‹ Histoire générale du Poitou (volume 2)Chapitre 8 sur 41 · HUMILIATIONS DE CE MONARQUE. — SA MORT · texte numérisé non relu

HUMILIATIONS DE CE MONARQUE. — SA MORT

Enlevez au monde antique 1 inaccessible et puissant Atlas qui , suivant la fable païenne , en était le soutien , alors vous assisterez par la pensée au spectacle dont la mort de Charles le Grand fut le signal dans le monde moderne. Cette unité d'un empire si vaste avait aussi son géant pour supporter son poids immense ; le géant tombe , et avec lui tout l'édifice. L'empire , en effet , tel cpie l'avait conquis le glaive de Charles et constitué son génie , ne pouvait survivre à son conquérant , à son fondateur : la puissance du glaive s'évanouit avec le guerrier qui l'agite , le génie disparaît avec la pensée et l'intelligence de l'homme à qui la Providence l'a inoculé. Y avait-il dans cet immense assemblage de nations diverses l'élément essentiel de viabilité ? Ou se trouvaient l'harmonie et les proportions , l'identité des mœurs et des sentiments? Etait-il possible que cette agglomération colossale de peuples survécût au guerrier qui 1 avait créée ? Y a-t-il justice de la part de certains historiens à rejeter sur la faiblesse du nouvel empereur la responsabilité de la décadence, et à traiter avec mépris le (ils

fie Charles parce qu'il n'a pu poursuivie l'oeuvre du père? Chaque page de l'histoire donne un démenti formel à de telles interprétations. Si la débonnairete' de Louis d'Aquitaine fut une des causes du démembrement de l'empire , pourquoi , après tant de siècles écoulés depuis la mort de ce prétendu coupable , le travail de l'unité n'est-il pas encore achevé ? pourcpioi nous , qui sommes bien loin de ces temps , avons-nous assisté à un dénoùment presque identique dune tentative au moins égale par le génie et la gloire à celle de Charles le Grand? Il était impossible que cet amalgame confus de populations diverses pût subsister. 11 faut que bien des siècles s'écoulent avant que les vainqueurs et les vaincus confondent leurs destinées : les mœurs sont vivaces dans le cœur des peuples; les générations oublient difficilement 1 idiome de leurs aïeux et les souvenirs glorieux de leurs nationalités. Que savons-nous? peutêtre si Charles le Grand lui-même eût vécu plus longtemps, aurait-il assisté à ce long déchirement de l'empire qu'il avait fondé ? peut-être aurait-il été témoin de ces terribles catastrophes qu'il semblait prévoir, et victime de ces orages qu'il voulait de son vivant étouffer , lorsque de ses mains tremblantes il cherchait à affermir bien solidement sur la tête de son fds la couronne impériale ? L'histoire des temps modernes peut donner quelque valeur à notre hypothèse.

Ainsi que la tentative de Clovis, échoua l'oeuvre de Charles le Grand. En vain la puissance romaine vint-elle sanctionner la première, en jetant sur les épaules du barbare Frank les insignes consulaires ; en vain la puissance catholique orna-t-elle de sa consécration religieuse les conquêtes du second , en joignant au bandeau des Césars le globe d'azur couronné de la croix d'or. Rien n'y peut faire. L'œuvre

accomplie par les armes a son inévitable fatalité. Toutes ces nations , tous ces peuples soumis avec, le fer ressemblent assez à limmense cuirasse qui couvre le conquérant , formée de mille pièces diverses : si le guerrier tombe au milieu de la lutte , l'armure se brise avec fracas , ses mille mailles d'acier se dispersent ça et là. Tel a été le sort de l'empire de Charles.

Si les historiens de l'unité doivent considérer cette tentative comme l'aurore de la vie nationale , nous , historiens des individualités provinciales, nous devons chercher dans ce dénoùment les premiers germes de notre existence. Au démembrement de l'empire correspond la formation des puissances territoriales. La mort de Charles , la chute de son empire , c est là le premier mot historique de la féodalité. Ainsi, quand bien même l'intérêt national ne nous porterait pas à suivre les traces de Louis le Pieux, notre ancien chef, il y aurait pour nous nécessité d'assister à la décadence du pouvoir impérial , puisqu'elle doit créer notre indépendance. Contre le malheureux Louis éclatèrent les répulsions de vingt peuples , divers de races et de mœurs : les vieilles nationalités firent explosion , n'étant plus comprimées par la main de fer du conquérant ; et, par une déplorable et triste fatalité , elles se servirent pour frapper le lils de Charles du glaive de ses propres enfants. Ce fut par le parricide que devait s'écrouler l'empire.

