CATHELINEAU, GÉNÉRALISSIME. — SA MORT
Vers la fin du xviii" siècle, la France fut agitée par des commotions et des catastrophes qui devaient bouleverser complètement son organisation sociale et politique. Dans l'œuvre révolutionnaire de 89, toutes les tentatives passées d'émancipation éclatent , se résument , et concourent à un mouvement général. Le clergé , la monarchie et la féodalité subissent les impétueuses attaques du tiers-état, de cette puissance dont nous avons rencontré les germes dans les insurrections municipales et plébéiennes des siècles précédents. Il ne s'agit plus dans cette nouvelle lutte de conquérir certains droits isolés , de se faire octroyer de modestes chartes d'affranchissement ; c'est un combat décisif de vie ou de mort qui s'engage entre les diverses castes de l'ancienne société française. L'Église , affaiblie par les guerres du xvie siècle , ayant perdu dans ces temps d'agitation le prestige de son influence passée , ayant souillé sa sainteté primitive dans les contacts impurs des intérêts matériels , sans foi , sans croyances , n'offrant plus aux hommages des peu- II. 27
pies que des dogmes contestés , des cérémonies et un culte livrés à la dérision et aux sarcasmes , ne pouvait maintenir stable et ferme sa puissance chancelante. Quel appui offrirat-elle à la royauté attaquée de toutes parts , exposée à de justes récriminations, menacée jusque dans son existence? L'inviolabilité du sanctuaire, aussi bien que celle du trône , est en péril : des imprécations unanimes retentissent contre les abus et les privilèges. En face de l'Église et de la monarchie , le tiers-état prend une attitude menaçante ; l'énergie qu'inspire l'oppression anime ses combattants : sur ses bannières sont inscrites les devises illustres de la philosophie moderne , de la raison humaine , car c'est au nom de la liberté et de l'égalité qu'il s'engage dans cette lutte immense. Les incidents de la révolution française échappent aux limites de notre travail ; il ne nous appartient pas d'en signaler les causes , d'en raconter les détails , et notre tâche serait terminée dès cette époque mémorable , si de nouveaux événements , glorieux et terribles , n'étaient venus encore ensanglanter notre territoire , jeter parmi nos populations le deuil et l'effroi, ravivant sur notre sol, encore tout palpitant des révolutions passées , des catastrophes dramatiques et des scènes lugubres. Chose singulière ! alors que l'Assemblée nationale proclamait l'unité territoriale du royaume , faisait disparaître de l'ancienne France jusqu'aux noms de ses provinces , achevant ainsi l'œuvre de centralisation depuis si longtemps commencée ; dans un des fragments de la vieille Aquitaine , en deçà de cette Loire , limite des populations primitives , éclatait une insurrection qui surpassa par sa violence et son éclat toutes les révoltes passées. Nous voulons parler des guerres de la Vendée.
A ce mot de Vendée se réveillent pour nous tous des souvenirs de tristesse et de malheurs. C'est au milieu de ruines
ensanglantées qu'apparaît dans l'histoire ce nom jusqu'alors inconnu ; c'est au sein de la guerre civile qu'il nous faut retracer les événements de cette lutte presque contemporaine. Peut-être serait-il plus prudent de ne point rappeler ces calamités à peine effacées , de ne point évoquer les ombres presque vivantes des victimes qui sont tombées , de ne point agiter par d'historiques investigations ce sol encore tout ému et tout haletant des émotions de la veille? Le temps , ce perpétuel restaurateur des désastres humains , n'a peut-être pas entraîné dans son cours toutes les passions qui ont enflammé , irrité les esprits , à ces époques de dissensions nationales , et en soulevant les mystères de ces catastrophes , il doit être difficile d'échapper aux secrètes influences de ses propres sympathies. Si nous n'avions pas le courage de nous soustraire à de telles préoccupations , mieux vaudrait mille fois la sagesse du silence à un récit partial et passionné.
La lutte a cessé , et pourtant les haines qui l'ont provoquée , violentes et tenaces , ont pu lui survivre. Vainqueurs et vaincus , tous se ressentent encore des blessures de la bataille; tous s'imputent les malheurs, se rejettent avec une colère réciproque la responsabilité du sang versé ; tous invoquent pour leur propre justification la justice de leur cause et la pureté de leurs intentions. C'est bien là la conséquence de la guerre civile : alors même qu'elle semble apaisée , elle laisse à travers les populations des étincelles à demi éteintes ; elle bouleverse dans les cœurs les sentiments les plus nobles, les souille d'un souffle impur, et métamorphose en ennemis implacables ceux qu'une même patrie appelait ses enfants, conviait aux mêmes joies et aux mêmes labeurs , leur donnant à fouler le même sol, et pour abri le même ciel. A Dieu ne plaise que nous subissions de telles
contraintes ! Pour nous , les guerres de la Vendée , c'est le passé , c'est l'événement d'hier , accompli, irrévocable , c'est le domaine de l'histoire ; et par conséquent la vérité seule doit s'y faire entendre , libre de toutes passions, ne reconnaissant d'autre juridiction que celle de Dieu et de la conscience humaine. Si dans les assemblées publiques de l'antiquité nul ne pouvait se présenter avec des armes sans encourir la sévérité de la loi , qu'il en soit ainsi pour l'historien aux prises avec les faits et les hommes qui se déroulent devant lui à travers les siècles écoulés ; juge ou narrateur, il doit toujours abdiquer les hostiles préventions aussi bien qu'un enthousiasme mensonger.
Ne redoutez donc point d'injustes accusations , vous tous dont les noms sont associés aux désastres de la Vendée ! Qu'elles disparaissent toutes ces épithètes avalisantes dont chaque parti a voulu flétrir ses adversaires , et que de la tumultueuse mêlée il ne reste plus que d'utiles et providentiels enseignements. Et vous surtout dont les familles ont été mutilées , qui suivez avec douleur et larmes les destinées malheureureuses d'un père ou d'un fds mort, soit sur le champ de bataille , soit sur la place publique , si notre récit renouvelle en vos âmes de lamentables souvenirs , puissiez-vous aussi v rencontrer de pieuses et sincères consolations ! Loin de nous la pensée de reproduire par d'imprudentes paroles de pénibles émotions , et de faire apparaître en face des populations , dont chaque famille pleure peut-être quelques victimes , les douloureuses catastrophes, les sanglantes péripéties , renouvelant dans toutes ses horreurs le drame du passé. Non , il n'en sera pas ainsi. Il a été flétri ce roi de France , d'odieuse mémoire , qui fit placer de jeunes enfants sous l'échafaud de leur père , afin que le sang de la victime pût rejaillir sur eux. L'histoire pourrait
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peut-être , sans y prendre garde , par des récits et des tableaux trop fidèles , donner le triste spectacle du supplice inventé par l'imagination cruelle de Louis XI. Qu'ils restent immobiles au fond de leurs tombes tous ceux qui n'ont pas trouvé sur les champs de bataille une mort glorieuse , et dont le trépas , révèle de lugubres souvenirs ! Chaque victime a eu son bourreau , chaque supplice son juge. Dans les deux camps même animosité , et trop souvent mêmes représailles , mêmes fureurs. Dans toutes ces scènes de fanatisme et de cruautés , rien de noble ni de mémorable : c'est là le côté hideux des dissensions civiles. Et bien audacieux , bien coupable serait celui qui , oubliant sa propre dignité , s'associerait de cœur à de tels actes , et , loin de les flétrir avec énergie , leur accorderait les honneurs d'une glorification usurpée.
