‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 7 sur 41 · IMPULSION DU JEUNE ROI. RETABLISSEMENT DES MONASTERES · texte numérisé non relu

IMPULSION DU JEUNE ROI. RETABLISSEMENT DES MONASTERES

VIE DE S. W1LHEM. — MONASTERE DE S.-GELLONE.

Délivré des attaques de ces deux ennemis , le fds do Charles songea à rétablir dans l'Aquitaine les établissements religieux qui avaient disparu au milieu des guerres d'indépendance. « Les habitants de ces saints lieux , dit le chro- » niqueur, habitués à vivre sous un gouvernement tyran- » nique, avaient appris plutôt à s'appliquer au maniement » des chevaux , aux évolutions militaires et à l'exercice des » armes, qu'au culte divin. » C'en était fait de la pensée religieuse, de cette puissance civilisatrice qui a déjà dompté la barbarie , et conservé dans le sanctuaire de ses cloîtres , intacte et pure , l'intelligence humaine étouffée et avilie dans les luttes sanglantes des invasions. « Que sont deve- » nus ces saints monastères qui s étaient élevés sur notre » territoire ? Où ont été transportées ces pieuses reliques » que nos populations entouraient de leurs respects et de » leurs prières? Demandez cela à la hache des Franks, au » génie sauvage de la guerre. Tout a été englouti dans la » tempête. »

Louis s'appliqua donc à la réorganisation sacerdotale dans les provinces d'Aquitaine. Entouré d'hommes pieux, d'une nature religieuse lui-même , aimant la vie contemplative avec sa divine poésie et ses sublimes abnégations , il donnait son affection aux hommes qui oubliaient tous leurs intérêts terrestres par amour pour Dieu, et dont la vie tout entière n'était qu'un sacrifice de chaque jour à cette sainte pensée. Plusieurs fois il avait voulu se laisser aller à ses

instincts de vie monastique ; « mais la volonté de son » père , dit le chroniqueur , ne permit pas qu'un homme »" d'une piété si grande s'ensevelit dans le soin de son » propre salut , lorsqu'il pouvait consommer celui d'un » plus grand nombre. » Par ses ordres , et dans toute l'étendue de son royaume , les monastères furent réparés ; dans le Poitou ce furent ceux de Saint-Philibert , de Saint- Maixent et de Sainte-Radégonde. Non content de relever ceux qui étaient en ruines , il en fonda de nouveaux , et cette impulsion donnée à l'esprit religieux par le jeune roi fut accueillie avec grande joie par les populations.

Elles avaient trop souffert de la guerre pour n'avoir pas besoin d'asiles sacrés , témoins pacifiques de leurs larmes et de leurs prières. De toutes parts on vit s'élever de ces saintes solitudes qui devaient , ainsi que des flambeaux , pour nous servir de l'expression du chroniqueur, jeter une éclatante lumière à travers les provinces d'Aquitaine. Les solitudes se transformaient en villages , et autour de ces modestes habitations devaient se construire plus tard les cités elles-mêmes. Les extases de la vie mystique , à l'époque où nous sommes arrivés, se traduisent en œuvres humaines. Les moines jettent le froc pour se faire hommes d'action. De leurs bouches ne s'exhalent pas uniquement les chants des saints cantiques , mais encore des ordres et des commandements ; ils sont là pour diriger les populations qui , ambitieuses de s'abriter après l'orage , cherchent à reconstruire de nouvelles demeures avec les débris de leurs antiques habitations.

Les forêts disparaissent devant l'énergie de leurs travaux; la terre , si longtemps inculte , promet à l'activité de leurs bras de fécondes moissons; tout le territoire change de face. à la parole de ces nouveaux créateurs. C'est là une

période de haute et puissante civilisation que traversent les historiens , oublieux des saints travaux de ces nouveaux conquérants , qui ont jeté bien loin d'eux les armes destructrices et mortelles pour ne se servir que de celles qui donnent la vie morale et l'existence matérielle : la croix du christianisme et le soc du laboureur. Hommes d'action et de pensée tout à la fois , ils viennent réparer les désastres des conquêtes , tarir les larmes des vaincus , apaiser leurs douleurs avec des paroles d'espérance , féconder le sol et lui arracher par d'ardents labeurs la substance des populations. Dans l'histoire des fondations monastiques se rencontre celle de nos cités et de nos moindres bourgades. Ce fut autour d'un monastère , sous l'inspiration d'un homme de Dieu , qu'ont pris naissance les cités où nous vivons à l'heure qu'il est ; ce fut sous le vocable sacré de quelque pieux martyr que nos aïeux placèrent les destinées de leurs primitives habitations.

