WADDON ET SES FILS
Cette triple personnification terminée , reproduite à grands traits , faut-il maintenant que nous traversions silencieusement toute l'époque mérovingienne? Nous sufiîtil d'avoir assigné aux trois personnages dont l'histoire
vient d'être indiquée le caractère de leur mission , d'avoir arraché à leur existence un symbole historique , et puis d'abandonner à l'histoire générale tous les événements de cette époque si pleine et si animée ? Car ce fut une véritable tragédie, dit M. Thierry, où rien ne manqua, ni les passions , ni les caractères , ni cette sombre fatalité qui était l'àme de toute tragédie antique. La barbarie débordait à pleins bords sur notre sol ; elle s'épandait dans nos contrées, ravageant et pillant : il n'y a même pas dans son génie l'instinct de la conquête , elle ne voit que pillage et trésors. C'était un temps de féroce désespoir ; les populations voisines , autrefois amies , s'entre-déchirent : les dévastations entraînent le brigandage; la haine fait éclater d'atroces vengeances. Pour ne pas être victime , on devient bourreau. L'assassinat et le meurtre ne sont plus que des garanties de conservation. Quoique forcés par la nature de notre sujet de ramener tous les événements généraux à des résultats purement locaux , nous croyons cependant devoir retracer les scènes si dramatiques de cette époque , laissant de côté les immenses détails que nous transmettent dans des récits palpitants d'intérêt les chroniqueurs contemporains. Il faut bien rechercher quelles ont été nos destinées durant ces siècles; pour qui furent nos sympathies; enûn , découvrir , quelque obscure et modeste qu'elle soit , notre intervention dans ces longues luttes , desquelles doit jaillir la nationalité française.
Notre tâche sera douloureuse. Presque toujours nos populations ont été tourmentées , ainsi que nous l'avons dit , par d'incessantes invasions. Leur rôle s'est borné à tendre la gorge aux barbares qui ravageaient nos contrées. Placées derrière cette Loire , limite des deux peuples , toutes les fois qu'il a plu aux descendants du vainqueur d'Alaric de
(enter d'aventureuses expéditions, nos cites ont été les premières à subir la domination barbare. C'étaient nos larmes et notre sang qui bumectaient ces glaives déjà tout prêts à verser d'autre sang, à faire répandre d'autres larmes. Le Midi avait pour le barbare frank une attraction mvstérieuse. Au-delà de notre territoire , il entrevoyait les provinces méridionales , véritables mers aux flots ondoyants de riches moissons , dont la terre était fécondée par les regards d'un soleil toujours pur. Aussi s'écriait— il : Je voudrais bien voir cette Limagne qu'on dit si riante ; et une invasion réalisait promptement ses désirs. Outre ces impressions de la nature physique , n'y avait-il pas dans les riches cités d'au-delà la Loire les débris d'une antique splendeur qui promettaient au pillage et à leur avidité d'abondantes captures? Nous avons donc eu avec ces provinces méridionales une communauté de souffrances et de sympathies. Ce point de vue de notre histoire n'est que douloureux , car nous n'aurons qu'à suivre les hordes barbares dans leur passage à travers notre territoire , à raconter les dévastations de nos cités et les douleurs de nos populations. Mais dans les luttes du Nord et du Midi , dans les guerres d'indépendance qu'elles ont soulevées , notre sang n'a pas seulement coulé au milieu de la consternation , nous l'avons aussi versé sur les champs de bataille ; alors notre vie était agitée , elle avait ses dangers et ses espérances. Notre rôle n'était plus passif, car, au lieu de larmes et de gémissements , nous jetions dans la lutte l'intervention puissante et énergique de notre glaive '.
De la bataille de Vonglé date la grande révolution qui
1 Noire récit sur celle époque est un composé île fragments recueillis dans 'Histoire des Franks , déji si souvent cilée , de Grégoire de Tours.
amena sur notre territoire la puissance franke. Les tentatives d'unité faites par Clovis disparurent à sa mort. Il fallut recommencer les anciennes conquêtes ; car ce n'était pas une couronne impériale qu'il laissait à ses enfants , mais bien une hache , l'instrument de sa victoire. La fraternité entre les chefs franks , fils de Clovis , loin d'être une occasion d'amitié , ne fut qu'une cause de guerre. Les fds mêmes sont en révolte ouverte contre les pères. C'est ainsi qu'agit Chram , fds de Clotaire , excité par les conseils du Poitevin Léon , homme de mauvaises passioiis et qui s'y laissait entraîner avec toute la cruauté d'un lion ; irréligieux , moqueur , prétendant que saint Martin et saint Martial , confesseurs de Dieu , ne laissaient au fisc rien qui vaille. La vengeance du père fut impitoyable : surpris dans la chaumière d'un pavsan , Chram y fut garrotté avec sa femme et ses jeunes enfants, et Clotaire ordonna d'y mettre le feu. Après la mort de ce dernier , qui , d'après les dires de Grégoire , arriva un an après le supplice de Chram , une rivalité terrible s'engagea entre ses autres fils, et amena des luttes empreintes d'un caractère sauvage , fécondes en meurtres et en trahisons. Ainsi que dans toutes les guerres de famille , la voix du sang ne fit qu'ajouter à la colère des combattants. Deux figures de femmes s'entremêlent à ce sombre tableau. Aussi cruelles et aussi ambitieuses , elles jettent dans ces événements l'énergie de la passion , la supériorité de leur intelligence et la puissance de leur beauté. Elles avaient merveilleusement respiré l'atmosphère dans laquelle elles vivaient ; à une époque régulière ce seraient d'épouvantables monstres, et dans le vic siècle elles ne font que suivre l'impulsion de leur nature provoquée par les événements du temps. Ces deux femmes sont Brunehilde , pour les noces de laquelle Fortu-
natus avait épuiséj ainsi que nous l'avons dit , ses richesses poétiques , et Frédégonde que nous avons déjà entrevue dans le récit relatif à Leudaste ; la première femme de Sigebert, l'autre de Ghilpéric. Autour d'elles s'agitent tous les événements de cette époque. En présence de ces deux femmes , nous n'avons pas le courage de discuter froidement à laquelle revient la palme du crime ou celle du martyre. Si nous les avons invoquées au début de cet aperçu sur la période mérovingienne, ce n'est ni pour les accabler d'imprécations , ni pour rappeler la réprobation plus ou moins énergique dont les a flétries l'histoire , ni pour les excuser en faisant comprendre avec quels hommes et au milieu de quels événements elles furent appelées à vivre , mais bien pour donner aux faits leur couleur nécessaire. Ainsi , que nous importe de savoir par quels accidents Brunehildc, la femme de celui à qui le Poitou était tombé en partage, se pervertit dans cette société barbare? «Car, » dit Grégoire , c'était une jeune fille de manières élé- » gantes , belle de figure , honnête et décente dans ses » mœurs, de bons conseils et d'agréable conversation. » D'ailleurs le dénoùment de la destinée de cette femme ne démontre-t-il pas les mœurs de cette époque ? Tombée entre les mains des fils de Frédégonde , elle fut revêtue de sales vêtements , promenée durant trois jours , sur un chameau , dans les rangs de l'armée , au milieu des injures et des huées , puis attachée par ses cheveux gris à la queue d'un cheval fougueux , qui lui brisa la tète à coups de pieds , et traîna sur les chemins , à travers les ronces et les cailloux , les membres disloqués et sanglants de la vieille reine. Que nous importe tout cela , si ce n'est de savoir la véritable cause des événements : car l'histoire générale précède l'histoire locale ; la seconde n'est que la consé-
quence de la première ; et pour la bien comprendre , ce n'est pas l'ombre qu'il faut interroger , reflet mystérieux et insaisissable , c'est ce qui la produit , ce qui lui donne la vie. Eh bien ! Sigebert avait épousé la jeune Brunehilde : sous ses inspirations , sa sœur Galswinthe était devenue la femme de Chilpéric , cet autre fils de Clotaire. L'amour violent et passionné du barbare pour sa nouvelle épouse lui avait fait abandonner la belle Frédégonde ; c'était une de ses nombreuses concubines. L'amante délaissée recouvra bientôt par la ruse et le charme de sa beauté l'amitié de Chilpéric : la femme légitime , étranglée pendant la nuit , fut trouvée morte dans son lit.
Ce meurtre de la sœur de Brunehilde alluma entre les deux frères une guerre violente. Tous deux féroces et énergiques , ils agissent sous les inspirations de deux femmes plus énergiques encore. Au milieu de cette lutte brutale intervient de temps à autre la faible autorité de Gontram , le troisième fils de Clotaire, médiocre et triste pacificateur, qui ne dut qu'à sa ruse et à son extrême prudence de ne pas être brisé dans les contacts impétueux des deux combattants. Chilpéric , dans une assemblée générale convoquée par Sigebert pour venger le meurtre de la jeune et malheureuse Galswinthe , avait été condamné à restituer à la sœur de la victime plusieurs cités méridionales , entre autres Bordeaux et Limoges, que Galswinthe , à son arrivée dans les Gaules, reçut à titre de présent du matin , d'après l'antique loi leutonique , et en échange de sa virginité apportée. Loin d'accepter cette sentence des guerriers franks , ses compagnons , comme une expiation du crime commis sous ses veux, Chilpéric résolut d'envahir les villes que le sort avait données en partage à son frère Sigebert. C'étaient les riches et puissantes cités de Tours et de Poi-
tiers. Il assembla donc une armée dans la ville d'Angers , et mit à sa tête le plus jeune de ses fils, Clovis , guerrier dont le nom rappelait celui du premier conquérant de la Gaule méridionale.
Après la prise de Tours , le jeune chef s'avança jusqu'à Poitiers , qui lui ouvrit ses portes sans résistance , et , trouvant la ville admirablement située pour dominer tout le pays qu'il avait à parcourir, il y établit le centre de ses forces. Ce fut à quelque distance de cette cité que TEonius Mummolus , d'origine gallo-romaine , général envoyé par Gontram au secours de Sigebert , vint surprendre le vainqueur. De nouveaux renforts augmentèrent l'armée du jeune Clovis : c'était une troupe de gens levée dans le pays par les soins de Signer et de Basilius. Mais cette armée sans discipline , composée en grande partie de colons et de paysans, ne put résister aux savantes tactiques de Mummolus. Après un combat où les deux armées rivalisèrent de bravoure et d'acharnement , les guerriers neustriens de Clovis furent vaincus , et le jeune chef fut forcé de fuir jusqu'à Saintes. Ainsi victorieux , Mummolus entra dans Poitiers et fit prêter serment à tous les habitants. Réunis dans l'église épiscopale , ils jurèrent sur les choses les plus saintes , par le nom du Dieu tout-puissant , de garder fidélité au roi Sigebert. — L'année suivante, désespéré du mauvais résultat de la première expédition de Clovis , Chilpéric en tenta une nouvelle : ayant donc rassemblé une armée beaucoup plus nombreuse , il mit à sa tète Théodebert , L'aîné de ses fils. Celui-ci , ayant passé la Loire , se dirigea vers Poitiers. Dans les environs de cette ville , l'armée ennemie , sous les ordres de Gondobald , occupait tout le pays : l'ayant attaquée au milieu de la plaine , il la défit complètement, entra triomphant dans la cité de Poitiers
dont les habitants, faisant taire des scrupules de conscience , oublièrent leur serment solennel , et le reçurent dans leurs murs en implorant la clémence du vainqueur. Mais le nouveau conquérant avait à faire oublier les défaites passées de ses guerriers ; son passage à travers notre pays fut marqué par les plus horribles dévastations : les églises étaient brûlées, les prêtres mis à mort, les monastères détruits, et les jeunes filles violées. Ce n'était que crimes et brigandages commis par l'armée de Tbéodebert : son expédition fut comparée aux antiques persécutions de Dioclétien. Les basiliques des saints confesseurs , qui jusqu'à ce jour avaient répandu autour d'eux cette puissance mystérieuse qui arrêtait la main du barbare prête à frapper , furent pillées et incendiées. C'était vers l'an 574.
Effrayé des progrès de l'armée de Chilpéric , Sigebert rassembla toutes les forces de son royaume d'Austrasie pour marcher contre Théodebert. Ayant rencontré son frère dans les environs de Chartres , il le provoqua plusieurs fois au combat : Si tu nés pas un homme de rien , lui faisait-il crier par un de ses hérauts, prépare le cltamp de bataille et accepte le combat. Mais , effrayé par le nombre des ennemis , Chilpéric oublia l'antique bravoure de sa race : trahi et délaissé par les siens , il implora la paix , promettant satisfaction. L'ayant obtenue du roi Sigebert , il abandonna les villes dont s'était emparé son fds, rappela son armée , et même , dans un moment de douceur , il demanda lui-même au vainqueur son indulgence pour les habitants des cités soumises : Pardonne-leur , dit-il à son frère , et ne mets pas la faute sur eux ; car , s'ils ont manqué à la foi quils te devaient, cest que je les ai contraints par le fer et par le feu.
Oui , c'était bien ainsi qu'agissait la puissance barbare
POITOU. 1 ir>
sur nos populations. Dans toutes ces luttes, nos sympathies ne sont à aucun des combattants : aux vainqueurs d'aujourd'hui les habitants de uos cités promettent la fidélité qu'ils avaient jurée aux vainqueurs de la veille. Dans ces siècles , les populations vaincues ont perdu jusqu'à la fierté de leur indépendance ; elles ne prennent nul souci de leurs promesses et de leurs serments : c'est la période de notre passivité historique.
La paix entre les deux frères ne fut pas de longue durée. Chilpéric enviait toujours les cités opulentes de l'Aquitaine , que deux fois déjà il avait eues en sa possession. Son fils Théodehcrt traversa donc de nouveau la Loire , et son passage fut accompagne des mêmes excès que l'année précédente. Alors Sigebert rappela ses Franks d'outre-Rhin , guerriers toujours prêts à de nouveaux combats , pour qui l'espoir d'une longue expédition , avec ses pillages et ses dévastations , n'était qu'une fête mêlée de plaisirs et de joies. Trahi de nouveau par ses compagnons , Chilpéric fut contraint de prendre la fuite jusqu'à Tournay ; poursuivi par son frère, il s'abandonnait déjà à son désespoir, lorsque Frédégondc se chargea de terminer par un effroyable dénoùment cette lutte depuis si longtemps commencée. Dans son cœur s'agitaient mille sentiments divers : femme, elle va tomber aux mains de sa rivale ; mère d'un tout jeune enfant, elle n'a qu'un avenir d'esclavage à lui donner. Elle cherchait bien à le faire mourir en lui refusant son lait , mais il y avait du sang barbare dans les veines de l'enfant ; sa vie était dure et tenace. Frédégonde , n'écoutant alors que la sombre férocité de ses émotions , fit venir deux jeunes guerriers, les enivra de liqueurs fortes , et , plaçant entre leurs mains de longs couteaux ( skramasax ) dont la lame était trempée de poison , après leur avoir expliqué
ses projets , leur adressa ces seules paroles : Si vous reviviez , je vous comblerai d honneurs vous et cotre race ; si vous êtes tues, je distribuerai en votre nom des aumônes à tous les lieux saints. Quelques jours après , dans le lu— limite des fêtes occasionnées par ses victoires , au milieu des clameurs et des orgies de ses compagnons , Sigebert fut assassiné , et les deux jeunes guerriers , de retour au camp de Chilpéric , furent comblés de présents.
Après divers arrangements pour la consolidation de son nouveau pouvoir , Chilpéric songea à recommencer , pour la quatrième fois , son expédition contre les cités d'au-delà la Loire. Mérovée, un autre de ses fds , le seul qui neùt ■pas encore été. battu , fut chef de cette nouvelle armée , et il prit le chemin du Poitou. Mais les sentiments qui agitaient l'âme du jeune guerrier contrastaient bien étrangement avec la mission dont l'avait chargé son père. Brûlant d'un vif amour pour la veuve de Sigebert , pour Brunehilde, jeune et belle encore , il abandonna son armée et se dirigea vers Rouen. Là , le mariage des deux amants fut consacré par l'évèque Prétextât , à qui son dévouaient aux malheurs de la dynastie neuslrienne valut plus tard l'exil et la mort. Ce furent de bien tristes amours que ceux des nouveaux époux. Poursuivis par Chilpéric , à qui Frédégonde soufflait d'ardents désirs de vengeance , Mérovée et Brunehilde cherchèrent un asile dans la basilique de Saint- Martin. Ils quittèrent ce lieu sacré , par les paroles perfides de Chilpéric qui disait : Puisque c'est la volonté de Dieu , je ne les forcerai point à se séparer. Et pourtant , à peine a-t-il embrassé son fils , qu'il oublie ses promesses pour ne se rappeler que sa vengeance. Saisi et emprisonné , le jeune Mérovée fut condamné à voir tomber sous le ciseau l'immense chevelure qui était le symbole de la puissance
mérovingienne , puis jeté dans une étroite prison. Plein de désespoir , le jeune Frank redoutait les nouvelles tortures de Frédégonde ; ayant fait venir un de ses compagnons , nommé Gaïlen , il lui dit : Nous n avons eu jusquici quune âme et quune volonté ; ne souffre pas , je le prie, que je sois livré entre les mains de mes ennemis , mais prends celle épée et enfonce-la dans mon corps. Gaïlen obéit aux ordres du malheureux Mérovée , et lorsque Chilpéric vint pour assouvir sa haine , il ne trouva plus pour toute victime qu'un cadavre froid et inanimé.
