; bientôt le sang coula de son corps, et les médecins constatèrent plusieurs blessures. Malgré tout cet appareil , la conviction n'était pas complète cliez les spectateurs , et le commandeur de la Porte , en franchissant le seuil de l'église , ne put s'empêcher de dire que cela cloclioit. Le médecin Uuncan, de son côté , indigné de ces mensongères jongleries , publia un pamphlet énergique contre l'imposture de ceux qui s'en faisaient les auteurs; et sans l'intervention protectrice du maréchal de Brézé , il eût expié , par les vengeances de Laubardemont, le courage et la hardiesse de son écrit.

L'évèque de Poitiers vint lui-même à Loudun pour sanctionner par sa présence aux exorcismes la sincérité de ses mandataires. Et le vendredi 23 juin 1634, Grandier fut conduit dans l'église de Ste-Croix où se trouvaient le prélat et Laubardemont. Là , il eut à subir les plus singulières épreuves : on amena devant lui toutes les religieuses possédées; elles pénétrèrent dans le chœur au milieu dune foule de carmes, de capucins et récollets , et à l'entrée firent quelques gaillardises , témoignant a Grandier allégresse de le voir, ajoute la chronique. Après de solennelles prières et une exhortation du père Lactance , on le somma d'exorciser luimême ces filles qui l'accusaient ; au moment où, revêtu de son étole , il s'apprêtait à prononcer les paroles sacramentelles , toutes les possédées furent agitées par les démons , des cris étranges et horribles couvrirent sa voix. Une d elles , la sœur Claire , s'avançant vers lui, l'apostropha en des termes presque injurieux. La supérieure lui succéda dans celte altercation ; el toutes les fois que Grandier voulait

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prendre la parole, « les possédées recommençoient leurs cri* » et leurs rages avec des désespoirs non pareils, des con- » vulsions fort étranges et toutes différentes , persistant de » l'accuser de magie , de maléfice , et s'ofTrant même de lui » rompre le cou si on vouloit leur permettre. » Calme et résigné au milieu de cette scène horrible , Grandicr protesta de son innocence, et invoqua la justice de Dieu. Tout-àcoup , durant un intervalle de silence, s'adressant à l'évêque et à Laubardemont , il les somma d'ordonner à ces démons de lui faire au front une marque visible , qui deviendrait ainsi un éclatant témoignage du crime dont il était accusé. Alors le tumulte recommença plus orageux encore ; les violences, les cris, les confusions transformèrent l'assemblée en un véritable sabbat. Les jeunes fdles devinrent de farouches furies ; l'impassibilité de leur victime, les hymnes sacrés que fait retentir le peuple et auxquels il joint sa voix, les transportent hors d'elles-mêmes ; elles se précipitent sur lui , et sans le secours et empêchement des personnes qui éloient au chœur, il eût été victime de leurs fureurs insensées.

Le scandale de ces scènes inspira l'indignation ; les murmures furent suivis de paroles plus vives : le mécontentement était général; chacun l'exprimait à sa façon, lorsque Laubardemont fit placarder dans toute la ville une ordonnance ainsi conçue : « Il est très-expressément défendu à » toutes personnes de médire ni autrement entreprendre de » parler contre les religieuses allligées des malins esprits , » leurs exorcistes , ni ceux qui les assistent , à peine de dix » mille livres d'amende , et autre plus grande somme et » punition corporelle, si le cas y échoit. » A l'abri de cette haute protection formulée en clauses pénales , les religieuses possédées poursuivirent le cours de leurs déplorables manœuvres. Bientôt , à ces scènes grotesques succédèrent

des scènes plus dramatiques. Là, plus de sourires de pitié, plus de murmures incrédules ; c'est la réalité terrible et effrayante , car aux exorcismes succéda le procès criminel ; au sanctuaire de l'église , celui de la justice ; aux moines fanatiques et trompeurs , des magistrats souverains : plus d'illusions chimériques, d'évocations surnaturelles; tout est vrai désormais dans la sanglante catastrophe de Loudun ; l'accusé et les juges, l'arrêt et le supplice. Si les commencements en ont été ridicules et plaisants , le dénoùment s'offre à nous comme témoignage effrayant de la haine dont Grandier a été victime. Est-il possible de rejeter sur l'ignorance du siècle la responsabilité d'un crime semblable? N'y a-t-il pas dans tous les incidents de cette trame odieuse , la logique cruelle de la vengeance et de l'animosité? Le mystère ne nous en est pas dévoilé ; mais qu'importe , puisque tout concourt à nous révéler l'existence d'un complot infernal contre la vie d'un malheureux prêtre. — Effrayé des conséquences fâcheuses des exorcismes , Laubardemont hâta l'époque du procès : le 8 juillet , des commissaires furent nommés pour y procéder. C'étaient, comme juges, les sieurs Roalin et Richard , conseillers au présidial de Poitiers ; Houmain , de celui d'Orléans ; Cothereau , Piqueneau et Burges, de celui de Tours; Texier , du siège royal de St- Maixent ; Dreux et de la Barre, de celui de Chinon ; Lapicherie , de celui de Chàtellerault , et Rivrain , de celui de Beaufort ; comme avocats du roi , Constant , du présidial de Poitiers, et Jacques Deniau , de celui de la Flèche. Telle fut la composition du tribunal que devait présider Laubardemont. Dès le début du procès , l'avocat du roi Constant refusa d'y prendre part.

