EXPEDITIONS EN ESPAGNE
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générique de Charles les peuples avaient ajoute le titre de Grand. Sa puissance et sa bravoure jetaient au loin l'épouvante : « Quand vous verrez , disaient les habitants des contrées italiques , les moissons s'agiter d'horreur dans les champs , le sombre Pô et le Tésin inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous ) pourrez croire à l'arrivée de Charles. » — « C'était un ) homme de fer , dit le chroniqueur ; il avait la tète couverte d'un casque de fer , les mains garnies de gantelets de fer ; sa poitrine de fer et ses épaules de marbre j étaient défendues par une cuirasse de fer ; sa main gaui che était armée d'une lance de fer qu'il soutenait toui jours levée en l'air , sa main droite se tenait toujours ) étendue sur son invincible épée. — Son cheval avait la j couleur et la force du fer. Tous ses guerriers avaient la j même armure. Le fer couvrait les champs et les grands chemins. Les pointes du fer réfléchissaient les rayons du j soleil. Ce fer si dur était porté par un peuple d'un cœur plus dur encore. De telle sorte qu'à l'aspect de l'armée franke , les habitants des cités prenaient la fuite en s écriant de toutes parts : Que de fér , hélas ! que de fer! »
Malgré la terreur que répandait au loin le terrible Charles, il eut à subir sur les limites de l'Aquitaine, vers les Pyrénées , au retour de son expédition en Espagne, les derniers efforts des populations wasconnes , conduites , dit-on , par un petit-fds de Waifer. « Il résolut , dit son » historien , vers l'an 778 , de franchir le passage difficile » du mont Pyrénée , et d aller en Espagne secourir l'église » affligée sous le joug barbare des Sarrasins. Or, ce mont qui » atteint pi*esque le ciel par sa hauteur, qui est hérissé de » rochers à pic , de forêts épaisses et sombres , dont la
182 L'ANGiEN
» route ou plutôt le sentier est si resserré qu'à peine est- » il possible non-seulement à une armée , mais même à » un très-petit nombre de voyageurs, d'y trouver passage , » fut cependant, avec le secours de Dieu , franchi lieureu- » sèment par le roi. En effet, ce prince , dont le coeur était » agrandi par les desseins que la Providence lui inspirait, » ne pouvait rester au-dessous de Pompée , ni montrer » moins d'ardeur qu Annibal, qui tous deux, à travers les » fatigues et les périls qu'ils partagèrent avec leurs sol- » dats , surent jadis triompher des difficultés du passage. » Mais ce premier bonheur, s'il est permis de le dire , fut » souillé par un retour perfide et inattendu de l'incon- » stante fortune. » Les Wascons , en effet , protégés par l'épaisseur de leurs forêts , cachés derrière ces rochers dont ils connaissaient tous les détours, attaquèrent l'année ■de Charles , au moment où elle défilait sur une ligne étroite et longue : ayant rejeté dans le fond de la vallée tous les guerriers qui composaient l'arrière-garde , ils les massacrèrent après un combat opiniâtre. Dans le sang des compagnons du chef frank , ils chei chèrent a venger leurs défaites passées et les malheurs de leurs derniers chefs. « Le souvenir de ce cruel échec , poursuit Eginhard , ob- » scurcit grandement dans le cœur du roi la joie de ses » exploits en Espagne. » Ce désastre a merveilleusement inspiré les poètes contemporains; et les guerriers qui tombèrent sous le glaive wascon furent les premiers héros de ces épopées chevaleresques de la fin du vme siècle. Parmi eux se rencontrait l'intrépide Roland , l'ami fidèle de Charles , dont les derniers soupirs s'entremêlèrent douloureusement aux accents de son cor d'ivoire, se perdant dans les sinuosités des rocs escarpés, et dont les faibles échos, signal de l'alarme , ne retentirent à l'oreille de Charles que
pour jeter la tristesse dans son âme en lui apprenant la mort de son brave compagnon.