Sigebert ,• lors de sa mort, avait laissé un jeune enfant, qui , sauvé par les soins de Gondohald , fut proclamé roi d'Austrasie, et mis sous la protection de Gontram. Qu'un même bouclier nous protège ; qiCune même lance nous défende , s'écriait ce dernier en serrant l'enfant dans ses bras , et en se rappelant les crimes commis autour de lui. Au nom de son jeune pupille , il fit demander à Chilpéric de lui restituer les cités que*Gales\vinthc avait reçues comme don du matin, et qui , d'après le libre jugement des Franks , appartenaient aux descendants de Sigebert. La guerre recommença donc. Mummolus marcha contre Chilpéric , et dans les environs de Limoges s'engagea un combat long et opiniâtre entre les deux armées., dans lequel la victoire resta au général gallo-romain. Suivant les chroniqueurs, Mummolus aurait perdu dans cette bataille cinq mille guerriers , et ses adversaires vingt-quatre mille.
11 serait impossible de tracer d'une manière précise les envahissements successifs dp Chilpéric sur les domaines de son neveu , et de reproduire les luttes qui les accompagnaient, luttes toujours terribles et fécondes en dévastations. Les villes d'au-delà la Loire passaient alternativement d'un vainqueur à un autre , et chaque chef adressait aux
siens ces paroles de Chilpérie : Réparez les murs des cités conquises; renfermez-y vos femmes , vos filles , vos richesses , et défendez-vous avec courage; si vous perdez quelque chose, lorsque nous viendrons à tirer vengeance de nos ennemis , vous en reprendrez davantage. La mort de ce guerrier frank assassiné par Frédégonde à la suite d'une scène qui justifiait largement les accusations d'adultère portées contre elle , n'arrêta pas le cours de ces invasions. Childebert , fils de Brunehilde , excité par ses leudes , entreprit une guerre contre Gontram, qui, effrayé des catastrophes soudaines et tragiques dont il était le paisible -spectateur, s'écriait au milieu de l'église en s'adressant à tout le peuple : Je vous conjure , hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi une fidélité inviolable , et ne me tuez pas comme vous avez tué dernièrement mes frères! Nos contrées furent de nouveau envahies : il fallait bien partager les dépouilles de la victime de Frédégonde. Lorsque Gontram exigea le serment de fidélité des villes d'outr*e-Loire , Tours et Poitiers voulaient entrer sous la domination de Childebert. C'est là le premier acte d'une volonté nationale. Mais les habitants de Bourges , fidèles au roi Gontram , marchèrent contre eux , et incendièrent le pays de Tours. L'église de Mareuilsur-Cher , dans laquelle on conservait les reliques de saint Martin, n'échappa point au sort commun. Désespérés, les Tourangeots , aimant mieux se soumettre à Gontram que de voir leur pays dévasté par les flammes et par le fer , abandonnèrent leurs projets de résistance. La cité de Poitiers , qui avait accueilli dans ses murs le duc Gararik , chef combattant pour Childebert , et qui se rappelait les cruelles dévastations de Chilpérie , resta fidèle à la cause de Childebert. Ses habitants envoyèrent même vers ceux de Tours pour les conjurer de ne pas se laisser soumettre ;
mais ces derniers leur répondirent : Nous vous co?ïseillons de ne pas résister aux gens du roi Gontram, car vous auriez à subir les mêmes maux que nous. Ces avis de bon voisinage n'ayant pas été écoutés , les comtes Sichaire et Wihâchaire levèrent une petite armée contre les habitants de Poitiers. Pressés d'un côté par les gens de Bourges , et de l'autre par ceux de Tours , ils voyaient déjà leurs maisons incendiées, lorsqu'ils se décidèrent à envoyer des députés vers les assaillants (585). Nous vous p?-ions , leur disaientils, d'attendre jusqu'au plaid (ou assemblée générale des guerriers franks ) que doivent tenir ensemble les rois Gontram et Childebert. S'il est constant que Gontram possède ce pays, nous ne ferons aucxine résistance; si?io?i, nous reconnaîtrons pour chef celui que ?ious devons servir. Les autres répondirent : Rien ne îious regarde dans celte affaire, si ce ji est d'accomplir les ordres du prince. Si vous ne voulez pas , nous allons commuer à tout ravager. Sur leur refus d'obtempérer à leur invitation , les habitants de Bourges et de Tours incendièrent tout le pays environnant, et s' étant emparés de la ville , ils en chassèrent les partisans de Childebert et firent jurer à ses habitants un nouveau serment de fidélité au roi Gontram , serment aussi éphémère que tous les autres déjà prêtés. Cela terminé, ils retournèrent dans leur pays chargés d'un immense butin et emmenant un grand nombre de prisonniers.
Sur ces entrefaites éclata un nouvel élément de discorde. Un étranger déharqué sur les bords de l'Océan fut salué du titre de fds de Clotaire. Il porte, lui aussi, la longue chevelure, et il vient demander à son frère sa part dans les débris des conquêtes fraternelles; il est soutenu par Mummolus, qui après ses dernières victoires s'était installé dans la cité de Toulouse, dominant tout le pays d'au-delà la Loire. La
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destinée de Gondovvakl , ainsi s'appelait le nouveau prétendant, offrait des bizarreries bien capables d'inspirer aux peuples l'intérêt de sa cause : tout enfant il avait été banni et repoussé de sa famille; exilé, il avait parcouru les Gaules , barbouillant sur les murs des saintes, basiliques les images religieuses ; puis enfin il avait cherché un asile dans l'immense cité d'Orient. Tel est le guerrier frank qui se présenta à nos populations. 11 était soutenu par plusieurs seigneurs puissants par leur fortune et leur naissance; l'un d'eux, souple d'esprit, Gontram-Boson , lui avait dit : T iens , lu es appelé par toits les chefs du royaume de Childeberl , et personne n'osera s'opposer à toi , car nous savons tous que tu es le fils de Clotaire : il ne reste aucun homme fort dans la Gaule pour gouverner le royaume, si tu ne viens. Gondowald parcourut donc toutes les contrées méridionales , et arrivé au bourg de Brives-la-Gaillarde , il fut reconnu comme fils de Clotaire et élevé sur le pavois. Nos cités ne demandèrent pas mieux de se jeter dans les bras du nouveau chef, désertant ainsi la domination de ceu* qui ravageaient depuis si longtemps leur territoire; elles lui prêtèrent donc serment de fidélité.
Cependant l'époque fixée pour le plaid étant arrivée , Childebert y envoya l'évêque JEgidius , Gontram-Boson, Sigervald et plusieurs autres seigneurs. Le turbulent évêque de Beims se leva le premier , et s'adressant au roi Gontram, lui dit : Nous rendons grâce au Dieu tout-puissant, ô roi très-pieux , de ce qu après bien des fatigues , il fa remis en possession de tes pays et de ton royaume. Gontram , indigné des paroles hypocrites d'ïEgidius , lui répondit : Oui , on doit rendre de dignes actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont lamiséricordc a daigne accomplir ces choses ; on ne l'en doit aucune à toi
qui , par tes perfides conseils et tes fourberies , as fait incendier l'année passée tous mes états ; toi qui n'as jamais tenu la foi à aucun homme ; toi dont F astuce est partout fameuse , et qui le conduis partout non en évéque , mais en ennemi de notre royaume. A ces mots l'évèque , quoique saisi d'un violent courroux, garda un prudent silence. Alors un des députés se leva et dit : Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont son père était en possession. — Je vous ai déjà dit , répondit à l'instant Gontram , que nos traités me confèrent ces villes , c'est pourquoi je ne veux pas les rendre. Un autre reprit : Ton neveu te prie de lui livrer la criminelle Frédégonde qui a fait périr un grand nombre de rois , pour qu'il venge sur elle la mort de son père , de son oncle et de ses cousins. — Elle ne pourra être remise en son pouvoir puisqu'elle a un fils qui est roi ; je ne crois pas à la vérité de tous les crimes que vous lui imputez. Au moment où Gontram-Boson s'avançait vers le roi pour parler, celui-ci , se levant avec véhémence , lui cria : Eternel ennemi de notre pouvoir , toi qui es allé en Orient exprès pour placer sur le trône, des Franks un ballomer ( c'est ainsi que Gontram appelait Gondowald) , retire-toi , homme toujours perfide , et qui ne liens rien de ce que tu promets! Boson, dévorant sa rage, répondit avec un respect empreint d'une sanglante ironie : Toi , seigneur et roi, lu es assis sur un trône royal, et personne n'ose répondre à ce que tu dis. Je soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a quelqu'un égal à moi , qui m'impute un crime en secret , qu'il vienne et qu'il parle à la face de tout le monde! Pour toi , très-pieux roi , remets le tout au jugement de Dieu ; lui seul décidera , alors que nous combattrons dans un champ clos. En prononçant ces paroles, le seigneur franck agitait avec colère ses armes; il se rassit prêt à répondre à celui *qui se lève-
rait pour l'accuser. Tous gardaient le silence. Enfin le roi Gonlram dit : Tous les guerriers franks doivent se réunir pour repousser de nos frontières un étranger dont le père a tourné la meule ; et , -pour dire vrai , le père de ce ballomer a manié la carde et fait de la laine. Alors un des membres de l'assemblée, raillant les dernières paroles du roi par une ironique interpellation , lui dit : Tu prétends donc que cet hojnmeaeu deux pères, Tun cardeur et l'autre meunier. Cesse, ô roi, de parler si mal; car on n'a point ouï dire qu'un seid homme, si ce n'est en matière spirituelle , puisse avoir deux pères. Comme ces paroles excitaient le rire d'un grand nombre, un 'autre député lui cria : Nous te disons adieu, 6 roi , puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton neveu. Nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête de tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle. Après cette bruyante péroraison , les députés austrasiens abandonnèrent l'assemblée; mais Gonlram, tout bouillant de colère et ne sacbant par quelle vengeance répondre à ces insolentes menaces, leur fit jeter sur la tète, pendant qu'ils se retiraient , du fumier de cheval , des herbes pourries , de la paille, du foin pourri et la boue puante des rues. Couverts d'ordures, les députés s'en allèrent au milieu des huées et des injures , mais nourrissant dans leurs pensées de sombres projets de vengeance. Ainsi se termina d'une façon assez peu parlementaire ce plaid tant invoqué par les habitants de Poitiers. La hache fut encore appelée à terminer ce .que n'avait pu faire la discussion.
Gontram , ayant convoqué les peuples de son royaume , leva une armée considérable, dont la plus grande partie était composée des gens de Bourges et d'Orléans, et il marcha contre les Poitevins attacbés à la cause de Gondowald. Des députés* furent envoyés dans la cité de Poitiers , mais
ils lurent mal accueillis par l'évèque Mérovée. Alors l'armée du roi envahit tout le territoire , le livrant au pillage, aux incendies et aux meurtres. Les fidèles habitants de Tours eux-mêmes ne trouvèrent pas grâce devant la fureur de ces nouveaux conquérants ; leur territoire fut aussi ravagé , leurs églises indignement pillées. Cela durait depuis longtemps , et les habitants de Poitiers refusaient opiniâtrement l'entrée de leurs murs aux soldats de Gontram. Cependant, l'armée s'étant approchée des portes de la ville, ceux-ci, effrayés des désastres qui les menaçaient encore, envoyèrent des députés et se soumirent à l'autorité de Gontram. Reçus dans la ville, les guerriers franks se précipitèrent vers la demeure de l'évèque , disant que lui seul avait manqué de foi ; et ils allaient le massacrer , lorsque Mérovée , connaissant le caractère des assaillants , brisa en plusieurs pièces un calice d'or, et leur en jeta les fragments pour lui servir de rançon ainsi qu'à tout le peuple. Ils envahirent avec la même fureur la maison de Marileik , qui avait été médecin du roi Chilpéric, et qui , après sa mort , était revenu dans la cité de Poitiers jouir des immenses trésors qu'il avait amassés. On lui enleva ses chevaux , son argent , ainsi que les plus riches de ses meubles ; quant à lui , jeté en esclavage , on l'employa comme serviteur dans l'église , le replaçant dans la position qu'avait occupée jadis sa famille , laquelle faisait Valoir les moulins de l'église.
La prise de Poitiers empêcha Gondowald d'avancer sur le territoire en deçà la Loire; poursuivi par l'armée victorieuse , il alla se renfermer dans la cité de Comminges , située sur le sommet d'une colline et entourée de toutes parts de larges fossés et de hautes murailles. Assiégé dans ce dernier asile, il tut abandonné par ceux qui l'avaient
appelé d'Orient pour le faire servir à leur ambition. Apres un siège de quinze jours, il fut repoussé de la ville et jeté seul sur la colline qui le s< parait de l'année franke. Renversé sur la face, un des siens lui lança un javelot pour l'en percer ; Gondowald , le visage saignant , cherchait à gravir la montagne, lorsque Gontram-Boson , saisissant une pierre énorme, lui en fracassa la tète. Son corps, saisi par les soldats franks , fut déchiré en mille morceaux; ses longs cheveux furent arrachés , et ses membres , éparpillés çà et là à travers la plaine, restèrent sans sépulture. — Pour soutenir son rôle , Gondowald n'avait rien de l'ardeur du guerrier frank. Ses malheurs, tout poétiques qu'ils étaient, ne suffisaient pas pour vaincre , il lui fallait l'énergie d'une lourde et puissante épée.
Jusqu'à présent nous avons tracé rapidement les lignes les plus importantes du dramatique tableau de l'époque mérovingienne , jetant en relief les événements de notre histoire locale, éclairés par l'intelligence des faits généraux. Mais il v a autre chose à considérer dans ce vaste ensemble. S'il est bien de reproduire les causes générales des événements humains et les effets locaux qui en jaillissent , il est peut-être mieux encore d'interroger la vie individuelle , de ne pas perdre de vue la cité qui est le centre de l'opération historique , et de rentrer ainsi dans les annales de notre existence locale. Il y avait entre les peuples de notre territoire diversité de races , de mœurs , de langage et de svmpathies. Gaulois , Romains et Franks s'entremêlent, se coudoient dans nos cités; il y a dispute de territoire, dispute de puissance , dispute de richesses. Le pouvoir de l'ëvêque vient se heurter'contre celui du comte ; et tous deux sont quelquefois brisés par la puissance du peuple. Mais dans ce chaos peut-on retrouver quelque chose)
qui ressemble à une croyance religieuse ou humaine? Y at-il Tin intérêt qui fasse battre tous les cœurs , réunisse toutes les énergies et confonde toutes espérances? L'Église avec ses pieuses cérémonies , 'ses hommes d'intelligence et de paix , a-t-elle sur l'esprit des hommes du vie siècle une puissance irrécusable ? ou bien le pouvoir du conquérant , représenté par son fidèle comte , imprime-t-il sur les populations l'unité de sa toute-puissante volonté? Non, rien de tout cela. L'anarchie est partout. Tout esprit de conservation et d'attachement au sol a disparu pour faire place à un égoïsme brutal. Comment pouvait-il en être autrement? A chaque instant éclatent de sanglantes rixes, à chaque instant se commettent des dévastations plus sanglantes encore. 11 n'y a plus de patrie où régnent le crime et le pillage. Cependant il nous faut réduire à des termes plus explicites les événements de cette époque. — D'un côté, des rois à grandes chevelures; de l'autre, des leudes enrichis par les dons du chef. En temps de paix , des voluptés brutales au milieu des banquets et des plaisirs de la chasse; en temps de guerre, une férocité sans égale et une ambition insatiable de richesses. Us ne s'épandent sur les territoires environnants que pour arracher aux cités tous leurs trésors, pour emporter dans leurs grossières habitations les étoffes de pourpre, les vases d'or ciselés , les riches meubles des villes latines. Chaque chef travaille de son côté, et quand ils ont fait ample moisson, ils se battent à qui restera paisible possesseur des dépouilles des pays vaincus. C'est ce qui arriva dans nos contrées après la déplorable tentative de Gondowald.