L'arbitraire et la violence de cette longue procédure , la défiance qu'inspiraient les juges-commissaires, firent éclater

en faveur de Grandie? une de ces manifestations populaires desquelles jaillit la vérité, et qui viennent servir de contraste glorieux aux emportements des passions humaines. Ce n'est plus une vieille mère qui se place entre un fils innocent et des juges odieux , épuisant dans cette lutte inégale tout le courage de son affection et de son dévoùment : c'est une puissance plus forte et plus énergique ; c'est la voix du peuple, le cri de la conscience publique, la protestation de tous contre les iniquités de quelques-uns, impuissante à la vérité , inhabile à sauver Grandier , mais que nous sommes fiers d'enregistrer comme le témoignage le plus énergique de l'opinion contemporaine , de la flétrissure à l'encontre de ceux qui prononcèrent l'arrêt de mort. Au son de la cloche de l'hôtel-de-ville, les habitants de Loudun, convoqués par le bailli , se réunirent pour aviser aux movens de faire cesser le scandale dont leur ville était le théâtre. Après plusieurs discussions orageuses, il fut décidé qu'on adresserait au roi une humble supplique dont nous donnons ici quelques extraits : « Sire , les ofliciers et habitants de » votre ville de Loudun se trouvent enfin obligés d'avoir » recours à votre Majesté, en lui remontrant trés-humble- » ment que dans les exorcismes qui se font dans ladite ville, » il se commet une chose très-préjudiciable au public et au » repos de vos fidèles sujets, en ce que les exorcistes, abu- » sant de leur ministère et de l'autorité de l'église , font » dans les exorcismes des questions qui tendent à la diffa— » mation des meilleures familles de ladite ville.

» . Tellement , Sire , que les suppliants voient

» et connoissent par cet étrange procédé que l'on s'efforce » d'établir parmi eux , et dans le cœur de votre royaume , » une image des oracles anciens , contre la prohibition ex-

» presse de la loi divine , et l'exemple de notre Sauveur

» qui n'a pas voulu admettre les démons à dire et publier

» des choses véritables et nécessaires à croire

» Donques , les suppliants poussés par

» leur propre intérêt, vu que si l'on autorise les démons « en leurs réponses et oracles, les plus gens de bien et, les » plus vertueux et innocents , auxquels conséquemment les » démons ont une haine plus mortelle, demeureront exposez » à leur malice, requièrent et supplient humblement votre )> Majesté d'interposer son autorité pour faire cesser ces

» abus et profanations

j> . . . .Et les suppliants continueront à prier Dieu » pour la prospérité , grandeur et accroissement de son juste » et glorieux empire. » Enlevez à cette supplique ses termes respectueux , ses formules vagues , n'est-on pas forcé d'y rencontrer la négation positive de la foi à ajouter aux exorcismes, et par conséquent l'innocence de celui que des possédées seules accusent ? Est-il possible , en lisant ce manifeste éloquent de la réprobation contemporaine, de pouvoir rejeter sur l'ignorance du siècle les malheurs de cette exécution? La commission judiciaire, effrayée de ce langage énergique , rendit immédiatement un arrêt par lequel elle annula la délibération prise à l'hôtel-de-ville, se réservant d'en punir les signataires pour les propos injurieux qu'elle renfermoit, et faisant défense au bailli et aux élus de la ville de convoquer aucune assemblée, et défaire aucune proposition concernant les exorcismes. Puis, pour donner plus de solennité à la mission qu'ils accomplissaient, les juges s'entourèrent d'un grand appareil religieux ; c'est Dieu, le clergé et la religion qu'ils ont à venger en frappant Grandier. La France entière, toute la chrétienté ont les yeux fixés sur cet épisode de Loudun. Des prières publiques furent ordonnées , des procession»

