LÉGENDE DE S. PHILIBERT
La mort de Louis ne changea rien à la face des choses.
L'homme pieux et martyr , en descendant dans la tombe , n'y entraîna point avec lui la cause des événements dont il avait été victime. A la chute de Charles correspond la décadence de l'empire , et dans les guerres parricides des fils révoltés éclatèrent les premiers germes de l'insurrection. Après Louis , il ne se rencontra point dans la descendance carlovingienne un homme assez puissant pour raviver l'œuvre de Charles , par la force de son génie et la vigueur de ses armes. Bien au contraire , ces iils dégénérés du héros de la dynastie semblent avoir pris à cœur d'être les instruments de leur propre ruine : non-seulement ils frappent l'unité impériale personnifiée en leur père, l'infortuné Louis, mais encore, après son trépas, ils se livrent à des luttes qui favorisent , provoquent et consolident la puissance des seigneurs. C'est dans ce démembrement général que nous devons actuellement rechercher les premiers indices de notre existence.
La formation des unités provinciales date donc de la décadence de limité impériale. Mais il ne suflit pas de constater ce fait évident , il faut encore remonter à son origine , assister à l'enfantement de ce monde nouveau , décrire quelques-unes des phases et des péripéties de sa naissance, avant de lui donner un nom et d'accepter comme réelle sa vitalité. C'est chose facile que de prendre pour point de départ, en histoire, les événements accomplis, et de dérouler une série de faits à laquelle manque la chronologie morale, cette science des temps modernes. Pour elle, chaque événement a sa cause , sa génération , souvent mystérieuse , mais toujours accompagnée de circonstances palpables et visibles. — Comment s'est donc accomplie l'œuvre féodale dans nos provinces ? Quels ont été les luttes de son avènement, les crises de son triomphe, les chances de sa vi-
talité, les mystères de sa formation , les pronostics certains de son arrivée ? Comment l'Aquitaine , cette patrie de tant de nations diverses , mais qui toutes s étaient réunies spontanément pour résister à la conquête , a-t-elle eu, ainsi que l'empire , son démembrement ? Comment se sont constitués sur son territoire tous ces petits états indépendants les uns des autres, divers de chefs, d'institutions et de mœurs?
Les luttes qui ont précédé la formation des unités féodales engendrèrent une confusion immense. Rien dans les documents contemporains ne peut détruire ce chaos , qu'augmentent encore les contradictions nombreuses des chroniqueurs qui ont écrit l'histoire de ces temps. En présence d'un tel fait , il est facile de comprendre pourquoi nos devanciers ont traversé si rapidement toute cette période de nos annales. Les ténèbres les ont effrayés; ils ont reculé devant la possibilité de l'erreur, et, par crainte du vertige , ils n'ont pas essayé de combler par la pensée ce vide immense. Peut-être serait-il plus prudent, à nous , d'imiter la sagesse de ce silence, et de répéter, ainsi que Besly , ce véritable cri de détresse de l'historien : Comment les étrangers ne seraient-ils aveugles dans F histoire de nos ducs , tandis que nous-mêmes , envieillis dans les terres de leur obéissance , ?ïy voyons rien ? Tout avantageux que puisse être un semblable système , nous ne pouvons l'adopter, convaincus que nous sommes qu'il ne remplit pas dignement notre tâche; et tout en déplorant 1 ingrate difficulté du sujet ., il nous faut l'aborder sans crainte d une défaite presque certaine. Le mouvement politique du ixe siècle qui enfanta le monde féodal, eut son premier retentissement dans les contrées d outre-Loire. Il appartenait à ces peuples si turbulents et si rebelles, comme les appellent
les chroniqueurs de race franke, de combattre tout d'abord pour cette nouvelle condition sociale , plus en harmonie avec leurs moeurs et leurs instincts de liberté. C est dans l'histoire d'Aquitaine cpie se rencontre celle de la féodalité à son début. Durant cette période d'indépendance n'éclatèrent point , il faut en convenir , ces immenses acclamations de révolte et d'insurrection , qui ont laissé dans nos annales des siècles passés des traces sanglantes , il est vrai , mais glorieuses et nationales. La conquête a opéré sur notre territoire une révolution profonde. Le sol est devenu l'apanage du vainqueur , il s'y est installé en souverain , et lorsque plus tard arriva le démembrement de l'empire carlovingien, il devient le défenseur des sentiments nationaux , le plus souvent par intérêt de conservation , quelquefois aussi par solidarité de croyances et de sympathies. Dans les luttes féodales se manifeste la double coopération du vainqueur et du vaincu. Si Ion pénètre le secret de ces guerres , mélange bizarre d'éléments contradictoires , on y reconnaît les empreintes des anciennes races avec leurs mœurs et leur originalité ; le seigneur guerrier n'est le plus souvent que l'instrument dont se servent ces antiques nationalités pour reparaître à la surface.
En Aquitaine , le parti de la conquête s'est personnifié d'une manière éclatante, au milieu du vnr siècle, dans le fondateur de l'abbaye de Gellone, dans St Wilhem, cet homme de race franke , transformé par les populations en héros national. C'est bien là le type complet de cette alliance mystérieuse des vainqueurs et des populations soumises, métamorphose dans laquelle réside toute la pensée du monde féodal. S'il n'a point lutté en faveur des sentiments nationaux dont il était le représentant , c'est que le
•232 L'ANCIES
signal du combat n'avait point encore retenti. Il est 1 homme de la fusion des deux éléments de la conquête , et non celui de la lutte féodale. L'œuvre que sa vie nous parait avoir accomplie, fut continuée par celui que les historiens contemporains s'accordent à reconnaître pour son fils , par le duc Bernard , chargé de la défense des frontières méridionales de l'Aquitaine. C'est là le premier homme d'action de l'indépendance féodale dans nos contrées; c'est la souche de toutes les dynasties qui , plus tard , doivent s'installer dans les divers royaumes qui couvrent notre territoire.