Waddon , l'un de ses partisans et ancien intendant de la fille de Chilpéric , de la jeune Rigonthe , dont on l'accusait d'avoir enlevé les trésors , menaça de s'emparer d'un
domaine silué près de Poitiers. Celui qui le possède en ce moment , disait-il , est venu d'un autre royaume ; il ma enlevé mes chevaux , et moi je lui prendrai sa métairie. II envoya donc vers le régisseur pour lui ordonner de préparer tout ce qui était nécessaire à sa venue et à sa dépense. Étonné d'un semblable message, le régisseur rassembla les gens de sa maison , et se prépara au combat. Jamais , disait-il , TVaddon ri entrera, moi vivant , dans la maison de mon maître. — La femme de Waddon , avant appris ses projets , se jeta à l'encontre de son mari , lui disant : N'y va pas , cher époux ; car, si tu y vas , il t arrivera malheur , et moi je demeurerai misérable avec mes fils. Et le saisissant de ses mains, elle voulait le retenir. L'un de ses fds se joignait à sa mère et lui disait : Si tu pars , nous mourroyis tous les deux , et tu laisseras ta femme veuve et tes enfants orphelins. Mais celte scène de sensibilité domestique ne put arrêter le fougueux Waddon : aux paroles suppliantes de son fds il répondit par des injures , l'appelant lâche et poltron; il lui lança même à la tête la hache dont il était déjà armé, et il l'aurait tué si le jeune homme, probablement initié aux habitudes paternelles , n'eût évité le coup en se jetant de côté. Alors ils montèrent tous deux à cheval , et envovèrent de nouveaux ordres au régisseur afin qu'il fit nettover la maison et qu'il couvrit les bancs de tapis. Ce dernier , loin d'obéir , se plaça au-devant de la porte avec tous les gens et même les femmes de la maison , afin d'attendre l'arrivée de Waddon. Il ne tarda pas à se montrer, et, pénétrant dans l'intérieur du logis, il demanda avec colère pourquoi les bancs n'étaient pas couverts de tapis, ainsi qu'il l'avait ordonné; puis, levant sa hache, il en frappa le régisseur qui tomba mort à terre. A la vue de son père ainsi massacré, le fils de la maison porta à Wad-
don un violent coup de lance qui, l'atteignant au milieu du ventre , le perça de telle sorte que le fer sortit par le dos. Alors les gens assemblés arrivèrent en foule , et l'accablèrent de grosses pierres. Au milieu de cette lutte inégale, les compagnons de Waddon, trop faibles pour leur résister, pénétrèrent jusqu'à lui , couvrirent son corps d'un long manteau; et le fils, les larmes aux yeux, apaisa le peuple et lui demanda d'emporter le cadavre demi-mort de son père. Le dénoùment de cette tentative d'usurpation fit couler bien des larmes à la femme de Waddon , qui , par des pressentiments trop promptement réalisés , avait eberebé à l'en détourner.
Cependant ses fils ne trouvèrent point dans la mort de leur père un exemple suffisant pour leur conduite à venir. Nous les rencontrons en effet , quelques années après , pillant et massacrant sur le même territoire de Poitiers. Le sang de leurs victimes coule aux même lieux que celui de leur père. Étaient-ce les représailles d'une vengeance filiale, ou bien l'ambition du pillage , qui les poussaient ainsi vers d'aventureuses entreprises ? Le dernier mobile , ce nous semble , était tout-puissant dans leur esprit ; car la vengeance n'a pas les allures qu'ils suivaient dans leurs expéditions. C'était durant la nuit qu'ils pénétraient de force cbez les marebands, assassinant par le glaive ceux qui résistaient , et emportant de leurs maisons ce qu'ils avaient de plus précieux : de lâches trahisons ne leur répugnaient point. Ce fut en vain que le comte Maccon chercha à réprimer de semblables crimes. Us se réfugièrent près du roi , où il vint lui-même les accuser. Alors , espérant gagner la faveur de leur chef, ils lui offrirent en présent un immense baudrier orné d'or et de pierres précieuses , ainsi qu'une épée dont la poignée resplendissait également d'or
et de pierreries. Le roi , sous prétexte de punir les crimes dont ils étaient accusés , mais qui dans le fond de son cœur n'était pas fâché de s'approprier les immenses trésors que de semblables cadeaux annonçaient être au pouvoir des fils de "Waddon , ordonna qu'ils fussent chargés de chaînes et livrés aux tortures. Au milieu des douleurs du supplice, ils firent connaître le lieu dans lequel leur père avait caché tous les fruits de ses brigandages ; des hommes envoyés vers cet endroit en revinrent bientôt chargés d'une immense quantité d'or , d'argent , de joyaux et de pierres de toute espèce, et ces richesses vinrent grossir les trésors du chef frank. Après quoi , et toujours dans l'intérêt de la justice, l'ainé de ces deux jeunes gens eut la tète tranchée, et le plus jeune fut condamné à l'exil.
Telle était la justice accordée aux peuples pour les sanglantes spoliations dont ils étaient victimes. Indépendamment de cet impôt forcé , résultat du pillage et du meurtre , se trouvaient encore les exigences fiscales. De temps à autre s'échappaient de la bouche des chefs franks ces terribles paroles : T oilà que notre fisc demeure pauvre , que nos richesses sont transférées aux églises ; personne ne régne si ce nest les cvêques. Alors le fisc venait ajouter aux tourments des populations par d'insatiables demandes. Les impôts se ressentaient de l'instabilité générale : soumis aux caprices des comtes chargés de les percevoir , ils varient à chaque conquête , augmentent à chaque invasion. Quelquefois l'évèque de la cité adressait au roi des remontrances contre leurs injustes répartitions. C'est ainsi que sur la demande de Mérovée , évêque de Poitiers , Childebert envoya dans nos contrées Florentien, maire du palais , et le comte Romulf, pour faire le recensement du peuple, afin de rectifier les rôles d'après les changements survenus; car plusieurs
de ceux qui payaient autrefois étaient morts , en sorte que tout le poids du tribut pesait sur les veuves et les orphelins.
Ajoutez à ces souffrances déjà bien grandes les douleurs occasionnées par de fréquentes famines. Quand le sol est incessamment trempé de sang , jonché de cadavres , la nature reste immobile : pourquoi nourrirait -elle ceux qui sont si avides de donner ou de recevoir la mort? Dans le cours du yie siècle éclata la plus épouvantable de toutes. « Les terres incultes, les moissons ravagées avant leur ma- » turité, ne pouvaient plus nourrir les hommes. Aussi plu- » sieurs furent-ils forcés de faire la pâte avec des pépins » de raisin , avec des noisettes , des racines de fougère des- » séchées et réduites en poudre. D'autres se servirent de » blé encore vert. Plusieurs , n'ayant pas de farine , cueil- » laient différentes herbes , et après les avoir mangées » mouraient enflés. Beaucoup périrent de faim. Les mar- » chauds pillaient le peuple d'une manière indigne ; les » pauvres se mettaient en esclavage pour échapper à une » mort certaine. »
Que ne pouvons-nous raviver toutes ces souffrances passées , et , par une de ces puissances idéales que le drame de l'histoire peut offrir , reproduire dans leur vérité ce tableau des douleurs de nos populations sans cesse tourmentées par les tyrannies de l'invasion et les horreurs de la famine ! Mais abandonnons ces scènes de douleur et de terribles souffrances ; rentrons dans ce monastère que nous avons laissé si calme et si paisible. Peut-être y trouveronsnous à reposer notre pensée douloureusement agitée , en nous initiant aux douceurs de la religion et en murmurant avec les jeunes filles de sublimes prières !
troubles et seditions dans i.e monastere de radeconde.
ciirodiei.de. — b'.sine et leubovère. — jugement dbs évèilues.
fin de l'époque mérovingienne. — saint léger.
Les mœurs barbares au vie siècle avaient envahi toute la surface de notre territoire ; la civilisation disparaissait au milieu des sanglantes luttes des conquérants. Elle avait bien trouve asile dans les monastères des religieuses , dans les basiliques des saints confesseurs ; mais le génie de la barbarie s'épandait partout. La sainte retraite que la cité de Poitiers avait ouverte aux néophytes du christianisme , et dans laquelle elle conservait pieusement les restes mortels de la bienheureuse Radégonde à côté du fragment de la Croix , symbole divin de la passion du Christ , ne pouvait échapper à la contagion générale. La barbarie a pénétré dans les asiles les plus sacrés , éveillé des haines dans les cœurs les plus tendres. Elles sont passées ces scènes si calmes et si limpides , dont la pureté contrastait d'une façon bizarre avec les cris de guerre qui retentissaient de toutes parts. Plus de douces extases , plus de chants religieux , plus de paisibles trépas , plus de songes mystiques pour ces jeunes filles que la voix de la descendante des rois thuringiens avait réunies dans les murs de son monastère. L'historien n'a plus de saintes légendes à raconter : les murs du cloître n'étaient pas assez élevés pour le préserver de l'épidémie. La guerre s'installa donc au milieu des religieuses, et durant toute une année on n'entendit plus sous les voûtes autrefois silencieuses de l'église que des cris de haine et de vengeance.
C'était un usage depuis longtemps adopté parmi les chefs Franks d'envoyer leurs fdles dans les monastères. C'était en effet le seul lieu que , dans ces temps de désordre , la femme faible et au début de la vie pouvait décemment habiter. Les oreilles de la jeune fdle eussent entendu douloureusement, soit les cris bruyants de la guerre, soit les échos tumultueux des banquets et des orgies. Les plaintives paroles que de semblables scènes leur auraient arrachées ne pouvaient que gêner le barbare dans ses élans impétueux de colère ou de joie. Il y avait donc vers la fin du vue siècle , dans le monastère de Poitiers , quelques jeunes filles de race franke. Elles y apportèrent le génie de leur race ; dans leurs veines circulait un sang barbare , et leur organisation ne pouvait guère s'habituer à la rigidité d'une règle infiexible , ni aux pieuses habitudes de leur nouvelle demeure. Aussi la guerre civile éclata-t-elle dans le monastère. C'est à cette diversité d'origine que nous croyons devoir assigner la cause de ce scandale intérieur dont Grégoire de Tours nous a conservé jusqu'aux moindres détails '. Le monastère se divisa en deux camps , qui correspondaient sans doute aux deux nations rivales. D'un côté , les jeunes filles d'origine gauloise , presque toutes issues des meilleures familles ; de l'autre , les enfants de race barbare : ces dernières , moins nombreuses , avaient pour soutenir leur cause une énergie originelle qui triompha bien facilement des mœurs douces et paisibles de leurs adversaires. Dans cet épisode du cloître de Poitiers se rencontre peut-être un fragment du long et douloureux drame que déroula , sur la terre de la Gaule , le génie de la barbarie aux prises avec les débris de la civilisation
1 l.iv. 9 el 10 de YUitloire de* Franks.
antique ; il n'est peut-être qu'une réminiscence de la victoire contre les victimes de la conquête. Pour cette nouvelle lutte les rôles fuient intervertis ; car des mains de femmes agitent le glaive ; de leurs lèvres habituées aux uniques douceurs de la prière s'exhale le signal du combat.
A la tète du parti Frank étaient Chrodielde et Rasine , toutes deux de race royale, l'une fille du défunt roi Charibert , l'autre du roi Chilpéric. Quoique ('gales par la noblesse du sang, Chrodielde l'emportait sur sa compagne par l'énergie et la violence de son caractère. Dans ses allures , dans sa physionomie , se rencontre quelque chose de sombre et de terrible qui rappelle le souvenir de Frédégonde. Basine n'est que l'esclave des volontés de sa compagne. Elle n'avait point oublié, la jeune Franke , la protection dont l'avait entourée Radégonde , lorsque son père voulait la marier à un chef des Visigoths établis en Espagne. // ne convient pas , disait à cette époque Radégonde , quune jeune fille dédiée au Christ retourne aux voluptés du siècle. Mais , dans cette insurrection , elle subissait la fatalité de sa race. Sur Chrodielde seule reposent donc tous les efforts de la lutte. Ayant réuni un grand nombre de religieuses , elle leur fit promettre par serment de la nommer abbesse , lorsqu'elle aurait chassé Leubovère qui avait succédé à la jeune Agnès dans celte dignité; puis, suivie d'une quarantaine d'entre elles, elle sortit du monastère , disant : Je vais trouver les rois mes parents , afin de leur donner connaissance des affronts que nous fait éprouver F abbesse ; car elle nous tient dans rabaissement ainsi que des filles non pas de rois , mais nées de mauvaises servantes. Leur voyage fut pénible ; c'était au milieu des rigueurs de l'hiver , et des pluies abondantes avaient rompu les routes : personne ne leur offrit ni che-
vaux ni nourriture; elles arrivèrent donc toutes brisées de fatigue dans la cité de Tours, dont Grégoire était encore évêque. Après lui avoir donné le salut , Chrodielde, parlant au nom de ses compagnes , lui demanda de vouloir bien garder et nourrir les jeunes fdles qui l'avaient accompagnée , jusqu'à ce qu'elle fût revenue de sa mission près des rois ses parents. Interrogée par Grégoire sur les motifs de leur départ de la cité de Poitiers , elle se plaignit amèrement des procédés de Leubovère à leur égard , et même porta contre elle de graves accusations. Le saint évêque chercha vainement à les faire revenir à des sentiments meilleurs : Si fabbesse a failli a la règle , leur dit-il , nous irons de concert avec Mérovée examiner attentivement tous vos (jriefs , et la réprimander s'il y a lieu; mais , quant à vous , rentrez dans le monastère , et ne livrez pas à un désordre inévitable les religieuses que Radérjonde y a réunies pour se consacrer à la prière. Ecoutez donc la voix de la raison , et ne repoussez pas mes conseils. A ces paroles, Chrodielde répondit que Mérovée n'était point étranger aux discordes qui leur avaient fait abandonner le monastère ; elle rappela la haine (pie l'évêque avait conçue contre l'établissement de sainte Radégonde. Alors Grégoire , ne pouvant les convaincre , leur lut à haute voix la lettre que les évêques des Gaules avaient adressée à Radégonde : c'était la menace après les paroles de douceur. Mais, la lecture achevée , Chrodielde lui dit : Rien ne peut changer nos projets , nous ne retournerons pas ci Poitiers; au contraire , nous irons vers les rois que nous savons être nos parents , afin d'obtenir d'eux pleine et entière justice. Voyant cette persistance des jeunes fdles dans leur résolution , l'évêque de Tours usa de stratagème , afin de gagner du temps et pouvoir de la sorte rétablir la paix dans le monastère de Poitiers , en évitant le
retentissement qu'un semblable scandale ne pouvait qu'occasionner dans le monde chrétien. Puisque, leur dit-il, vous méprisez la voix de la raison et que vous ri acceptez pas nos conseils , considérez du moins quil vaut mieux , pour la réalisation de vos projets , laisser passer le temps de V hiver, afin de voyager avec plus de facilité lorsque le printemps sera revenu, que les vents et les pluies auront cessé ,• et que les chemins ne seront plus couverts d'eau et de botte. Cette proposition fut acceptée. Elles passèrent donc le reste de la saison dans la cité de Tours. Mais , durant cet intervalle , Grégoire ne put triompher de l'esprit de vengeance qui animait Chrodielde contre Leubovère. A peine les premiers jours de printemps commençaient-ils à paraître , qu'elle se mit en route pour Chàlons-sur-Saône , capitale du royaume de Gontram , laissant près de sa cousine les autres religieuses. Elle fut bien accueillie par Gontram , qui l'honora de présents et écouta avec bienveillance ses plaintes contre sa rivale Leubovère '. Aussi ordonna-t-il aux évêques de se réunir à Poitiers , afin d'examiner la vérité des accusations de Chrodielde. Pendant l'absence de cette dernière , plusieurs des jeunes filles qui l'avaient accompagnée à Tours , s'ennuyant de leur nouvelle existence et peu soucieuses de prendre part à la lutte qu'avait excitée la rivalité de l'abbesse et de Chrodielde , étaient entrées dans les liens du mariage : les autres , plus impatientes , n'attendirent pas l'arrivée de leur ambassadeur et le dénoûment diplomatique de sa mission ; elles retournèrent à Poitiers et cherchèrent un asile dans la basilique de Saint-Hilaire. Là ,
1 D'après l'historien Mézerai, la réception de Chrodielde à la cour de Gon- Iram eût été encore bien plus amicale que ne le prétend Grégoire de Tours, car il la place au nombre des concubines de ce chef frank. Nous u'avom trouvé nulle part la prcuve'de celle assertion.
elles assemblèrent autour d'elles une foule de vagabonds : il y avait des voleurs, des meurtriers et des adultères. Soutenues par cette foule de scélérats , elles commencèrent l'insurrection, à la tète de laquelle se plaça dès son arrivée de Chàlons l'impétueuse Cbrodielde ; et au milieu des préparatifs de la lutte , la fille du roi Cbaribert s'écriait : Nous sommes reines , et nous ne rentrerons dans le monastère qu après en avoir chassé l'indigne abbesse.