Avant de raconter les divers incidents de l'insurrection vendéenne , il est nécessaire de préciser la pensée qui a soulevé les populations de l'ancienne province du Poitou , d'interroger les mystérieuses préoccupations de ces nouveaux combattants. Quel était le mobile de leur enthousiasme , la pensée de leur révolte , l'inspiration de leur courage et de leur héroïsme? Où puisaient-ils cette foi ardente qui leur faisait braver la mort sur les champs de bataille , et assister avec résignation à toutes les vicissitudes d'une guerre longue et acharnée? Par quelle puissance surnaturelle, sous l'impression de quelles croyances , ces paysans , ces laboureurs , abandonnaient-ils avec joie leurs chaumières, leurs habitudes paisibles, pour se précipiter , les armes à la main , dans des chances et des périls jusqu'alors inconnus? Veulent-ils se faire les champions du clergé , rétablir sa puissance déchue , protéger ses représentants contre les persécutions qui les menacent? Veulent-ils se jeter à l'cncontrc des novateurs
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qui s'acharnent contre la monarchie , s'ensevelir sous les ruines de cette institution expirante? Veulent-ils se proclamer les défenseurs et les soutiens de la noblesse proscrite , fugitive , et combattre en son nom pour les privilèges qui lui sont enlevés? En un mot, ont-ils à cœur de protester par la force des armes contre les doctrines révolutionnaires de l'avenir , s'instituer les ardents prosélytes d'une société dont tout annonce la décadence et la vétusté? Est-ce là l'unique but de leurs efforts?
Si , pour résoudre cette question difficile , on n'envisage que la surlace des choses , si l'on ajoute foi pleine et entière aux paroles qui retentissent à l'heure de la lutte , peut-être n'aura-t-on passais! la véritable signification de la résistance de la Vendée au mouvement général de la Franee? N'ya-til pas dans cette croyance la confusion de cause et de prétextes ? Ne faut-il pas rechercher encore ailleurs le germe de l'insurrection , l'étincelle qui provoqua l'incendie ? Oui , il est vrai que sur les drapeaux vendéens brillèrent les devises royales et catholiques ; que dans leur imagination exaltée les pensées religieuses s'associèrent à leur sublime dévoûment ; qu'ils proclamèrent hautement qu'ils combattaient pour Dieu et le Roi. Oui, il est vrai que les seigneurs guidèrent leurs efforts , s'inspirèrent de leurs passions , qu'ils combattirent au milieu d'eux , participant aux mêmes gloires et aux mêmes périls. Il est bien vrai encore que les représentants du catholicisme firent entendre à leurs oreilles d'éloquentes prières , de fougueuses prédications , bénissant au nom de la religion les armes qui devaient porter la mort et la désolation au sein de la patrie. Oui , il est vrai qu'au moment où le signal du combat a retenti , la vieille France s'écroulait avec fracas sous les efforts et les attaques de la philosophie moderne ; que la persécution frappait les membres du clergé
et de l'aristocratie nobiliaire , et qu'une tête de roi était jetée en trophée au milieu de tous ces débris et de toutes ces ruines.
Si tout cela est vrai , par quelle étrange et singulière fatalité les paysans du Bocage , ces anciens serfs émancipés , ces hommes attachés au sol , se seraient-ils insurgés pour toutes ces institutions du passé , répudiant de la sorte les bienfaits de la civilisation et les progrès de la raison humaine ? Quoi ! alors que les privilèges de l'antique noblesse disparaissaient , des hommes du peuple auraient combattu pour leur rétablissement? Que leur importe encore le sort d'une royauté qu'ils ne connaissent que par ses demandes d'impôts? Ces contradictions cèdent à la réalité des faits. L'armée vendéenne , d'ailleurs , était composée de nobles , de prêtres et de paysans. Les uns et les autres ont peut-être cédé à des préoccupations diverses , et une fois engagés dans la lutte commune , ils ont arboré les mêmes devises et combattu pour les mêmes croyances. Mais ne pourrait-on pas assigner à la participation plébéienne un mobile plus puissant encore que tous ceux que nous venons d'énumérer? L'attachement des habitants des campagnes au sol qui les avait vus naître , cette inféodation de l'homme avec la terre foulée par lui a rencontré son fanatisme ; et lorsqu'au nom de l'unité nationale, de la patrie et de la loi , on tentera de troubler violemment l'harmonie de cette fusion , vaincre l'opiniâtreté de cet amour , oh ! alors , l'insurrection deviendra pour lui le plus saint des devoirs , le plus sacré des droits. Si dans le passé les questions d'impôts ont soulevé les peuples , à la fin du xvme siècle l'impôt de la conscription, cette dernière formule du dévoùment de l'intérêt privé à l'intérêt général , provoqua les premières révoltes de la
Vendée , excita dans l'esprit inculte de ses habitants de»
haines et des antipathies violentes.
L'insurrection éclata ; les premiers chefs , ses héros primitifs , furent de simples paysans ; plus tard , ayant besoin de chefs connus , ils acceptèrent parmi eux les nobles qui , eux aussi , avaient à venger des outrages et blessures révolutionnaires. Ce n'est pas là la soumission humble et respectueuse du vassal à l'égard du suzerain ; c'est une association fortuite et libre. Le premier chef de la confédération n'est-il pas un illustre plébéien , le voiturier Jacques Cathelineau ? Dès qu'ils furent enchaînés aux mêmes destinées, dans la crainte des mêmes persécutions , ils acceptèrent tous héroïquement la fatalité de leur réciproque position. Combattant contre les novateurs, ils durent prendre pour mobile de leurs efforts les crovances détruites, les institutions renversées , et engager la lutte au nom de la religion et de la royauté.
Lutte immense , dramatique ; guerre de géants , ainsi que l'appelait Napoléon ; réaction violente du passé contre le présent , soulevant toutes les questions sociales , politiques et religieuses , faisant intervenir dans la mêlée toutes les crovances et tous les symboles, résumant sur ses étendards les pensées qui , à diverses époques , ont déjà agité les populations. C'est au nom de l'église , de la monarchie , de la noblesse , de l'indépendance locale, que la Vendée se lève et marche au combat ; c'est au nom de l'unité nationale, de la liberté , de la raison et de la philosophie , que des armées ennemies s'avancent contre elle. Si la violence, la bravoure, les héroïques exploits , les audacieuses stratégies des combattants ont inspiré à Napoléon sa glorieuse formule, nous pouvons aussi l'appliquer avec non moins de justice aux
idées, aux sentiments qui les animaient. Lutte immense et dramatique , en effet , puisqu'elle entraine avec elle la solution des grands problèmes des sociétés modernes, qu'elle agite dans le présentie passé et l'avenir, qu'elle fait éclater aussi bien les crimes les plus atroces , que les vertus les plus sublimes. Oui, ce fut un choc terrible entre le monde ancien et le monde nouveau , entre les mœurs et les préjugés des temps passés. Tous les grands intérêts de l'humanité furent soumis aux destins et aux chances de cette guerre. Dans un coin jusqu'alors isolé , inconnu , elle éclate , bruyante et passionnée , étonnant par son audace , par la multiplicité de ses incidents, l'Europe tout entière; elle offre le spectacle complet de tout ce que le passé a glorifié. L'église y apparaît avec ses légendes merveilleuses , ses saintes cérémonies , ses miracles; la chevalerie y apporte son dévoùment et son héroïque intervention ; les communes y sont représentées par de hardis bourgeois et d'audacieux paysans. Tout est extraordinaire , incompréhensible et mystérieux dans cette insurrection, les causes primitives, les alliances, les sympathies. Pour nous qui avons suivi pas à pas les progrès de l'unité française, nous avons à cœur de signaler cette dernière et terrible explosion de l'indépendance provinciale.
Si la haine contre les principes de la révolution française provoqua la guerre de la Vendée, dans ces mêmes contrées ils rencontrèrent d'énergiques et glorieux champions. Les habitants des cités, plus éclairés, embrassèrent avec ardeur la cause nationale, combattant eux aussi pour leurs croyances et leur foi politique. L'insurrection divise en deux camps les populations du même sol , et au sein du même pays éclatent les complets éléments de la guerre civile.