Tandis que les plus robustes d'entre les habitants du cloître sillonnent la terre en tous sens , font agir la hache à travers l'épaisseur des forêts , d'autres construisent ces premières églises du clmstianisme , à l'édification desquelles semble déjà présider une pensée d'art. Les basiliques romaines , dont les voûtes avaient été témoins des solennités religieuses des premiers chrétiens , étaient tombées au milieu des dévastations générales, suivant , dans leur complète décadence , les moeurs et les croyances dont elles avaient été jadis les symboles. D autres temples s'élèvent ; l'architecture religieuse apparaît. Les tours des églises s'abaissent sur les vastes cintres ; les arcades se reposent sur de frêles colonnes , entre lesquelles apparaîtront bientôt les oeuvres du sculpteur : tout cela est le premier mot du moyen-âge. Pendant que l'artiste jette de la sorte les fon-

déments tlu lieu saint , d'autres solitaires , d'une ardeur moins bruyante et plus patiente , s'occupent à transcrire les livres des saints , à en multiplier les copies ; ils tracent sur le vélin avec l'encre d'or et les peintures de mille couleurs les e'erits de l'antiquité ; histoire , poésie et philosophie , toutes ces créations de la pensée humaine retrouvent en eux de consciencieux interprètes et d'infatigables propagateurs : ils ne s'inquiètent pas le moins du monde quels sont d'entre tous ces écrits ceux que réprouvera l'ombrageuse inquisition des temps futurs ; et puis , lorsque le soir est arrivé , tous viennent se reposer de leurs labeurs au milieu des voluptés de la prière , et en écoutant de saintes lectures.

Louis encouragea de si nobles efforts. « Il lit venir de » toutes parts des maîtres , dit le chroniqueur, et bientôt » la coutume de lire et de chanter, l'intelligence des livres » saints et des livres profanes firent des progrès plus ra- » pides qu'on ne saurait le croire. Son exemple fut suivi » non-seulement par une multitude d évèques , mais en- » core par beaucoup de laïques, qui, frappés d'émulation, » réparaient les monastères en ruines , ou bien en construi- » saient de nouveaux à lenvi les uns des autres. Enfin , la » chose publique du royaume d'Aquitaine s'améliorait au » point qu'on ne voyait, soit en l'absence du roi, soit quand » il habitait dans ses palais , personne se plaindre d'a- » voir éprouvé une injustice. Louis, en effet, distribuait » pendant trois jours de la semaine la justice au peuple. » Aussi , lorsque Archambaud , chargé par l'empereur de transmettre quelques ordres à son fils , revint de sa mission , il raconta avec une grande magnificence d'éloges toutes les merveilles qu'il avait vues. A ce récit le vieil empereur , versant des larmes de joie , s'écria : « O »ics

» amis ! réjouissons-nous , car nous sommes vaincus par » la sagesse du jeune homme; avec quelle fidélité il s'acquitte » de la fonction dont l'a chargé le maître ! » — Quelle que soit l'exagération paternelle de ces éloges , il n'en est pas moins vrai que F Aquitaine renaissait de ses propres ruines sous les inspirations de son nouveau roi. Mais, sans vouloir diminuer en rien le mérite du lils de Charles , nous devons rendre à chacun ce qui lui appartient , et appeler sur les hommes qui en ont été dignes la reconnaissance nationale.

Or, à côté de Louis se rencontraient quelques hommes qui n'étaient probablement pas étrangers à ce mouvement des esprits. Un d'eux surtout doit attirer toute notre attention , non-seulement en raison de sa coopération active aux événements de l'époque, mais encore à cause du retentissement que son nom a laissé dans notre histoire. Nous voulons parler de Wilhem , nommé duc de Toulouse après la mésaventure arrivée à Chorson , et que nous avons déjà entrevu dans le poétique récit de l'expédition contre Barcelonne. Cet illustre guerrier avait été placé par Charles près du jeune prince , « pour lui servir de conseil durant la paix, et de bouclier durant la guerre. » Dans sa vie se résument tous les caractères de 1 époque ; c'est à ce titre que nous allons en retracer les principaux traits.