Il y avait dans le monastère une recluse qui , peu d'années auparavant, s'était jetée du baut des murailles et avait été se réfugier dans la basilique de Saint-Hilaire , vomissant contre l'abbesse beaucoup d'accusations reconnues par la suite de la plus grande fausseté. Mais étant remontée dans le monastère, au moyen de cordes, par l'endroit d'où elle s'était précipitée , elle demanda à être renfermée dans une cellule isolée , disant : Parce que fai beaucoup péché contre Dieu et contre notre mère Radégonde (qui vivait encore dans ce temps ) , je veux me séparer toui-à-fait de la société des religieuses , et faire pénitence de F oubli de mes devoirs. Je sais que le Seigneur est plein de miséricorde et remet les péchés à ceux qui les confessent. Elle entra donc dans la cellule. Mais, lorsque la discorde éclata au sein de la cité religieuse , ses désirs de vengeance se rallumèrent dans son cœur : elle brisa pendant la nuit la porte de sa cellule , sortit dit monastère et alla joindre Cbrodielde.
L'insurrection prenait chaque jour de nouvelles forces , et la terreur devenait générale , lorsque plusieurs évoqués se réunirent dans la cité de Poitiers. C'étaient Gondegésile , évêque de Bordeaux ; Nicaise , évèque d'Angoulême ; Syagrius , d'Autun ; Saffarius , de Périgueux , et Mérovée , de Poitiers. Avant de prendre aucune décision judiciaire contre les jeunes filles révoltées , ils voulurent essayer de les ra-
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mener par des paroles de paix. Ils se rendirent donc à la basilique de Saint-Hilaire , et par de sages remontrances ils cherchaient à triompher de leur obstination : tout fut inutile , la prière ainsi que la menace. Alors Gondegésile prononça à haute voix la formule d'excommunication. Cet acte de rigueur ne fut pas mieux accueilli que les préliminaires de l'entrevue. Chrodielde , pleine de colère , ordonna à sa troupe de chasser de la basilique les évêques ainsi que leur suite. Cette troupe brutale se jeta donc sur les imprudents conciliateurs : plusieurs furent renversés à terre et se relevèrent avec peine ; leur sang tacha les parvis du saint autel ; diacres et évêques s'échappèrent tout mutilés de cette lutte , et si grand fut leur empressement , dit le chroniqueur contemporain , quils se séparèrent sans se dire adieu. Quelques-uns même , peu habitués à de semblables accidents , furent saisis d'une telle fraveur qu'ils s'enfuirent par des chemins inconnus; l'un d'eux, Didier , diacre de Syagrius , évèque d'Autun , se jeta avec son cheval au milieu du Gain sans chercher le gué par où il l'avait déjà traversé, et il ne dut son salut qu'à l'agilité de sa monture. Encouragée par ce premier succès , Chrodielde fit envahir les métairies du monastère , se faisant obéir des serviteurs qui les gardaient à force de coups et de mauvais traitements. Dans ces excursions souvent répétées , elle s'approchait de l'enceinte du cloître , proférant contre l'abbesse de terribles menaces , et disant que si elle pouvait y pénétrer, elle la jetterait elle-même du haut des murs. — Childebert , ayant été instruit de ces événements , ordonna à Maecon , son comte dans la cité de Poitiers , de réprimer de semblables discordes. Gondegésile , au nom de ses confrères , écrivit aux évêques des Gaules , alors assemblés près du roi Gontram , pour les informel' du scandale
qui avait, éclaté dans le monastère et des mauvais traitements dont ils avaient été victimes ; il en reçut la réponse suivante :
HVttrc its turques ica ©miles A nos seigneurs et lies-dignes possesseurs de leurs sièges, etc., etc.
Nous avons reçu les lettres de vos béatitudes, et autant nous nous sommes léjouis d'y apprendre que vous vous trouviez en bonne santé, autant nous avons été saisis d'une tristesse non petite, en apprenant devons les injures que vous avez souffertes , et de quelle manière la règle a été transgressée et toute révérence pour la religion mise en oubli. Vous nous avez fait connaître que des religieuses sorties, à l'instigation du diable, du monastère fondé par Radégonde, de vertueuse mémoire, n'avaient voulu en aucune manière entendre vos admonitions, ni rentrer dans l'enceinte du monastère d'où elles étaient sorties, et qu'elles s'étaient rendues coupables envers vous, en vous maltraitant, vous et les vôtres, dans la basilique de Sairrt-Hilaire. A cause de quoi vous avez cru devoir les priver du bienfait de la communion, et avez voulu recevoir sur cela les avis de notre médiocrité. Nous reconnaissons que vous avez très-bien consulté les saints canons , et que la règle ordonne pleinement que ceux qui seront pris en de tels excès doivent non-seulement encourir l'excommunication, mais être contraints de satisfaire par la pénitence. Ainsi donc , ajoutant au respect que nous vous portons les sentiments d'une très-ardente dileclion , nous nous déclarons d'accord avec vous dans les cboses que vous avez décidées, jusqu'à ce que, réunis en un concile synodal au commencement de novembre, nous délibérions ensemble sur la manière de mettre un frein à de telles témérités , afin que dorénavant aucun n'ose se permettre des insolences semblables. Cependant , comme nous voyons le seigneur apôtre Paul nous avertir sans cesse , dans ses écrits, que nous devons à temps et à contre-temps corriger les transgressions par des prédications continuelles, et parce qu'il assure que la piété est mile à tous, nous vous engageons à implorer par des oraisons assidues la miséricorde du Seigneur, afin qu'il daigne enflammer ces pécheresses de l'esprit de componction, qu'elles satisfassent dignement par la pénitence aux délits dans
lesquels elles sont tombées, et que, par vos prédications , ces âmes en quelque sorte perdues retournent dans leur monastère , afin que celui qui rapporta sur ses épaules à la bergerie une de ses brebis égarées , daigne se réjouir de leur retour comme de l'acquisition d'un troupeau; et nous vous demandons de nous accorder coutinuellement , comme nous l'espérons, le secours de votre intercession.
L'abbesse , de son côté , ayant fait transcrire un grand nombre de copies de la lettre de Radégonde que nous avons citée plus haut , l'envoya aux évêques. Tout cela se passait quelques mois avant les fêtes de Pâques ; depuis quelque temps la sédition s'était apaisée d'elle-même , prête à éclater de nouveau. La plupart des jeunes filles compagnes de Chrodielde étaient dispersées ; les unes étaient retournées chez leurs parents , les autres dans leurs propres maisons ; plusieurs même avaient obtenu de rentrer dans le monastère , les rigueurs de la saison et le manque de bois ne leur permettant pas de demeurer ensemble : un petit nombre seulement restait près de Cbrodielde et de Basine. Durant cette trêve tout accidentelle , Mérovée , désirant calmer les esprits et faire revivre la tranquillité dans la ville dont il était évêque , envoya vers Gondegésile et ses autres confrères des cités voisines , Porcarik , abbé de la basilique de Saint-Hilaire , afin de les supplier de relever les jeunes filles de l'excommunication prononcée contre elles : ses efforts furent inutiles. Le roi Childebert lui - même , impatient des prétentions réciproques des deux partis , car au milieu des grandes luttes de l'époque les événements du monastère de Radégonde avaient un immense retentissement , envoya le clerc Teuthaire pour mettre fin aux querelles qui existaient entre les religieuses. Ce député , s'étant rendu prés de Chrodielde afin de lui manifester les désirs du roi , n'obtint pour toute réponse que ces paroles : Nous ne ve-
îio7is pas parce que nous sommes interdites de la communion ; si nous obtenions d'être réconciliées , nous nous rendrions sans retard aux instances du roi. Mérovée, s'em parant de cette réponse , conjura de nouveau les évêques de les admettre à la communion ; mais n'ayant pu l'obtenir , il s'en retourna mécontent dans la cité de Poitiers. Le reste de l'année s'écoula ainsi , au milieu des pluies les plus abondantes. <c Elles étaient si terribles , disent les chroni- » queurs , que dans l'espace de deux ou trois heures on vit » à travers les plus petites vallées courir d'énormes tor- » rents. Les arbres fleurirent en automne et donnèrent » des fruits pareils à ceux déjà recueillis. Les roses paru- » rent vers le neuvième mois. Les rivières grossirent outre » mesure , et de telle sorte qu'elles ouvrirent de larges » routes sur lesquelles les eaux n'étaient jamais arrivées ; » ce qui ne fit pas peu de tort aux moissons. »
L'année suivante , dès les premiers beaux jours de la belle saison, Cbrodielde, imitant en cela les habitudes des guerriers franks , recommença ses hostilités par de nouvelles séditions. Sa petite armée s'augmenta de nouveaux combattants, pour qui les dévastations et les meurtres étaient l'unique occupation de chaque jour. Croyant le moment arrivé de réaliser complètement ses projets de vengeance , elle leur ordonna d'envahir le monastère , d'en briser les portes et d'en arracher Leubovère. Elle fut promptement obéie. La foule des scélérats composant sa bande se précipita vers l'ancienne demeure de Radégonde , et , au bout de quelques heures, ils s'en rendirent maîtres. Le tumulte de cette bruyante attaque parvint bientôt aux oreilles de l'abbesse , à chaque instant inquiète sur les excès auxquels l'audace de sa rivale pouvait l'entraîner. Ce jour-là , elle était tourmentée par les douleurs de la goutte ; elle se fit
donc porter dans le sanctuaire de l'église , près de la châsse où se trouvait renfermée la sainte croix , cherchant dans cet asile sacré , à l'ahri de symboles plus sacrés encore , la protection pour sa vie menacée. Les assaillants , ayant pénétré dans l'intérieur du monastère , allumèrent des flambeaux de cire, et, les armes à la main, le parcoururent en tous sens , cherchant celle qu'ils avaient ordre d'amener. Ne la rencontrant pas dans son oratoire , ils se précipitèrent vers l'église , où ils trouvèrent l'abbesse prosternée à terre et invoquant la puissance de Dieu. « Un d'eux, dit » le chroniqueur, plus méchant que les autres, s'appro- » chait d'elle prêt à la frapper de son épée , lorsqu'un de » ses compagnons , évidemment poussé par la Providence , » l'arrêta dans son crime et le frappa lui-même de son » couteau : renversé sur le marbre de l'autel, tout baigné » dans son sang , il ne put accomplir son atroce projet. » Pendant cette douloureuse scène, une jeune fille à qui un tel spectacle n'avait pas enlevé le sang-froid et la raison , se glissa derrière celui qui tenait à la main le flambeau et l'eteignit ; alors, inspirée par un sublime dévouaient, elle jeta sur l'abbesse la blanche nappe qui couvrait l'autel. Dans ce moment arrivèrent les autres scélérats l'épée et la lance en main, déchirant les vêtements des religieuses, et se livrant envers elles aux excès les plus indignes. Puis , croyant saisir l'abbesse , ils entraînèrent Justine , c'était le nom de la jeune fille qui s'était jetée au-devant d'eux, et que , grâce à l'obscurité , ils crurent être Leubovère. Les cheveux épars , en butte aux plus mauvais traitements et aux paroles les plus grossières , cette jeune fille , victime de son noble dévouaient, fut entraînée vers la basilique de Saint-Hilaire pour être livrée à la vengeance de Chrodielde. Déjà la troupe approchait , lorsqu'aux premières clartés
du jour, elle s'aperçut que leur prisonnière n'était point l'abbesse. Ils se précipitèrent de nouveau vers le monastère, le dévastèrent , et s'étant emparés de la malheureuse Leubovère, ils la conduisirent dans une petite maison qu'occupait Basine , prés de la basilique de Saint-Hilaire.
Grande fut la consternation lorsque le lendemain on apprit dans la cité les événements de la nuit , les excès commis dans le saint monastère et la captivité de son abbesse. Alors l'évèque chercha à exciter contre Chrodielde et ses complices l'indignation populaire. C'était quelques jours avant les fêtes de Pâques. Il envoya donc vers elle des députés qui lui dirent : Relâche labbesse, afin que , durant ces jours de fête, elle ne soit pas retenue dans cette pr-ison. Si lu ne veux pas briser les liens qui la retiennent captive , je ne célébrerai pas la pâque dans cette ville , et j'irai moimême à la tète de tous les citoyens [arracher de ton pouvoir. Ces menaces de l'évèque ne firent qu'irriter davantage Chrodielde : Si fon tente d enlever fabbesse de force, cria-t-elle aux scélérats qui l'entouraient, frappez sur-lechamp de vos épées. — L'énergie de Mérovée vint se briser contre cette énergie plus forte encore , et ses menaces ne servirent qu'à redoubler la colère de la jeune Franke. Chaque jour voyait de nouveaux crimes ; des malheureux furent massacrés sur le tombeau même de sainte Radégonde : pour ces forcenés il n'y avait plus d'asile sacré. L'orgueil de Chrodielde croissait en proportion de ses forfaits. Elle traitait avec mépris la faible et timide Basine , de telle sorte que la fille de Chilpéric s'écriait en se lamentant : J'ai suivi Chrodielde, et voilà que f en reçois des fiumiliations et que je vis en rébellion avec mon abbesse. Alors, par un de ces mouvements si naturels pour les impressions mobiles de la femme , elle se jeta aux pieds de
Lcubovère, de celle qu'elle tenait captive, implorant d'elle son pardon.
Mais les troubles continuaient plus terribles que jamais. « Quelles paroles, s'écrie dans son indignation Grégoire de » Tours, pourraient donner l'idée de tant de plaies, de tant » de meurtres et de tant de maux! A peine se passait-il un » jour sans quelque homicide , une heure sans querelles , » un instant sans pleurs! » Enfin Cbildebert , d'accord avec Gontram , ordonna aux é\ èques des deux royaumes de se réunir afin de faire cesser de semblables séditions. Ces derniers , se rappelant fort bien la manière quelque peu rude dont on les avait déjà accueillis , refusèrent de se rendre à Poitiers , disant : Nous n'irons pas dans cette ville, jusqu'à ce que les violences excitées par Chrodielde soient apaisées par la force des armes. Le comte Maccon reçut donc de nouveaux ordres , et il se prépara à les exécuter. Chrodielde , de son côté , ordonna aux siens de se réunir devant la porte de la basilique et de résister par la force aux attaques. Le combat ne tarda pas à s'engager , et les gens du comte , frappant à coups d'épée et de barres de fer , dispersèrent promptement cette bande séditieuse. Chrodielde , se voyant alors sur le point de succomber , saisit une croix, ets'avancant vers les vainqueurs, elle s'écria : Gardez-vous , je vous prie , diiser envers moi de violence, car je suis fille d'un roi et cousine d'un autre. Gardez-vous-en bien , de peur que lorsque le temps sera venu je ne prenne vengeance de vous. Ces paroles empreintes encore de fierté , l'arme sainte dont elle se protégeait , et surtout la faiblesse de son sexe, arrêtèrent les bras prêts ta frapper. Mais la multitude n'eut pas les mêmes égards pour les misérables qui s'étaient associés à sa révolte ; ils furent attachés à des poteaux , et frappés à grands coups. Les uns eurent les cheveux coupés ,
d'autres les mains, les plus coupables les oreilles. Grâce à celte intervention du comte de la cité , la sédition fut totalement apaisée, et la juridiction sacerdotale des évêques put s'exercer librement et sans péril. Us se réunirent donc en grand nombre dans la ville de Poitiers, et devant leur tribunal comparurent Chrodielde et Basine , ainsi que les religieuses qui les avaient suivies. Les débats du procès furent orageux , et pour reproduire les discussions qu'ils soulevèrent , l'historien est presque forcé d'appliquer à son récit la théorie du buis-clos moderne.