A peine le nouvel empereur s'est-il installé dans le palais d'Aix-la-Chapelle , et exécuté les dernières volontés de son [)ère en distribuant à certaines villes qu'il avait désignées tous les trésors de l'empire ; à peine a-t-il eu le temps de chasser du palais la multitude des femmes qui le souillaient journellement , et partagé, suivant la loi des Franks , tous ses états entre ses différents lils ; à peine a-l-il envoyé

vers l'empereur d Orient Norbert lévèque de Pieggio et Richwin , comte de Poitiers , pour demander son amitié , que des re'voltes terribles éclatèrent dans le royaume d'Italie. Bernard , l'un des descendants de Charles, lui disputait la couronne impériale, et l'oncle, cédant aux inspirations de sa femme Hermengarde , ordonnait de lui crever les yeux , supplice dont Bernard mourut quelques jours après. Le bourreau avait à peine terminé son office, que Louis , que les remords agitaient déjà , apprit la révolte des Bretons , dont 1 audace , dit l'historien contemporain , avait été jusqu'à nommer roi un certain Morman , homme de leur nation , et à refuser de se soumettre sous aucune espèce de condition. L'empereur s'étant avancé jusqu'à Vannes , où il tint une assemblée générale , marcha vers les frontières ennemies , ravagea leur territoire jusqu'à la soumission complète des populations, qui vinrent implorer merci, après la mort de leur chef tué dans un combat par un écuyer frank du nom de Ghoslon. Au retour de celte expédition , Louis s'arrêta dans la cité d Angers pour prodiguer à Hermengarde des soins cpii lui firent inutiles , car , épuisée par une longue maladie , elle y succomba.

Vers ce même temps, en 819, le Wascon Loup, surnommé Centulle , attaqua Warin , comte d'Auvergne , et Bérenger , comte de Toulouse. Mais vaincu dans un combat où il perdit son frère Gersan et beaucoup des siens , il se retira dans son territoire. Quelque temps après , conduit devant l'empereur , il fut condamné à l'exil. L'année suivante , ces mêmes Wascons , poussés à la révolte , dit le chroniqueur . par cette maladie de sédition qui leur était naturelle , furent si bien dispersés par Pépin, le fds de Louis auquel était échue en partage l'Aquitaine , qu'aucun d'eux n'osa plus remuer.

Ces incidents des premières années du règne de Louis ne peuvent en rien rivaliser avec ceux qui doivent plus tard s'accomplir. Veuf d'Hermengarde , le pieux empereur , excite par le conseil des siens , qui craignaient sans doute que ses instincts religieux ne lui fissent oublier la couronne des Césars pour [habit monastique, songea à subir une seconde fois le joug du mariage. Dans les immenses salles du magnifique palais d'Aixda-Chapelle , se réunirent , par l'ordre de l'empereur, toutes les jeunes filles de l'empire issues de race noble. Une d'entre elles , dont la beauté et l'intelligence ne rencontraient point de rivales , plut à l'empereur qui la choisit pour femme ; c'était la jeune Judith, fille de Welf, comte de Bavière.

Qu'il oublie promptement , le malheureux empereur , les vengeances des premières années de son règne ! Qu'il rappelle de l'exil tous ces seigneurs qui avaient conspiré contre sa vie , qu'il leur rende leurs biens et leurs dignités ! Que le fameux abbé de Corbie , Adhalard , sorte du monastère de St-Philibert , de cet exil sur les rivages de l'océan ; que son frère Bernard arrive de celui de St-Benoit pour rentrer en faveur ! Cette puissance de générosité si l'are dans ces siècles ne semble-t-elle pas annoncer que Louis devine les orages qui s'accumulent au-dessus de sa tète ; qu'avant de tomber victime , il ne veut pas partager ce triste sort avec celles qu'il a faites lui-même , peut-être plus justement? Non content de cette amnistie, le pieux empereur veut rejeter loin de lui tous les remords qui peuvent troubler la pureté de son âme.