générales parcoururent les rues de la ville , des prédications eurent lieu , des messes furent chantées, pour qu'il plût à Dieu de les conduire dans cette affaire, et les illuminer de son esprit pour rendre justice ù qui elle appartient, selon l'intention de sa majesté et le devoir de leurs consciences. Après un minutieux examen de toutes les pièces de cette étrange procédure , après l'audition de nombreux témoins , la commission prit lecture des mémoires adressés par Grandier; dans l'un d'eux se rencontraient ces paroles : « Je vous supplie en toute humilité » de considérer mûrement et avec attention ce que le pro- » phète dit au psaume 82 , qui contient une très-sainte » remontrance qu'il vous fait d'exercer vos charges en toute » droiture, attendu qu'étant hommes mortels, vous aurez à » comparaître devant Dieu , souverain juge du monde, pour m lui rendre compte de votre administration. Cet oint de » Dieu parle aujourd'hui à vous qui êtes assis pour juger, » et vous dit : Dieu assiste en l'assemblée du Dieu fort ; il » est juge au milieu des juges. Jusques à quand aurez-vous « égard à l'apparence de la personne du méchant ? Faites » droit au chétifetà l'orphelin ; faites justice à l'affligé et au » pauvre; secourez le chétif et le souffreteux, et le délivrez » de la main des méchants. Vous êtes dieux et enfants du » souverain , toutefois vous mourrez comme hommes ; et » vous qui êtes les principaux, vous cherrez comme un » autre. » Malgré ces touchantes invocations à la justice divine, les commissaires royaux prononcèrent, le 18 août 1 634 , un arrêt de mort contre Urbain Grandier : « Avons » déclaré et déclarons ledit Grandier duement atteint et » convaincu du crime de magie , maléfice et possessions » arrivées par son fait , es personnes d'aucunes religieuses » ursulines de la ville de Loudun , et autres séculiers ; en- » semble des autres cas et crimes résultants d'icelui. Pour n. 26

» réparations desquels , avons icelui Grandier condamné e( » condamnons à faire amende honorable , nu-tète , la corde » au cou , tenant à la main une torche ardente du poids de » deux livres , devant la principale porte de l'église de St- » Pierre-du-Marché , et devant celle de Ste-Ursule de cette » dite ville ; et là , à genoux , demander pardon à Dieu , au /) roi , et à la justice ; et ce fait, être conduit à la place pu- » blique de Sainte-Croix , pour y être attaché à un poteau » sur un bûcher , qui pour cet effet sera dressé audit lieu , et » y être son corps brûlé vif avec les pactes et caractères maj> giques restants au greffe , ensemble le livre manuscrit par » lui composé contre le célibat des prêtres, et ses cendres » jetées au vent. Avons déclaré et déclarons ses biens acquis » et confisqués au roi , sur iceux préalablement pris la » somme de cent cinquante livres , pour être employée à « l'achat d'une lampe de cuivre , en laquelle sera gravé le >i présent arrêt par extrait, et icelle apposée dans un lieu )) éminent de ladite église des Ursulines , pour y demeurer » à perpétuité. Et auparavant que d'être procédé à l'exé- » cution du présent arrêt , ordonnons que ledit Grandier » sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. » Tel fut le triste dénoûment de cet épouvantable procès.

Maintenant , nous faut-il suivre la victime frappée dans les dernières phases de sa douloureuse agonie , alors que la torture brise ses membres , mutile ses chairs? Sa fermeté , son héroïque résignation firent pâlir d'effroi les bourreaux qui s'acharnaient contre lui ; ni les douleurs , ni les injures ne lui arrachèrent une parole de blasphème ; jusqu'à la fin , il protesta de son innocence , et marcha courageusement au lieu du supplice. Durant le trajet , un prêtre , le père Grillau , interprète admirable des sentiments religieux , se précipita vers lui, l'embrassa en pleurant , et lui dit ces paroles:

« Souvenez-vous que Jésus-Christ a monté à Dieu son père » par les tourments et par la eroix. Je vous apporte la » bénédiction de votre mère : elle et moi prions Dieu qu'il » vous fasse miséricorde , et qu'il vous reçoive au séjour des » élus. » La brusque intervention des archers mit fin à ce solennel adieu. Arrivé sur la place où le bûcher était dressé , au milieu d'une multitude immense de peuple , il prononça quelques paroles de pardon à l'égard de ses persécuteurs. Là , de nouvelles instances lui furent adressées pour qu'il fit l'aveu de son crime ; les exorcistes ne voulaient abandonner leur victime qu'au dernier instant : « Mes pères , leur ré- » pondit-il , j'ai tout dit, j'espère en Dieu et en sa misé- » ricorde. » Quelques instants après , la flamme dévora les restes mortels du martyr. En face de ces douloureux souvenirs , nous ne pouvons que nous associer aux sentiments d'indignation soulevés par l'épouvantable issue de cette sombre tragédie , et venger par ce récit la mémoire d'un homme victime d'une odieuse machination , dont le mystère peut difficilement nous apparaître dans toute sa vérité.