Avant même de lutter les armes à la main contre la puissance impériale, durant son pacifique séjour dans le palais d'Aix-la-Chapelle, une étrange fatalité le rend à son insu l'ennemi le plus acharné de la race carlovingienne. N'est-ce pas lui qui occasionne les premières guerres d'insurrection contre l'unité de l'empire ? N'est-ce pas lui qui provoque les premières haines contre le successeur de Charles le Grand , qui appelle sur le malheureux Louis la main parricide de ses fils ? C'est autour de lui que tout s agite ; il semble être le mauvais génie de la puissance impériale , l'ouvrier infatigable de toutes les discordes et de toutes les passions qui ont amené sa chute. Il n'est pas jusqu à ses amours de jeunesse pour la belle Judith qui ne soient exploités au profit des haines qui doivent engendrer la décadence. Dans tous ces événements, il n'est, nous le croyons, qu'un accident involontaire ; aussi signalons-nous ces bizarreries de la destinée de Bernard, sans vouloir en tirer aucune induction , mais seulement pour constater cette logique persévérante de la vie de cet homme , qui le fait combattre plus tard et de plein gré ce qu il a déjà presque détruit sans s'en douter , ou du moins sans une résolution bien précise.
Retiré clans sa cite de Toulouse , cette première capitale de l'Aquitaine, le fdsde Wilhcni exerce sur les populations de ces contrées une puissance à l'abri de toute attaque. Tandis que le fils de Pépin , errant à travers notre territoire , cherche un appui parmi les seigneurs de son prétendu royaume , Bernard s'associe aux hommes du Midi , et bientôt c'est lui qui devient l'arbitre de toutes les destinées de l'Aquitaine. Dès le début de la lutte de Pépin et de Charles pou rla souveraineté de ces provinces , il se maintient dans une complète neutralité. Sollicité par le fds de Judith de se réunir à ses fidèles , il se contente de lui l'aire des promesses qu'il se garde bien de tenir. Souvent le jeune prince avait attendu dans la cité de Bourges l'arrivée de Bernard pour l'attacher définitivement a son parti, et toujours quelque cause inattendue ne permettait pas à ce dernier de s'y rendre. Enfin , pressé par Charles , le chel' aquitain lui transmit par des messagers sa pensée tout entière , en disant qu il ne pouvait contracter aucune alliance avec l'un ou l'autre des deux adversaires, par suite des engagements sacrés qu i avait pris vis-à-vis de Pépin ; que du reste il promettait de chercher à apaiser toutes les discordes , et à terminer promptement la guerre qui désolait les pays d'Aquitaine. Irrité de l'hésitation de Bernard , le jeune Charles se lassa de ses protestations de dévoûment, et il résolut de se venger par le glaive de cet homme qui, ne voulant point être son ami , pouvait devenir un terrible ennemi. Lors d'une entrevue dans ht même ville de Bourges , il se disposait à réaliser ses projets de vengeance contre Bernard , lorsque ce dernier, pénétrant sa pensée , se déroba par la fuite au sort qui lui était réservé. La colère du roi retomba alors tout entière sur les compagnons du comte de Barcelonne ; plusieurs furent tués ,
d'autres demi-morts furent chargés de chaînes , et leurs bagages devinrent la proie des soldats. Quelque temps après , Bernard revint sans crainte près du jeune roi , et offrit le combat à ceux qui mettaient en doute sa fidélité ; ne rencontrant aucun champion , il retourna dans ses états , chargé de présents par celui-là même qui avait comploté sa mort. Plus tard , lorsque les descendants de la dynastie carlovingienne se disputèrent avec acharnement les débris de la puissance impériale , dans les plaines de Fontenailles , le guerrier aquitain , environné des siens , resta immobile à quelque distance du champ de bataille. Ce ne fut qu'après l'issue du combat qu'il envoya le plus jeune de ses fds , Wilhem , féliciter le vainqueur.