Dans l'assemblée des évêques, Chrodielde joua le même rôle que pendant l'insurrection; elle fut l'orateur de l'accusation contre Leubovère. Après quelques questions adressées par les évêques à plusieurs des jeunes filles , elle s'avança au milieu de la salle autour de laquelle les juges avaient pris place sur des gradins , et leur dit : Nous sojnmes sorties du monastère pour échapper aux dangers de la faim et nous soustraire aux mauvais traitements de l'abbesse. D'ailleurs , ce qui se passait dans so?i intérieur nous en faisait un devoir : des séculiers ont été admis dans nos bains. L'abbesse donne V exemple du jeu de dés , après des festins quelle fait servir à des étrangers ; elle n'a même pas craint de faire des fiançailles dans l'enceinte du cloître. Elle a pillé les nappes et les étoffes de soie qui conviaient l'autel pour en faire des vêtements à sa nièce) ainsi que les feuillages dor qid ornaient les saints tabernacles pour les mettre au cou de cette même jeune fille , et pour les faire servir dans les scènes qui ont coutume de se jouer dans [intérieur du couvent. Ainsi s'exprimait Chrodielde. A ces accusations Leubovère répondit que dans aucuns temps, même les plus difficiles, les habitants du monastère n'avaient eu à souffrir de la disette ; que jamais elle n'avait dépouillé l'autel de
ses ornements , et que pour s'en convaincre on pouvait visiter ses coiïres. Quant à l'accusation relative aux bains , elle raconta que ces bains ayant été construits dans le temps du carême , au moment où les religieuses s'en abstiennent , Radégonde avait permis aux serviteurs de la maison d'y venir se laver, afin d'enlever l'àcreté de la chaux, et que cela avait duré jusqu'à la Pentecôte. Pour se disculper d'avoir joué aux dés , elle avoua que du temps même de Radégonde cela se pratiquait ; qu'elle ne connaissait aucune règle canonique qui le défendit ; qu'il en était de même à l'égard des repas donnés dans le monastère. Quant aux fiançailles , elle dit qu'elle avait accepté les présents faits en vue de mariage à sa nièce Orphanule , et que , s'il y avait faute en cela , elle déclarait devant tous en demander pardon, mais que jamais il n'y avait eu dans le couvent de festins de noces. Pour la couverture de l'autel , elle pria les évèques d'entendre une religieuse, la jeune Dvdima , de race noble , qui raconta qu'à son arrivée dans le monastère, elle avait fait don à l'abbcsse d'un manteau de soie. Pour expliquer la possession des bandelettes d'or, elle interpella le comte Maccon présent à l'audience, afin qu'il déclarât qu'il avait reçu pour leur prix une somme convenable.
Chaque chef d'accusation était donc repoussé de la sorte par Leubovère , au grand désappointement de Chrodielde , qui , s'apercevant de l'impression favorable des évêques à l'égard de sa rivale , résolut de lui porter les derniers coups. S'étant donc levée de nouveau , Je puis affirmer , s'écria-telle , que Fabbesse souille la sainteté du couvent par cV épouvantables adultères , et quelle y tient caché un homme déguisé en femme; puis, le cherchant des yeux dans l'assemblée, elle le montra du doigt : C'est lui, le voilà. A cette apostrophe inattendue , celui qu'elle avait désigné sortit de la
foule; il était effectivement couvert de vêtements de femme. Mais , par quelques paroles prononcées à voix basse et que les évêques seuls entendirent , il les convainquit pleinement du droit qu'il avait de porter de semblables habits. Du reste, il déclara ne point connaître l'abbesse , ne lui avoir jamais parlé , d'autant mieux qu'il demeurait à quarante milles de la cité de Poitiers. Cette déclaration franche ne découragea point l'ardeur de l'accusatrice, et, poursuivant ses attaques, elle dit : Quelle sainteté peut-on trouver dans une abbesse qui rend les hommes eunuques et tes force d' habiter près d'elle à la manière impériale? Interrogée sur ce fait , Leubovère déclara qu'elle ignorait complètement les motifs de cette accusation. Alors Chrodielde crut l'anéantir en lui jetant le nom du serviteur ainsi mutilé par elle ; mais un assistant demanda la parole ; c'était le médecin Reovald. Le jeune serviteur , dit-il , qui a été nommé , étant tout enfant , éprouva dajis la cuisse des douleurs violentes. On commençait à désespérer de lui, lorsque sa mère vint trouver Radégonde pour quelle en fit prendre soin. Celle-ci , m ayant appelé, ni 'ordonna de soulager t enfant. Je V opérai donc , ainsi que dans ma jeunesse je F avais vu faire aux médecins de Constant inop/e , et je le rendis guéri à sa mère. Je déclare que l'abbesse Leubovère n'a jamais eu connaissance de ce fait. Après cette déposition, à laquelle nous avons enlevé les détails trop techniques du docte médecin , Chrodielde allégua encore bien d'autres, accusations; mais toutes furent impuissantes à convaincre les évêques des crimes imputés à Leubovère. Ayant donc discuté la chose , ils déclarèrent l'abbesse non coupable quant aux crimes qui pouvaient la faire chasser; et, quant aux fautes plus légères , ils l'exhortèrent par des avertisse-
ments paternels à ne plus faire par la suite les choses dont elle avait été reprise.
Alors , ces préliminaires de l'accusation écartés , Chrodielde fut interpellée de se justifier de tous les crimes commis par ses ordres durant la sédition. Elle essaya de démontrer son innocence en les imputant tous aux scélérats qui s'étaient joints à elle; mais ce système de défense ne prévalut point près des évèques , et , après avoir ouvert et consulté les canons , ils rendirent la décision dont le texte 'suit :
lujjtmrnt ice riuqurs contre CljroÏMtlùf rt 1rs oiitrrs rrltgirusrs. A nos seigneurs les rois très- glorieux , les évèques présents.
Avec la protection de la Divinité , la religion expose ses affaires aux princes pieux et catholiques donnés au peuple, et auxquels obéit ce pays; car elle sait par les lumières du Saint-Esprit qu'elle se fortifie et se consolide par les décrets de ceux qui gouvernent. Comme par l'ordre de votre puissance nous nous sommes réunis dans la ville de Poitiers, pour l'établir l'ordre dans le monastère de Radégonde , de bienheureuse mémoire, et pour connaître des altercations qui se sont élevées entre l'abbesse et les religieuses, lesquelles, prenant un conseil très-peu salutaire, se sont séparées du troupeau; les parties évoquées, nous avons interrogé Chrodielde et Basine sur les causes qui leur avaient inspiré l'audace de briser les portes du monastère , et de le quitter au mépris de leur règle , en sorte que la congrégation rassemblée en ce lieu a été désunie à leur occasion.
Après ce préambule du jugement , vient
l'exposé des faits dont nous avons tracé rapidement l'analyse, et il se termine ainsi :
Ayant consulté les canons , nous y avons vu que jusqu'à ce que Chrodielde, Basine et leurs compagnes aient subi une pénitence suffisante,
elles doivent être justement privées de la communion , et que l'abbessu doit être rétablie en sa place. Nous avons donc par votre ordre, autant qu'il appartient à l'autoiilé ecclésiastique, après avoir pris conseil de la justice et des règles sacerdotales, et sans aucune acception de personnes, ordonné que ces choses se passassent ainsi. Quant à ce qui concerne d'ailleurs les effets du monastère enlevés, ainsi que les actes et chartes des seigneurs rois vos parents , que Chrodielde déclare avoir; mais refuse de rendre volontairement, comme nous le lui avons ordonné , c'est à votre piété, à votre puissance et à votre autorité royale à prendre soin que les choses soient remises en état, et que vos bienfaits et ceux des princes vos prédécesseurs subsistent à perpétuité. Vous ne devez pas non plus permettre qu'elles retournent ou aspirent à retourner dans le lieu qu'elles ont détruit par tant d'impiétés et de sacrilèges, de peur qu'il n'en advienne encore de plus grands maux, et afin qu'avec l'aide du Seigneur, tout ce qui a été acquis à Dieu, sous des rois catholiques , soit restitué en son entier , que la religion ne perde lien , et que, conservant au même état tout ce qui a été établi tant par vos pères que par vous, le culte prospère, et que vous en recueilliez les fruits. Que Notre Seigneur le Christ vous soutienne, vous conduise et vous accorde un long règne !
Loin de se soumettre à la décision des évêques , Chrodielde alla trouver le roi Childebert , et renouvela près de lui ses accusations contre l'abbesse , nommant les personnes avec lesquelles elle commettait des adultères, et qu'elle envoyait près de son ennemie Frédégonde pour lui rendre compte de ce qui se passait. Ces personnes , saisies par l'ordre du roi, furent amenées vers lui chargées de chaînes ; mais après les avoir jugées , ne les ayant point trouvées coupables , elles furent mises en liberté.
Quelque temps après , dans le synode où jEgidius fut condamné à l'exil , Basine se jeta aux pieds des évêques , demanda pardon, promettant de rentrer dans le monastère pour y vivre en charité avec l'abbesse , et ne transgresser en rien la règle ; ce qui lui fut accordé. Quant à Chro-
dielde , elle déclara hautement qu'elle no rentrerait jamais dans le monastère tant que Leubovère y vivrait. Mais , d'après les supplications du roi, elles furent admises toutes deux à la communion et renvovées à Poitiers , Basine pour rentrer dans le monastère , et Chrodielde dans une maison des champs qui avait appartenu à Waddon , et que le roi lui avait concédée.
Ainsi se termina ce drame, dont les incidents reproduisent mieux que toutes les formules les mœurs de ces siècles barbares.
La barbarie régnait donc aussi bien dans nos cités religieuses que dans toutes les autres parties de notre territoire. Après ces divers tableaux de noire position durant ces . siècles, il nous faudrait peut-être assister au dénoùment de cette dynastie mérovingienne , fille insolente et brutale de la conquête. Après la lutte des chefs franks entre eux , advinrent les tentatives d'indépendance des leudes, compagnons de leurs victoires. Dans ces nouvelles guerres d'ambitions personnelles apparurent ces maires du palais, prolecteurs tantôt de la royauté , tantôt de l'aristocratie. En face de tels rivaux , la descendance mérovingienne , toute abrutie et toute décrépite, n'est plus que le ridicule fantôme d'un pouvoir passé ; elle a bien encore sur sa pâle et défigurée tête la longue chevelure, svmbole mystique de la puissance de ses aïeux, mais elle a perdu l'énergie de sa race ; de ses tremblantes mains tombe , épuisée de labeurs , la hache de Clovis , la terrible framée : génération dégradée qui se laisse mutiler et raser au gré d'insolents ambitieux, et qui va cacher dans la prison d'un cloître ses malheurs et son abrutissement. Avec Frédégonde et Brunehilde, ces deux divinités de la barbarie , semble finir le drame de son existence. C'est en vain que Clotaire et son fils Dago-
bert cberchent à en ranimer les tragiques aceidents ; ce ne sont que de faibles réminiscences des premiers temps. Ce dernier cbef pourra bien parcourir nos cites toutes dévastées, et, au milieu de la consternation de leurs habitants , leur enlever ce qu'elles ont encore de précieux pour en orner la basilique de Saint-Denis ; il pourra bien jeter dans l'atelier de son bijoutier Éloi les quelques trésors qui ont échappé à l'avidité des premiers conquérants , et recevoir des mains de cet artiste , à qui la postérité a donné le titre de saint , quelques riches meubles habilement travaillés. Il pourra bien , dans un accès de colère , faire frapper de verges celui à. qui son père a donné le gouvernement de l'Aquitaine, ce Sadrégésile , son rival en puissance : « Car, dit le chroniqueur, un certain jour que » Clotaire était parti pour la chasse et qu'il s'était avancé » fort loin dans le pays , Dagobert et le duc Sadrégésile » restèrent seuls à la maison. Alors Dagobert, ayant trouvé >j l'occasion qu'il désirait, manda le duc auprès de lui, et » l'invita à prendre son repas avec lui. Celui-ci , ne soup- » çonnant nullement ce qui devait arriver, commença à » le traiter légèrement , et ne rendit point à son chef les » honneurs qui lui étaient dus. Dagobert lui présenta la » coupe trois fois, et cet homme, méritant de subir en ce » jour la peine de ses précédentes insolences, la repoussa » comme si elle eut été offerte à mauvais dessein. Voyant » cela , Dagobert commença à l'accuser d'être infidèle à » son père, de le traiter lui-même en rival, de se montrer » ennemi de ses compagnons , ajoutant qu'il ne pouvait » supporter plus longtemps les outrages d'un serviteur , ni » tardera venger ses injures, de peur que tant d'orgueil » ne fût quelque jour poussé à l'excès. Il le fit aussitôt » battre de verges , et le déshonora en lui faisant couper
» la barbe , ce qui était alors le plus grand affront. Au » retour de Clotaire , Sadrégésile lui raconta , en pleurant » de rage , son déshonneur. Indigné de l'injure sanglante » faite à son duc, le père allait lui-même la venger sur « son fds , lorsque Dagobert échappa à sa fureur en se » réfugiant dans une église voisine , contre la porte de la- » quelle s'arrêta l'ardent courroux de Clolaire. »
La mort de chaque chef, mort souvent prématurée et toujours précoce, amenait de nouvelles luttes et de nouveaux crimes. Les événements de ce siècle se reflètent avec vérité dans ces lamentations d'un auteur contemporain :
» Lorsque la nouvelle de la mort de Childéric fut con- » nue, les hommes qui avaient été condamnés à l'exil par » son ordre revinrent sans crainte , comme les serpents >i pleins de venin ont coutume, au retour du printemps, » de quitter les cavernes qu'ils habitent pendant l'hiver. » Leur fureur s'exhala avec telle force et produisit un tel » trouble dans la patrie , qu'on crut tout-à-fait que la » venue de l'Antéchrist approchait. Les gouverneurs des » provinces commencèrent, à l'envi les uns des autres, à » s'attaquer avec des haines horribles ; et , comme il- n'y » avait point de chef établi au faite du pouvoir , chacun » voyait de la justice dans sa propre volonté, et agissait » sans redouter aucun frein. Nous connûmes bientôt que » la colère de Dieu était venue, car nous vîmes se montrer » dans le ciel l'étoile que les astrologues nomment Comète, » et dont l'apparition présage à la terre troublée par la » famine, le changement des rois, les attaques des Gentils, « et les maux de la guerre. Mais comme il est écrit : Les » insensés ne se laissent pas corriger par des paroles, en- » core moins par des signes; aussi ceux qui étaient revenus
» de l'exil , où ils avaient été à cause de leurs mauvaises » actions, accusaient le parti de Léger de toutes les souf- » frances. »
Dans les dernières lignes de ce récit se rencontre le nom d'un homme que l'histoire du Poitou doit revendiquer, car ce fut sur son territoire qu'il naquit , dit-on ; ce fut dans une de ses abbayes où se passèrent les premières années de sa vie , et se réalisèrent pour la première fois ses désirs d'ambition ; et ce fut encore notre pays qui conserva après sa mort ses dépouilles mortelles , les offrant à l'admiration de la postérité comme les pieuses reliques d'un saint martyr. Qu'était-ce donc que saint Léger? quel rôle joua-t-il dans les événements de son époque? Pour ce personnage nous sommes forcés de faire subir à la tradition , à la légende, l'échec d'une épreuve historique. Les auteurs contemporains , ses amis , ses chauds partisans , ont entouré sa mémoire de tout le prestige de leur imagination : selon eux, Léger n'eût été qu'un martyr , qu'une victime innocente livrée à la fureur de ses ennemis ; et la postérité , adoptant avec enthousiasme ces saintes croyances, les a fortifiées de toute sa foi et de tout son amour. Certes , en retraçant des époques religieuses, nous avons cherché autant qu'il était en notre pouvoir à imposer silence aux systèmes historiques du xvnr siècle , qui ont irréligicusement renversé de fond en comble tout cet échafaudage de poétiques traditions , de fabuleuses légendes , n'ayant souvent pour base que l'imagination des contemporains, afin de laisser à chaque époque sa couleur véritable et l'animation que lui avaient donnée les événements. Mais cette ardeur de la vérité ne doit pas avoir son fanatisme ; si Hilaire , Martin et Radégonde forment une sainte trinité dont notre pays doive s'enorgueillir, nous devons à leur gloire de ne point laisser pénétrer dans
le sanctuaire quelque nom profane que l'usurpation seule a pu y introduire. Non pas que nous voulions arracher à la tète toute mutilée de saint Léger sa couronne de martyr ; non pas que nous voulions attaquer la victime, renverser sa brillante statue de son piédestal pour y dresser celle de son bourreau. Non; ne craignez rien, vous qui, dans les siècles passés , avez eu foi dans la sainteté de ce martyr , vous qui avez versé sur son tombeau des pleurs sans nombre, qui lui avez confié de mystérieuses prières : notre mission n'est point de placer à côté de vos symboles sacrés un scepticisme profane , ni d'inscrire au frontispice de vos temples les noms de divinité et d'idole; priez , priez toujours , et laissez passer en silence la justice de l'histoire.