Les émotions de ce drame judiciaire étaient à peine apaisées , lorsque , vers l'an 1 G4G , la régente Anne d'Autriche , mère de Louis XIV, fit naître de nouveaux troubles dans notre province. La pensée de ces nouvelles agitations n'est plus provoquée par les haines religieuses des temps passés. Mesquine par son origine , par ses allures , par ses acteurs , cette lutte du parlement contre la royauté, et contre son premier ministre le cardinal de Mazarin , ne peut en rien être comparée aux dramatiques discordes qu'avaient soulevées en France les guéries de religion. Ce n'est plus qu'une parodie , un mélange de sérieux et de grotesque ; sans enthousiasme , sans fanatisme , elle n'offre que le spectacle de mystérieuses intrigues de cour; sans éloquence, sans anima-

lion , elle jette à la multitude de railleuses allusions , d'ironiques sarcasmes : la Fronde, en un mot, n'a été qu'une éphémère commotion sans cause et sans but, et dont le souvenir offre seulement un singulier contraste avec la grandeur du roi , dont elle inaugura les premières années de son avènement au trône. Par l'influence du prince de Marsillac , gouverneur de Poitou , attaché au parti des frondeurs , quelques menées obscures agitèrent la cité de Poitiers. Le maire Jean Richeteau fut menacé à diverses reprises. Quelque temps après , de Marsillac , à la tête de quelques troupes, s'avança jusqu'à Lusignan ; il fut repoussé par La Meilleraie, dévoué aux intérêts du roi. Dans une autre partie de la province, le duc de Thouars, Henri de la Trémouille, investi de la confiance des parlements de Paris et de Bordeaux, soutint avec éclat contre Chàteaubriant des Roches-Bariteaux , gouverneur du bas Poitou , la cause des princes insurgés. Mais aucune ville importante ne prend part à ces querelles d'un médiocre intérêt. Celle de Poitiers accueille avec enthousiasme la cour errante à travers le royaume; des processions solennelles s'y font pour le rétablissement de la paix. Il y eut bien dans la cité de Niort une assemblée de gentilshommes , dans laquelle on chercha à soulever la noblesse de la province , mais l'énergie de Roanez , son nouveau gouverneur , mit fin à toutes ces agitations.

Le calme le plus parfait ne cessa de régner en Poitou jusqu'à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes en 1685. Louis XIV, parvenu à l'apogée de sa puissance, se fit l'instrument implacable de la réaction catholique. Subissant les inspirations religieuses de ses ministres, çt de madame de Maintenon , cette descendante de d'Aubigné , cette ancienne captive du donjon de Niort , qui avait remplacé dans la faveur du vieux roi madame de Montespan ,

POITOU. -i05

pour laquelle a été construit le magnifique château d'Oiron, près deThouars , il compléta l'œuvre d'anéantissement de la religion réformée. Dès 1642 , à Chauvigny, à Melle , à Thouars , à Exoudun , à Poitiers , les temples avaient été détruits : soutenue par l'intervention favorable du présidial, la puissance sacerdotale s'était acharnée contre les protestants. Les ministres furent chassés ; quelques-uns livrés à la justice expièrent par d'humiliantes condamnations leur courageuse résistance : tels furent Daniel Ury et Audoyer. D'éclatantes abjurations portèrent le dernier coup aux croyances pour lesquelles tant de sanglants combats, tant de glorieux dénoùments avaient éclaté : celle du duc de Thouars, en l'année 1G70 , produisit la plus funeste impression. Tous ces préliminaires furent bientôt suivis de la révocation complète de l'édit par lequel Henri IV avait solennellement reconnu les droits de l'église réformée.