En 822 , dans une assemblée des évêques , des abbés et des grands de son royaume , il donna un libre cours à sa douleur. Imitant l'exemple de Théodose , après s'être agenouillé au milieu de l'église, il confessa à haute voix ses

fautes , et implora une pénitence pour 1 expiation de sa conduite à l'égard de Bernard. Non-seulement il demanda pardon à Dieu de ses propres pèches , mais encore il pleura pour ceux de son père , et, pour les racheter, il olFrit le baiser de paix à ses frères naturels cpie le vieil empereur avait condamnes à la tonsure monacale. C'est ainsi que le front dans la poussière , humiliant sa puissance devant celle de Dieu, Louis cherchait à évoquer contre lui toutes les misères humaines , et à expier tous les crimes par l'ardeur de son repentir. C'est bien là le martyr avant le supplice ; le chrétien en face de la passion. Adviennent toutes sortes d'adversités, la guerre civile avec ses passions et ses haines; advienne le parricide même , la victime est prête.

L'orage éclata bientôt : les grands et seigneurs de race franke , toujours avides de changement , comme les chiens et les oiseaux rapaces , dit le chroniqueur , jaloux de voir dans les premières dignités de l'état l'Aquitain Bernard, comte des Marches espagnoles, puissant par l'amitié de Judith , fomentèrent contre l'empereur une ligue formidable. Depuis quelques années , un enfant , le jeune Charles, était issu du mariage de Louis avec la fille du comte de Bavière : ce fut sur la naissance de cet enfant que les conjurés basèrent leur plan d'attaque. Partout ils accusèrent hautement la reine Judith d'adultère avec son favori Bernard , et prétendirent que Charles , ce nouveau-né , ce qui est uîi crime de le dire , ajoute timidement l'historien contemporain, en était le fruit criminel. Cette accusation se fondait sur l'intimité de Judith et de Bernard : la jeune femme , en effet , prenait plaisir à s'entourer des hommes du midi; à parler leur langue, à adopter leurs habitudes qui rappelaient l'élégance des mœurs romaines. On exploitait avec méchanceté linnocence de ces relations qu'amenait

bien naturellement la brillante éducation qu'avait reçue Judith durant sa jeunesse. Il est vrai de dire que bien des gens croyaient rencontrer dans les traits du jeune Charles la preuve la plus évidente du déshonneur de sa mère.

Quoi qu'il en soit, les conjurés allèrent trouver le jeune Pépin dans son royaume d'Aquitaine , lui exposèrent le mépris dans lequel ils étaient tombés , l'insolence de Bernard augmentant de jour en jour , et lui dirent qu'il devait venger l'honneur de son père , publiquement outragé par le favori de Judith. Le jeune homme , d'une ardeur assez bouillante , obéit à ces impulsions ; ayant donc pris les armes, il se rend à Orléans , suivi d'une troupe nombreuse , en chasse le comte Odon , pour mettre à sa place un de ses fidèles , du nom de Mathfried , puis il s'avance jusqu'à \erberie. A la nouvelle de ces événements , Louis plaça Judith dans le couvent de Sainte-Marie , à Laon , et marcha lui-même vers Compiègne. Quant à Bernard , inquiet sur ce qui pourrait advenir, il se réfugia prudemment dans ses Marches des Pyrénées , retraite inaccessible à tous ses ennemis.