Pourquoi cette neutralité de Bernard ? Qu'est-ce qui l'arrête ? Telle a été la question que se sont adressée les historiens, et tous ont répondu qu'il fomentait dans son esprit des pensées astucieuses et des projets de trahison. Cependant il nous semble possible d'entrevoir la cause d'une semblable conduite, et d'en faire remonter la source à des sentiments plus nobles et plus dignes du héros féodal de notre Aquitaine. Au milieu des luttes des fils de Louis le Pieux , vivait encore sa veuve Judith , cette épouse compagne de ses souffrances ; elle ne peut rien à ce qui se passe autour d'elle ; objet de haine pour les fds de la première femme de Louis , elle concentre toute son affection sur son bicn-aimé Charles : elle l'encourage dans ses projets et applaudit à toutes ses espérances , jusqu'à ce que la mort vint la frapper dans la cité de Tours , vers Fan 843. Par une singulière bizarrerie de chronologie , ce fut la même année que Bernard abandonna son irrésolution et sa neutralité pour commencer sa vie active et guerroyante. Sans vouloir en rien soulever le .voile mystérieux de ses amours avec
Judith , la jeune et belle fille du comte Welet, ne pourraiton pas attribuer aux souvenirs d'une ancienne amitié' les motifs de l'isolement de Bernard ? Judith morte , il se déclare franchement pour le jeune Pépin contre Charles ; au lieu de promesses incertaines , ce sont des attaques continuelles et terribles ; il est l'homme national défendant contre l'envahissement les frontières de son territoire , et favorisant de tout son pouvoir le démembrement impérial. Ce fut durant cette lutte énergicpie que Bernard tomba victime de ses tentatives d'indépendance. Il s'était rendu près de Charles pour conclure avec lui un traité de paix , lorsqu'il fut saisi par son ordre , condamné et mis à mort comme coupable de trahison. Quelques chroniqueurs ajoutent même que le fils de Judith le tua de sa propre main , au moment où il ne s'y attendait pas, nihil rnali suspicantem occidit, réalisant ainsi les pensées de vengeance qu'il avait déjà méditées.
Voici le récit de la mort de Bernard, par le chroniqueur Aribert , auquel dom Vaissette est loin d'ajouter foi :
« Les deux princes s'étaient réunis pour signer un traité » d'alliance, dans la basilique de St-Saturnin de la cité de » Toulouse , lorsque le roi Charles , tendant la main gau- » che au comte, comme signe de son amitié , le frappa de » l'autre avec son glaive, oubliant la sainteté du lieu, la » foi jurée , et sans penser que sa main criminelle venait de » consommer un parricide : car , dans la croyance publi- » que , Charles était réputé fils de Bernard , et les traits » de son visage trahissaient cette parenté. Après avoir » achevé son crime, le roi Charles, s'avançant vers le ca- » davre, le repoussa de son pied , tout couvert du sang de » la victime, en s'écriant : Malheur à toi qui n'as pas craint » de souiller la couche de mon père et de ton roi! »
Ainsi mourut Bernard dont la puissance setait posée face à face du pouvoir impérial. Il a complété l'oeuvre paternelle en ouvrant la carrière à l'indépendance féodale des provinces du Midi. Il s est dressé sur les débris de l'empire pour retomber, ainsi que le malheureux Louis , frappé par une main prescpie parricide. Sa mort amena dans les contrées méridionales les mêmes catastrophes cpie celle de l'empereur. Ses fils prirent une part active à toutes les guerres qui suivirent le démembrement de l'empire , et furent la souche de presque toutes les dynasties féodales du Midi.
Pendant que tous cherchent à arracher quelques fragments du territoire conquis , le Nord jette à travers nos contrées de nouvelles invasions. Les Normands , ainsi s'appellent ces peuples, accourent pour s'enrichir, après l'issue du combat, des dépouilles des vaincus et des vainqueurs. Ils ne s'épandent pas , comme les anciens barbares , en bandes nombreuses sur notre territoire ; ils n'y auraient pas eu accès , car de toutes parts s'étaient élevées de redoutables forteresses , et chaque pas qu'ils y auraient fait eût infailliblement provoqué des luttes toujours renaissantes. Ils inondent le pays en suivant le cours des fleuves et des rivières; montés sur des barques légères, ils font des irruptions soudaines et inattendues, et, au moment où la résistance s'apprête, ils ont déjà disparu, emportant avec eux d'énormes butins. Encouragés par le succès de leurs premières entreprises , nous les rencontrerons au milieu des cités elles-mêmes , pillant et dévastant. Devant eux fuyaient les populations entières , frappées d'une terreur panique, et portant au loin leurs alarmes et leurs cris de détresse. L'apparition de ces hommes du Nord avait été pressentie par Charles le Grand : son génie avait deviné
POITOU. as-
tous les désastres qui devaient menacer l'empire. Au dire du chroniqueur de Saint-Gall , étant dans une certaine ville maritime de la Gaule narbonnaise , il vit fuir les barques de ces pirates du Nord , et , saisi d'une juste crainte , il demeura longtemps le visage inondé de pleurs; expliquant à ceux qui l'entouraient la cause de ses larmes, il leur dit : « Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure si amèrement? Certes, je ne crains pas que ces hommes réussissent à me nuire par leurs misérables pirateries ; mais je m'afflige profondément que, moi vivant, ils aient été près de toucher le rivage , et je suis tourmenté d'une violente douleur quand je prévois de quels maux ils écraseront mes neveux et leurs peuples. » Les prévisions de Charles ne tardèrent pas à se réaliser : dans tout le cours du siècle que nous avons à parcourir , à chaque instant il faudra constater quelque dévastation , quelques massacres à travers nos villes et nos populations.