Dans ce rapide aperçu des événements dont la Vendée a offert le spectacle, nous avons cherché à expliquer les mys-
tères qui enveloppent l'origine de l'insurrection à son début. Au milieu des déchirements d'une guerre civile , est-il possible de considérer sous des aspects romanesques , sous des impressions purement poétiques, des faits et des catastrophes dont le souvenir n'offre que deuil et tristesse ? D'autres sentiments et d'autres pensées surgissent à la vue de ces désastres; et ce serait presque un crime que d'assister à de telles calamités, dans l'unique espoir de rencontrer de pittoresques tableaux ou de soulever des sympathies politiques, détruisant ainsi la vérité de l'histoire par des récits mensongers.
Le sol qui servit de théâtre aux nouvelles guerres offrait par sa position de merveilleux avantages aux tentatives d'insurrection de ses habitants. C'est dans le pays de Bocage , connu depuis sous le nom glorieux de Vendée , qu'elle a pris naissance pour s'étendre à travers toutes les contrées voisines. La Constituante avait divisé l'ancienne province du Poitou en trois départements , la Vendée , les Deux- Sèvres et la Vienne : ce dernier seul échappa aux calamités des nouveaux événements. — Les limites territoriales du pays insurgé s'étendaient jusque dans les anciennes provinces de l'Anjou et du comté Nantais , ayant pour frontières la Loire au nord , à l'ouest les contrées qui longent l'Océan , au midi les cités des Sables-d'Olonne et de Fontenay , et à l'est celles de la Châteigneraie , Parthenay et Thouars.
« Ce pays diffère par son aspect , et plus encore par les mœurs de ses habitants , de la plupart des provinces de la France ; il est formé de collines en général assez peu élevées, qui ne se rattachent à aucune chaîne de montagnes ; les vallées sont étroites et peu profondes ; de forts petits ruisseaux y circulent dans des directions variées : les uns se dirigent vers la Loire , quelques-uns vers la mer ; d'autres se réunissent en débouchant de la plaine , et forment de petites
rivières. Il y a partout beaucoup de rochers de granit. On conçoit qu'un terrain qui n'offre ni chaînes de montagnes , ni rivières , ni vallées étendues, ni même une pente générale, doit être comme une sorte de labyrinthe ; rarement on trouve des hauteurs assez élevées au dessus des autres coteaux pour servir de point d'observation et commander le pays. Cependant , en approchant de Nantes , le long de la Sèvre , la contrée prend un coup d'œil qui a quelque chose de plus grand; les collines sont plus hautes et plus escarpées; cette rivière est rapide et profondément encaissée ; elle roule à travers les masses de rochers , dans des vallons resserrés. Le Bocage n'est plus seulement agreste ; il offre là un coup d'œil pittoresque et sauvage. Au contraire , en tirant plus à l'est , dans les cantons qui avoisinent les bords de la Loire, le pays est plus ouvert , les pentes mieux ménagées , et les vallées forment d'assez vastes plaines. Le Bocage , comme l'indique son nom , est couvert d'arbres ; on y voit peu de grandes forêts; mais chaque champ, chaque prairie, est entouré d'une haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort rapprochés ; ils n'ont point un tronc élevé , ni de vastes rameaux ; tous les cinq ans , on coupe leurs branches , et on laisse une tige de douze ou quinze pieds. Ces enceintes ne renferment jamais un grand espace. Le terrain est fort divisé ; il est peu fertile en graines ; souvent des champs assez étendus restent longtemps incultes ; ils se couvrent alors de grands genêts ou d'ajoncs épineux ; tontes les vallées , et même les dernières pentes des coteaux , sont couvertes de prairies. Vue d'un point élevé , la contrée parait toute verte ; seulement, au temps des moissons, des carreaux jaunes se montrent de distance en distance entre les haies. Quelquefois les arbres laissent voir le toit aplati et couvert de tuiles rouges de quelques bâtiments, ou la pointe d'un clocher qui
s'élève au dessus des branches. Presque toujours cet horizon de verdure est très-borné ; quelquefois il s'étend à trois ou quatre lieues '. »
Privée de routes et de canaux , cette partie de la France semblait former une terre à part , sans mouvement et sans communication avec les contrées voisines. Traversée seulement par une multitude de chemins difficiles , presque impraticables, elle ne pouvait participer aux bienfaits de la civilisation moderne , et elle ne connaissait de la patrie commune que les catastrophes et les désastres. « C'est, dit le général Kléber dans ses mémoires , un labyrinthe obscur et profond dans lequel on ne peut marcher qu'à tâtons ; c'est à travers ce système de redoutes et de retranchements naturels qu'il faut chercher les chemins tortueux , dès qu'en abandonnant les grandes routes on veut pénétrer dans l'intérieur des terres ; et ce sont autant de défilés impraticables , nonseulement pour l'artillerie , mais pour tout ce qui n'a pas la voie étroite des charrettes du pays. Encore les grandes routes n'offrent-elles d'autres avantages qu'une plus grande largeur; car, flanquées par le même système de clôture, les terrains où l'on pourrait ordonner quelques déploiements sont extrêmement rares. »
La position géographique de ces contrées était bien propre à fortiûer, parmi les populations, des habitudes d'isolement et d'affection pour le sol , à perpétuer dans les mœurs et dans les préjugés des traditions ineffaçables. Naturellement portées aux superstitieuses croyances , elles nous offrent le spectacle d'un peuple immobile au milieu du mouvement général , ayant son idiome , son culte et sa religion, et tous ces signes
1 Mémoires de Mme de la Rochejacquclein , par M. de Barante. — Noire récit n'est qu'un résumé des histoires générales de la Vendée, par Beauchamp et Bpurniseaux, et un extrait des mémoires d'un officier supérieur de la république.
distinctifs d'une civilisation spéciale. Les idées religieuses, surtout, inspiraient vivement ces hommes de la terre vendéenne. Partout les emblèmes sacrés du catholicisme révèlent de pieuses tendances; dans les lieux les plus isolés, au sein des bourgs et des villages , à l'embranchement des chemins, sur les hauteurs de coteaux , au fond des vallées , de modestes croix frappent à chaque instant les regards , et font naître dans les esprits de perpétuelles réminiscences des doctrines et des symboles divins. Dans tous les actes de la vie , les pensées religieuses s'entremêlent et se confondent ; le prêtre apparaît à leurs yeux dans toute sa dignité et sa puissance ; ils fléchissent devant lui aussi humblement que devant les images et les représentations de leur culte.
Le même respect traditionnel environnait les seigneurs des châteaux féodaux. « Ils leur étaient dévoués; ils leur montraient une vénération mêlée d'une sorte de familiarité joviale et rustique. De leur côté, les gentilshommes poitevins, intrépides chasseurs, adonnés aux exercices violents qui les endurcissaient et les rompaient aux fatigues, vivaient dans leurs terres, habitaient leurs châteaux , mais sans faste et sans suite. Là, ils visitaient les paysans dans leurs retraites, causaient avec eux, prenaient part à leurs maux, soulageaient leurs détresses, allaient à leurs fêtes, aux noces de leurs enfants, et buvaient avec les convives. De là leur sorte d'union intime entre les seigneurs et les paysans, union inconnue ailleurs et cimentée par des intérêts communs. Comment les paysans vendéens se seraient-ils dépouillés de leur vertueuse simplicité ? Comment seraient-ils sortis de cette ignorance salutaire à laquelle ils devaient leur repos? Presque isolés au milieu des forêts, loin de la corruption des villes, n'ayant des relations qu'avec leurs curés et leurs seigneurs , ils en savaient toujours assez pour cultiver la terre ,
pour payer docilement la dimc, obéir à la corvée, et du reste , pour vivre libres dans leurs champs. C'est ainsi qu'ils coulaient des jours paisibles depuis plusieurs siècles. '. » Voilà la physionomie complète de la Vendée.