Wilhem est le Charlemagne du midi; c'est l'ombre du grand empereur se reflétant sur nos provinces. Comme au nom de ce dernier , les populations ajoutent le titre de grand , et la postérité sanctionne cette admiration contemporaine par celui de saint. Alors cette sanction était une vasteexplosionde sentiments populaires : c'était la couronne civique que les nations de cette époque décernaient aux héros. Pour les dynasties de la prochaine féodalité , Wilhem

est l'être mystérieux vers lequel elles aspirent toutes à descendre. 11 y a dans cette géniture une sève profonde de vie et d'amour qui fait germer dans le sein des populations des pensées d'attachement et de fidélité. Qu'a-t-il donc fait cet homme , pour soulever de son vivant les acclamations de la foule , et, après sa mort, pour protéger par la puissance de son souvenir les dominations féodales ? Est-ce parce qu'il s'est vaillamment battu contre les Sarrasins , défendant ainsi glorieusement l'honneur de nos provinces et les frontières de notre territoire ? Est-ce parce que , le premier entre tous les guerriers , il a apparu vainqueur sur les hautes et inaccessibles murailles de Barcelonne , cette forteresse musulmane , d'où s'échappaient ainsi que d'une source inépuisable ces multitudes de conquérants ? Sontce là ses titres à la reconnaissance des peuples?

Nous le disions tout h l'heure, vers les monastères étaient dirigées toutes les pensées et les espérances de cette époque. Eh bien ! l'entrée solennelle de Wilhem dans un cloître qu'il avait fondé nous semble être la cause de son immense eloire. L'homme de Dieu a fait oublier le çuerrier. Et si plus tard les poètes s'emparent de la vie de ce saint pour la transmettre à la postérité dans leurs longues et diffuses épopées, la gloire du héros rejaillira sur la pensée religieuse de ces temps, qui a rallié à sa sainte cause l'un des guerriers les plus puissants de la cour de Charles le Grand.

\ oici la relation des circonstances qui accompagnèrent le dénoùment de 1 existence de Wilhem :

1 II découvrit dans ses terres du diocèse de Lodève une solitude entourée d'âpres montagues et de ravins profonds et boisés : c'était

' Ce récit est un fragment d'un travail complet que doit publier M. îhomassy sur le cycle épique de Wilhem. ( Journ. de Vins t. pub. !

l'ancienne vallée de Gellone , à laquelle la reconnaissance populaire devait donner plus tard le nom de Saint-Wilhem du Désert. Traversée par un torrent, rafraîchie par de nombreux ruisseaux , cette retraite sauvage devait vivement frapper l'imagination de Wilhem. Elle n'était d'ailleurs qu'à une distance d'environ quatre ou cinq milles de l'abbaye déjà célèbre d'Aniane , où brillaient toutes les vertus monastiques occupées à rassembler les débris de la civilisation romaine , située sur le penchant d'un ruisseau d'eau vive, aujourd'hui nommé le Perdus, qui court de cascade en cascade le long de l'étroite vallée de Gellone , jusqu'au rapide torrent de l'Erau (Hérault ). Elle fut gouvernée par un homme de race noble , comme lui parent de Charlemagne. Ses deux sœurs , Albane et Bertane , se jetant aux pieds de leur seigneur et frère , le conjurèrent de les consacrer à Dieu dans la vallée de Gellone.