Le premier acte des révoltés fut d'arracher Judith de la sainte retraite où l'avait placée la prévoyance de son époux, lis la réduisirent, dit le chroniqueur, en la menaçant de mille geni'es de mort, à promettre qu'elle persuaderait à l'empereur, s'il lui était permis d'avoir un entretien avec lui , de renoncer à toute résistance , de se faire raser , et de se renfermer dans un monastère , promettant pour ellemême de prendre le voile , et de faire ce qu elle allait conseiller à Louis. Comme ils de'siraient ardemment qu'une telle chose arrivât, ils en conçurent facilement l'espérance; ils firent donc accompagner la reine par un petit nombre des leurs qui la conduisirent près de l'empereur. « Après

un entretien secret, Louis consentit bien à ce quelle acceptât le voile pour échapper à la mort , mais il résista pour son propre compte aux ordres que ses ennemis semblaient vouloir lui dicter par la bouche de sa femme. » Au retour de cette entrevue , Judith fut conduite dans le monastère de Sainte-Radégoncle , pour céder , dit le chroniqueur , aux clameurs du vulgaire. Là elle donna l'exemple de toutes les vertus ; et les murs silencieux du cloitre , témoins de ses larmes et de ses douleurs , eurent seuls le secret de son désespoir , ne redisant nullement si les remords ou l'adversité en étaient la source.

Sur ces entrefaites accourut d'Italie Lothaire, le fils aine de Louis , qui , sans rien entreprendre d'hostile contre son père , sanctionnait pourtant par sa présence au milieu de ses ennemis tout ce qui avait été consommé. Ces derniers ne pouvant satisfaire sur Bernard lui-même leurs désirs de vengeance , le frappèrent dans ses proches. C'est ainsi que son frère Héribert , malgré la volonté de l'empereur , fut condamné à perdre les yeux , que son cousin Odon fut envoyé en exil; de telle sorte, ajoute douloureusement l'historien contemporain , que Louis passa tout l'été n'ayant d'empereur que le no??i. Vers l'automne , une assemblée générale se tint dans le pays de Germanie, à îNimègue ; malgré les efforts des ennemis de Louis qui voulaient qu'elle fût convoquée en quelque lieu de la France, certains d'y rencontrer plus de sympathies pour leur cause que dans les contrées d'outre-Rhin. « L'énergie de l'empereur se réveilla en face du danger; craignant que la multitude de ses ennemis ne l'emportât dans cette assemblée sur le petit nombre de ceux qui lui demeuraient fidèles , il ordonna que tous ceux qui s'y rendraient y vinssent avec le plus simple équipage. » L'abbé Hildeim , méprisant cet ordre,

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lut chassé du palais et exilé à Panderborn ; Wala, l'abbé de Corbie , fut forcé de retourner à son monastère et de n'en plus sortir. Stupéfaits par cette rigueur qu'ils n'avaient point prévue , les conjurés perdirent leur audace , et le lendemain Lothaire accourut , malgré les siens , s'humilier devant son père , qui lui avait fait dire de ve?ur vers lui comme un fils vers un père qui l'aime ; aussi Louis se contenta-t-il de lui adresser avec douceur quelques reproches. Le dénoùment de cette première attaque contre la puissance impériale fut la condamnation à mort des principaux conjurés , prononcée d'après l'avis de tous les docteurs par l'empereur et ses fils, qui siégèrent comme juges dans le procès intenté à leurs complices. Louis ne souffrit pas pourtant qu'on en fit mourir un seul , et le pardon fut encore son unique vengeance.

Ces choses terminées, Judith sortit du monastère de Sainte-Radégonde et vint trouver son époux , ayant à sa suite ses deux frères Rodolphe et Conrad , voués depuis longtemps à létat monastique. « Mais l'empereur ne voulut )> pas lui rendre le titre d'épouse , avant qu'elle ne se fût » purgée, d'une manière conforme a la loi, du crime » qu'on lui imputait; ce qu'elle fit. » Bernard ne tarda pas non plus à abandonner son asile , et il vint rejoindre l'empereur, alors présent à l'assemblée de Thionville : là, il demanda à se justifier des imputations calomnieuses dirigées contre lui, en offrant, suivant la coutume desFranks, à combattre corps à corps celui qui l'accusait , et à se purger par les armes du crime qu'on lui imputait. Aucun adversaire ne s'étant présenté , Bernard se disculpa complètement par un serment solennel.