Pendant cpie ces peuples apprêtent leurs barques, les garnissent de pointes de fer , pour venir ainsi disputer leur part de territoire dans le démembrement général , la lutte continue entre les fils de Louis au sujet de la domination de l'Aquitaine. Au midi , Pépin poursuit ses succès , soutenu par les fils du fameux Bernard. Plusieurs fois, Charles le Chauve alla assiéger la cité de Toulouse sans pouvoir s'en rendre maitre. Ce fut durant un de ces sièges que son frère battit sur le territoire d'Angoulème une troupe de seigneurs et de prélats qui allaient lui porter renfort. Plusieurs périrent dans le combat ; un plus grand nombre fut fait prisonnier. Parmi ces derniers se trouvait Ebroïn , l'évêque de Poitiers , un des partisans les plus ardents de Charles. Après quelque temps de captivité , ils furent mis en liberté, et Pépin se contenta de leurs dépouilles, et du serment qu'ils
prêtèrent de ne pas porter les armes contre lui. Ce désastre fut suivi de plusieurs autres qui ne firent qu'atténuer les forces de Charles , et le contraignirent de signer avec Pépin un traité de paix (845). La principale clause de cette alliance était l'abandon à ce dernier de toute l'Aquitaine, excepté les cités de Poitiers , Saintes et Angoulème , dans lesquelles Charles avait rencontré un plus grand nombre de seigneurs attachés h sa cause. Cette division politique des provinces correspondait-elle à des sympathies plus ou moins vives pour l'un ou l'autre des descendants de Louis , ou bien n'était-elle que le résultat d'un partage arbitraire ? Si nous pouvons juger des affections des peuples d'Aquitaine pour les deux rois qui s en disputaient le territoire par certains actes postérieurs , nous douterions avec quelque justesse des sentiments de fidélité qui les attachaient à la cause de l'un ou de l'autre. 11 est vrai que dans les cités du Nord se rencontrent de puissants seigneurs qui paraissent plus disposés à travailler en faveur de Charles au détriment des intérêts de son frère : mais les sympathies des populations n'appartiennent à aucun des combattants ; elles semblent même se jouer de tous les deux, en leur offrant alternativement une puissance éphémère qu'elles leur arrachent à peine l'ont-ils exercée.
D'après cette alliance , Poitiers devint le centre d'un gouvernement militaire sur une partie de l'Aquitaine, à la tète duquel Charles plaça le comte Ranulph. C'est là le premier monument de la prééminence de notre cité sur toutes les autres villes du Midi. Elle la conserva même après la formation définitive de l'Aquitaine féodale. Ni Toulouse, cette ancienne capitale de tant de royaumes , ni Bourges , la grande ville épiscopale , ne purent lui enlever la suprématie. Il faut bien, après l'époque féodale , que la puissance
unitaire trouve dans les états du Midi une ville capitale pour s'y installer et amener vers son centre tous les rayons épars. Quoi qu'il en soit des futures destinées de cette ville, elle devint dès les premiers temps la capitale d'un fragment considérable du territoire aquitain. C'est dans son sein que le monde nouveau va s'établir; du Midi accourra bientôt la descendance de saint Williem , cette tige première de nos comtes , pour former au-delà de la Loire cette puissance indépendante qui doit rivaliser et lutter avec le pouvoir royal avant de confondre leurs destinées communes.
Quelle est l'origine du nouveau duc Ranulph? A quel titre est-il investi par Charles de cette dignité? Est-il un de ces seigneurs turbulents qui , forts de l'appui des populations , cherchent au milieu des guerres à consolider l'indépendance de leur autorité ? ou bien a-t-il été un de ces guerriers, fidèles serviteurs du chef, suivant sa fortune dans tontes ses vicissitudes, en un mot l'homme de la conquête ? Le peu de monuments historiques qui nous rappellent le nom de Ranulph semblent nous indiquer qu il fut placé à la tète d'une partie de l'Aquitaine , en haine des seigneurs du Midi attachés à la cause de Pépin. Ranulph aurait été l'ennemi de Bernard : un des fils de ce dernier, en effet, aurait cherché à lui arracher la vie pour sa complicité dans l'assassinat de son père. Voici les détails sur ce fait d'après les Annales de Saint-Bertin : Dans l'assemblée de Pistes où Pépin , le neveu de Charles , fut condamné, assista le fds de Bernard, qui avait succédé à toutes les dignités de son père , non précisément par le droit légal, mais par le seul droit de ces temps, la force. Quelques jours avant la fin de l'assemblée il demanda la permission de retourner dans ses états , et , loin de prendre cette direction , il se cacha la nuit suivante avec ses guerriers dans
une forêt voisine de Pistes , où il se mit en embuscade pour surprendre le roi , Ranulph et Robert le Fort , et venger dans leur sang la tragique mort de son père. Informé de ce complot , Charles envoya pour se saisir de Bernard ; mais il se déroba à la poursuite des gens du roi , cpii se contenta de le dépouiller de ses dignités pour en disposer en faveur de Robert. Ridicule et impuissante donation qui venait échouer contre la puissance toujours croissante de Bernard.