Cette victoire des Aquitains fut le dernier cri de leur indépendance : leur territoire est désormais la propriété bien assurée de la puissance franke. Pendant que les habitants des provinces wasconnes jetaient ainsi leur dernière étincelle de vie , et épuisaient sur le cadavre de Roland et de ses compagnons leur insatiable ardeur de vengeance , lépouse de Charles , la reine Hildegarde , cette femme aux puissantes mamelles , à la poitrine large , aux membres vigoureux , retirée à Chasseneuil " , Tune des maisons royales^ venait de lui donner deux fils jumeaux. L'un d'eux promettait une constitution robuste , il fut appelé Louis ( Ludwig ) , et son père lui fit don du royaume d'Aquitaine dont il semblait avoir pris possession en y naissant. L'autre mourut en bas à«e.
Mais que pouvait un tout jeune enfant pour contenir ces turbulentes provinces ? Charles plaça donc dans toutes les cités importantes les plus fidèles de ses guerriers pour maintenir les populations dans 1 obéissance à son autorité. « Or le sage et judicieux roi, dit l'historien anonyme, » auteur de la vie de Louis le Pieux, sachant qu'un » royaume ressemble au corps humain , et qu'il est atta- » que tantôt par un mal , tantôt par un autre , si la pru- » dence et le courage ne veillent comme des médecins » pour lui conserver la santé , s'attacha les évêques par » tous les moyens possibles. Il établit aussi dans toute 1A- » quitaine des comtes et des abbés, et ce qu'on appelle » communément des vassaux, tous choisis parmi les Franks, » et d'un courage et d'une prudence qu'aucune force n'at-
* Agénois.
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» taquait impunément. Ii leur commit le soin du royaume » en tout ce qu'il crut utile de leur confier , comme la » défense des frontières et l'intendance des domaines » royaux. » Abbon fut établi comte dans la cité de Poitiers. C'était en l'an 778.
Toute cette organisation militaire ne put étouffer les antipathies de l'Aquitaine contre les vainqueurs. H y a entre les hommes du Midi et ceux du Nord une haine qui appelle et fait naître à chaque instant de sanglantes réactions, et si nous avons à traverser maintenant quelques années de paix, nous ne devons pas nous faire illusion sur les causes qui l'ont provoquée. Quand les populations ont durant tout un siècle fait assaut d'énergie et de valeur , force est bien à elles de s'arrêter qxielques instants pour ranimer leur ardeur épuisée; quand le jdaive a ouvert tant de veines , il faut bien laisser le temps réparer de tels désastres. D'ailleurs les fers sont émoussés , les murailles des cités sont détruites : sur tout le territoire on ne voit plus que des ruines. Hommes et monuments , tout a disparu dansées longues luttes du siècle qui vient de s'écouler. Quelle gloire y aurait-il à conquérir au milieu des ruines et contre des nations affaissées ?
Qu'il grandisse le jeune enfant de Charles ; qu'il voie de ses yeux les désastres de son royaume ; qu'il entende les plaintes des habitants de toutes les cités, et il aura bientôt jeté loin de lui le glaive de ses aïeux pour se servir d'une arme jusqu'alors inconnue aux conquérants , arme toute pacifique , reconstruisant au lieu de détruire , distribuant aux populations la justice et de pieuses bénédictions au lieu de massacres et de tyran niques persécutions. C'est un saint homme qu'il nous faut , bien religieux , bien clément ; et quand bien même la postérité , au lieu de lui conserver le
titre de Pieux que nos aïeux lui avaient donne, lui jetterait avec mépris celui de Débonnaire , nous ne devons pas moins l'accepter comme un sauveur, comme un he'ros Chose étrange ! à un fils de race franke appartient la mission de réparer les désastres faits par ses aïeux. Le descendant de Charles-Martel et de Pépin deviendra l'ami des populations aquitaniques qu'ils ont si souvent et si rudement frappées. Le jeune Louis est pour nous un chef national. N'est-ce pas sur notre sol que sa mère Hildegarde l'a mis au monde? N'est-ce pas sur notre sol que se sont passées les premières années de sa vie ? Qu'il aille donc promptement accompagner son père dans la capitale du monde antique , et recevoir des mains du pape, l'homme de Dieu par excellence, la consécration religieuse; que sur son front d'enfant soit déposé tout à la fois le diadème royal et la bénédiction divine , et qu'il vienne ensuite dans son délabré royaume s'inspirer de ses malheurs et de ses désastres !