Cette révolte avortée n'était que le prélude de persécutions plus violentes dirigées contre l'empereur. Sur le

malheureux Louis semble s'accomplir nue terrible fatalité'. Ni ses humiliations toutes religieuses, ni ses paroles de paix et d'amour , ni sa grandeur d'àme , ne peuvent arrêter dans leur essor les haines soulevées contre lui. Les seigneurs, jaloux de fortifier leur indépendance au préjudice du pouvoir impérial , ne cessent de poursuivre de leurs suggestions perfides les fils de Louis. A ces instances si acharne'es cèdent les sentiments de la nature , ainsi que ïeau , dit le chroniqueur, tombant en gouttes légères , perce enfin les pierres les plus dures. Ce fut de l'Aquitaine encore que partit le premier signal. Pépin , déjà plusieurs fois indocile , s'allia avec Bernard , qui était retourné de nouveau dans son pays wascon , et fomenta de concert avec lui les projets dune nouvelle insurrection ; il se rendit avec répugnance près de son père à l'assemblée générale d'Orléans , en 832. Déjà prévenu de ces nouvelles trames, l'empereur voulant arrêter le mal dans sa source et prévenir les desseins de ses ennemis , traversa la Loire avec toute sa suite , et vint s'installer dans la maison royale de Jodiacum. Là , Bernard et Pépin furent cités à comparaître pour se justifier. Le comte de Septimanie n'osa point cette fois affronter les chances An jugement de Dieu ; et ne s'étant pas présenté, il fut condamné pour cause d'infidélité et privé de toutes ses dignités. Quant à Pépin, saisi et confié à une escorte de gens sûrs, Louis ordonna de le conduire à Trêves, afin de corriger ses moeurs dépravées, dit le chroniqueur , ou pour traduire avec plus de vérité, afin d'étouiFer dans son âme les sentiments d'indépendance dont il s'était inspiré dans le contact des peuples d'Aquitaine. Mais , durant la nuit, les guerriers qui le conduisaient, s'étant égarés dans ce pays inconnu, furent attaqués par ses partisans, et au milieu de la lutte le jeune Pépin échappa à sa captivité.

Ce fut dans cette assemblée que Louis donna à Charles , le fils bien-aimé , la couronne d'Aquitaine , enlevée au fils rebelle et insoumis. Quoique accueillie avec joie par plusieurs chefs aquitains réunis autour de lui, cette consécration n'était que le souvenir d'une puissance passée ; car l'empereur, qui vient ainsi de disposer de ces peuples d'outre-Loire , fut forcé , à cause des rigueurs de la saison et des attaques continuelles des habitants du pays , de regagner le territoire des Franks ; ce qu'il fit , ajoute le chroniqueur , d'une manière moins honorable quil lui convenait. Enfin , Tannée suivante , devaient éclater avec plus de force les antipathies des seigneurs contre la puissance impériale. Ce mouvement fut-il provoqué par la sévérité de Louis à légard de Pépin , ou bien ne fut-il qu'un accident dans cette désorganisation générale de l'empire ? Quoi qu'il en soit, rois, seigneurs, évêques, abbés, tous aspirent à l'indépendance. À la tète de cette ligue se rencontrent encore les fils de l'empereur.

Aux instances de Louis, qui les suppliait de se rendre à l'assemblée de Worms , tous les trois accoururent , non pas avec des pensées pacifiques , mais armés et suivis des leurs comme pour un combat. L'un d'eux , Lothaire, amène avec lui le pape Grégoire I\ , qui devait , assurait-on , excommunier tous ceux qui refuseraient d'obéir au jeune roi. Les partis étaient ainsi en présence , lorsque éclata le présage le plus évident de la destinée de l'empire et de son chef. Durant la nuit , tous les seigneurs qui entouraient Louis l'abandonnèrent pour faire cause commune avec ses fils révoltés ; et quand le matin arriva , le malheureux empereur vit que toute son armée s'était écoulée comme un torrent vers le camp de ses ennemis : seul , la tristesse dans 1 Ame , il adressa aux rares serviteurs qui lui étaient restés

fidèles ces résignées paroles : « Alkz , allez à mes fils , je » ne veux pas que -personne perde à causé de moi la vie » ou même un membre. » La tradition a conservé le souvenir de cette trahison en laissant au lieu qui en fut le témoin le nom de Champ-du-Mensonge. Ceci se passait en