Au moment où la révolution de 89 éclata , les nouveaux principes proclamés par elle rencontrèrent dans les habitants des cités d'ardents et de sincères prosélytes. D'énergiques imprécations s'y firent entendre contre les tyrannies aristocratiques , et on accepta avec joie l'extinction des privilèges et des abus. Dans certaines contrées , l'enthousiasme de ces innovations se révéla par des actes coupables ; des châteaux furent pillés , dévastés et livrés aux flammes. Les seigneurs poitevins, mécontents des progrès de la révolution, furieux des persécutions qui les menaçaient, formèrent dès les commencements une coalition destinée à soutenir les anciennes constitutions , à protéger leurs personnes et leurs châteaux. Ces tentatives de résistance furent promptement dissipées par suite de l'émigration. Les nobles qui persistèrent à rester dans leur patrie s'associèrent d'une manière indirecte aux lois nouvelles ; ils devinrent dans les campagnes chefs des municipalités et des gardes nationales. La commune succéda à la paroisse , et la dénomination seule fut changée.
Mais la violence des événements bouleversa bientôt cette éphémère harmonie. De sourdes agitations annoncèrent de funestes catastrophes. C'est en vain que des hommes dévoués à la cause de la révolution parcourent en tous sens les contrées solitaires du Bocage , y proclamant les droits nouvellement conquis, se faisant les éloquents apôtres des doctrines de liberté et d'égalité , cherchant à détruire par d'audacieuses négations les dogmes de la religion , et con-
1 Histoire de la guerre de la Vendée , .par Beauchanit» , t. i , p. P.
viant aux bienfaits de la civilisation moderne ces peuples stationnaires et ignorants, « L'époque de la prestation du serment ecclésiastique , disaient les commissaires de la Législative , Gallois et Gensonné, au retour de leur mission en Vendée , a été pour ce département la première époque de ses troubles. Jusqu'alors le peuple y avait joui de la plus grande tranquillité. Eloigné du centre commun de toutes les actions et de toutes les résistances ; disposé par son caractère naturel à l'amoUr de la paix , au sentiment de l'ordre , au respect de la loi, il recueillait les bienfaits de la révolution sans en éprouver les orages. Dans les campagnes , la difficulté des communications , la simplicité d'une vie purement agricole , les leçons de l'enfance et des emblèmes religieux, ont ouvert son âme à une foule d'impressions superstitieuses que, dans l'état actuel des choses, nulle espèce de lumière ne peut ni détruire, ni modérer. Sa religion , c'est-à-dire la religion telle qu'il la conçoit , est devenue pour lui la plus forte , et pour ainsi dire l'unique habitude morale de sa vie. L'objet le plus essentiel qu'elle lui présente est. le culte des images ; et le ministre de ce culte , celui que les habitants regardent comme le dispensateur des grâces célestes , qui peut, par la ferveur de ses prières , adoucir l'intempérie des saisons, et qui dispose du bonheur d'une vie future, a bientôt réuni en sa faveur les plus douces comme les plus vives affections de leur âme. La constance du peuple de ce département dans l'espèce de ses affections religieuses , et la confiance illimitée dont y jouissent les prêtres auxquels il est habitué, sont un des principaux éléments des troubles qui l'ont agité , et qui peuvent l'agiter encore. »
Rien , en effet , de la part du clergé , n'était oublié pour exciter les populations vendéennes à la révolte ; des prêtres proscrits , persécutés, parcouraient le pays, offrant aux
veux de tous le spectacle de l'humiliation dans laquelle l'Église était plongée; leurs fougueuses prédications enflammèrent l'enthousiasme de ces hommes pieux et dévoués à la religion ; les prières et les menaces , les espérances de bonheur et de salut , tout fut mis en œuvre pour exciter le zèle et l'ardeur de leurs nouveaux défenseurs. Alors éclatèrent dans tous les pays de violentes réactions contre les lois et les décisions de l'Assemblée législative. Le manifeste de l'évêque de Tréguier fut accueilli avec enthousiasme par tous les prêtres insermentés. Dans l'évêché de Luçon surtout , la coalition devint plus énergique. Le grand-vicaire Beauregard protesta hautement contre le serment civique , proclamant hérétiques tous ceux qui s'y étaient soumis. La persécution donna bientôt un nouvel éclat à ces résistances énergiques. Au milieu des bois , dans les lieux les plus isolés , la foule des fidèles accourut autour du pasteur proscrit, écouta avidement sa parole, ses conseils, s'inspirant de ses malheurs et même de ses passions. Attachés de cœur à leurs anciens curés, les habitants du Bocage accueillirent avec défaveur les prêtres assermentés : à leurs yeux la loi sur le clergé fut un sacrilège; les entraves mises à l'exercice du culte, d'épouvantables impiétés.
Cette exaltation religieuse enflamma bientôt les esprits : sincères ou perfides , les paroles des prêtres soulevèrent d'ardentes svmpathies. On vit alors se renouveler tous ces préliminaires de la guerre civile ; les populations furent divisées en deux camps , et celles qui suivaient avec soumission les nouvelles lois furent flétries , placées en dehors de l'église , en butte aux anathémes et aux excommunications. Le fanatisme raviva toutes les vieilles croyances fabuleuses ; des pronostics de malheurs furent révélés , aussi bien que des présages de gloire et de succès. Certains lieux devinrent
l'objet de la vénération publique. De nombreux pèlerins les envahirent ; la tradition porta de hameau en hameau les hallucinations des inspirés , les récits des miracles, et toutes ces créations d'une foi vive et égarée. Près du village de Saint- Laurent de la Plaine, un vieux chêne attira les hommages et les adorations de la foule. C'était là, aux dires de la tradition , que la sainte Vierge apparaissait pour étendre sa protection miraculeuse sur ces pays menacés. Les populations y accouraient en procession, et parmi tous les symboles du culte, on apercevait des croix couvertes d'un crêpe noir: c'étaient celles des paroisses administrées par un prêtre intrus.
Il peut s'étendre sur toutes ces contrées, ce signe lugubre de désastre et de deuil ; car les passions ainsi agitées doivent éclater bientôt avec éclat et violence. Les efforts de l'Eglise ont associé à la défense de la religion ces mêmes hommes qui jadis combattaient peut-être pour la cause calviniste. Des soulèvements partiels deviennent les préludes de la lutte. (f Un malheureux homme du bas Poitou se battit longtemps avec une fourche contre les gendarmes. Il avait reçu vingtdeux coups de sabre. On lui criait: hends-toi! l\ répondait : Rendez-moi mon Dieu! et il expira ainsi '. »
A de légères émeutes succéda bientôt un mouvement général. Le signal de détresse retentit à travers les campagnes, appelant à la révolte toutes les populations. Au moment où l'insurrection républicaine précipitait dans l'abîme révolutionnaire la royauté et son malheureux représentant , la Vendée datait aussi ses premières explosions du mois d'août 1792. C'est dans cet instant solennel , alors que tout est mouvement , alors que les ennemis conjurés
1 Do Barante.
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contre la France font entendre des cris de victoire , qu'éclate le peuple vendéen. Une multitude de paysans armés de faux , de fourches , de fusils et de bâtons , envahissent les environs de Bressuire. A leur tète se trouvent le maire de cette cité , Delouche , et un gentilhomme poitevin du nom de Gabriel Baudrv d'Asson. Aux cris et aux imprécations de cette foule tumultueuse , se mêlent les tristes échos d'un tocsin général; les prêtres récitent de saintes prières, et évoquent sur les destinées de ces guerriers improvisés la protection divine. Au lieu d'attaquer Bressuire, cette multitude armée se précipite vers Chàtillon, l'envahit et la livre au pillage. Fière de ce premier triomphe , elle marche sur Bressuire, et vient se heurter à l'encontre d'une armée composée à la hâte de toutes les gardes nationales des villes voisines. Pour la première fois les nouveaux étendards de la nation flottent en face de l'antique étendard de la monarchie. Le combat s'engage le 24 août, et la défaite complète de l'armée vendéenne met promptement fin à cette tentative d'insurrection. Alors commencent pour ces malheureux paysans les douleurs de la guerre civile; ils jonchent de leurs cadavres ce sol qu'ils ont durant si longtemps foulé en paix ; ils deviennent les victimes des sanglantes représailles. Ils apprennent à mourir avec courage , de la mort des héros : soutenus par une foi vive et exaltée , ils donnent dés le début la mesure de leur énergie et de leur bravoure.