Ce que les chroniqueurs nous ont transmis de sa vie nous fortifie dans notre croyance. C'est lui qui par ruse s'empara de Pépin , et le rendit de la sorte prisonnier de son oncle Charles. C est là le seul fait capital que nous rapporte l'histoire contemporaine. Qu'a-t-il fait pour lindépendance féodale ? Quelles ont été ses ambitions , par quelles sympathies a-t-il été soutenu? 11 n'y a rien de tout cela dans l'existence de Ranulph ; il est purement et simplement l'homme de la conquête, imposé par elle, en haine des instincts de liberté qui fomentaient, non pas dans les populations , car elles sont épuisées , mais parmi les seigneurs qui ont partagé le territoire , qui s'y sont installés dans des forteresses , au milieu de leurs guerriers. De lui ne découle pas, ainsi qu'on a cherché à le démontrer, une descendance féodale : il meurt comme il est arrivé ; il n'a ni passé ni avenir , c'est l'homme du présent. Sa domination sur nos provinces est la même que celle des comtes militaires établis par Charles le Grand ; c'est une domination de fait actuelle, mais qui ne trouve pas dans la nouvelle forme sociale une sanction historique. L homme auquel devra se rattacher notre gloire d'émancipation provinciale aura du travailler pour elle , s'en déclarer l'intrépide défenseur ; il ne pourra naître que de cette
famille des Wilhem et des Bernard, ces premiers héros du monde féodal. Nous le reconnaîtrons à son origine, à ses actes , et nous saurons bien de la sorte distinguer l'homme national de celui qu'impose une conquête accidentelle et dont le pouvoir dépend d'une défaite. Pour être la souche historique et réelle d'une dynastie féodale, il faut avoir dans le sol de profondes et de puissantes sympathies. Ce cpii a égaré tous nos devanciers, c'est qu'ils n'ont pas tenu compte des luttes qui ont accompagné la naissance du monde nouveau. Ils ont accepté les noms propres sans rechercher d'où, ils provenaient , de quelle source découlait leur autorité. Aussi , grand a été leur embarras pour rattacher à leurs arbres généalogiques les hommes qui y étaient complètement étrangers ; de là tous ces embranchages ridicules qui obscurcissent les premières époques de notre histoire. Ils ont voulu avant l'issue de la lutte proclamer le vainqueur. Quant à nous, rentrons dans ces combats des premiers temps de la féodalité : non contents de suivre les phases de la querelle de Charles et de Pépin, accordons quelques lignes à celles des seigneurs entre eux , querelles bien plus terribles en raison du petit nombre des combattants. Les rivaux ne sont plus alors séparés par de vastes distances ; c'est corps à corps , poitrine contre poitrine , fer contre fer , qu'en éclate le dénoùment. C'est ainsi que Rainald , qualifié du titre de comte de Poitiers par certains chroniqueurs , est massacré par Lambert , comte de Nantes , associé aux triomphes d'indépendance des Bretons ; que plus tard, Arvée son fils, voulant venger sa mort,. tombe lui aussi victime dans un combat contre Gauzbert. C'est ainsi qu'Emenon , ce comte de Poitiers qui avait pris avec ardeur le parti du fils de Pépin , après s'être réfugié près de ^011 frère , trouve la mort dans une rencontre avec le comte
iG
de Saintes, laissant un jeune fils du nom d'Ademar, que nous verrons bientôt lutter pour reconquérir l'ancien pouvoir de son père sur la cite' de Poitiers.
Si 1 on pouvait suivre dans leurs moindres détails les luttes de ces seigneurs entre eux , il serait facile de reconstruire 1 histoire des premiers temps de la féodalité ; dans leurs haines , dans leurs passions, dans leurs combats , se rencontreraient les incidents et les destinées des diverses dynasties qui ont couvert l'Aquitaine de leurs guerriers, ainsi que d'un réseau de fer. Pour les chroniqueurs qui nous ont conservé pêle-mêle quelques détails des querelles des seigneurs, ce sont tous des hommes remarquables par leur puissance , les premiers entre tous , viri mirœ potentiœ armisque stremri, et inter primos ipsi priores. Mais ils ne nous apprennent que le dénoùment de ces luttes, sans nous initier à leurs causes réelles. Quelques-uns disent bien qu'ils cherchent à conquérir des honneurs , reqitirentes honores , et cpie , dans leurs discussions , les pays de France et de l'Aquitaine sont impitoyablement ravagés , contentionibus mediantibus devastata est Fiancia et Aqidtania. Est-ce là la seule pensée qui les anime ? N'obéissent-ils point à des sentiments nationaux ? Ces luttes ne sont-elles pas les retentissements des diversités de peuples qui couvraient notre sol ? Hasardaient-ils simplement leurs vies pour obtenir les faveurs du conquérant, ainsi que la chronique de Nantes en accuse le comte Lambert ? « Après une victoire rem- » portée par Charles le Chauve sur les Bretons, ce prince » distribua diverses dignités à ses compagnons , et le comte » Lambert , furieux de se voir enlever le comté de m Nantes , abandonna son parti pour embrasser celui du » chef ennemi. »
Sur tout cela , silence de l'histoire. La pensée seule peut
l'aire revivre les véritables passions dans ces premiers hommes du monde féodal, et leur restituer la realité de leur existence.