Lui aussi , vieux soldat de Charlemagne , il savait apprécier la milice des cénobites et celle des guerriers , celle-ci combattant pour la terre qu'elle ravageait, et l'autre pour Dieu qui ordonnait de la féconder. Noble vétéran de la première , il voyait l'abbé Benoît , son illustre ami , prêt à le recevoir dans la seconde. Il pesait ainsi la valeur du moine et celle du chevalier , ce qui restait de ses hauts faits d'armes, et ce que promettait le monastère qu'il avait fondé dans le désert. Alors venait s'offrir à lui un tendre et touchant souvenir , celui d'Albane et Bertane, ses deux sœurs , si fermes l'une et l'autre dans leur renonciation au monde. Pouvait-il hésiter , et ne pas répondre à l'exemple qu'il recevait d'elles, au défi qu'elles semblaient lui jeter sur le chemin du ciel et de la véritable gloire ? Wilhem allait partir, lorsque Charlemagne, dont il avait toujours été l'utile conseiller , le manda près de lui dans le pays des Franks. Il revit alors sa terre natale ; et Charlemagne le reçut comme son fils , le combla d'honneurs. Mais Wilhem n'en devint que plus ardent à fuir les pompes des cours.

Charlemagne, qui l'aimait et connaissait le vide cjue son absence allait faire à l'administration de son royaume, essaya longtemps de le détourner de son dessein. Cédant enfin à ses instances , il le pria de puiser dans les trésors royaux, afin d'embellir au moins la solitude qu'il était si désireux d'habiter. « J'ai assez de biens , assez d'or et d'argent, répliqua Wilhem ; mais, si vous désirez offrir quelque chose à Dieu par mes mains , donnez-moi la parcelle de la glorieuse croix du Sauveur envoyée de Jérusalem , et qui vous fut remise en ma présence. »

A cette demande d'un trésor que rien ne pouvait remplacer, Cliarlemagne hésita; mais il ne put refuser. Il lui donna donc, comme souvenir de son amitié et de leur commune alliance , l'adorable phrlanlère renfermant la croix sainte que le vénérable prélat Zacharie était venu lui remettre à Home avec les clefs du Saint-Sépulcre et du Calvaire , de la part du patriarche de Jérusalem.

Ce dont sacré , brillant de pierres précieuses, offrait tout ce que l'art était capable de produire pour l'inspiration de la piété. Il était d'argent revêtu d'or , comme on pouvait encore le voir il y a peu d'années , et dans son premier éclat on le crut de l'or le plus pur. La vénération qu'il inspira plus tard , et les nombreuses donations qui lui furent faites , dédommagèrent largement l'abbaye de Gellone de la perte des richesses que Charlemagne avait offertes à son pieux fondateur. Ce prince ajouta au premier don celui de l'autel où la croix était honorée, avec tous les objets précieux consacrés à son culte , ainsi que de nombreux ornements et divers reliquaires de saints.

Alors un bruit de multitude se fit entendre, mêlé à des murmures sur la retraite du duc de Toulouse , qui voulait quitter le monde pour aller vivre au désert. Soudain toute la cour , toute la ville se précipite. La nombreuse milice des chevaliers francks , éperdue comme une famille qui craint de perdre son père , les grands du royaume s'écrient tous en désordre : « Où vas-tu , seigneur JVilliem ? Pourquoi le retirer , abandonner ainsi le roi , ruiner l'état , et nous perdre tous ? Si tu veux aller ù Dieu , n est-il point partout? » Riais lui, immobile et préoccupé du ciel , restait sans répondre et sans larmes ; enfin son émotion l'emporte : « Amis , leur dit-il , si vous pouvez nie donner votre foi cl vos témoins que la mort ne viendra jamais nous séparer , je consens volontiers à vivre heureux avec vous : sinon , laissez-moi consacrer à Dieu les années, sans doute aujourd'hui peu nombreuses, qu'il me serait permis de vous donner. »

A ces mots, Wilhem. , muni du phy lanière de la vraie croix, mêle ses larmes et ses adieux avec Charles, son seigneur bien-aimé , avec l'armée et ses vieux compagnons d'armes. Il part et presse sa marche pour quitter le pays des Franks, honorant les églises sur sa route, faisant l'aumône aux pauvres et rachetant aux serfs leur liberté. Il arrive ainsi en Auvergne , au bourg célèbre de Brioude , où il fait un trophée de ses armes qu'il consacre à St Julien. Il offrit ses armes défensives, son casque et son bouclier, sur le tombeau du saint martyr, et suspendit