D'ailleurs saint Léger est comme le Janus de l'antiquité; il y a en lui deux faces, deux existences : ici , c'est l'homme de la réalité, l'adversaire d'Ebroin ; là , c'est l'homme de l'avenir , la victime couronnée et déisée. A cette dernière existence les honneurs de la priorité !
Voici comment s'exprime la tradition :
Léger , n'ayant jamais été amolli par les plaisirs de la chair , fut rigoureux clans la conduite des pécheurs ; il veilla toujours avec soin aux offices de l'église. Habile dans les raisonnements , prudent dans les conseils et brillant dans ses discours , il fut envoyé de l'abbaye de Saint- Maixent, dont il était abbé, dans la cité d'Autun , dont il devint évêque par l'influence de la reine Bathilde, inspirée sans doute par le conseil de Dieu. Alors régnait, comme maire du palais, Ebroin ; cet homme, enflammé d'un tel amour d'argent que ceux qui lui en donnaient davantage avaient toujours raison auprès de lui , éprouva pour Léger une haine violente. A la mort de Clotaire , il n'assembla pas solennellement tous les grands , et chercha à se maintenir dans sa puissance. Chassé du palais, il se réfugia dans le monastère de Luxeuil. Son exil ne fut pas de longue durée. De retour près du roi, sa première pensée fut une pensée de vengeance contre Léger. Ce dernier fut forcé
de prendre la fuite et de chercher on asile dans une des cités du royaume de Neustrie. Ayant assemhlé dans l'église les habitants : Mes frères, leur dit-il en leur montrant d'immenses trésors, tout ce que ■vous voyez là, tant que Dieu a permis que je conservasse la faveur des hommes du siècle, je l'ai fidèlement amasse pour l'ornement et la gloire commune des églises ; maintenant peut-cire sont-ils irrités contre moi , parce que Dieu veut ni appeler aux faveurs du ciel. Pourquoi emporteraije avec moi ces choses qui ne m')- suivront pas? Si cela vous convient, voici le parti que Je prendrai .• il vaut mieux donner ces trésors aux pauvres que d'errer çù et là dans le monde avec ce honteux fardeau. Imitons le bienheureux Laurent ; il distribua et donna tout aux pauvres , et sa justice sera célébrée dans les siècles des siècles , et son nom demeurera couvert de gloire.
Ayant ainsi parlé, il ordonna aux gardiens de jeter hors des portes les plats d'argent et une infinité de vases pareils. Il fit appeler les argentiers, avec leurs marteaux , pour qu'ils brisassent tout en petits morceaux , et commanda que le tout fût distribué aux pauvres. Il parcourut l'enceinte des murs avec le signe de la croix et des reliques; il se prosternait contre terre à- chaque porte , et priait avec larmes le Seigneur que, s'il l'appelait au martyre , il ne permît pas que le peuple qui lui était confié tombât en servitude. Le peuple des environs se retira dans la ville , et on ferma les issues avec de bonnes serrures. Peu de temps après, la ville fut entourée d'une armée, et le jour même les deux troupes combattirent avec vaillance jusqu'au soir. Mais, lorsque la ville lut absolument cernée et pressée par les ennemis qui îôdaient jour et nuit en vociférant comme des chiens, l'homme de Dieu vit que le péril était imminent; il arrêta le combat et parla ainsi au peuple : Cessez , je vous le demande , de combattre ces gens; s'ils sont venus seulement à cause de moi , je suis prêt à satisfaire leur volonté et à calmer à mes dépens leur fureur. Cependant on fit descendre par le rempart Méroald , abbé, afin de prier le chef de l'armée ennemie de faire cesser l'attaque. Mais le cœur de ces gens , comme autrefois celui du roi d'Egypte, avait la dureté de la pierre, et Méroald ne put en rien les amollir par les divines paroles. Le chef lui répondit qu'il ne quitterait point le siège de la ville jusqu'à ce qu'il eût pris Léger et assouvi dans son sang le désir de sa vengeance. L'attaque recommença donc plus vive; ils cernèrent de toutes parts la ville en y mettant le feu et en
lançant des traits. Alors Léger dit adieu à ses frères , raffermit leurs âmes inquiètes , leur recommanda , comme le Christ à ses disciples, la mémoire de sa passion, marcha rapidement vers les portes, les fit ouvrir, et se présenta tout-à-coup à ses ennemis. Pleins de joie, ils reçurent leur proie comme le loup s'empare d'une innocente brebis. On lui fit souffrir le plus odieux supplice ; les yeux lui furent arrachés de la tête. On le vit dans ce tourment supporter d'une manière surnaturelle l'extraction par le fer. Alors Ebroin ordonna qu'on le conduisît au fond d'une forêt, et il fit répandre une fable sur sa mort; il prescrivit même de lui construire un tombeau , en attendant qu'il succombât à la souffrance d'une longue faim. Mais le Seigneur, qui avait nourri par un corbeau Elie dans le désert, n'abandonna point son serviteur. Un des ennemis de Léger ordonna qu'on l'amenât dans sa maison, et ses dures entrailles commencèrent à s'amollir par la pitié.
De son côté, Ebroin ne craignit pas, comme un pourceau , d'insulter au Christ en foulant aux pieds sans respect les ornements de l'église. Hors d'état de lever les yeux vers le ciel, il tint son cœur absolument plongé dans la fange des passions terrestres. Cependant Léger demeurait toujours dans un monastère de femmes où il avait été mis en garde. Mais Ebroin , habile artisan de perfidie , vivait encore pour achever de fabriquer la couronne du saint martyr, et terminer ce qui manquait à la gloire de ses souffrances. Emmené de nouveau dans une forêt, ordre fut donné à un guerrier de lui trancher la tête. Ce dernier hésitait, plein de pitié, lorsque Léger l'exhorta à faire son office. A peine avait-il parlé que sa tête tomba sous le glaive. On dit que son corps demeura debout presqu'une heure entière Le bourreau , voyant qu'il ne tombait pas, le poussa du pied afin qu'il fût plus tôt à terre; mais peu à près , saisi par les démons , il perdit l'esprit , et , frappé par la vengeance de Dieu , il se jeta au milieu des flammes et y termina sa vie.
Ainsi parle la légende religieuse , ayant pour interprète un abbé du monastère de Ligugé , Ursin qui , d'après le vœu d'Ansoald , évêque de Poitiers, et d'Audulf , abbé de Saint-Maixent , a écrit la vie de Léger. La victime d'Ebroin , de la sorte massacrée , devint un objet de véné-
ration pour les ennemis de ce maire du palais. Ce qui arriva quelque temps après la mort de Léger nous initie aux mystères de sa gloire. Ce fut une grande question parmi les évêques que de savoir à qui appartiendrait le cadavre du martyr, soigneusement enseveli par les ordres de la reine 13athilde dans une petite chapelle , avec les mêmes vêtements dans lesquels il avait été tué.
Dans une réunion d' évêques, Ansoald dit un jour : Plût à Dieu que je pusse avoir près de moi le corps de Léger! Il est connu qu'il était mon parent, et que c'est dans une église à moi confiée qu' il est parti pour aller aux honneurs. Là était le pontife Hermenaire son successeur , qui dit : Tai le droit d'avoir ce corps , car il est jus te qu'il repose là où il fut évéque. Alors aussi parla Vindicien , évêque d'Arras , dans le diocèse de qui Léger avait été tué. Saints Pontifes , s'écria-t-il , il n'en sera pas comme vous lavez dit; mais c'est à moi que sera donnée la possession de ce saint corps , car il appartient au lieu où il daigne reposer. La discussion s'animait , lorsqu'il fut proposé de s'en rapporter au sort, qui, suivant les évêques, devait exprimer la volonté de Dieu. Trois petits billets furent déposés sous la nappe de l'autel. Le lendemain, après les solennités de la messe , un des prêtres choisis par les évêques glissa la main sous l'autel , afin d'en retirer , dit le chroniqueur , la vraie décision de Dieu. A l'évêquc de Poitiers le sort accorda la faveur du corps de Léger. Ansoald fit transporter la relique dans son diocèse. Ce fut un voyage que la tradition a merveilleusement entouré de pieux incidents, de saints miracles. Devant le cadavre de saint Léger, les aveugles ouvraient les yeux pour le contempler, les sourds avaient des oreilles pour entendre les bruyantes acclamations de la foule; les muets entonnaient au grand étonnement de tous des hymnes de gloire , et les paraly-
tiques eux-mêmes s'élançaient de leurs lits si longtemps pressés parleurs infirmes cadavres, pour suivre la marche triomphante du corps du martyr, victime d'Ebroin. Sur toute la route se pressaient les populations ; et tellement grande était la foule , que l'on ne pouvait approcher du cercueil que portaient glorieusement les moines accourus de toutes parts pour cette solenuité. La vertu des reliques de Léger n'étendait pas seulement sa protection sur les malades; elle venait encore, toujours d'après les dires de la tradition , corriger les erreurs de la justice humaine. Dans une petite ville près de Tours , au moment où le cortège traversait les rues , une femme accusée de la mort de son mari était conduite au supplice le cou et les mains chargés de chaînes. Pendant qu'on la traînait , elle s'écria : Païens à mon aide, bienheureux Léger; car innocente je péris ; j 'ai été jetée dans les fers par de faux accusateurs. A peine avait-elle dit cela, que ses chaînes brisées tombèrent aux pieds de ses gardes, et aux yeux de tous celle qui allait périr injustement parut clairement innocente.
« Quand on fut arrivé , continue le narrateur , près de » la Vienne , le vent était contraire et soulevait les ondes » du fleuve ; les bateliers tremblants commencèrent à re- » fuser aux passagers l'entrée des barques, de peur qu'ils ne » périssent dans les eaux. Mais l'abbé Audulf, se confiant » aux mérites du saint , les exhorta en disant : Mettez-vous » dans le bateau et passez avec assurance , car le Seigneur » apaisera les ondes. Dès que le corps fut placé dans la » barque , les eaux se calmèrent , et ils passèrent fort heu- » reusement le fleuve. »
Enfin, après avoir séjourné quelque temps à Poitiers, le cortège se remit en marche pour le monastère de Saint- Maixent, dont Léger avait d'abord été abbé. Au milieu de
fêles solennelles , où l'éclat des flambeaux et la pureté des parfums rappelèrent les beaux jours du christianisme , le corps du saint fut renfermé dans une chapelle d'une grande magnificence , construite en son honneur par les ordres d'Ansoald.
Maintenant que les reliques du martyr reposent en paix dans la silencieuse abbaye et que les chants ont cessé, qu'il soit permis à l'historien de donner aux faits leur véritable signification ; car les contemporains amis de Léger l'ont transformé afin d'attirer sur lui , lors de sa mort , l'admiration des cités. Qu'était-ce donc que cet homme , ainsi métamorphosé par la tradition ? Comme nous l'avons dit , les derniers instants de la race mérovingienne furent agités par les luttes des seigneurs entre eux , et même de ces derniers contre leur chef. Si les intérêts nationaux ont disparu , les haines individuelles les ont remplacés , et ces haines ont cherché appui et sympathie dans les anciennes divergences nationales. C'est ainsi que la grande querelle de la Neustrie et de l'Austrasie, source de tant de guerres et de tant de sang versé, se prolongea bien longtemps encore , grâce aux ambitions personnelles. Léger fut un homme politique , un chef de parti; neveu de Dido , évèque de Poitiers, il embrassa ardemment les affections de son parent. L'oncle et le neveu étaient tout-puissants dans le midi : d'immenses richesses , la distinction de leur naissance , et une énergie souvent cruelle les avaient ainsi mis à la tète d'un grand nombre de seigneurs. Le crime ne leur répugnait point : c'est ainsi que Dido alla jeter sur les côtes de l'Irlande le jeune fils d'un chef frank appelé à succédera son père, lequel lui avait été confié. C'était d'après ses conseils que Grimoald maire du palais , tenta de faire raser le fils de Sigebert.
Léger participa à tous les événements de l'époque. Il l'ut l'adversaire d'Ebroin ; contre lui il combattit au nom de Childéric ; vainqueur , il le fit enfermer dans le monastère de Luxeuil. L'ambition de Léger le fit accuser d'aspirer au trône , et on l'envoya dans la même prison que son adversaire.
A la mort de Childéric quelques seigneurs firent revenir d'Irlande le jeune prince que Dido y avait conduit. Alors éclata au profit d'Ebroin une réaction qui le rendit de nouveau triomphant. Ce fut à la suite de celte révolution que Léger fut livré au supplice : c'était le prix de sa défaite. Après sa mort , le nom de saint Léger fut encore un nom populaire parmi les hommes des contrées méridionales ; ses dépouilles sanglantes servirent à exciter leur baine contre Ebroin , qui ne put pas jouir longtemps de son triomphe , car lui aussi fut massacré quelque temps après. Nous avons cru devoir rappeler ces faits , pour donner à saint Léger sa pbvsionomie historique. Il est tombé victime des luttes qui ont ensanglanté le dernier siècle de la dvnastie mérovingienne.
Dans tous ces événements l'histoire nationale n'a presque rien à revendiquer. Les populations sont affaissées ; tristes et mornes , elles attendent que les douleurs de la conquête aient disparu , pour pouvoir se livrer à des actes ayant empreinte d'une pensée nationale. Si une victime tombe , elles en font un martvr, livrant ainsi à la postérité comme un saint, celui qui, durant sa vie , a manié le glaive et fait tomber des victimes !
RESISTANCE DES PEUPLES D OUTRE-LOIRE A LA CONQUETE FRANKB. ÉTAT DE L'AQUITAINE SOUS SES CDEFS NATIONAUX. — EUDES. — 1IUNOLD.
WAIFER.
Jusqu'à la fin du vnc siècle , à l'œuvre de la conquête appartiennent toutes les pages de l'histoire. Aussi avonsnous rappelé les principaux événements propres à raviver les scènes dramatiques de cette époque , faisant ressortir avec plus de soin et de détails les épisodes qui avaient pour théâtre la terre du Poitou. Dans l'encombrement de ces faits humains, où la barbarie joue un bien grand rôle, nous avons suivi la pensée religieuse dans son développement , racontant peut-être trop longuement les détails de la vie intérieure du monastère de sainte Radégonde : ne fallait-il pas jeter à côté des choses sombres quelques paroles d'espérance et d'avenir? Mais pendant que la société demi-civilisée s'agite dans ses luttes et dans ses convulsions , une nouvelle existence se manifeste pour nos provinces. Toute conquête a sa réaction , fatale comme la cause qui la fait naitre. Si la mission du barbare , moissonnant les hommes aussi impitoyablement que la faux les épis de blé , a un caractère providentiel qui arrête le murmure et l'imprécation , il y a aussi quelque chose de sacré dans la résistance des peuples. L'histoire doit recueillir ces souvenirs de patriotisme , alors même que le triomphe n'a pas justifié la légitimité de la lutte. Il est bien vrai , de la société franke , informe et barbare , doit naître la société nouvelle , régulière et civilisée : c'est là le fait historique , l'é-
vénement accompli , la volonté de Dieu transformée en acte. Mais , en présence de cette réalité , devons-nous accabler d'imprécations les tentatives d'indépendance de certains peuples contre ces guerriers franks , instruments énergiques et sauvages de la conquête ? Devons-nous , en vertu de ce qui s'est accompli , anathématiser ces nobles résistances, leur enlever tout à la fois le droit du combat et les bonneurs de la bravoure? Si cela était , nous , historien d'un fragment de nation , nous n'aurions qu'à abandonner à l'oubli les annales de notre passé; car, où l'unité nationale se rencontre , à quoi sert de rappeler les souvenirs d'existences locales? Comprenant d'une tout autre façon l'étude du passé , surtout lorsqu'elle s'applique à celui d'une province , nous croyons devoir reproduire la période historique dans laquelle l'Aquitaine chercha à s'affranchir du joug de la conquête.
Quelque rude que fût le coup porté à la liberté des peuples A' outre-Loire par le conquérant Clovis , il n'était pas encore assez terrible pour anéantir les nationalités galloromaines , qui s'étaient constituées sous la domination visigothe. Les nations d'Aquitaine avaient pour les guerriers franks une profonde antipathie , bien facile à comprendre en présence des résultats de leurs invasions. Aussi les avonsnous vues depuis le premier instant s'associer k des tentatives de révolte, et oublier bien facilement les serments de fidélité que dans leur prévoyance les vainqueurs exigeaient d'elles. — A l'affaiblissement de la^dynastie franke devaient correspondre des tentatives plus énergiques d'indépendance de la part des populations vaincues , tentatives merveilleusement favorisées par les luttes d'ambitions se manifestant de toutes parts.