La victoire des gardes nationales laissa dans l'imagination des Vendéens de tristes souvenirs ; de sanglantes exécutions en souillèrent l'éclat ; plusieurs paysans sommés de crier vive ta nation ! vive la liberté ! moururent en murmurant le cri de vive te roi ! Cependant le sort réservé aux prisonniers faits dans cette journée fut digne d'une nation magnanime et généreuse. Livrés au tribunal criminel de Niort , ils furent
presque tous acquittés, et, par une indulgence pleine d'humanité , il rendit seuls responsables des événements accomplis, ceux qu'aucune condamnation ne pouvait frapper , c'est-à-dire les morts et les absents.
Tel fut le début de l'insurrection vendéenne, la première, explosion de son enthousiasme et de son ardeur en faveur de l'église persécutée , de la royauté menacée. La nation tout entière , pour laquelle cette fraction de territoire était, inconnue , s'étonna de l'audace de l'attaque , s'effraya de la bravoure des combattants , et déjà de sinistres pressentiments agitèrent les cités environnantes. Ici nous pourrions, ainsi que nos devanciers, exposer les moyens par lesquels ce germe de révolte aurait pu être anéanti ; il nous serait facile aussi de parler des fautes passées, nous qui connaissons les événements postérieurs. Oui, peut-être la fermeté et non la colère, la prudence et non la persécution, l'amnistie et non la haine, auraient pu ramener à la soumission ces populations égarées, fanatiques, prenant pour révélations divines, pour conseils de sagesse, les seules inspirations de leur désespoir et de leurs antipathies, Sous de telles préoccupations, l'historien peut changer la face des choses, et, dans ses habiles prévoyances, il pense à tout, fors aux desseins mystérieux de la Providence. Qu'elle ait donc son cours inévitable, cette lutte acharnée ; que les passions s'enveniment; que les combats éclatent ; que les victimes tombent ; que des cruautés sans nombre flétrissent les victoires; que d'héroïques vertus honorent les défaites ; que nos populations soient décimées ; que le sol ensanglanté soit couvert de ruines et de cadavres. C'est là le destin, la réalité des faits; rien ne peut en détruire l'invincible fatalité. Qu'importent les hypothèses, les conseils officieux? il faut subir l'impérieuse nécessité, cette
loi inexorable de la volonté providentielle , car elle seule est vraie et réelle , dura lex , sed lex.
Les dangers de la patrie menacée par les puissances étrangères inspirèrent à la Convention nationale des mesures énergiques, et le 25 février 1793 elle convoqua à la défense du territoire attaqué tous les citoyens aptes à porter les armes , et elle ordonna une levée de trois cent mille hommes. L'exécution de ce décret ranime dans le cœur des Vendéens les passions et les haines : dans de tumultueuses assemblées, sous l'inspiration de leurs antipathies, ils jurent de résister et de combattre. De toutes parts le mouvement insurrectionnel éclate: sans concert préalable, un grand nombre de communes s'insurgent; leurs habitants, loin de céder aux injonctions légales des administrateurs, proclament hautement la révolte. Fidèles au sol qui les a vus naître , ils préfèrent y mourir que d'aller dans de lointaines expéditions servir une cause qui n'est pas la leur, s'associer aux efforts des mêmes hommes qui ont proscrit leurs prêtres, qui ont mis à mort leur roi. Alors l'insurrection est générale ; le tocsin se fait entendre , les populations s'arment ; à Cholet , à Saint-Florent, à Jallais, des rassemblements se forment ; L'autorité de la loi, celle de ses représeutants est méconnue. Des hommes du peuple sont à la tête des révoltés : le perruquier Gaston , le voiturier Jacques Cathelineau , le garde-chasse Stofflet et le jeune Foret , paysan du village de Cbauzo. De ces quatre chefs, le premier succomba dès le début de la lutte.
Bientôt ces diverses troupes s'assemblent, marchent sous les mêmes bannières, et l'armée vendéenne, s'élevant à près de trente mille hommes , vient assiéger la cité de Cholet. Un pauvre paysan presque nu de la tête aux pieds , agitant
dans ses mains un crucifix , ayant pour ceinture un chapelet, pénètre au sein de la ville, parcourt ses rues, et s'écrie : Rendez-vous, ô mes amis, ou votre elle va être mise à feu et à sang. Au même instant on remet entre les mains des officiers municipaux un message signé par Stofilet et le prêtre Barbotin. L'attaque succéda bientôt à ces préliminaires ; malgré la défense héroïque du marquis de Beauveau , gentilhomme dévoué à la révolution, et qui succomba l'un des premiers, l'armée catholique s'empara de la ville , et trouva parmi les dépouilles des vaincus cette fameuse pièce connue dans l'histoire sous le nom de Marie-Jeanne , et qui devint pour les Vendéens un gage mystérieux de leurs triomphes futurs. De sanglantes représailles signalèrent cette première victoire ; des hommes cruels donnèrent le spectacle de vengeances atroces ; des victimes tombèrent , immolées aux passions d'une multitude égarée. Le fougueux Barbotin, assisté d'une espèce de bourreau appelé Six-Sous , souilla par des actes indignes la sainteté de la cause catholique; des paroles fanatiques retentirent au sein de l'église de Saint-Pierre : « Plus vous tuerez de bleus, s'écriait l'abbé Boinaud , plus vous serez élevas au ciel! » Aux pieds de l'arbre de la liberté , un jeune homme du nom de Ballard expia, par une mort douloureuse , son dévoûment à la cause nationale. En mentionnant ces tristes souvenirs , nous ne voulons en rien calomnier la mémoire des chefs de l'armée chrétienne : peut-être n'ontils pu arrêter ces crimes ; leur autorité était encore incertaine, et , dans le tumulte d'une ville au pillage, peut-être ont-ils ignoré les déplorables catastrophes dont Barbotin se faisait le héros.
Des actes d'héroïsme de la part des républicains vaincus attestèrent hautement la sincérité de leurs convictions et l'énergie de leurs volontés. L'un des chefs de la garde nationale,
du nom de Maugars, entouré de toutes parts par les ennemis qui lui crient : « Rends les armes ou lu est mort ! » répond avec courage : « J'ai juré de les conserver pour la défense de ma pairie ; » et il meurt frappé de mille coups. Le jeune Niveleau de Montfaucon, blessé mortellement, repousse les exhortations de Barbotin , et s'écrie en expirant : « J'aifait mon devoir et je n'ai rien à me reprocher '. » C'est ainsi que dans les deux camps se renouvellent , suivant les chances des combats , les alternatives d'exécutions barbares et de morts sublimes. La prise de Cholet par les Vendéens fut le signal de mouvements insurrectionnels dans tout le pays. Cathelineau s'avance vers Villiers et s'en empare. D'autres chefs se mettent à la tète des populations insurgées; Clisson , Mortagne, Montaigu , Tiffauges et les Herbiers , sont envahis par les paysans , et tombent en leur pouvoir. Ils vont chercher au fond de leurs châteaux des hommes dont les noms illustres , l'expérience et l'habileté, peuvent assurer quelque succès à leurs tentatives. D'Elbée et de Bonchamps s'associent aux chefs plébéiens , partagent leurs périls et leurs triomphes. De concert ils assiègent Chalonnes, et envoient à ses habitants une sommation conçue en ces termes : « Messieurs les généraux de l'armée catholique, au nombre de cinquante mille hommes , vous envoient MM. Bousseau et Lebrun pour vous engager de vous rendre au nom de Dieu et de la religion , et si vous vous disposez à faire résistance, vous pouvez compter sur la dévastation de votre ville. Si au contraire vous vous rendez , vous aurez une grâce entière ; vous nous l'apporterez vos armes , et vous nous donnerez quatre notables pour otages. Nous allons chez vous au nom de l'humanité. » Grâce à l'intervention des chefs , la ville fut
' Gucires des Vendéens, par un officier supérieur.