à la porte de l'église, en dehors , son carquois et son arc , sa lance et sa redoutable épée. Sa prière finie , il part, impatient et joyeux de revoir son monastère. Lorsqu'il fut arrivé à l'entrée des montagnes de Gellone, reconnaissant, après deux ans d'absence , sa douce solitude, il la salua en rendant grâces à Dieu. De là, nu-pieds et couvert d'un rude cilice sur ses vêtements , muni de la vraie croix , et portant sur ses épaules le précieux autel destiné à son culte , il s'achemina vers la basilique qu'il avait dédiée au Saint-Sauveur. Mais déjà les moines , instruits de son arrivée , l'abbé marchant à leur tête , étaient allés audevant de lui en procession. Ils accompagnèrent leur noble fondateur jusqu'à l'église abbatiale , où il déposa son pieux fardeau , et leur offrit la vraie croix , les reliques des saints et de riches offrandes qui furent placées respectueusement sur l'autel du Saint-Sauveur : c'étaient des calices d'or et d'argent avec leurs offertoires, des vêtements de soie, des étoiles cousues d'or, des manteaux d'outre-mer , ainsi que des sacrainentaires , des évangiles et autres manuscrits aussi précieux que nécessaires, dont quelques-uns nous sont parvenus. Des ornements dorés et enrichis de pierreries furent aussi distribués aux divers autels du monastère. Parmi les dons qui sont spécialement désignés , était une petite cloche d'argent qui fut suspendue à la voûte de l'église, près d'une belle fenêtre vitrée, d'où « elle annonçait chaque heure du jour, et charmait par sa douce et claire mélodie les oreilles et le cœur de ceux qui pouvaient l'entendre. »

Alors eut lieu, dans la salle du chapitre, la réception du duc de Toulouse parmi ses nouveaux frères.

Les épreuves furent abrégées pour lui, et le 29 juin 806, le jour de la fête des apôtres Pierre et Paul , le gouverneur de l'Aquitaine et de la Septimanie se fit pauvre et humble moine. Il échangea ses habits tissus d'or contre le cilice ; serf de Dieu , il se laissa couper sa noble chevelure , insigne distinctif des anciens vainqueurs, et sa longue barbe, d'après un ancien usage , fut consacrée à Dieu. Heureux désormais loin des forteresses et des châteaux élevés , loin des palais où brillaient l'or et les peintures de Sinope , il peut consacrer sa vie aux combats de la pénitence , au travail et à la prière.

Cependant il fallait vivre au milieu de ce désert, où jusque-là on n'avait songé qu'à construire des habitations , qu'à défricher et à cultiver la terre. Wilhem , aidé de ses deux fils Bernard et Gausehne , qui

lui avaient succédé dans son gouvernement , et par les comtes de la Septimanie , les plus voisins du monastère , commença par aplanir les abords difficiles de la vallée ; il jeta une chaussée sur les rives de l'Erau , et construisit une route élevée pour joindre les deux montagnes qui dominent l'abbaye et gardent en ce lieu l'entrée sauvage de l'ancienne Gellone : ouvrage long et pénible, encore existant à Saint-Guillelm du désert ; on y employa la hache et le marteau pour tailler la roche vive , le fer et le plomb pour unir les pierres et fortifier les constructions. Wilhem , donnant lui-même l'exemple , travaillait comme un simple et pauvre moine. Il fit établir en même temps autour du monastère et le long du fleuve une nombreuse suite de petits jardins dont le nom primitif laslwrlas , du latin hortus , s'est conservé dans l'idiome local. Bientôt après , des vignes , des maisons , des oliviers , des arbres fruitiers de toute espèce , des eaux abondantes habilement ménagées poulies besoins de l'agriculture , tous les dons de la nature , tous les bienfaits de Dieu transformèrent ce désert inculte en un séjour de félicité.

C'est bien le type du guerrier du moyen-âge : il complète la gloire accpiise dans les combats par les saintes et religieuses occupations du monastère ; son armure est remplacée par le cilice , son glaive par l'instrument agricole , ses paroles de colère par de pieuses prières. La dynastie de nos futurs ducs d'Aquitaine ne pouvait placer dans une plus noble source les premiers germes de son existence !

L'ami de Wilhem, Charlemagne, chercha aussi lui à animer d'un sentiment religieux les derniers instants de sa vie.