Alors la persécution devint la seule arme de persuasion : la force brutale fut invoquée; des soldats pénétrèrent dans le sanctuaire des familles , arrachant par leurs menaces et leurs violences l'abjuration des doctrines proscrites. Des ministres apostats indiquaient à ces étranges missionnaires les plus croyants; ils excitaient leur zèle, provoquaient d'injustes répressions : le minisire Pommier se signala dans cette triste mission. Dans la crainte de nouveaux troubles, les calvinistes furent désarmés : le maréchal de Lorges fit exécuter dans le Poitou les ordres de la cour. Affaiblis par les guerres passées , les protestants acceptèrent avec résignation les tyranniques exigences dont ils étaient victimes. Les plus faibles , la douleur dans l'âme , se soumirent à de feintes conversions ; les plus hardis voulurent s'insurger ; mais , ne rencontrant plus l'enthousiasme passé des populations , ils subirent la loi du vainqueur. D'autres, et ce fut le plus

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grand nombre , fidèles à leurs antiques croyances , préférèrent l'exil à une odieuse soumission ou à de mensongères abjurations. De nobles familles, de riebes industriels abandonnèrent leur patrie, emportant sur la terre étrangère les débris de leur fortune. L'émigration lut grande; et lorsque la cour envoya dans les contrées de l'Ouest un homme de bien , un prélat sage et humain , Fénélon en un mot , il ne rencontra partout que des demeures désertes , et sa voix évangélique , n'ayant plus d'incrédules à convertir à la foi catholique , exprima douloureusement les tristes effets des premières mesures. Tel fut en Poitou le dénoument des guerres religieuses. Il fallut une révolution pour faire revivre avec plus de force que par le passé les principes de l'édit de ZSantes, et repousser les prétentions exclusives du catholicisme. L'érection solennelle de la statue de Louis XIV sur la place publique de la capitale du Poitou, nous révèle la dernière période des destinées provinciales : l'omnipotence rovale s'étend sur toutes les contrées de la France ; elle les domine, les étreint; plus de murmures, plus d'agitations , plus de guerres civiles, plus de cris d indépendance, tout cela vient expirer aux pieds de la royauté , ce symbole de la centralisation au xvin0 siècle.

Or, à mesure que l'unité nationale se fortifie, s'agrandit, les incidents historiques des provinces disparaissent. Dans les luttes religieuses des xvie et xvn" siècles , le drame de l'histoire s'est étendu jusqu'aux moindres cités : tous les points de la France en étaient un théâtre plus ou moins glorieux. Mais, lorsque le tumulte de ces agitations cesse , et qu'au dessus de toutes ces catastrophes apparaît , immense et souverain , le pouvoir royal ; lorsqu'un monarque , confondant en lui toute la grandeur de la nation , pitmonce celte solennelle formule : L'État, c'est moi; de quel intérêt

pourrait devenir le passé des provinces ? Elles sont mortes pour l'histoire ; enchaînées aux destins de la patrie , elles en subissent toutes les gloires ou les défaites , en acceptant toutes les révolutions; immobiles au milieu de l'activité nationale , elles ne peuvent même pas refléter dans des proportions moins grandes les événements généraux. Quoique le Poitou eût perdu depuis longtemps son individualité , comme province féodale , il offrait encore, aux diverses époques que nous avons traversées , quelques particularités distinctes de l'ensemble, s'y rattachant, il est vrai , par de mystérieux liens , mais ayant une physionomie propre et spéciale. Maintenant, pour donner à ses annales un nouvel aliment, il faudra qu'une révolution, terrible dans ses efforts , immense dans ses résultats , éclate et bouleverse encore par d'épouvantables commotions cette terre de France, que tant de dramatiques catastrophes ont si souvent ensanglantée.

]\ous ne pouvons isoler le drame historique dans les relations administratives des gouverneurs et des intendants, qui ont tour à tour représenté dans nos contrées la puissance royale. Alors que les conditions d'un gouvernement unitaire sont accomplies , que les hiérarchiques pouvoirs fonctionnent dans des limites tracées , nous ne pourrions que les suivre dans ces perpétuelles évolutions des mêmes travaux, des mêmes actes. Tout est réglé désormais entre la province et la royauté ; perception d'impôts , administration de la justice ; tout marche , tout s'agite à la vérité , mais cette activité se meut dans un cercle étroit ; les faits de la veille seront ceux du lendemain. Que le Poitou ait pour gouverneurs Nicolas de Lamoignon , ou Jacques Le Nain , ou de Bourdonnaie deBlossac, ou de Nanteuil, toujours les mêmes incidents se reproduisent, sans variété, sans intérêt. Cepen-

dant, s'il nous était possible de constater ici les bienfaits de quelques-uns d'entre eux pour l'amélioration matérielle de notre pars, de rappeler les fondations de certains établissements d'utilité publique, tels que des collèges, des hôpitaux, peut-être pourrions-nous alors tracer une statistique de notre province dans les temps passés ; mais tous ces détails appartiennent à la monographie des cités; c'est là le domaine de l'histoire spéciale des villes. D'un autre côté , pouvonsnous suivre les destinées de nos gentilshommes, alors que, marchant sous les bannières royales , ils s'associent aux chances des combats dans les diverses luttes nationales? Ne serait-ce pas résumer des événements qui appartiennent à l'histoire générale?