Aussi' , dès l'aimée G88 , nous voyons l'Aquitaine complètement soustraite à la domination franke , et avoir pour chef Eudes , à qui les chroniqueurs donnent le titre de dux. Quelle est la date certaine de ce mouvement d'indépendance des populations d'au-delà de la Loire? Quelle est l'origine de ce guerrier qui exerce sur elles le pouvoir de chef? — Telles sont les questions que le manque de documents abandonne à la discussion et aux hypothèses. Devons-nous considérer les guerres d'indépendance de l'Aquitaine comme la conséquence d'un changement de race , et nous faire les champions de cette dynastie mérovingienne à qui la main d'un maire du palais a si souvent coupé sa longue chevelure, traînante sur ses épaules, et qui était pour elle son seul diadème , le symbole de sa puissance? Cela admis, il nous faudra reconnaître la descendance du chef aquitain de cette dynastie, et, le faisant fils de Boggis, considérer comme authentique la généalogie que lui ont tracée bénévolement nos anciens historiens, et dont les errements se rencontrent encore dans les auteurs modernes. — Ici , il nous faut commencer pour l'histoire de nos provinces un rude travail de reconstruction , afin de rendre aux événements leur couleur et leur vérité. Puisse le courage de notre conviction , la faible autorité de nos preuves renverser quelques-unes de ces mille traditions inexactes cpie charpie siècle transmet au siècle qui lui survit !
Ce qui a soulevé les peuples d'Aquitaine , c'est le senti-
' Pour celte période , nous avons consulté les chroniques de Frédégaire , celles de son continuateur anonyme , ainsi que tous les autres fragments contemporains que renferme la collection des historiens de France. — Voir aussi l'Histoire du Languedoc de dom Vaissctte , de V Auvergne de Caluze , et ccfle du Bourbonnais d'Achille Allier.
ment de leur nationalité , sapée par la hache du barbare ; c'est L'antipathie profonde du vaincu pour le vainqueur. Chercher ailleurs l'explication d un semblable fait , c'est vouloir donner à des événements grands et nobles une cause mesquine et invraisemblable. Transformer Eudes en descendant de la dynastie mérovingienne, c'est lui enlever son caractère de chef national , et interpréter faussement le texte de documents historiques. C est à tort que dom \ aissette ' a cru rencontrer la preuve de cette généalogie dans une charte donnée en 845 par Charles le Chauve en faveur du monastère d Alaon ; ce monument , en supposant même qu il eût une garantie certaine d authenticité, ne dit pas un mot de semblable. D'ailleurs , si cette généalogie tracée par le savant bénédictin = pouvait prévaloir , comment expliquer les paroles si formelles d Eginhard , auteur presque contemporain , à 1 "occasion des guerres provoquées par le fUs d'Eudes : « L'Aquitaine ne put de- » meurer tranquille , dit-il ; un certain Hunold , aspirant » au pouvoir, excita les habitants à la révolte. » Certes, si Eudes avait eu l'origine qu'on lui suppose , qui mieux qu'Eginhard , homme attaché au chef de l'empire , 1 eût connue ? N'y avait-il pas pour cet historien , l'homme de la réaction carlovingienne , un haut intérêt à déverser sur les chefs acpiitains le mépris attaché à l'origine méro-
vingienne .}
Ce fut pour enlever à Eudes l'épithète d aventurier dont le caractérisaient certains historiens , cpie d'autres lui ont fabriqué , dans d'excellentes intentions sans doute , une origine invraisemblable. Oui , ce ne pouvait être qu'un aventurier que le nouveau chef aquitain , peut-être le plus
1 Histoire du Languedoc , vol. 1 , note lxsxiii.
■ M. Chateaubriand a adopte la même opinion. Etude! hisl. tora. 2.
brave on le plus audacieux d'entre tous les combattants. Mais , de grâce , en vertu de vos mensonges historiques , ne lui jetez pas sur les épaules les lambeaux de cette robe royale qu'ont si misérablement portée les derniers enfants de la race de Clovis! N'en faites 'pas ainsi le descendant d'une famille qui a perdu au milieu des voluptés abrutissantes toute sa sève et toute son énergie , et dont les derniers débris , enivres d'une profonde stupidité , veluti belluœ non cogitantes , dit le chroniqueur , sont partout l'objet de sanglantes railleries, de la part même de leurs compagnons ! Notre indépendance , datant de la décadence de cette famille, a besoin d'un chef vigoureux et fort , qui sache manier le glaive et lutter au nom des intérêts nationaux contre l'envahissement du pouvoir frank. Est-ce cpie le prétendu petit-fils de Haribert olfrait à ces peuples de telles garanties, pour qu'ils plaçassent entre ses mains le soin de leurs destinées ? Pour nous, historiens de l'indépendance provinciale, ce ne peut être qu'un chef national, défenseur énergique de la liberté des peuples d'outre-Loire. La lutte qu'il soutient avec tant d'ardeur n'est pas seidement une lutte d'homme à homme entre le chef frank et le chef aquitain , mais entre des populations diverses d'origine , de mœurs et de langage. Son pouvoir s'exerça sur tout le pays compris entre la Loire , l'Océan , les Pyrénées et les Cévenncs ; et les conquérants furent contraints de recommencer sur notre territoire l'œuvre de Clovis. Dès G88 , Pépin d Herstall , maire du palais , passa la Loire , et chaque année il renouvela ses expéditions dans l'intervalle de temps que lui laissaient les luttes intérieures du royaume des Franks. En présence de ces guerres d'ambitions et de rivalités des principaux leudes entre eux , le chef de l'Aquitaine resta impassible, et il n'y prit une part active
164 L'AÎVCIEN
qu'au moment où Chilpérik , l'une des victimes de ces «uerrcs , vint lui demander l'appui de son intervention. S' étant donc ligué avec lui, Eudes rassembla tout ce qu'il put d'Aquitains et de AN ascons, passa à son tour le fleuve, limite des deux peuples , joignit à Paris Chilpérik et le maire du palais Raganfred , puis marcha avec eus contre le successeur de Pépin , Charles , que nous rencontrerons bientôt sur notre sol , frappant de sa lourde épée la nation îles Ismaélites, et méritant 1 épithète de Martel que lui donnent les historiens contemporains. Ils furent vaincus par lui , et ils eurent h peine le temps de se réfugier dans les états d'Eudes, emportant tous leurs trésors, car le vainqueur les poursuivit jusque sur les bords de la Loire , où il faillit les réduire en captivité.
Tandis que l'Aquitaine , sous les ordres d Eudes , s'efforce au milieu de luttes incessantes d effacer jusqu aux dernières traces de la conquête , de nouveaux peuples la menacent d une nouvelle invasion. Ce n'est plus du Nord que s'échappe le torrent , c'est lOrient qui vient, dans le conflit général, apporter sa part de sang dans ce vaste mélange des races, duquel doivent jaillir les nationalités modernes. Par toutes les gorges des Pyrénées s échappèrent ces nouveaux conquérants. Ainsi que les premiers barbares, ils semblent accomplir un pèlerinage providentiel de destruction à travers les contrées qu ils parcourent. Moins sombres peut-être que leurs devanciers , ils offrent aux populations , tout en les pillant et en les massacrant , un contraste bizarre avec les peuples franks, par leur égale ardeur dans les combats , par l'étrangeté de leurs costumes et de leurs croyances , et par la rapidité incroyable de leurs impétueuses cavales.
Vainqueurs en Espagne en moins de quinze mois , les Sarrasins , c'est ainsi (pie les appelle l'histoire, sépandirent
rOITOU. 165
dans les provinces il Aquitaine vers 1 an 720. Eudes fut. impuissant à vaincre cet ennemi aussi inattendu qu'insaisissable. Place entre la menace de deux conquêtes , à quel peuple s'adressera-t-il pour conserver dans ce conflit des nations quelques espérances de liberté ? Sera-ce aux guerriers franks dont la hache a tant de fois et si rudement travaillé ses états , et pour lesquels il n'y a que paroles de malédiction et de haine à travers toutes les cités méridionales ? Ou bien cherchera-t-il par des paroles de paix à arrêter dans sa marche victorieuse ces nouveaux conquérants , à qui l'on a bien reconnu le génie de la destruction , mais dont les ravages n'ont pas encore été assez fréquents pour exciter l'antipathie des indigènes ? Entre ces deux ennemis , tous deux menaçants et terribles , son choix fut promptement effectué. Ayant fait un traité d'alliance avec un des chefs sarrasins , il lui donna sa propre fdle comme gage de sécurité. Voilà tout le mystère de cette alliance du chef aquitain avec le chef maure , considérée comme une flagrante apostasie par les historiens qui ne considèrent nullement les intérêts nationaux , ni les sentiments et les passions de l'époque qu'ils sont appelés à reproduire. D'ailleurs, n'y avait-il pas dans l'âme du chef maure les mêmes instincts de liberté que dans celle du chef aquitain ? Manuza ne rêvait-il pas , lui aussi , laHranchissement de sa patrie et la restauration de sa nationalité? Cette paix ne fut pas de longue durée. Abdhéram , qui gouvernait l'Espagne pour les kalifs, ayant appris de Cordoue, lieu de sa résidence , linaction de son lieutenant et les sympathies qui l'attachaient à la cause d'Eudes , marcha immédiatement contre lui. L'ayant surpris , il le força de se jeter dans une ville du pays de Cerdagne , appelée anciennement Julia Livia , près des ruines de laquelle on a
bâti depuis la forteresse de Puycerda. Là, le Maure révolte se défendit jusqu'à la dernière extrémité; mais, manquant d'eau et de vivres , il s'évada de la ville pendant la nuit , et alla chercher dans les montagnes un asile contre la colère d Abdhéram. Après y avoir erré quelques jours , poursuivi par les guerriers sarrasins , il s'aperçut qu'il ne pouvait échapper à leur vengeance , car la faiblesse de sa compagne ralentissait sa fuite : alors il adressa de douloureux adieux à la jeune bile du chef aquitain, puis, se précipitant du haut d'un rocher, il enleva à ses ennemis 1 honneur d'un triomphe déshonorant. Arrivés quelques instants après, ils ne trouvèrent plus qu'un cadavre, et ayant séparé la tète du tronc , ils l'envoyèrent comme signe de leur victoire à leur chef. Quant à la femme de Manuza , belle encore, elle alla passer le reste de ses jours à Damas, dans le sérail du kalif. Après cette éclatante vengeance , Abdhéram recommença l'œuvre de destruction qu'avait laissée inachevée l'allié du chef aquitain. Dans cette nouvelle invasion , il s avança jusqu'à la cité de Poitiers ; la basilique de Saint-Hilaire ne put arrêter l'ardeur de destruction du barbare ; elle fut entièrement brûlée. Enorgueilli de ses succès dans nos contrées , le chef musulman se préparait à envahir les pays des Franks , lorsqu'il se rencontra un homme assez fort et assez puissant pour résister à sa conquête ; ce fut Charles-Martel. Tant que les Sarrasins n'ont fait que piller les contrées de la remuante Aquitaine , il est resté froid spectateur de leurs dévastations ; mais maintenant qu'ils menacent de franchir la Loire , il s'avance contre eux , bien décidé à leur disputer pas à pas la domination de ses vastes états. Les deux populations en vinrent aux mains dans les plaines du Poitou , disent tous les historiens , sans préciser davantage le
lieu du combat. Là fut la lutte de l'Occident et de l'Orient , du Christ et de Mahomet , de l'Evangile et du Koran : elle fut sanglante , et le retentissement s'en prolongea bien longtemps dans les traditions populaires. Et tellement grand fut L'éclat dont l'entourèrent les imaginations contemporaines, cpie, d'après les dires de certains historiens, plus de trois cent mille Sarrasins restèrent sur le champ de bataille ; et l'un d'eux , plus effrayé encore de cette multitude innombrable de morts , et se souciant peu de rémunérer , se contente de s'écrier naïvement : // n'y a que Dieu seul qui ait pu le savoir! — Ce que l'histoire nous apprend de positif sur cette bataille , c'est que le chef frank remporta une éclatante victoire , et qu'il mit en fuite l'impétueuse armée des Sarrasins', qui retourna en Espagne , laissant , comme souvenirs de son passage , les traces d'une sanglante désolation. — Au dire de presque tous les historiens , Eudes combattit dans l'armée franke avec une ardeur inspirée par le désir de venger la mort de Manuza et de chasser de son territoire les guerriers d'Abdhérain. Ce fut là son dernier effort de courage en faveur de cette Aquitaine dont il a été proclamé le chef national ; car il mourut quelque temps après dans un âge fort avancé , et ses restes furent inhumés dans un monastère de L'île de Ré.
A sa mort , Charles-Martel s'empara des pays d'au-delà la Loire , dont l'indépendance s était personnifiée dans Eudes, cet illustre aventurier. Mais, pour contenir ces provinces agitées par des besoins dé liberté et par leur antipathie pour les nations frankes, il fallait leur donner un chef dont le nom rappelât celui du chef mort ; llunold , fils d'Eudes , fut donc appelé au gouvernement de l'Aquitaine. Le vainqueur frank lui-même, forcé de sanctionner
par son adhésion le pouvoir de ce nouveau duc , se contenta d'exiger de lui un serment de iidélité , qui ne ressemble en aucune façon à celui du vassal dépose' respectueusement aux pieds du suzerain, mais dont la seule condition est de respecter les frontières du territoire frank et de ne point usurper les biens des églises. Ce serment était à peine prononcé cpxe le chef aquitain songeait déjà à le violer ; car il avait éprouvé bien des échecs lorsque Charles-Martel mourut en 7-41. Déjà ce guerrier frank avait partagé , d'après 1 avis de ses leudes , ses immenses états à ses trois lils. Pendant que ces nouveaux princes , par l'effort de leurs armes, cherchaient à dompter les populations germaniques d'outre-Rhin , le duc Hunold , esclave non de ses promesses , mais des passions nationales , appelait à de nouveaux combats les peuples d'Aquitaine , et contraignit les chefs franks à repasser la Loire pour les combattre.
^ ers 742, ayant rassemblé une armée considérable, les deux frères Carloman et Pépin traversèrent la Loire à Orléans , méditant contre les rebelles des projets d'une cruelle vengeance. Après avoir ravagé les pavs des environs de Bourges, emportant sur leurs chars les immenses trésors des cités , les meubles précieux , et traînant en servitude tous les hommes forts et robustes , toutes les femmes jeunes et belles , ils s avancèrent jusque sur notre territoire , et, dans un lieu appelé le T'ieujc-Poitiers, ils se partagèrent , au dire des historiens , le vaste empire de leur père , ou plutôt , et pour rentrer dans la vérité , ils firent à chacun la part du butin , seul résultat de leur conquête. Puis ils retournèrent vers les bords du Rhin , où les attendaient de nouvelles luttes aussi terribles et aussi sanglantes. Ce fut pendant ces nouvelles guerres que le chef Hunold forma le
hardi projet non plus dune simple résistance, niais bien d'une invasion sur le territoire frank. En effet , ayant traverse la Loire, il s'avança jusqu'à Chartres , qu'il livra aux flammes , vengeant ainsi par de sanglantes représailles les désastres de l'invasion. Cette audacieuse provocation excita la colère des chefs franks , qui accoururent bientôt à rencontre du chef aquitain , et le forcèrent à regagner promptement ses états : ils se disposaient même à franchir le fleuve , lorsqu'un nouveau traité de paix intervint , traité obtenu à force de présents et de supplications.
A la suite de cette expédition , Hunold , ne pouvant satisfaire sur son ennemi vainqueur ses ardents désirs de vengeance, accusa de trahison son propre frère. Comme lui fils d'Eudes, Hatton avait exercé l'autorité de chef dans le territoire du Poitou : ayant encouru la colère de son frère , ou par sa trop grande faiblesse dans les luttes d'indépendance , ou par ses tentatives d'émancipation locale , Hunold le fit venir à Toulouse, avec promesse de ne lui faire aucun mal ; mais à peine y fut-il arrivé , qu'il ordonna de lui crever les yeux et de l'enfermer dans une étroite prison. — Ce supplice n'a point été expliqué par 1 histoire ; il est aussi mystérieux que la victime frappée. Les contemporains ne parlent de Hatton que pour signaler l'acte de barbarie de son frère : l'un d'eux dit bien qu'il fut fait prisonnier dans un combat contre Charles, et que, peutêtre pour obtenir sa liberté , il prit des engagements contraires aux intérêts nationaux , dont Hunold était l'intrépide défenseur; mais aucun ne donne de détails sur l'existence de ce chef poitevin , ni sur le supplice qui en fut le dénoûment. Dans cette position , il ne nous appartient pas de justifier la victime par des réprobations contre le bourreau, ni d'excuser par des soupçons de trahison h»
conduite de ce dernier. Et pourtant dans le supplice du frère d'Hunold se rencontre peut-être le premier germe de notre émancipation provinciale , à nous , enfants du Poitou? C'est peut-être pour avoir voulu briser avant le temps l'unité aquitanique , et s isoler de la puissance du chef qui règne à Toulouse , que Hatton a souffert ? Dans ce fait se dévoile peut-être l'explication de la longue rivalité des cités de Poitiers et de Toulouse, ces deux villes les plus puissantes d'au-delà la Loire , toutes deux fières de leur passé historique , toutes deux pleines d'espérance pour leurs destinées futures l Si cela est , Hatton ne doit plus être pour nous qu'un glorieux martyr frappé pour une œuvre prématurée , il est vrai , mais qui est empreinte d'un sentiment national : à ce titre , nous devons à cette victime toute mutilée par la main d'un frère la réhabilitation de l'histoire.