Abandonné par les siens , Louis se voyait déjà menacé des insultes de la multitude , lorsqu'il se rendit seul au camp ennemi. A son approche , les trois princes réunis descendirent de cheval pour recevoir leur père ; celui-ci leur demanda de ne rien oublier de ce qu'ils avaient promis autrefois à l'égard de sa femme et de son fils Charles. Sur leur réponse satisfaisante , il les embrassa et les suivit jusque dans leur camp. Mais à peine est-il arrivé que Judith lui est arrachée et conduite dans la tente de Louis le Germanique. Quant à lui il suivit Lothaire , qui l'emmena , ainsi que Charles , vers le lieu où stationnaient les siens. Après cela , poursuit le chroniqueur, comme le peuple était délié de ses serments , les trois frères se partagèrent l'empire. L'épouse de Louis fut exilée dans un monastère d'Italie , suivant la même route que le pape Grégoire qu'un tel spectacle avait navré de douleur. Quelques jours après Pépin retourna en Aquitaine, et l'empereur, toujours sous la garde de Lothaire, fut conduit dans la cité de Soissons , et enfermé dans le monastère de Saint-Médard.

Les ambitions des dilférents chefs étaient donc triomphantes ; elles avaient brisé le lien qui les unissait au chef commun. Mais là ne devaient pas s'arrêter leurs haines : il ne leur suffit pas de tenir prisonnier le représentant de limité impériale dans ce monastère qui semble èti'e au milieu de ces siècles la roche tarpéïenne des puissances déchues, avec ses cachots toujours prêts à recevoir la vie-

time , et ses moines toujours disposés à faire tomber les longues chevelures. L'homme de l'empire est ainsi frappé; mais il reste à détruire le dernier prestige de son pouvoir par 1 humiliation la plus dégradante. Les ennemis de Louis réunirent quelques évêques dévoués à leur cause , et , dans une assemblée tenue à Soissons , l'empereur fut condamné , sans être entendu , à déposer sur les tombeaux de saint Médard et saint Sébastien ses armes , symbole de sa puissance. On le contraignit à demander pardon à Dieu et aux hommes de crimes imaginaires dont on lui avait dressé une longue liste ; puis on lui arracha ses vêtements impériaux pour le couvrir de la robe grise , insigne de 1 esclavage. Le vieillard a oublié l'énergie de sa l'ace au milieu des souffrances et des persécutions. Ce n'est plus le héros ardent et robuste , brisant le fer avec une merveilleuse facilité , ainsi que nous le raconte le chroniqueur de Saint-Gall, mais une victime résignée en face du supplice. Cependant un cri général de réprobation se fit entendre : chacun était retourné chez soi le coeur attristé par de tels événements. L'Aquitaine, qui avait oublié bien des fois les vertus de son ancien roi , ne fut pas la dernière à faire entendre des plaintes sur le sort du malheureux empereur. • Pépin lui-même, le premier des fds rebelles, sentit son âme se soulever d'indignation au récit des humiliations dont son père avait été victime. Suivi d'une nombreuse armée , il se précipite sur les bords de la Seine pour l'arracher des mains de ses persécuteurs ; là , forcé de s'arrêter, parce que tous les ponts et les bateaux étaient détruits , il envoie vers Lothaire l'abbé Adrebald et le comte Gautselme pour lui demander de délivrer l'empereur de ses chaînes, disant que s'il refusait , il le poursuivrait au péril de ses jours et viendrait l'attaquer les armes à la main, en

prenant Dieu pour juge de sa cause. Le frère répondit qu'il n'avait été que 1 exécuteur de la sentence prononcée ; cependant , voyant la réprobation universelle qui la flétrissait et les sympathies qu'excitait la cause de Louis , il partit prudemment pour la Bourgogne , laissant son père dans le monastère de Saint-Denis.