évacuée , et les termes de la capitulation loyalement observés.
Dans la basse Vendée , la prise de Machecoul est le premier fait d'armes de l'insurrection. Moins heureux dans l'attaque contre Pornic, les paysans rejettent sur le chef, le marquis de Saint-André, la responsabilité de leurs désastres; des menaces de mort se font entendre contre lui : un ancien receveur de la gabelle du nom de Soucbu excite leur colère, et la fuite seule du prétendu coupable leur épargne la honte d'un crime. C'est alors que les insurgés choisirent pour chef un gentilhomme du nom de Charette , ancien lieutenant de vaisseau , retiré dans son château de Fonte-Clause près la Garnache. Vaincu par les prières et les menaces, il cède à leurs désirs en annonçant hautement ses intentions. Puisque vous m'y forcez , leur dit-il , je marche à votre tête ; inais songez àm'obéir, car je vous punirai sévèrement. Le lendemain, dans l'église de Machecoul , il jura sur les saints Évangiles de combattre jusqu'à la mort pour les intérêts de son parti , et comme gage de sa parole donnée, il emporta bientôt d'assaut la ville de Pornic.
Au centre de la Vendée, un vieillard, le chevalier Royrand, assisté d'un grand nombre de gentilshommes , se met à la tête de l'insurrection; du côté de la Loire , Lyrot de la Patouillière organise une division ; le maître d'école de Loroux commande aussi les insurgés de sa paroisse. Joly menace les Sables ; Pinaud s'empare du bourg de Legé ; Baudry bat la garnison de la Châtaigneraie ; Lescure, de Marigny et le jeune Henri de la Rochejacquelein soulèvent le Bocage. Ainsi s'organise l'insurrection. Toute la surface de la Vendée est couverte par une multitude armée ; toutes les villes sont en son pouvoir ; celles qui résistent encore sont menacées. Les noms les plus illustres de la noblesse poitevine apparaissent dans
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la mêlëèj dans l'espace de quelques jours s'est opérée cette étrange révolution. L'enthousiasme et l'espérance de glorieuses victoires animent , exaltent tous les cœurs; nobles et plébéiens, tous participent aux mêmes pensées, aux mêmes ardeurs. L'avenir semble leur promettre de faciles triomphes; tous ignorent en ce moment les tristes destinées de cette lutte mémorable ; ceux-ci ne songent pas que la mort les frappera sur le champ de bataille; ceux-là, qu'ils périront par d'indignes trahisons; aucuns surtout ne prévoient les chances funestes du supplice ; tous marchent avec courage et confiance , c'est là l'admirable illusion d'une foi pure et sincère.
Cependant la nouvelle de l'insurrection se répand au loin ; les villes menacées organisent leur défense , et les administrateurs de la Loire-Inférieure lancent cette patriotique proclamation : « Frères et amis , à notre secours ! Notre dé- » partement est en feu ; une révolte générale vient d'y » éclater ; partout on sonne le tocsin , partout on pille , on » assassine, on brûle; partout les patriotes tombent vic-
» times de la fureur et du fanatisme des insurgés Avez-
>; vous des forces à nous prêter, des moyens de défense à » nous fournir? Avez-vous des soldats, des hommes , du » fer? Envoyez-les-nous, jamais on n'en eut plus besoin... » De son côté , la Convention nationale proclame , le 1 9 mars , son fameux décret à l'égard des contre-révolutionnaires , les mettant hors la loi et appelant sur eux les répressions de la justice , aussi bien que les anathémes de tous les patriotes. Mais que peuvent ces menaces juridiques pour calmer l'irritation des partis, et anéantir les germes de révolte? La force armée était impuissante à comprimer le mouvement ; quelques troupes , sous les ordres des généraux la Bourdonnaie et de Vertcuil , composent seules l'armée de la républi-
que dans nos contrées. Alors on vit éclater au sein des cités un enthousiasme aussi vif que celui dont les insurgés étaient animés; leurs habitants formèrent les milices citoyennes, et, au nom delà patrie, une multitude de volontaires se rangea sous les ordres de quelques chefs élus par la libre volonté de ces nouveaux soldats. A Saumur , Cotet Bazile , Villemct et Baudin se mirent à la tête des gardes nationales ; à Bressuire, le brave Quetineau commandait aux bataillons de Thouars et d'Argenton ; à Fontenay , Chalbos organisait la levée de quelques troupes ; des commissions civiles dirigent les opérations , proclamant bien haut le respect dû aux vaincus : « Vous êtes commandes par la loi , disaient-elles aux citoyenssoldats , vous marchez au nom delà loi, vous devez vous conduire d'après la loi. »
Dans cet élan des populations des cités, dans leur ardeur à concourir à l'œuvre de la défense, nous retrouvons les mêmes incidents que dans l'insurrection vendéenne ; ce sont des masses indisciplinées , et n'ayant pour toute expérience de la guerre qu'une bravoure à toute épreuve, qu'un dévoùment sans bornes à la cause de la liberté. La première rencontre des troupes ennemies eut lieu le 18 mars près de Chantonay. Le vieux général Marcé , à la tête de cinq cents hommes de troupes , chercha à repousser les insurgés; vainqueur dans les premières attaques , il eut la douleur de voir ses soldats mis en déroute dès le début du combat , et il expia plus tard, par un supplice inique, le désastre de son expédition , ouvrant la liste de ces injustes proscriptions dont les partis aveugles et cruels ont donné le douloureux spectacle. Le colonel Boulard lui succéda. L'arrivée du général Berruyer , envoyé par la Convention et investi de pouvoirs fort étendus , ramena la confiance parmi les populations menacées. Un plan général de défeusç fut organisé ;
les divers chefs concertèrent leurs opérations; Canclaux à Nantes, Dayat à Niort, Leigonier dans l'intérieur de la Vendée , devaient agir simultanément et repousser du côté de l'Océan et de la Loire les troupes vendéennes. « Il faut » frapper des coups assurés , écrivait Berruyer au ministre » de la guerre, et ne combattre qu'avec la certitude du » succès ; un revers perdrait tout. Les rebelles ont de l'au- » dace , mais leur artillerie est mal servie. Le foyer de ré- » bellion de la Vendée est des plus dangereux ; il est » extrêmement important, de l'éteindre. »
Pendant que le général en cbef Berruyer disposait ainsi ses moyens d'attaque , le général Boulard pénétrait dans la basse Vendée à la tète de trois mille cinq cents hommes d'infanterie et de deux cents hommes de cavalerie , guidé par les conseils des représentants Niou et Gaudin. Après plusieurs escarmouches contre les troupes de Joli et de Charrette , les Vendéens furent complètement battus à Challans ; déjà Boulard s'apprêtait à envahir l'île de Noirmoutiers , lorsqu'il fut rappelé par le représentant Carra , afin de protéger la ville des Sables menacée par l'ennemi. Ayant à obéir à des ordres contradictoires, le vainqueur de Charrette préféra suivre cette dernière injonction , et il revint à son point de départ.