Ce fut vers l'an 781 que Charles envoya vers l'Aquitaine son jeune fils encore au berceau. Autour de lui se pressent de fidèles guerriers pour le protéger; mais à côté d'eux, et en plus grand nombre , se trouvent des hommes éclairés, pleins de sagesse et de discernement , pour lui servir de conseils et de tuteurs. A leur tète est Arnold. On porta le jeune roi dans son berceau jusqu'à Orléans : là, débarrassé de ses langes, l'enfant fut revêtu d'armes convenables à son âge , et placé sur un cheval , afin de pouvoir entrer triomphalement dans les provinces dont il devient le chef. Cet appareil militaire fut-il une injure faite à nos populations conquises, ou bien un moyen presque ingénieux d'arrêter les railleries'qu'aurait excitées dans nos villes cette parodie de monarque ?
Pendant que le père recule au loin les frontières de son vaste empire , le jeune Louis grandit au milieu de nos populations. Tout en respirant l'air aquitain , il oublie les mœurs et les habitudes de sa race. Dans quelques années , les dernières empreintes auront disparu , et ce sera un chef national. Avec quelle joie et quelle gaité de cœur il se revêt déjà de l'habit wascon , jetant sur ses épaules la chemise h manches longues et pendantes jusqu'au genou , avec le petit surtout gracieusement arrondi ? A ses bottines sont déjà attachés des éperons lacés , et sa main agite déjà avec force et adresse le javelot , cette arme wasconne si fatale aux guerriers franhs dans leur dernière expédition à travers les Pyrénées. Ce fut dans ce costume qu'il alla trouver son père au champ de mai de Paderborn, suivi d'une troupe de jeunes gens de son âge. Car, ajoute le chroniqueur, au milieu de ses victoires , Charles craignant ou que le peuple d'Aquitaine ne devint insolent en le sachant si éloigné , ou que son fils encore dans ses plus jeunes années ne contractât quelques mauvaises habitudes étrangères dont 1 enfance une fois imbue ne se défait que difficilement, il manda et lit venir auprès de lui le jeune prince qui déjà montait avec grâce à cheval , et voulut qu'il fût accompagné de toute son armée ; les comtes des frontières furent seuls laissés pour protéger les limites du royaume et les garantir de toute incursion ennemie.
Dans ce même temps un Wascon, du nom d'Adalric, fds du duc Loup , le même qui avait livré Hunold , s'empara , à l'aide de ruse , de Chorson , duc de Toulouse , se l'attacha par les liens du serment , et puis lui rendit la liberté. Pour punir cette insolence , le roi et les seigneurs , par le conseil desquels la chose publique du royaume d'Aquitaine était administrée, convoquèrent une
assemblée générale dans un lieu de la Septimanie, appelé la Morl-aux-Goths . Adalric y fut cité ; mais connaissant sa faute, il refusa d'y venir : enlin, rassuré par des otages mutuels , il s y rendit. On n osa rien lui faire à cause du péril cpie couraient les otages, et même il reçut des chefs franks grand nombre de présents. Mais l'année suivante , Charles qui avait appris la révolte du chef wascon et la transaction qui en avait été le dénoùment, entra dans une grande colère ; il lui ordonna de venir devant les deux rois réunis a Worms , afin de se justifier du crime qu'on lui imputait : n'ayant pu le faire , il fut proscrit et condamné à un exil perpétuel. Quant au duc Chorson dont la négligence coupable avait attiré sur le roi un tel affront , il fut dépouillé de sa dignité du duché de Toulouse , et Wilhem fut mis à sa place. La condamnation qui frappait Adalric exaspéra les populations si turbulentes du midi de l'Aquitaine , et ce ne fut qu'à force d'adresse que le nouveau duc parvint à rétablir la paix.