.Mais si le sol échappe à notre investigation , si la complète fusion l'a rendu désert , si aucun écho ne s'y fait entendre , du moins les hommes nous restent ; la biographie succède à l'histoire. Qu'il nous soit donc permis , alors que les destinées provinciales n'existent plus , de rappeler le souvenir de ceux dont les noms ont été grands et illustres : c'est là le patrimoine, l'héritage glorieux de la postérité. Plus de commotions générales , plus de guerres d'indépendance , plus d'audacieuses révoltes : tout cela a disparu , la conquête a amené la fusion , et la fusion en se perfectionnant a confondu en un seul peuple toutes ces populations naguère distinctes de mœurs, de coutumes, de lois et d'intérêts; toutes subissent en ce moment l'empire d'une seule et même règle. Cette communauté , ce mélange , cet anéantissement des limites, des dénominations géographiques , n'ont pas été assez forts cependant pour arracher du même coup l'essence même de la race et du sang. Dans le naufrage des unités provinciales, le Poitou a disparu, et pourtant la biographie peut encore faire surnager au dessus de tous ces

débris , quelques hommes , nobles et glorieuses individualités , auxquels , sans forfanterie , elle est libre de donner le titre de Poitevins. Les temps ne sont pas encore venus où tout s'effacera, race, sang, mœurs, langage; où toutes choses , hommes et sol , confondues dans une harmonie parfaite , deviendront la patrie , cette admirable création de l'intelligence humaine réservée aux époques modernes.

Jusqu'ici, entraînés par la marche des événements, il nous a été impossible de rappeler les souvenirs de tous les hommes dont l'illustration a rejailli sur notre province. Les mystères des généalogies nobiliaires , surtout , ont échappé aux limites de notre récit. Mais, parnii les familles seigneuriales dont notre pays peut à juste titre s'enorgueillir , il en est une que nous avons à cœur de signaler et de glorifier autant qu'il est en notre pouvoir. En elle se rencontre la véritable noblesse : à travers plusieurs générations , elle se maintient dans tout son éclat ; non pas par une illustration fortuite, n'ayant pour base que le hasard de la naissance, mais bien par la supériorité du talent et de l'intelligence. Au nom glorieux s'associent des œuvres non moins glorieuses. Dans les ramifications de cette descendance généalogique , aucune ne dément l'origine de sa race ; toujours pure , toujours semblable à elle-même , elle nous apparaît comme l'admirable symbole des traditions du sang et de la famille. Tous les rameaux de cette immense filiation s'enchaînent et se prêtent le mutuel effort d'une gloire commune ; aucun n'attriste les regards des contemporains, car tous brillent de l'or le plus pur. Telle fut la dynastie des Sainte-Marthe. Pour elle la nature semble avoir épuisé toutes les merveilles de ses admirables créations; toutes les gloires deviennent son patrimoine; les armes, la politique , l'église, le barreau , la poésie, la science , voilà où elle a

exercé les ressources fécondes de son génie : c'est l'encyclopédie humaine noblement personnifiée.

L'origine historique de cette famille remonte aux premières années du xvic siècle. Dans des expéditions se rencontre parmi la noblesse du Poitou, Louis de Sainte-Marthe, écuyer, seigneur de Villedan en Loudunois : issu d'une noble et ancienne famille , il devint la souche de la génération glorieuse dont nous acceptons avec joie le devoir de rappeler les diverses illustrations '. En présence de cette multiplicité de noms remarquables , avant tous la même fdiation , il est difficile de ne pas reculer devant les détails d'une biographie spéciale. Car , à Gaucher de Sainte- Marthe , le docte médecin de la famille de Bourbon et de François Ier , succèdent ses cinq fils, ayant tous leur propre célébrité. Parlerons-nous de Louis , auquel un très-long séjour dans la petite ville de Loudun n'enleva aucune chance de gloire , et qui mourut avocat au parlement de Paris? ou de son frère Charles, le savant docteur, dont la vie fut agitée par les persécutions que lui attirèrent ses tendances calvinistes, et dont les poésies, empreintes de sentiments religieux, lui acquirent l'admiration du siècle ? ou bien encore du troisième frère , du nom de Jacques , qui succéda à son père en qualité de médecin de l'abbaye royale de Fontevrault? ou enfin de René et de Joseph , les derniers fds de Gaucher, l'un et l'autre remarquables dans la science des langues, le premier par son goût pour la poésie latine , le second par son ardeur pour l'étude des livres saints? La génération suivante, loin de faillir à ces traditions de talent , l'emporta peut-être par l'éclat dont fut entouré le nom de Scévole de Sainte-Marthe , fils aîné de