Ceux qui ne tombaient point victimes de ces inimitiés réciproques étaient frappés par le glaive des Normands, qui ne cessaient de se répandre sur notre territoire , et d'y jeter partout la désolation. Les guerres des seigneurs entre eux protégeaient leurs invasions ; quia duces ejusdem regionis inter se bello ceciderant , nec erat qui eis resistere posset , dit le chroniqueur. Les monastères et les châteaux sont détruits, les reliques des saints dispersées par des mains impies, les hommes d'armes et les moines pris et massacrés. Enhardis par la non-résistance, les conquérants du Nord pénètrent dans l'intérieur des cités : Bordeaux , Saintes et Poitiers sont tour à tour le théâtre de leurs sanglantes invasions. L'autorité des comtes est impuissante ; quand ils ne sont pas faits prisonniers et mis à mort comme Séguin, comte de Saintes, et Wilhem qui défendait Bordeaux, ils sont forcés de se retirer devant ces nouveaux ennemis. C'est ce qui arriva à Banulph et à Ptobert , comte des Marches d'Anjou, lors d une attaque contre eux à Brillac. Entre tous ces désastres dont les contemporains nous ont conservé le souvenir dans leurs longues et diffuses compilations, le plus douloureux est la dévastation du monastère de St-Philibert , dans l'île de Iléro (Noirmoutiers). Cette retraite ^ isolée au milieu de l'Océan, en face de la Loire, avait été choisie par les Normands comme lieu de refuge : c'est de là qu ils partent pour leurs lointaines expéditions à travers nos fleuves et nos rivières ; c'est encore là qu'ils reviennent déposer les dépouilles de leurs victimes. Ils chassèrent de leur sainte retraite ces moines ensevelis dans la prière , et dont les oreilles depuis longtemps sourdes
axa agitations des peuples n'entendaient plus cpie les seules vagues de 1 Océan venant se briser contre les murs du cloître. Ce fut une douleur bien grande pour eux , cpie d'abandonner cette solitude si calme au milieu des orages , et de se trouver exilés sur le continent qu'ils ne croyaient plus avoir à traverser. Poursuivis par la frayeur des hommes terribles qui les avaient chassés , rencontrant à chaque pas de leur pénible course des monastères en ruines, des populations consternées , ils se dirigèrent vers les frontières d Auvergne , où ils fondèrent un nouveau monastère dans un lieu isolé du mont Mirât , refuge que leur accorda Charles le Chauve. Dans leur triste et douloureux pèlerinage , ils avaient emporté le trésor le plus précieux à leurs yeux, mais dont la valeur échappait à l'avidité des Normands , c'était le corps de saint Philibert ; et dans leur mémoire était gravé le souvenir de sa vie , dont la légende nous a conservé les principaux événements.
iTcgrnûc il suint }31)Uibfrt.
On nous saura gré de copier ici une vieille traduction de la légende de saint Philibert , faite sur le texte de la Chronique Elémentaire '.
« Ce grand homme prit naissance de très-nobles parents , dans les neuf peuples de l'ancienne Aquitaine, dont les limites, suivant Jules César, estoient la rivière de Garonne, la mer Aquitauique , partie de l'Océan, et les monts Pvrrenées. 11 fut eslevé premièrement dans la ville d'Anse sur l'Adour, dicte anciennement Vicus July ou Vicoulium , sous la main de son père Philibaudus qui , par ses grands mérites , avoit esté par l'élection du peuple , avec la permission du roy , tiré de la condition laïque ( comme plusieurs autres en ce temps-là) , pour être eslevé
' L'Ancienne France. — Normandie , par Charles Nodier.
au tlirosne et à la dignité épiscopale. Ce lion père et ce digne évesque fit passer son ieune Philibert en la cour du roy Dagobert , où il se rendit familier de Audocnus , pour lors l'un des premiers seigneurs de cette cour , et du depuis archevesque de Rouen , mis au nombre des saints , dict vulgairement sainct Ouen.
» Cet Audoëiws ayant fondé au diocèse de Meaux un monastère de la reigle de St Colombain , qu'il baptiza du nom de Jérusalem (bien qu'on le nomme pour l'ordinaire Resbnccnse , du nom de la petite rivière de Rebes sur laquelle il est posé) , et ayant pourveu cette nouvelle maison d'un abbé de grande saincteté , nommé Agile , qui fut envoyé du monastère de Luxeu ; alors Philibert , âgé seulement de vingt ans , se résolut de dire un grand adieu à toutes les vanitez du monde ; et ayant distribué ses biens aux pauvres , se rendit religieux en l'abbaye de Rcbbcs , y portant avec soi de grands dons d'or et d'argent , et autres meubles prétieux , comme nous asseure l'autheur ancien de la vie de St Agile. Les commencements de ce novice furent des chefs-d'œuvre , et il se rendit si recommandable par l'esclat de ses rares qualitez , que St Agile , abbé de Rebbes , venant à décéder , les religieux assemblez se portèrent de commun consentement à le luy donner pour successeur. Mais ce ne fut pas pour longtemps : d'autant que l'exactitude et austérité de son gouvernement le fit bientôt malvouloir d'aucuns de ses moines moins parfaits , qui de force l'enlevèrent de l'église et vo jlurent mettre hors du couvent. Et quoy que Dieu envoyait bientost sur ces rebelles des chastiments exemplaires , et que les autres religieux s'efforçassent de le retenir, toutefois il prit de là occasion de quitter cette abbaye, et s'en alla visiter l'abbaye de Luxeu , celle de Robir en Lombardie , et bonnement tous les plus célèbres monastères de la France , de la Bourgogne et de l'Italie , pour en tirer (comme l'abeille de plusieurs fleurs) le miel de toutes les vertus.
» A son retour il prit le dessein de fonder au diocèse de Rouen le monastère de Iumiège ; puis à dix milles de là , celui de Pouilly pour des vierges dont la première abbesse fut saincte Austreberte. Un grand seigneur nommé Amalbert avoit fait bastir ce monastère dans son propre fonds , pour y loger sa fille Aurée , avec plusieurs autres qui prirent la même résolution. Saint Philibert, qui en avoit la direction , jecta les yeux sur Austreberte , pour lors abbesse de Port sur Somme , afin de luy confier le gouvernement de la nouvelle abbaye de Pouilly ; de laquelle
elle eut cbarge pai -l'espace de longues années et avec un tel succès, que , finissant heureusement ses jouis en ce lieu , elle mérita de trouver place au rang des sainctes.