Quoi qu il en soit du supplice de Hatton et des causes mystérieuses qui l'ont provoqué , Hunold ne songea plus , après cette vengeance de famille, qu'à aller ensevelir sous la robe du moine ou ses remords ou le regret d'infructueuses tentatives d indépendance. Il se retira dans le monastère de l'île de Ré , rejoignant avant sa dernière heure les dépouilles mortelles de son père.
Avec lui ne s'éteignit pas notre ardeur d'indépendance : il avait laissé à son lils Waifer non-seulement la couronne ducale , mais encore sa haine profonde contre les Franks. Grand et robuste , il saura manier l'épée de ses pères , et continuer la lutte depuis si longtemps commencée. Elle ne tarda pas , en effet, à se rallumer et plus terrible et plus sanglante. Dès TGO , Waifer s'étant emparé des biens de l'église , Pépin lui envoya des députés pour qu'il eût à restituer les propriétés envahies. Ce n'était là qu un pré-
texte. Dans le génie des deux peuples séparés par la Loire se rencontre la fatalité de combats à outrance , jusqu à ce cpie de leur sang , tant de fois versé et tant de fois mêlé sur les champs de bataille , il jaillisse un seul peuple avec les mêmes sympathies et les mêmes besoins. En réponse au message du loi frank , Blandinus , comte d'Auvergne , assisté de lévcque de Bourges, compagnon de "YVaifer, alla le trouver , et au lieu de paroles de soumission lui adressa des paroles de menace, empreintes de fierté nationale. — Alors Pépin franchit la Loire , bien contre son gré , disent les chroniqueurs de race franke , et il s'avança contre les Romains d'outre-Loire. Ce furent les mêmes ravages et les mêmes dévastations que dans les premières conquêtes. Le Poitou était sur le point d'être envahi , lorsque Waifer demanda la paix, s'engageant par serment à réparer dans une assemblée générale tous les griefs qu'on lui imputait , et pour gage de sa foi il livra des otages , choisis entre les plus illustres de ses compagnons , au vainqueur qui , satisfait de cette soumission apparente , retourna avec son armée dans ses états. — L'année suivante , Waifer , au lieu de paraître à une assemblée générale des peuples franks et d'y faire amende honorable de sa révolte , profita de la présence de Pépin au champ de mai de Duren , dans le pays des Ripuaires , pour venger, ainsi que l'avait fait son père, l'invasion franke sur son territoire par une excursion semblable sur les contrées ennemies. Le fer n'appelle— t— il pas le fer , le pillage, la dévastation? Pour le sang versé, il faut du sang : les larmes du vaincu ne peuvent être taries que par les larmes du vainqueur. C'est là l'histoire de toute conquête avec ses réactions , ses chocs alternatifs , alors que les nations se forment , se cherchent et se heurtent.
Pour cette nouvelle expédition toute l'Aquitaine fut convoquée. Les cités envoient à l'armée de Waifer les plus braves de leurs guerriers ; les montagnards des Cévennes s'associent aux turbulents Wascons. C'est un mélange de peuplades , débris d'antiques nations ; toutes n'ont qu'une seule pensée , qu'un seul cri , c'est de se venger des conquérants. Waifer traversa ainsi la Loire , et ne rencontrant aucune résistance , il s'avança jusqu'à la cité de Chàlons-sur- Saène , mit le feu à un des domaines royaux, et retourna dans ses états chargé de riches dépouilles , les mêmes peutêtre qu'avait déjà arrachées des cités méridionales l'avidité des guerriers franks. Lorsque Pépin apprit cette attaque imprévue de Waifer , saisi d'un violent courroux , il ordonna à tous les Franks de se réunir en armes sur les bords de la Loire , afin de punir l'insolence du chef aquitain et sa toute récente trahison. « Le roi, dit le chroniqueur, » après avoir traversé le fleuve à Nevers , marcha vers » l'Auvergne jusqu'à Clermont , et jeta son camp près du » fort de Bourbon , lequel fut pris et brûlé ; dans cet in- » cendie périt un grand nombre de femmes et d'enfants. » Api'ès avoir bien ravagé le pays , il rentra dans ses )> états avec laide de Dieu , sans avoir éprouvé aucune » perte.
» L année suivante , continue le même historien ano- )) hyme , le chef frank vint attaquer la ville de Bourges » avec une multitude immense de guerriers ; il y dressa » son camp , dévasta les environs , et fit construire autour » de la ville un rempart si fort que personne ne pouvait » plus ni entrer ni sortir. A laide de machines et de » toutes sortes d'inventions, et après plusieurs combats, il » renversa les murs , prit la ville , et en vertu du droit de » guerre , bclli jure , il la réunit à ses états. Cependant ,
» avec une pieuse clémence, il renvoya libres les guer- » riers à qui Waifer avait confié la défense de la cité de » Bourges, et ils retournèrent dans leur pays. Pépin em- » mena avec lui le comte Chunibert , ainsi que d'autres » Wascons qu'il avait trouvés dans la ville , ordonna à leurs » femmes et à leurs enfants de se rendre également en » France , fit relever les murs de Bourges et en remit la » garde à ses propres comtes. »
Le Poitou ne tarda pas, lui aussi , à subir l'invasion du chef frank : ne lui faut-il pas payer sa part dans l'insurrection aquitanique ? Pépin s'avança donc ensuite jusqu'au fort de Tliouars , dont il fit le siège. « 11 fut pris et brûlé .» avec une admirable promptitude , » dit le même chroniqueur. Alors le roi frank emmena en France les AVascons qu'il y trouva, ainsi que leurs comtes, et, toujours protégé du Christ , revint chez lui avec tous ses Franks chargés d'un immense butin. Là ne devait point s'arrêter la lutte de Pépin et de A\ aifer , ou , pour mieux dire , des Franks et des Aquitains. Chaque jour amenait de nouveaux combats , chaque province avait ses guerriers prêts à l'attaque ; et ce n'était pas la première invasion partielle des habitants de notre pays contre les Franks , lorsque Araanuk , comte de Poitiers , ayant ravagé le territoire de Tours , fut tué par les hommes de WuUard , abbé du monastère de Saint-Martin, avec la plupart de ceux qui l'accompagnaient. Enfin, cette guerre immense entre les deux populations devait avoir son dénoùment. L'année suivante, ayant convoqué tous ses leudes, Pépin vint tenir son assemblée générale du champ de mai sur les bords du fleuve , frontière des deux peuples. Là , en face des provinces si longtemps insoumises , se réveilla la sombre énergie des Franks ; ayant traversé le fleuve , ils vinrent jusqu'à la
cité de Limoges , renouvelant partout le pillage , le meurtre et 1 incendie. Les églises elles-mêmes , pour la défense desquelles semblait marcher l'armée de Pépin , ne furent pas épargnées , elles éprouvèrent le même sort cpie les domaines de Waifer. Marchant de là sur Issoudun , Pépin ravagea la partie de l'Aquitaine où il y avait le plus de vignes. « Ainsi, dit le chroniqueur, le pays d'où l'Aqui- » taine tout entière , les églises comme les monastères , les » pauvres comme les riches, avaient coutume de tirer leur j) vin , fut occupé et pillé par les guerriers franks. » Alors Waifer rassembla une grande armée, formée surtout des peuples en deçà de la Garonne et des Wascons , et il s'avança contre Pépin. Sans doute que la victoire fut longtemps disputée, et cpie la terre d'Aquitaine fut arrosée par le sang des combattants des deux armées, car, si l'on en croyait l'historien de la dynastie franke, au premier choc, suivant leur habitude , les Aquitains auraient pris la fuite. Dans ce combat fut tué Blandinus, le comte d'Auvergne , qui , fait prisonnier dans une précédente bataille, était parvenu à s'échapper pour venir joindre ses efforts à ceux de Waifer, et dont le courage donne un éclatant démenti au narrateur anonyme. Waifer lui-même serait tombé au pouvoir de son rival , si , à la faveur de la nuit , il ne se fût échappé avec quelques-uns des siens. Pépin retourna dans ses états , plein de gloire et bien décidé à mettre à profit ses nouvelles conquêtes. Il repoussa donc les promesses de soumission que le duc aquitain lui adressa par ses députés , et l'année suivante il rentra en Aquitaine. Ce fut le dernier effort de l'invasion franke contre notre indépendance nationale. Sa marche fut rapide à travers nos provinces : plus de résistance de la part de ces cités, autrefois si fortes par leurs hautes murailles! Waifer,
qui avait vu tomber les forts de Thouars et de Bourges devant les machines de guerre de Pépin , ordonna de renverser les murailles des villes frontières. Poitiers n'échappa point à la destinée commune. Ne pouvant plus défendre son territoire , l'indomptable chef aquitain ne veut pas que ses citadelles à lui , si hautes et si menaçantes , se transforment en citadelles de la nation victorieuse ! Mais , à mesure que Pépin s'avançait dans le pays , il relevait les murailles détruites des cités , et y laissait ses leudes les plus fidèles sous le titre de comtes. « Alors , voyant cela , » dit le chroniqueur, les grands et les peuples d'Aquitaine, » contraints par la nécessité, vinrent en grand nombre » le trouver, lui prêtèrent serment et se soumirent à son » pouvoir. » Pendant que ces choses se passaient, Waifer, accompagné d'un petit nombre de guerriers , fuyait devant l'envahissement du pouvoir vainqueur. Caché au milieu des gorges des montagnes, il échappa longtemps à la poursuite des Franks. Dans cette vie de souffrance et d'exil, à travers les rudes sentiers des collines et les sombres détours des forêts, le chef aquitain expia douloureusement ses nobles ardeurs d'indépendance.
Oui , cette Aquitaine si remuante et si passionnée , elle aurait dû anéantir ses élans de patriotisme , faire taire ses ardents instincts de liberté, car la victoire n'était pas pour sa cause ! La Providence en avait décidé autrement. Maintenant que nous sommes arrivés aux dernières phases de sa lutte de nationalité, que nous avons vu ses dernières espérances brisées par l'énergique invasion des conquérants , nous devrions peut-être souscrire à toutes les déclamations des chroniqueurs contemporains , rédacteurs officiels des hauts gestes des rois franks , contre les Romains d'outre- Loire si rebelles et si insoumis? Dans les sanglantes mêlées,
l'histoire ne doit nullement s'inquiéter de l'issue du combat , ni distribuer durant la bataille la couronne civique au vainqueur ; elle doit des éloges à la bravoure /à la pensée qui anime et occasionne la lutte , alors même que le triomphe ne vient pas les sanctionner. Ainsi nous avons agi pour la lutte des provinces aquitaniques contre la puissance des chefs franks. C était une lutte nationale dans laquelle les habitants de nos contrées ont versé leur sang , épuisé leurs sympathies : nous devions nous confondre dans leurs espérances , applaudir à leurs projets , et , en signalant les causes du combat, les venger des attaques de tous les historiens cpii n avaient nullement compris les sentiments qui animaient ces peuples , dont la seule pensée était : résistance à la conquête.
Il nous reste encore à suivre les derniers épisodes de ce drame cpii occupe largement notre histoire pendant près d'un siècle , et à assister aux dernières convulsions de ces nationalités expirantes. L'infortuné Waifer, errant à travers les pays sauvages de la Gascogne, fut trahi par ses compagnons , dont il ne pouvait plus payer la fidélité; ils le massacrèrent , et , les lambeaux de la victime en main , ils coururent chercher près du vainqueur le pardon de leurs révoltes passées , et la récompense de nouvelles faveurs comme prix de leur lâcheté. Devenu ainsi maître de toute l'Aquitaine , Pépin retournait triomphant dans ses états , lorsqu'il fut saisi dune lièvre violente dans la cité de Saintes. En vain il se fit porter sur le tombeau de saint Martin , sur celui de saint Denis , la mort ne lui permit pas de jouir des résultats de sa victoire, et, c'est une douleur de le dire , il succomba à sa maladie. A peine avait-il eu le temps de partager son empire à ses fils. A l'un d eux est réservée la mission d'affermir complètement l'œuvre du
père, et d'éteindre jusqu'aux dernières tentatives des vaincus contre les conquérants. Portant le même nom que le vainqueur des Sarrasins , il a déjà combattu près de son père contre les Aquitains , et dans ce début il a rappelé la vigueur de son aïeul. Ce fut donc Charles qui marcha contre les Aquitains révoltés immédiatement après la mort de Pépin. A la tète des nations d'outre-Loire ne se rencontre plus un chef jeune et robuste , plein de sève et d'avenir ; c'est un vieillard dont le nom a bien quelque puissance sur les populations , mais dont le bras est désormais impuissant à porter la lourde épée et à lutter avec succès contre le nouvel élu de la nation franke. Les malheurs de l'Aquitaine avaient retenti jusque dans le monastère de l'île de Ré , où le vieil Hunold , couvert de l'habit monastique , attendait l'heure de descendre dans la tombe où reposaient déjà les restes de son père. La fierté de l'ancien chef aquitain se révolta à la nouvelle des victoires frankes; le cœur du père saigna de douleur au récit de la triste mort de son fils ; il abandonna sa solitude pour convoquer de nouveau les peuples à la révolte. Son ancienne énergie ne s'est point éteinte sous la robe du moine , dans sa retraite baignée par les vagues de l'Océan; il est prêt à recommencer cette antique lutte , et plus violente et plus impétueuse encore. Mais ce n'était plus qu'une illusion , qu'un souvenir : les nations abattues répondent bien à l'appel de leur vieux chef, et dans leurs désirs de résistance terminent d'une manière glorieuse la longue lutte des deux populations. Pour réprimer ces nouvelles et impuissantes tentatives, Charles , suivi de la multitude de ses guerriers , s'avança vers Angoulème , et sa présence seule suffit pour détruire jusqu'aux dernières espérances. Au jeune Frank , 1 Aquitaine n'a plus qu'à opposer la faiblesse du vieillard.
C'est bien là le pronostic le plus évident de notre de'faite. Dans le choix de ses instruments , Dieu laisse entrevoir sa pensée , deviner le secret de l'avenir. Que pouvait le vieillard avec ses peuples frappés de la fatalité' de la défaite , si ce n'est succomber?
Elle a donc péri avec son indépendance nationale , cette Aquitaine si intrépide et si fertile en révoltes ! Son vieux duc , après avoir échappé à la captivité du vainqueur , pourra bien aller associer ses derniers efforts contre les Franks dans les guerres des Lombards , épuisant ainsi son dernier souffle de vie pour l'accomplissement de ses projets de haine et de vengeance ; mais c'en est fait , la conquête franke a envahi toute la Gaule , elle a essuvé les efforts de la résistance , dernière épreuve que les peuples vaincus font subir aux peuples vainqueurs , avant de s immiscer à leurs destinées , et de mélanger en paix ce sang tant de fois versé sur les champs de bataille.
Le vieil Hunold , livré par le fils de ce frère auquel il avait fait jadis crever les yeux, s' étant échappé, ainsi que nous l'avons dit , alla périr en Italie d'une mort plus triste encore que celle de son malheureux fils. Lors de l'invasion de Charles dans les états de Didier, Hunold, s'étant enfermé dans Pavie , voulait pousser la résistance jusqu'à la dernière extrémité ; et les habitants ne pouvant, à cause de son obstination , suivant leurs désirs, rendre la ville , le massacrèrent à coups de pierres.
Ainsi se termina, vers 734, la lutte des provinces d'outre- Loire contre les nations conquérantes. Sous ses trois chefs, Eudes , Hunold et Waifer, l'Aquitaine résista longtemps à leur puissance ; et si sa résistance cède au génie victorieux de Charlemagne , ce n'est que pour se renouveler sous d'autres formes et sous d'autres chefs. Ce récit de nos
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