1 Nous avons résume le travail de Dreu\ ilu Radier, vol. 6 de sa Biographie du Poitou.

Louis. La précocité de son mérite littéraire , ses travaux poétiques à l'âge de dix-sept ans, qu'il manifesta par plusieurs poèmes en langue latine , lui acquirent dès le début de sa carrière une position élevée parmi les plus illustres des contemporains. A l'âge de 19 ans, les habitants de Loudun l'envoyèrent en députation près de Henri II , pour y soutenir les intérêts de leur cité. L'exaltation de son amour de père le transforma en habile médecin , à l'occasion d'une maladie grave pour laquelle tous les docteurs avaient condamné son fils, et qu'il eut le bonheur de sauver. Son poëme didactique de la Pédotrophic , ou Manière d'élever les enfants , suivit de près ses études médicales. Henri III , comme récompense, lui envoya trente mille écus , et Ronsard , dans une lettre à Baïf, sanctionna par ces mots la générosité royale : J'en jure par l'ilèlicon , ce n'est pas un poème, ce sont les muscs mêmes. L'auteur est divin; nous sommes trop heureux de vivre avec un si grand homme. Tour à tour maire de Poitiers , trésorier de France dans la même ville , il trouva de nombreuses occasions de faire briller son talent; soit lorsqu'il défendit devant le roi les intérêts de plusieurs magistrats menacés de l'abolition de leurs offices, et provoqua de son interlocuteur cette réponse flatteuse : // faut bien se rendre , il n'y a point d'édils qui tiennent contre une langue si éloquente ; soit lorsqu'il sauva sa patrie du pillage dont la menaçait le duc de Joyeuse , et qu'il reçut de ses concitoyens le titre glorieux de Père de la patrie; soit enfin, lorsqu'il résista contre les suggestions coupables du parti de la Ligue, et qu'il protesta énergiquement aux états de Blois de I 588 contre les projets du duc de Guise : dans tous ces événements difficiles , il rivalisa de courage et de mérite. Pour apprécier la haute réputation dont Scévole jouissait, il nous Suffirait de répéter les éloges funèbres que d'éloquents pané-

gvristes prononcèrent en son honneur , après son décès , arrivé dans la cité de Loudun , le 29 mars 1623, et parmi lesquels figurait dignement le malheureux Grandier, qui reçut son dernier soupir. Son frère Louis se fit remarquer par son habile administration comme lieutenant général du Poitou ; durant sa mairie , la cité de Poitiers éprouva les bienveillantes prédilections du roi de France.

Nous voudrions pouvoir n'omettre aucun des membres de cette illustre famille, la faire revivre dans son ensemble, et suivre dans leurs diverses filiations tous ses glorieux descendants. Les fils de Jacques de Sainte-Marthe acquirent eux aussi une célébrité justement méritée : Louis, dans ses fonctions de lieutenant général en la maréchaussée de France; François , en qualité de secrétaire du cardinal de Richelieu , et comme avocat distingué du parlement de Paris. Scévole eut aussi dans ses fils de dignes représentants; poète et avocat , L'aîné brilla au milieu de nombreux et redoutables rivaux , et reçut la dignité de conseiller du roi en ses conseils d'état et privé. Nous avions hâte d'arriver aux deux autres : jumeaux par naissance , ils conservèrent entre eux une admirable communauté d'intelligence , de travaux et de gloire; mêmes goûts, même ardeur, mêmes œuvres ; ils forment une indivisible unité. Dévoués aux éludes historiques, ils réalisèrent glorieusement ces paroles de leur père : Livrez-vous au travail, mais qu'il ait pour objet l'illustration du prince et celle de la nation. L'histoire généalogique de la maison de France, et le commencement de la collection de la Gaule chrétienne, furent les admirables créations de leur activité et de leur dévoûment. La mort, en brisant les liens de celte intimité fraternelle et scientifique , ne sépara pas complètement les deux frères, Scévole et Louis : la même tombe recueillit leurs dépouilles mortelles, la même