Le clergé se chargea de la réhabilitation de 1 empereur. Ce fut un dimanche , dit l'historien , au milieu de l'église , que l'évêque de Saint-Denis rattacha à son côté l'épée de ses aïeux. La joie du peuple fut très-grande durant cette cérémonie. Les éléments eux-mêmes , ajoute-t-il , qui semblaient avoir pris part aux malheurs de l'empereur , parurent vouloir aussi le féliciter dans sa prospérité. En effet , jusqu'à cette époque , des orages violents , des pluies abondantes et continuelles avaient enflé tous les fleuves, et les vents qui soulevaient leurs eaux empêchaient qu'aucun bâtiment y pût naviguer. Mais , le jour de la cérémonie qui réconcilia Louis avec l'église, les éléments, comme par un commun concert, les vents déchaînés s'apaisèrent, et la sérénité , qui ne s'était pas depuis longtemps montrée dans le ciel , reparut.

Si la puissance impériale reçut dans ces dernières crises de terribles atteintes , la piété de Louis ne fit qu'accroître. L'Aquitaine s'en ressentit comme par le passé. Pépin, agissant sous les inspirations de son père , rendit les biens aux églises. Des commissaires furent envoyés dans les villes et dans les cloîtres pour réparer les désastres , réprimer les violences des brigands et des larrons qui les infestaient , les autorisant partout où ceux-ci se trouvaient en force d'appeler pour les chasser le secours des comtes voisins et des hommes d'armes des évêques. Plus tard , en 835 , «i l'assemblée de Worms , il recommanda a ses fils et à tout

le peuple d'aimer la justice, de punir les brigands, de défendre de toute oppression les bons et tout ce cpii leur appartient ; menaçant d'infliger un sévère châtiment à ceux cpii ne suivraient pas ces conseils. A celle d'Aix-la- Chapelle , en 836 , les évècpies d'Aquitaine se plaignirent des spoliations exercées par Pépin et ses hommes contre les églises. Touché de la justice de ces réclamations, l'empereur et toute l'assemblée , d un accord unanime , firent connaître à Pépin et aux siens dans quels dangers ils se jetaient en envahissant de la sorte les biens de la sainte église. Ces sages remontrances furent écoutées avec respect par le fils de Louis ; il renonça à sa vie aventureuse pour s'occuper des intérêts des peuples , et de cette épocpie datent différentes concessions faites par lui à quelques monastères.

Pépin ne put exécuter longtemps les sages avis de son père , car il succomba , en 838 , au retour de l'assemblée de Kiersy, dans laquelle l'empereur ceignit son fils Charles des armes viriles et lui posa sur la tète la couronne royale en lui donnant le gouvernement de la Neuslrie. Le roi d'Aquitaine laissait un jeune fils de son nom qui devint lui aussi une cause de discorde : enfant , il servit de ralliement et de prétexte aux ambitions des seigneurs aquitains ; devenu grand , il disputa avec acharnement contre ses oncles quelques débris de l'héritage de Charles le Grand. Le premier acte des chefs d Aquitaine , qui cherchaient à annuler la puissance impériale sur leur territoire , fut de chasser les fidèles comtes cpie Louis avait placés près du jeune prince pour lui servir de tuteurs, ainsi que son propre père en avait agi durant son enfance. Après le dépari de ces officiers, dit le narrateur anonyme, on peut imaginer à quels désordres , à quels excès monstrueux se li-

vrèrent île tous côtés les habitants d'Aquitaine par les seules traces qui en restent aujourd'hui. Sous les inspirations de ces nouveaux conseillers, le jeune prince s'habitua à chercher ailleurs que dans le pouvoir paternel le soutien de sa puissance.

Mais au milieu de cette anarchie commencèrent les divisions entre les peuples et les grands d'Aquitaine. Tant qu'il s'est agi des grandes guerres d'indépendance , il n'y a eu qu'un seul cri, qu'une seule pensée; maintenant qu'il faut défendre uniquement la puissance de quelques hommes, cette communauté de sympathies disparait , et de là date la désunion des peuples d'outre-Loire. En effet , plusieurs seigneurs du nord de l'Aquitaine vinrent trouver l'empereur , et lui déclarèrent qu'ils attendaient sa volonté avec soumission , et étaient prêts à lui obéir. A leur tète se trouvait Ebroïii , évèque de Poitiers. C était encore un homme de cette même cité, le comte Eménan, qui se rencontrait au premier rang parmi les adversaires du pouvoir impérial. Les sentiments populaires , au dire de l'historien de Louis , éclatèrent en faveur de la cause de ce dernier. Cependant, aux sollicitations d'Ebroïn qui suppliait l'empereur de ne point laisser le fléau étendre plus loin ses désastres, et de l'arrêter par sa présence avant qu'il ne se fortifiât dans sa marche, Louis répondit en lui rendant grâce de son zèle et en promettant d'agir le plus promptement pour réprimer l'audace des grands d'Aquitaine. Il ordonna donc à ses fidèles de venir le trouver à la prochaine assemblée qui devait se tenir à Chàlons. Ici son historien semble vouloir lui épargner les reproches qu'on aurait pu lui adresser pour ses futurs projets contre son petit-iils. u Que » personne, dit-il, n'aille accuser l'empereur de vouloir » ravir inhumainement au fils de Pépin le trône d'Aqui-