« En effet, sentant sa fin approcher, raconte Thegan » le biographe de Louis le Pieux , il lit venir auprès de lui » son fils Louis, et convoquant tous les évêques, les abbés, » les ducs, les comtes, les vicomtes, eut avec eux une con- » férence solennelle dans le palais d'xVix-la-Chapelle. Il les » exhorta avec douceur et bienveillance à se montrer fidèles » envers son fils; puis il demanda à tous les membres de

» L'assemblée, depuis le plus grand jusqu'au plus petit,

.» s'ils consentaient à ce qu'il laissât son titre, c'est-à-dire

» celui d'empereur , à son fils. Tous lui répondirent que

» c'était Tordre de Dieu. Cela fait, le dimanche suivant il

» se couvrit des ornements impériaux, mit une couronne

» sur sa tète , et s avançant environné d'une pompe écla-

» tante , comme il convenait à un empereur, il se rendit à

» l'église qu'il avait lui-même fondée et fait construire.

» Parvenu au pied d un autel élevé dans un lieu qui domi-

)i nait tous les autres, et consacré à Jésus-Christ , il y fit

» déposer une couronne d'or , mais non celle qu'il portait

» sur la tète. Après avoir longtemps prié avec son fils, iL

» lui adressa la parole en pi'ésence de toute la multitude ,

» des pontifes et des grands. Il l'exhorta avant tout à craindre » et à aimer le Dieu tout-puissant, à observer en tout ses

» préceptes , à bien gouverner l'église de Dieu et à la pro-

» téger contre les hommes pervers. Il lui recommanda de

» montrer une clémence inépuisable envers ses frères et

» sœurs plus jeunes cpie lui, envers ses neveux et tous ses

» proches ; ensuite, d'honorer les prêtres comme des pères,

» d'aimer les peuples comme ses enfants , de forcer les

» hommes superbes et corrompus à marcher dans la voie

» du salut, afin d être le consolateur des religieux et des

» pauvres. Il lui conseilla de ne choisir que des ministres

» fidèles et remplis de la crainte de Dieu , qui eussent en

» horreur les faveurs injustes ; de ne dépouiller aucun

» homme de ses honneurs et bénéfices sans une juste cause ,

» et de se montrer lui-même en tout temps irréprochable

» aux yeux de Dieu et de tout son peuple. Après avoir ainsi

» parle à son fils, en présence de la multitude, et ajouté

» encoi-e bien des paroles , il lui demanda s'il consentait

» à obéir à ses préceptes. Louis répondit qu'il obéirait vo-

» lontiers, et qu'avec laide de Dieu il observerait tous les » préceptes que lui avait donnés son père. Alors Charle- » magne lui ordonna de soulever de ses propres mains la » couronne cpii se trouvait sur l'autel, et de la placer sur » sa tète en mémoire des conseils qu'il venait de lui » donner. Louis exécuta Tordre de son père. Après cette » cérémonie , ils entendirent la solennité de la messe et » retournèrent au palais. Louis soutint son père en allant » et en revenant, tout le temps qu il se trouva avec lui. » Quelques jours après , Charlemagne l'honora de pi'ésents » magniliques, et lui permit de retourner en Aquitaine. » Avant de se séparer , ils se serrèrent mutuellement dans » leurs bras et s embrassèrent, commençant à pleurer à m cause de leur tendre amour.

» A la même époque , l'empereur envoya des commis- » saires dans toutes les parties de son état pour s'informer » si quelqu'un se plaignait de quelque injustice , ordonnant » que quiconque formerait une plainte , et pourrait le » prouver par la déposition de témoins véridiques , se pré- » sentàt aussitôt devant lui avec ses témoins. Dans leur » mission , les commissaires trouvèrent une foule d'op- » primés , dépouillés de leur patrimoine ou privés de leur » liberté ; oppressions qu'exerçaient par méchanceté d'in- » justes gouverneurs, comtes ou vicomtes. L'empereur fit h annuler tous les actes que la méchanceté avait suggérés » aux gouverneurs injustes pendant la vie de son père. Il )j rendit aux opprimés leur patrimoine, et délivra ceux » qui avaient été réduits h une servitude inique. »

Ce fut là le dernier acte de Charles le Grand pour nos contrées, car il mourut la même année, en 814, laissant la couronne impériale à son fils Louis le Pieux , roi d'Aquitaine.

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