» Saint Philibert fit consacrer l'église des dames de Pouilly au nom de la très-sacrée vierge Marie , mère de Dieu , et érigea au mesme lieu d'autres églises sous le nom de St-Pierre , de St-Martin et quelques autres saincts. Au reste sa religiosité fut si éclatante, et si grands les miracles que Dieu opéroit continuellement par luy, qu'il passoit dans 1 opinion mesme des plus spirituels pour un prodige de saincteté. Mais pour arriver au comble de sa perfection, il fallut qu'il fust esprouvé comme l'or dans la coupelle de l'adversité. Les applaudissements des hommes esblouissent quelquefois les veux les plus purs. Dieu y pourvoit en fournissant des occasions de souffrances et d'humiliations à ses plus chers serviteurs , pour les purger de leur amour-propre et raffiner leurs vertus.
» Après la désastreuse mort du rov Childeric , son frère Thierry luy ayant succédé, Ebroin , iadis maire du palais sous le roy Clotaire III , sortit du monastère de Luxeu (où il avoit esté tondu ) , comme un lion qui a rompu sa chaîne. L'un des premiers excès de sa fureur fut de faire arracher les yeux à St Léger, évesque d'Autuu. Tost après, le roy Thierry l'ayant rétabli en sa première charge , St Philibert , tout bouillant d'un saiuct zèle , et espérant de pouvoir gaigner le martyre auprès de ce tyran, le va trouver, luy reproche son apostasie et ses barbares cruautez.
» Ebroin dissimula ses ressentiments ; mais St Ouën , aussy grand homme d'état qu'il étoit irréprochable en ses mœurs , soit qu'il désapprouvast la liberté dont l'abbé Philibert avoit usé en réprimandant ce premier ministre d'état , soit qu'il voulust parer à quelque plus grand désastre qui le menaçoit, le fit premièrement emprisonner : et après quelques jours l'esloigna, et le fit passer en Guienne.
» Ansoald , évesque de Poitiers , l'ayant reçu en son évesché , après l'avoir étudié et remarqué en luy l'esprit de prophétie , et mille autres rayons de ses excellentes vertus , le voulut retenir auprès de soy pour se gouverner par ses conseils. Maislesainct homme qui ne respiroit que la rigueur d'une solitude , obtint de luy permission de bastir un monastère en l'isle dicte pour lors Hcro , et du depuis Hermonslier , et finalement par corruption .Ycrmonstier , où il assembla un bon nombre
de religieux, et entre autres, plusieurs de ceux de lumiège qui l'avoient suivy ; huict ans accomplis , et le neuvième commencé depuis son départ de lumiège , Ebroin ayant esté assassiné , St Philibert ( selon qu'il avoit prédit avant son exil ) fut rappelé en Neustrie par l'arcbevesque St Ouen , et rétabli en son abbaye de lumiège. Mais ce ne fut pas pour longtemps , d'autant que St Philibert fit instance et obtint de luy de se retirer en son isle d'Hero : d'où il envoya bientost après un de ses meilleurs religieux , nommé Aicradus , pour prendre en sa place le gouvernement de lumiège. Et luy ayant durant quelque temps illustré cette isle de Poitou , par les exemples de ses sainctes mœurs et par plusieurs grands miracles , prit l'essor dès ce même lieu pour s'en aller jouyr dans le ciel des récompenses éternelles de ses mérites. »
Le sort des habitants du monastère de Saint-Philibert résume la position des asiles religieux dans ces siècles de lutte et d'installation féodale; mais la pensée chrétienne doit survivre à ces désastres pour reparaître bientôt dans tout son éclat.
Pendant cpie les Normands ravagent ainsi tout notre territoire , la lutte entre Charles et son neveu Pépin se poursuit activement ; car l'alliance contractée en 845 ne pouvait être d'une bien longue durée. Cette lutte se ressent de la mobilité capricieuse des Acpiitains ; le vainqueur et le vaincu trouvent tour à tour des partisans qui passent alternativement d'un camp dans un autre , perpétuant de la sorte la guerre entre les divers princes de race carlovingienne; et même, lorsque l'appui éphémère vient à leur mancpier , ils ne craignent pas d'appeler à leur secours les peuples voisins , exposant de la sorte nos contrées à toute leur avidité. Souvent Pépin tombe au pouvoir de son oncle , et prescpie toujours il s'échappe du cloître qu'on lui a donné pour prison. Enlin , après la trahison de Ranulph qui , sous prétexte de s'associer à ses projets, lui offrit un asile sur son territoire , il fut traîné devant l'assemblée de Pistes,
en 8G4; là, il comparut devant les prélats et les seigneurs francks , qui d'une voix unanime le condamnèrent à mort comme apostat , l'accusant d'avoir accepté le secours des guerriers sarrasins d'au-delà des Pyrénées ; et après avoir récité devant le peuple assemblé une longue liste de crimes, et la formule d'expiation qu'avait rédigée l'archevêque de Reims Hincmar, il alla terminer sous l'habit monastique son aventureuse existence. Mais, Pépin n'étant pas l'homme national de l'Aquitaine , sa disparition ne fit point cesser les luttes de morcellement. C'est en vain que Charles y envoie son jeune fils, qui se révolte à son tour contre son père ; c'est en vain que Louis le Germanique cherche dans ce conflit général à placer sur sa tête cette couronne royale : toutes ces tentatives jettent bien dans les populations des germes de discordes et de guerres civiles , mais aucune ne peut parvenir à un triomphe complet. La véritable puissance réside entre les mains de ces seigneurs méridionaux dont l'origine nationale donne à l'énergie de leurs armes une victoire certaine. Devant leurs efforts tout disparait ; et Ranulph lui-même, l'homme de la conquête , aurait été sans aucun doute chassé de la cité de Poitiers , s'il n'eût pas trouvé la mort , en 8G7 , dans un combat contre les Normands qui ne cessaient de ravager tout le pays entre la Loire et la Garonne. Les véritables maîtres du territoire , c'est cette descendance de Bernard , ces hommes robustes et ardents , cpii consolident avec succès leur pouvoir naissant. Trois de ces guerriers du même nom apparaissent en même temps clans notre histoire. Ayant les mêmes intérêts et les mêmes espérances , ils j ettent dans tous ces événements une étrange confusion. Bourges , Toulouse , Barcelonne , semblent être les lieux de leur résidence ; c'est de là qu ils dominent tout le pays. Poitiers , après la mort de Ranulph,
tomba au pouvoir de celui qui régnait a Bourges ; car, dans les chroniques, le titre de comte de Poitiers lui est fréquemment donné. Mais , comme il n'y a encore dans ce inonde politique aucune fixité, il est impossible de rallier avec suite tous ces événements confus et tumultueux des premiers temps de la féodalité.