Quelque temps après , le jeune roi tint dans la cité de Toulouse , la capitale de son royaume , un plaid général où les intérêts de l'Aquitaine furent examinés avec soin. Il y reçut solennellement les députés d'Abithaur, chef des Sarrasins, chargés de lui demander la paix et de lui offrir des présents d'une magnificence royale. L'année suivante, en 791 , il ceignit l'épée , et, quoique encore adolescent , il se dirigea vers l'Italie , à travers les défilés rocailleux et contournés du mont Cenis , afin de secourir son frère Pépin qui l'attendait à Ravennes. « De retour de cette ex- » pédition et lorsqu'il s'apprêtait à revenir en Aquitaine , » son père lui demanda , dit le chroniqueur, comment il » arrivait qu'étant roi il fût si parcimonieux qu'il ne
» donnait rien , pas même sa bénédiction , à moins qu'on » ne la lui demandât. Alors Louis apprit à son père que » les grands ne s'occupant que de leurs intérêts privés, « et négligeant les intérêts publics , les biens de l'état » avaient été convertis en propriétés particulières , d'où » il arrivait que le prince , seigneur de nom , mancpiait » presque de tout. Voulant donc remédier à cette pé- » nurie , mais craignant que l'attachement des nobles » envers son fds ne souffrit quelque atteinte s'il leur en- » levait par mesure de prudence ce qu'ils avaient obtenu » de son imprévoyance , Charles envoya auprès de lui ses » commissaires, savoir : Willebert , qui fut dans la suite » archevêque de Rouen , et le comte Richard , intendant » de ses domaines , avec l'ordre de faire retourner au ser- » vice public tous les domaines ruraux précédemment con- » sacrés à l'usage du roi : ce qui fut exécuté (795).
» Cette restitution faite, le roi Louis donna aussitôt une » preuve de sa sagesse et mit au jour toute l'humanité qui » lui était naturelle. Il décida qu'il passerait ses hivers » dans quatre habitations différentes ; de telle façon qu'au » bout de trois années écoulées, il choisirait successive- » ment pour séjourner durant l'hiver de la quatrième , » l'une de ces quatre habitations , savoir : Doué ' , Chasse- » neuil 3, Audiac 3, et Ebreuil4. Ainsi chacun de ces do- » maines , quand son armée arrivait , avait de quoi suffire » à la dépense royale. Ces choses de la sorte sagement » établies , il défendit qu'à l'avenir les approvisionnements « militaires, qu'on appelait vulgairement fourrages , fus-
1 Sur les confins de l'Anjou et du Poitou. ! Dans l'Agénois.
! En Saintonge.
■ En Auvergne.
» sent fournis par le peuple. Et bien que les hommes » d'armes se soumissent avec peine à un tel ordre de » choses , ce prince miséricordieux , considérant et la » pauvreté de ceux qui payaient et la cruauté de ceux qui » exigeaient , aima mieux fournir aux besoins de ses » hommes sur ses propres domaines, que de mettre, en » laissant subsister cette taxe, ses sujets en péril. » Ces sages décisions du jeune roi, inspirées par Meginhaire , l'un des ministres que son père avait placés près de lui , furent tellement approuvées par son père , qu'à son exemple , il défendit dans le pays des Franks quJon fournît ces approvisionnements militaires.
Quelque temps après , en 798 , Louis craignant , dit son biographe , « que la force naturelle de son tempéra- » ment ne l'entraînât à de dangereux désordres de moeurs, » épousa , par le conseil des siens , Hermengarde , issue » d'un sang noble, car elle était fdledu comte Ingeram. » Les populations d'Aquitaine durent éprouver un singulier étonnement en face de leur nouveau conquérant. Ceux , en effet , qui l'avaient précédé sur leur territoire , ne les avaient point habitués a de semblables exemples. Dans leurs coeurs , si longtemps soulevés par des passions haineuses contre ces hommes de race franke, durent nécessairement naître des sentiments , sinon d'amour , du moins d'admiration. Non content de soulager les misères du peuple , et d'arrêter dans leurs tyranniques exigences les avidités liscales , le jeune roi ordonna de relever les murailles des cités : il ne craint pas que du haut de ces nouvelles forteresses apparaisse comme autrefois la résistance nationale. Il a coupé le mal dans sa racine , en faisant oublier l'insolence et la tyrannie qui sont d'habitude dans les moeurs du vainqueur. Lorsque les places fortes furent rétablies., il
en confia la garde à de nouveaux comtes , choisis souvent parmi les chefs nationaux , avec les troupes nécessaires à leur défense.