épigraphe monumcnta leur gloire ; et nous , fidèles exécuteurs de leurs volontés, nous ne pouvons que fortifier par un même récit, par les mêmes éloges, cette association sublime dont les époques chevaleresques nous fournissent peu d'exemples. L'œuvre commencée devait avoir des continuateurs non moins célèbres : aux deux fils de l'un des frères jumeaux , de Scévole , appartint la gloire de marcher sur les traces de leur père. Entre eux , même union , même activité : ils achevèrent les deux collections entreprises par leur père. D'autres travaux leur méritèrent encore l'admiration de tous les hommes illustres et de tous les princes de l'Europe. Dans l'exécution de la Gaule chrétienne , un troisième frère vint s'associer à leurs efforts : c'était Abel Louis, prêtre de la congrégation de l'Oratoire, et qui en a été depuis le général. Vouloir dans ce rapide résumé rappeler les travaux de tous ces hommes pour lesquels la science historique était une passion , un devoir , un culte , ce serait faire la nomenclature de la plus grande partie des ouvrages d'histoire que le xvuc siècle légua au siècle suivant. C'est dans ces collections immenses que leur vie s'écoulait paisible et calme , élevant avec courage ces monuments que le temps a respectés , et que la postérité contemple avec admiration comme les témoignages éclatants de ce que peut la volonté de l'homme unie à une vaste intelligence. N'est-ce pas à ces sources si fécondes que bien d'humbles artistes sont venus puiser les éléments de leurs inspirations et de leurs œuvres?

Mais la sève de cette noble famille n'est pas épuisée ; la mort peut bien frapper ses plus glorieux représentants, sans en altérer l'énergie et la vigueur. Aux pères succèdent les fils; le patrimoine est complet; sang, fortune, intelligence

et gloire , voilà les richesses de leur succession. Le barreau, le clergé, les lettres nous offrent encore les mêmes noms. Les armes elles-mêmes peuvent en revendiquer quelquesuns. N'est-ce pas un Sainte-Marthe qui fut nommé par Louis XIV lieutenant général de la Martinique, et qui prit en cette qualité une part active dans la défaite de la flotte hollandaise commandée par l'amiral Ruyter? Enfin, choisissez au hasard à travers toutes ces diverses générations , et vous êtes certain de rencontrer des hommes remarquables. Les femmes elles-mêmes participent à cette illustration , soit qu'elles embrassent la vie religieuse , soit qu'ainsi que Marie, fille de l'un des Scévole , elles se livrent à l'étude des langues. Jusqu'au xvur siècle se prolonge cette descendance; et le bénédictin Denis de Ste-Marthe , mort en 1 T25 , la termine dignement. Ainsi que ses frères , il se livra tout entier aux études historiques ; il donna une nouvelle édition de la Gaule chrétienne , et proposa au chancelier d'Aguesseau le plan d'une vaste collection qui aurait embrassé tous les ouvrages d'histoire concernant la France. D'autres rejetons de cette famille perpétuèrent encore les souvenirs de son illustration. C'est ainsi qu'à travers deux siècles , s'enchaînèrent par les liens d'une commune gloire tous ces descendants de Gaucher de Ste-Marthe , laissant après eux les traces immortelles de leurs labeurs et de leur génie. Nonseulement ils appartiennent à la terre du Poitou par droit d'origine , par les dignités qu'ils ont remplies dans l'administration de cette province , mais encore par leur éducation première. N'est-ce pas sur les bancs de l'université de Poitiers, à ces mêmes places qu'avaient occupées Tiraqueau , Brisson , de Harlay , de Thou , qu'ils sont venus presque tous s'inspirer de l'amour de l'étude, et puiser ces nobles

inspirations qui faisaient du (ils l'émule du porc , l'émule de l'aïeul, et qui ont perpétué dans toute cette race les nobles traditions de la science et du travail !

Nous voudrions rappeler aussi le souvenir de la famille de la Meillcraie , dont l'origine plébéienne offre un singulier contraste avec l'illustration de sa descendance. Le maréchal de la Meillcraie , père de celui qui épousa la belle Hortense Mancini , était, dit-on, petit-fds d'un riche apotbicaire de Partbenay, du nom de la Porte. Dans un petit bourg non loin de cette dernière ville, à Saint-Loup , la tradition place le berceau de la famille Arouet, dont Voltaire est issu. En tous lieux se rencontrent les traces de nobles souvenirs. Richelieu et Voltaire , ces deux béros de l'unité monarchique et de l'œuvre révolutionnaire , appartiennent à notre province par les liens de leur primitive origine. Le dernier, parla véhémence de son génie , la fougue de sa parole, détruit l'édifice laborieusement élevé par le premier. Dans l'intervalle qui sépare ces deux hommes , le Poitou n'a aucune participation aux événements de l'époque ; mais advienne la révolution de 89, cette logique conséquence des efforts du descendant des Arouet , et notre province reprendra son rôle de centre d'action, et de théâtre de nouvelles agitations ; la vie renaîtra dans nos annales.

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