» taine. Lui qui connaît si bien le naturel des habitants » de ce pays au milieu desquels il a été élevé, il veut » seulement les ramener à la raison et à la constance. »

Après l'assemblée de Chàlons, il se rendit en Aquitaine , dans la cité de Clermont, où un grand nombre de seigneurs vinrent le trouver : il les accueillit avec sa bonté accoutumée, et reçut le serment qu'ils prêtèrent au jeune Charles, déjà investi par son père du royaume d'Aquitaine. Quant aux rebelles qui refusaient de se rendre et qui ne cessaient même de harceler l'armée , lui enlevant tout son butin , il ordonna de les arrêter et de les livrer au supplice. Ces choses terminées, en 1 an 8'i0, l'empereur alla célébrer la fête de Noél dans la cité de Poitiers, oh il se concerta avec Ebroïn pour protéger le territoire contre les partisans du fds de Pépin , et pour assurer sur la tète de son fils bien-aimé la couronne chancelante qu'il y avait posée. Ce fut dans cette ville qu'il apprit que Louis le Germanique, à la tête de Saxons et de Thuringiens , avait envahi l'Allemagne. Cette nouvelle ne fît qu'accroître les souffrances du vieil empereur ; ce qui ne l'empêcha pas de s'acheminer vers les frontières germaniques , laissant en Aquitaine Judith et son fils Charles : à peine a-t-il franchi le Rhin, apaisé la sédition , et mis ordre aux affaires de l'état dans l'assemblée de Worms , qu'il succomba à ses douleurs.

Dans une île voisine de Mayence, sous le toit d'une vulgaire habitation , se réfugia mourant le fds de Charles le Grand. Là , sur son lit de souffrance , est étendu le vieil empereur; un sanglottement continuel l'oppresse, le souvenir de ses malheurs l'accable. L'avenir de son empire se présente à lui encore sous des couleurs plus sombres que par le passé ; et ses larmes coulent comme un torrent , dit le chroniqueur. Autour de lui ne se pressent point les rois

ses fils , ni les seigneurs , ni ses fidèles compagnons ; de tous ceux qu'il a aimés , pas un n'est présent. De toute sa famille , le seul qui l'assiste dans ses derniers instants , c'est son frère naturel , le bâtard Dragon , l'homme mutilé par la main du père , mais qui a conservé avec son habit de moine les sentiments de dévoùment et d'amour. C'est lui qui chaque jour célèbre au chevet du mourant le saint sacrifice de la messe ; c est lui qui soutient sur la poitrine oppressée du pieux empereur la croix de Jésus ; c'est lui qui dirige ses tremblantes mains lorsqu'elles s efforcent d'en tracer le signe sacré ; c est lui enfin qui reçoit le dernier souffle de vie du malheureux , qui expira , dit le chroniqueur^ le sourire sur les lèvres.

Quelques instants avant sa mort , Louis avait envoyé à son fils Lothaire sa couronne impériale et une épée enrichie d'or et de pierres précieuses , à condition qu'il garderait sa foi à Judith et à Charles. C'est cette couronne qui va maintenant soulever toutes les discordes, perpétuer toutes les haines , et c'est avec cette épée que les descendants de la dynastie carlovingienne vont lutter entre eux , se disputant avec avidité les lambeaux de la puissance impériale , jusqu'à ce que leurs efforts épuisés et inutiles s'arrêtent devant une puissance plus forte , plus énergique , celle de la féodalité.

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