La prise de Machecoul par le général Beyser mit fin aux atrocités par lesquelles le féroce Souchu, malgré l'autorité de Charrette, ne cessait d'effrayer tout le pays ; ce misérable fut massacré. L'activité de Beyser apaisa pour quelque temps la révolte dans la basse Vendée, et Charrette eut à subir plusieurs défaites qui furent pour lui le prélude de cette vie orageuse à laquelle il s'était voué. Cette victoire des troupes républicaines , loin de calmer les populations soulevées , ne servit qu'à exalter les haines et les antipathies; le pays fut
dévasté; le pillage, les incendies et les massacres devinrent les incidents habituels de cette lutte acharnée. Mais ces succès partiels furent promptement effacés par les triomphes des armées vendéennes. Dans le centre du pays insurgé , Royraud et Sapinaud étaient victorieux , et dominaient presque tout le territoire. Cependant le général Berruyer , voulant réaliser son plan d'attaque , s'avança vers les armées ennemies, de concert avec Gauvilliers, chef de la garde nationale d'Angers, et les généraux Leigonier et Quetineau , et se trouva face à face des divisions de d'Elbée , de Stofflet et de Bonchamps, près du bourg de Saint-Pierre-de-Chemillé, le 1 1 avril. Là se livra la première bataille sérieuse entre les Vendéens et les soldats de la république. Le choc fut terrible; l'impétueux Cathelineau se précipita sur l'ennemi avec l'enthousiasme et le courage d'un héros; la victoire allait, couronner ses efforts , lorsque de nouvelles troupes vinrent soutenir l'armée de Berruyer et décider en sa faveur l'issue du combat.
Ces succès de l'armée républicaine ne furent pas de longue durée. Les diverses colonnes dirigées par Leigonier et Quetineau furent mises en complète déroute à Vihiers , aux Aubiers , et Berruyer vit avec douleur l'infructueux résultat de ses opérations militaires. « Le fanatisme est à son comble dans ce pays-ci , écrivait-il à la Convention ; les prêtres ont renversé tous les esprits , à tel point que les rebelles se battent en désespérés ; plus la mort qu'ils reçoivent est violente, plus ils se croient méritants : on ne peut se faire une idée de leur folie sans l'avoir vue. » La prise de Beaupreau , celle de Bressuire et d'Argenton-le-Chàteau furent les derniers événements de la résistance républicaine sous les ordres de Berruyer , et ses troupes battues presque partout abandonnèrent le pays insurgé , après d'immenses pertes d'hommes ,
d'armes et de munitions. Elle était donc triomphante cette Vendée rebelle ; exaltés par ces premières victoires , ses soldats s'inspirent d'un enthousiasme plus énergique encore; la confusion qui , dans le début , régnait parmi eux, disparait; des habitudes de discipline, de soumission aux chefs, voilà les résultats de ces premières luttes. Alors on vit accourir dans les rangs vendéens une multitude de combattants, impatients de prendre part aux succès de l'insurrection. Ce fut durant ces dernières expéditions que de Lescure et de la Rochejacquclein vinrent rejoindre l'armée coalisée. Braves et intrépides , ils apportèrent dans les combats futurs, non-seulement l'illustration de leurs noms , mais encore la puissante intervention d'une héroïque vaillance. Le jeune Henri , en se mettant pour la première fois à la tête des paysans de sa paroisse , leur adressa ces énergiques paroleâ : « Si mon père était parmi vous , il vous inspirerait plus de » confiance , car à peine me connaissez-vous : j'ai d'ailleurs » contre moi et ma grande jeunesse et mon inexpérience ; » mais je brûle déjà de me rendre digne de vous com- » mander. Allons chercher l'ennemi ; si je recule , tuez- » moi ; si j'avance , suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi. » De telles harangues , de tels sentiments ne pouvaient qu'exciter l'ardeur des soldats , et assurer à la cause royaliste des victoires éclatantes.
Après quelques jours de repos , l'armée vendéenne vint assiéger , le 5 mai , la cité de Thouars. C'était une place importante , non-seulement en raison de sa position , mais encore par les fortifications qui la défendaient. D'un côté elle était entourée de murailles , et de l'autre elle était protégée par une rivière assez profonde. Le général Quetineau , repoussé de Bressuire , s'était réfugié dans cette ville à la tête de trois mille hommes mal équipés et complètement
découragés. L'assaut fut terrible; pendant treize heures, Quetineau défendit avec courage la place attaquée , et les Vendéens achetèrent leur victoire par des prodiges de valeur. La Rochejacqtfelein , monté sur les épaules de Texier, gravit l'enceinte fortifiée, ouvre, à travers le sang et les débris, un passage à ses soldats, et bientôt le drapeau blanc, flottant sur le sommet du château , annonce la reddition de la cité et le succès de l'attaque. Tout fut admirable dans ce triomphe, que ne profanèrent aucunes représailles, aucunes exécutions, aucuns massacres. Si nous avons stigmatisé hautement les cruautés qui avaient ensanglanté les premières victoires de l'insurrection, il est de toute justice de proclamer bien haut les événements qui s'accomplirent après la prise de Thouars. Les habitants de la ville, les soldats qui l'avaient défendue , trouvèrent parmi les vainqueurs une générosité sublime ; leurs personnes , leurs propriétés furent inviolablement respectées. Et le malheureux Quetineau , échappant ainsi aux périls du combat et à celui des réactions , trouva dans son propre parti des accusateurs et des bourreaux ! Poursuivi comme traître , il subit le même sort que le général Marcé , devenant la victime des passions et des haines que soulevait le fanatisme révolutionnaire.
Enhardis par l'heureuse issue de l'attaque de Thouars, les Vendéens s'avancèrent vers le midi , battirent dans les plaines de la Châtaigneraie les troupes deChalljos, et vinrent assiéger Fontenay, défendue par Dayat , Sandoz et Chalbos. Ce dernier sortit de l'enceinte de la ville à la tète de la cavalerie , se précipita à travers les rangs ennemis, dispersa, malgré une courageuse résistance, les bataillons des rebelles , les poursuivit avec acharnement , et s'empara de leur artillerie , ainsi que de la fameuse Marie-Jeanne , le palladium des insurgés. Les paysans vendéens, vaincus et dispersés, son-
geaient à regagner leurs chaumières , lorsque Cathelineau conçut l'énergique résolution de venger le désastre de Fontenay. « Notre malheur sera bientôt réparé , disait-il à ses » soldats ; dans quinze jours , j'en réponds , nous serons » maîtres de Fontenay , et nous reprendrons ce que nous » avons perdu. » Trente mille combattants répondirent à cette audacieuse provocation , et , le 25 mai , la ville , déjà assiégée, fut cernée de nouveau. Rien n'avait été négligé de la part des chefs pour exciter l'enthousiasme de leurs soldats ; les pieuses bénédictions , les solennités religieuses avaient rallumé leur zèle : un prêtre , connu dans l'armée sous le pseudonyme d'évêque d'Agra, les avait conviés à des cérémonies pontificales dans la cité de Châtillon. Ce fut sous l'impression de ces pensées que les Vendéens combattirent dans les plaines de Fontenay , dont ils se rendirent maîtres , après un combat acharné , et , grâces au courage du jeune Foret , ils reprirent la fameuse Marie-Jeanne. Quarante pièces de canon , plusieurs milliers de prisonniers , des dépôts de fusils, les caisses publiques, tombèrent entre les mains des vainqueurs. Là, comme à Thouars , aucun acte coupable ne signala ce triomphe. Pour toute vengeance , on coupa les cheveux aux prisonniers , afin qu'ils eussent en perpétuelle réminiscence leur défaite et leur serment de ne jamais porter les armes contre la Vendée. « Les cheveux repoussèrent , et avec eux reparut l'infidélité , » s'est écrié douloureusement M. de Chateaubriand. Cette modération après la victoire était bien de nature à effacer les méfaits passés , à restituer à ces brigands la loyauté et la clémence que leurs adversaires leur refusaient.