Ces préoccupations, presque toutes pacifiques, n'arrêtèrent point ses ardents désirs de gloire. Il a à protéger les frontières de l'Aquitaine contre les Sarrasins d Espagne ; et pendant que son père , victorieux dans tant de combats et contre tant de nations , se rend à Rome pour recevoir les insignes impériaux , Louis , parti de Toulouse , se dirige vers les Pyrénées. Sa marche fut rapide; après s être emparé de Lérida , lavoir détruite ainsi que plusieurs places fortes , il s'avance jusqu'à Huesca dont les champs couverts de blé, dit le chroniqueur , furent moissonnés par la main du soldat.
L'année suivante , en 801 , Louis se disposa à renouveler son expédition , et à aller faire le siège de Barcelonne. Voici comment s'exprime le poétique narrateur des hauts faits du roi d Aquitaine (Ermold le Noir) :
« Au printemps , lorsque la terre échauffée commence à reverdir, que l'hiver fuit chassé par la rosée des astres , cpie l'année se renouvelant rapporte aux Heurs les parfums qu' elles avaient perdus, et que l'herbe rajeunie ondoie remplie d'une sève nouvelle , nos rois agitent les intérêts du royaume et rappellent les antiques lois ; chacun d'eux se rend ensuite sur ses frontières pour les mettre à l'abri de toute attaque. Alors le fils de Charles, suivant la vieille coutume des Franks , mande et rassemble autour de lui la foule distinguée des hommes les plus éminents dans la nation , les grands du royaume , dont les conseils décident les mesures à prendre pour le bien de l'état. Les grands se présentent en toute hâte et obéissent de plein gré ; le faible vulgaire les suit, mais sans armes. Tous les puissants s'as-
soient sur L'ordre qui leur en est donne ; le roi monte sur le trône de ses aïeux , et le reste de la multitude dépose au dehors les dons qu'elle apporte au prince. L'assemblée s'ouvre; le fils de Charles prend la parole , et profère ces mots du fond de son cœur :
« Magnanimes grands, vous que Charles a préposés à la garde des frontières de la patrie , et qui , par vos services , vous êtes rendus si dignes de cette noble récompense , le Tout-Puissant n'a daigné nous élever au faite des honneurs qu'afin que nous pourvoyions aux besoins de nos peuples, conformément aux anciennes lois. L'année revient après avoir parcouru son cercle ; voici le moment où les nations se poussent sur les nations , et courent aux armes avec une alternative de succès partagés. La guerre est chose qui vous est bien connue; mais nous, nous l'ignorons ; dites donc votre avis , et quelle route il nous faut suivre. »
» Ainsi parle le roi. Contre cette idée s'élève Loup Sancion ', prince des Wascons , qui gouvernait sa propre nation , se sentait fort d'avoir été nourri à la cour de Charles , et surpassait tous ses ancêtres en esprit et en fidélité. « Pioi , dit-il, de ta bouche découle l'inspiration de tout sage conseil ; c'est à toi de commander , à nous d'obéir. Si cependant cette affaire est livrée à notre discussion , mon avis est , je le jure, qu'on conserve une tranquille paix. » Le duc Wilhem, de la cité de Toulouse, fléchit le genou, baise les pieds du monarque , et s'exprime en ces termes : « Lumière des Franks , roi , père, honneur et bouclier de ton peuple, toi qui l'emportes sur tes ancêtres par ton mérite et ta science , illustre maître , chez qui le sublime courage
' Sancio, c'est-à-dire Sanche. Ce Loup Sanche était probablement le petitfils de cet autre Loup , aussi duc des Wascons , qui , en 769 , avait livre à Charles le Grand l'aquitain [lunold , réfugié dans son territoire.
et la sagesse coulent , avec une abondance égale , de la source paternelle ! monarque , prête , si je le me'rite, une oreille favorable à mes conseils , et que ta bonté , grand prince , exauce mes prières. Il est une nation d'une noire cruauté , celle qui tire son nom de Sara , et est dans l'habitude de ravager nos frontières. Courageuse , elle se confie dans la vitesse de ses chevaux et la force de ses armes. Je ne la connais que trop, et elle me connaît bien aussi. Souvent j'ai observé ses remparts, ses camps, les lieux qu elle habite et tout ce qui les environne. Je puis donc conduire les Franks contre elle par un chemin sur. A l'extrémité des frontières de ce peuple est en outre une ville funeste qui , par son union avec lui, est la cause de tant de maux. Si , par la bonté de Dieu , et succombant sous tes efforts , elle est prise , la paix et la tranquillité seront assurées à tes peuples. Grand roi , dirige tes pas contre cette cité, porte les funérailles sous ses murs massifs , et Wilhem te servira de guide. »
» Le monarque souriant serre dans ses bras ce serviteur dévoué , lui rend le baiser qu'il en reçoit, et lui adresse cette réponse amicale :
« Nous te remercions pour nous , brave duc , nous te remercions pour notre père Charles. Toujours , sois-en sûr, tes services recevront les honorables récompenses qui leur sont dues. Les détails que tu viens de donner, depuis longtemps j'ai pris soin de les tenir gravés dans le fond de mon cœur, et maintenant j'aime à les entendre publier hautement. Comme tu me le demandes , je me rends à tes conseils et souscris à tes désirs ; toi , Frank , confie-toi en la promptitude de ma marche. J'en suis réduit, je l'avoue, Wilhem, à n'avoir qu'une seule chose à te dire ; mais que ton âme recueille avidement mes paroles. Si , comme je
L'espère , Dieu m'accorde de vivre assez pour cela , et que lui-même me protège dans ma route , cruelle Barcelonne , qui , dans ton orgueilleuse joie , te vantes de tant de guerres faites aux miens , je verrai tes murailles , j'en atteste ces deux tèles ( car en disant ces mots il s'appuyait par hasard sur les épaules de Wilhem ) ; ou il faudra que la foule profane des Maures se lève contre moi , et que pour sauver ses alliés et elle-même , elle en vienne à tenter le sort du combat ; ou toi , Barcelonne , tu seras , bon gré malgré , contrainte de m'ouvrir ces portes où il ne nous a pas encore été donné d'entrer, et réduite à implorer mes ordres. »
Il dit : les grands poussent des murmures confus d'approbation , et leur foule pressée baise les pieds du puissant monarque. Ce prince alors interpelle Bigon , cher à son cceur , et fait entendre à son oreille ces paroles si douces à sa grande âme : « Va , rapide Bigon , signifie ce que je vais te. dire à la foule de nos lidèles , et que ta bouche leur rapporte nos propres paroles. Dès que le soleil montera dans le signe de la Vierge , et que sa sœur suivra son cours dans le cercle qui lui est assigné , que nos troupes triomphantes et bien armées pressent de leurs bataillons les murs de la ville que nous avons nommée. » Le docte Bigon exécute sans tarder ce que lui prescrit son maître bienveillant , et court de tous côtés porter avec célérité ses augustes commandements
Cependant les grands du roi et les phalanges du peuple , avertis , obéissent à 1 envi aux ordres de Louis. Des bataillons de Franks arrivent de tous les points, suivant 1 antique usage , et une nombreuse armée entoure les
■murs de Barcelonne. Avant tous les autres, accourt le fils de Charles à la tète d'une troupe brillante , et lui-même guide les chefs qu'il a réunis pour la destruction de la ville. De son côté , le duc W ilhem plante ses tentes , ainsi que tous les autres chefs. Le reste de la jeunesse guerrière , Franks , "Wascons , Goths ou Aquitains , se répand et bivouaque dans les champs. Le bruit de leurs armes s'élève jusqu'au ciel, et leurs cris retentissent dans les airs. Dans la ville , au contraire , tout est teneur , larmes et gémissements.