11 ne suffisait pas au parti vendéen de triompher , il lui fallait encore établir dans le pays conquis la régularité d'une administration civile et judiciaire. Jusqu'alors tout a été
imprévu et fortuit, les expéditions, les revers et les victoires ; désormais l'insurrection est puissante , les périls des premières tentatives ont disparu. Un conseil supérieur d'administration fut donc organisé ; il eut son siège à Chàtillon. Il avait pour président l'évèque d'Agra , et pour secrétaire général un ancien bénédictin du nom de Pierre Jagault. L'autorité militaire elle aussi se constitua; chaque chef eut sa division , sa circonscription. Lescure commanda à Bressuire , la Rochejacquelein à Chàtillon , d'Elbée à Cholet , Cathelineau à Saint-Florent; Bonchamps défendit les bords de la Loire , et Laugrenière la ville de Thouars. C'est ainsi que la confédération vendéenne s'organise et se prépare à gouverner le pays.
Non-seulement les chefs insurgés donnent ainsi l'exemple de la discipline au sein de l'anarchie , mais encore ils ont à cœur de faire connaître à l'Europe entière la pensée de l'insurrection, et ils publient un manifeste rédigé en ces termes par Dessessard : « Le ciel se déclare pour la plus sainte et la j> plus juste des causes. Le signe sacré de la croix de Jésus- » Christ et l'étendard royal l'emportent de toutes parts sur » les drapeaux sanglants de l'anarchie. Maîtres des cœurs » et des opinions , plus encore que des villes et des ha- » meaux , qui nous donnent les doux noms de pères et de » libérateurs , c'est maintenant que nous pouvons pro- » clamer hautement nos projets et le but de nos communs » efforts,... le rétablissement de l'autel et du trône. C'est alors >' qu'oubliant nos pertes mutuelles , nous déposerons nos » armes dans le temple de l'Éternel ; c'est alors que , termi- » nant une guerre dont les défaites et les triomphes ne sont » que de vraies calamités pour notre mère patrie , nous pro- » clamerons , avec la paix de la France , le repos de l'uni- » vers ; c'est alors que , confondant dans l'amour du bien
» public tous nos ressentiments personnels , et jusqu'à nos » moindres sujets de mécontentements réciproques , de m quelque parti , de quelque opinion que nous nous soyons » montrés , pourvu que nos cœurs et nos mains n'aient pas » trempé dans le crime , nous nous réconcilierons , nous » nous unirons tous au sein de la paix , pour opérer le bien » général , et donner à la France , avec son roi et son culte » catholique , le bonheur qu'elle attendit en vain de ses » représentants infidèles. Tels sont , nous osons l'espérer m et le proclamer hautement , tels sont nos vœux , tels sont » les vœux de tous les Français. Qu'ils osent se manifester, » et la France est sauvée. »
De son côté, la Convention nationale adressait la proclamation suivante : « Aux départements insurgés. Citoyens , » vous jouissiez des bienfaits de la révolution ; la loi , faite » en votre nom par vos représentants , appliquée , exécutée » par vos propres agents , veillait efficacement à la sûreté » de vos propriétés, et tout-à-coup vous prenez les armes » pour piller, pour égorger vos frères! Quel autre crime » ont-ils commis envers vous, sinon d'avoir conquis cette » liberté que vous partagez? Les ci-devant nobles , les chefs » qui vous séduisent , ne demandent un roi que pour réta- » blir par sa main toutes les servitudes sous lesquelles vous » gémissiez. L'humililiation et la misère , tel serait le prix » de vos services : voilà ce que vous destinent ces prétendus » nobles qui vous flattent aujourd'hui , mais qui se vengc- » ront sur vous de l'effort que leur vanité a fait un instant » sur eux-mêmes pour combattre avec vous. Vous désirez » conserver votre religion : mais qui a tenté de vous l'en- » lever , de gêner vos consciences ? Vous a-t-on proposé de » rien changer dans votre croyance , dans les cérémonies de » votre culte ? Non ; on vous a privés de ceux que vous
POITOU. i
« regardiez comme les seuls ministres légitimes ; mais n'ont- » ils pas justifié par leur conduite cette rigueur trop néces- » saire ? Ces hommes, qui vous prêchent aujourd'hui le » meurtre et le pillage , sont-ils les véritables ministres » d'un Dieu de paix , ou les vils satellites des despotes ligués » contre votre patrie? Ce ne sont point vos prêtres qu'on a » éloignés de vous , ce sont d'hypocrites et sanguinaires » conspirateurs.
» Infortunés ! comme on vous trompe ! Les prêtres qui » se disent les seuls catholiques sont payés par l'or de l'An- » gleterre protestante. Le prodigue-t-elle pour venger votre » religion qu'elle persécute et qu'elle méprise ? Non ; c'est » pour que la France se déchire de ses propres mains ; que » votre sang coule pour la cause de l'esclavage , et le nôtre » pour celle de la liberté : c'est toujours du sang français ! » Montrez-vous dignes de reprendre le nom français ; alors » vous ne trouverez plus que des frères dans la république » entière, qui s'arme à regret pour vous punir; qui, prête » à vous écraser de toute sa puissance , pleurerait sur des » succès achetés au prix de votre sang. »
C'est ainsi que les deux partis cherchaient à provoquer en faveur de leur cause les sympathies populaires. Dans leurs proclamations nous retrouvons l'expression sincère de leurs vœux et de leurs tendances. Mais la parole est impuissante à arrêter les progrès de la guerre civile; aux chances des armes, tous confient leurs destinées et leur avenir.
Etonnés de leurs victoires , les Vendéens ne songèrent pas à en profiter d'une manière active. Après la prise de Fontenay , ils se dispersèrent à travers le pays , laissant aux troupes républicaines le temps de se rallier et de réparer leurs désastres récents. Un nouveau général fut envoyé par la Convention pour remplacer Berruyer , et remédier aux il. 29
désordres des premières opérations. C'était un noble , un duc , qui se trouvait investi de la mission d'anéantir l'insurrection royaliste. Dès son arrivée à Niort , Biron , autrefois duc de Lauzun , prit des mesures énergiques pour organiser une armée. Il comprit de suite que , pour triompher des Vendéens , il était nécessaire de leur opposer des soldats aguerris , expérimentés , et dont le sang-froid , au milieu de la mêlée , aurait contrasté singulièrement avec l'enthousiasme et la fougue de l'ennemi. « Le passage des Vendéens, écrivait le général Dayat , est eomnie celui de la lave ; il frappe de dévastation et de mort. » A ce torrent impétueux il voulait opposer une digue inébranlable. Un nouveau plan de campagne fut concerté à Tours entre Biron et les représentants, reproduisant dans ses détails celui qu'avait tenté d'exécuter le général Berruyer. On devait encore partir des limites du territoire insurgé, et pénétrer dans le cœur du pays. Pour la réalisation de ce projet il ne manquait que des soldats. C'est en vain (pie la Convention , effrayée des progrès de la révolte, des victoires de l'armée catholique , et de la consistance de l'autorité de ses chefs , provoqua d'énergiques mesures et d'activés décisions , qu'elle enrôla les patriotes volontaires , qu'elle expédia des canons et toutes sortes de munitions vers le centre de la guerre ; l'insurrection fut plus prompte qu'elle à réunir ses combattants. A la voix de Lescure et de quelques autres chefs , l'armée vendéenne se rassembla plus nombreuse encore que par le passé ; elle était composée de près de trente mille combattants , et reçut le nom glorieux de Grande armée.
Après plusieurs petits combats à Doué et à Mon treuil , les Vendéens vinrent jusque dans les environs de Saumur, décidés à emporter d'assaut cette place importante. Elle était défendue par une nombreuse garnison ; trente pièces de