Enfin , après une allocution énergique du jeune Louis à ses guerriers , l'attaque commence , et le poète poursuit en ces termes :
« Ainsi , lorsque sur l'ordre d'Eole les vents rapides volent à travers les campagnes , les forêts et les ondes , et renversent nos toits domestiques , les moissons et les bois s'agitent en tremblant , l'oiseau du soleil peut à peine se tenir sur ses serres recourbées, et le malheureux nautonnier, cessant de se confier à sa rame et à sa voile de lin , la serre rapidement et s'abandonne aux Ilots incertains de la mer : de même , à Tordre de Louis , toute l'armée des Franks court en foule çà et là pour préparer la ruine de Barcelonne ; on se précipite dans les forêts ; la hache active fait de tous côtés retentir ses coups ; les pins sont abattus , le haut peuplier tombe; l'un façonne des échelles, l'autre aiguise des pieux ; celui-ci apporte en toute hâte des engins pour l'attaque., celui-là traîne des pierres; des nuées de javelots et de traits armés de fer crèvent sur la ville ; le bélier tonne contre les portes , et la fronde frappe à coups pressés. »
Les Maures , excités par leur chef Zadun , se préparent à une courageuse résistance. La lutte s'engage terrible et sanglante ; assiégeants et assiégés font tour à tour des pro-
diges Je valeur. Malgré la pluie de javelots qui tombe sur les remparts , un des guerriers maures, d'après les dires du poète , dune tour élevée , crie aux Franks d'un ton railleur et avec 1 accent d'un orgueilleux mépris : « Nation trop cruelle, et qui étends tes ravages sur le vaste univers, pourquoi viens-tu battre de pieux remparts et inquiéter des hommes justes? Penses-tu donc renverser si promptement des murailles, travail des Romains, et qui comptent mille ans d'existence? Barbare Frank, éloigne-toi de nos yeux , ta vue n'a rien d'agréable , et ton joug est odieux. » En réponse à ces outrages , un des chefs franks saisit son arc et fait voler un trait dans la noire tête du Maure ; la flèche mortelle , dit le poète , se plonge dans sa bouche insultante.
La lutte se prolongea ainsi pendant vingt jours. Enfin l'ardeur des Maures , épuisée par la longueur du siège et les énergiques attaques des guerriers franks , se ralentit ; l'un d'eux frappe de ses noirs poings sa noire poitrine, dit le poète ; de ses ongles recourbés , le malheureux en proie au désespoir se déchire son noir visage ; glacé de terreur, il tombe sur la face et pousse des hurlements lamentables qui retentissent au loin dans les airs. A cette vue , ses compagnons , saisis d étonnement , effrayés eux aussi de la persévérance des Franks et de leurs terribles menaces , désertent les remparts. En vain Zadun cherche à ranimer leur courage ; sa voix se perd au milieu des cris d'alarmes; en vain , tout frémissant de rage , il se jette au milieu d'eux, déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux. Enfin, désespérant de pouvoir sauver Barcelonne , il l'abandonne et cherche dans la fuite son propre salut. Mais il tombe au pouvoir de l'ennemi, et il est entraîné, chargé de chaînes, dans la tente du roi Louis.
La prise de la -ville vint bientôt couronner les efforts de Louis et de ses guerriers , et jeter dans le cœur de son père une joie que rien ne pouvait égaler.
Dans la ruine de la cité maure les Aquitains vengèrent les invasions des premiers conquérants sarrasins. Là ne s'arrêtèrent point les efforts du jeune roi ; il renouvela durant deux ans ses attaques contre les Musulmans , et son armée s'avança même jusqu à la cité de Tortose. Elle était alors sous les ordres d Ingobert. Les guerriers franks et aquitains l'auraient infailliblement prise , si un événement fortuit n eût fait connaître leur approche aux ennemis. En effet , après une marche de trois jours , pendant laquelle ils n'eurent d'autre tente que le ciel , se privant de feu pour ne point être trahis par la fumée , se cachant le jour au milieu des forêts et ne marchant que pendant la nuit , ils traversèrent l'Ebre , à l'aide de navires qu ils avaient construits.
Mais, au moment où les Franks, trompant la vigilance des Sarrasins , franchissaient le passage , un soldat de l'armée ennemie , s'étant jeté dans le fleuve pour s'y baigner, vit passer près de lui un excrément de cheval ; aussitôt il le saisit, le flaire, et s'écrie : « / oyez, compagnons , et tenezn vous sur vos gardes; on nous prépare des embûches. » Les guerriers envoyés à la découverte ne tardèrent point à corroborer le pressentiment et la logique d odorat de 1 avisé baigneur. Aussitôt, frappés de terreur, les Maures , sous la conduite d'Abaïd, prirent la fuite, et ce ne fut que le lendemain , après avoir réuni une grande multitude de troupes , qu'ils vinrent présenter le combat à l'armée des Aquitains. « Les nôtres, dit 1 historien contemporain, » forts du secours divin, contraignirent l'ennemi à prendre » la fuite , jonchèrent le chemin de cadavres par le car-
» nage qu'ils firent des fuyards, et ne cessèrent de tuer jus- » qu'à ce que le jour leur manquât , et que l'obscurité se » répandant sur la terre , la clarté des étoiles vînt égayer » la nuit. » Après cette expédition , nos guerriers retournèrent dans leur territoire , et ce ne fut que l'année suivante , en 81 1 , que Louis , à la tête de son armée , vint s'emparer de Tortose, et, par cette victoire , remplir de terreur les Sarrasins , qui craignirent qu'un sort pareil ne frappât chacune de leurs cités.
Pendant que par de tels exploits le fils de Charles rappelait l'antique bravoure de sa race , et semblait vouloir marcher dignement sur les traces de son père, une terrible révolte éclata de nouveau dans le pays des Wascons. La vengeance lancée contre Adalric avait eu dans ces contrées un long retentissement. Elle avait réveillé dans le cœur de ces populations leurs antipathies si violentes contre le pouvoir vainqueur. Isolées au milieu de leur nature sauvage , à travers leurs profondes vallées hérissées de toutes parts de rocs escarpés , ombragées par d épaisses forêts , elles sont âpres et dures dans leurs haines nationales. Les travaux pacifiques du pieux roi n'ont pu pénétrer dans ces retraites inaccessibles, pour amollir dans leurs esprits plus sombres encore leurs désirs de vengeance. Dans une assemblée générale , le roi annonça cette révolte aux grands de son royaume. Tous furent d'avis de réprimer avec énergie ces tentatives d'insurrection. L'armée , réunie pour une nouvelle expédition en Espagne contre la ville de Iluesca , où ses efforts avaient échoué l'année précédente par l'imprudence de quelques jeunes guerriers , s'avança jusqu'à la cité de Dax. Là , le roi exigea qu'on lui livrât les chefs de la sédition ; sur le refus des populations wasconnes , ordre lui donné aux guerriers franks d'envahir leur territoire.
Alors recommencèrent ces scènes de douloureux souvenir, auxquelles le dènoùment de la lutte des Aquitains et des peuples du Nord semblait avoir mis fin pour un long espace de temps. Parce qu'ils ont tenu en échec durant tout un siècle les elForts des nations frankes , ces peuples croient pouvoir lutter de nouveau avec succès, et ressaisir même, après une conquête si chèrement payée, la liberté et 1 indépendance de leur territoire. L'issue de cette tentative en révéla trop tard l'impuissance. En effet , lorsque le pays fut ravagé , les Wascons vaincus implorèrent de Louis l'oubli de leur révolte. La paix leur fut accordée , mais on ruina toutes leurs habitations ; c'était la condition formelle du pardon. Ils oublièrent promptement cette défaite; car, au retour de l'armée qui s'était avancée jusqu'à Pampelune, lorsqu'elle franchissait les Pyrénées , de nouvelles attaques de la part des \A ascons appelèrent contre eux la colère des Franks. L'un d eux poussa même l'audace, dit le chroniqueur, jusqu'à venir provoquer les guerriers de Louis , sur les limites du camp ; au lieu d'un adversaire , on lui donna la potence. Les autres ayant pris la fuite , on leur enleva leurs femmes et leurs enfants , ne leur laissant que leurs sauvages habitations toutes détruites , et leurs vieilles haines prêtes à éclater dès la première occasion favorable. Ceci se passait vers l'an 813.
C'est ainsi que Louis , par la force de ses armes , repoussait non-seulement les invasions des guerriers sarrasins r mais encore apaisait les insurrections vvasconnes.
MOUVEMENT RELIGIEUX EN AoUITAINE.