Lorsque la dynastie des Carlovingiens disparait , elle donne , par la bouche de Charles le Chauve , le premier élément de cette organisation féodale ; car il signait en 877 l'hérédité des comtés, et abdiquait de la sorte toute puissance sur ces farouches seigneurs du midi. Autour d'eux se concentrèrent les intérêts des populations, les agglomérations nationales se dessinant naturellement sous l'influence des races et des mœurs. En tin , à son lit de mort , Charles le Chauve signa l'arrêt de mort de sa dynastie impériale, en confiant les destinées de son jeune fds entre les mains de Boson et de Bernard , implorant pour lui de la sorte la protection de ces hommes qu'il avait en vain et si longtemps combattus.
POSITION DE L EGLISE AU MILIED DES LOTTES DES SEIGNEURS. IROTIIER, ÉVÊQUE DE POITIERS. — DEVOUMENT DE LA CRISE FEODALE. PREMIERS DUCS D'AQUITAINE : RAMNULFE , WILHEM LE PIEUX , EBLES. ÉCLAIRCISSEMENTS SUR LA GÉOGRAPHIE POLITIQUE DU POITOU ET DE L'AQUITAINE.
Le pacte féodal avait reçu sa sanction légale dans la charte signée par Charles le Chauve quelque temps avant sa mort. L'usurpation des seigneurs était depuis bien des années dans les moeurs et dans leurs habitudes ; l'hérédité des comtés avait précédé cette formule de la consécration
royale. Sur tout cela , avant le sacrifice du fils de Louis , il y avait force de chose juge'e. Il en est de la foi constitutive du monde féodal comme des chartes qui plus tard sanctionnèrent la formation des communes : Charles le Chauve est à l'aristocratie seigneuriale ce que Louis le Gros fut à l'émancipation communale ; l'un et l'autre cédèrent à des nécessités qu'ils ne pouvaient vaincre , préférant s'abandonner au torrent plutôt que d'être engloutis par une folle et impuissante résistance. Les prétentions des chefs de l'Aquitaine devinrent plus fortes en raison des concessions du pouvoir royal. En vain Louis le Bègue cherche-t-il à affermir sa puissance en donnant aux seigneurs qui lui étaient restés fidèles toutes les dignités vacantes ; il n'a rien de mieux à faire qu'à transiger avec ces puissances du midi, lesquelles, la lutte une fois engagée, l'auraient infailliblement écrasé malgré son titre de roi et de descendant de la race des empereurs. Aussi , d'après l'avis d'IIincmar qui lui écrivit à ce sujet une fort longue lettre, envoyat-il des députés à Bozon et aux Bernard , les conjurant de désigner un lieu où , dans une assemblée générale , seraient discutés les intérêts des nations ; et ce ne fut qu'après un serment solennel de respecter les droits des seigneurs qu'il fut couronné roi à Compiègne.
Mais dans cette autorité nominale ne réside aucune force, aucune vie. La puissance impériale est épuisée dans sa vitalité morale , comme dans les représentants humains que le hasard lui donne. Si quelquefois dans notre histoire provinciale leur nom apparaît , ce n'est que pour servir de ralliement aux ambitions des seigneurs, de prétexte à leurs querelles, d'étendard à leurs révoltes. La vie historique suit la marche des événements ; elle s'infiltre dans toutes les agglomérations territoriales , s'éparpille sur tout le sol ;
division quelquefois arbitraire, mais presque toujours calquée d'après les empreintes des anciennes nationalite's. La position de l'Aquitaine à cette époque se résume assez bien dans ces mots d'un chroniqueur : Le pays est gouverné, suivant l'opportunité des lieux , par une multitude de gens de guerre. Namque Aquitania tutela divisa est , secundùm opportunitatem locorum , rnilitarium virorum multitudirie distribua, dit un chroniqueur. Autour des grandes cités se forment de petits î-oyaumes dont l'ensemble constitua plus tard la mosaïque féodale. Toulouse , Poitiers et Bourges en furent, dans les premiers temps, les centres les plus actifs. Mais il est impossible de suivre dans leurs fréquentes mutations toutes ces puissances seigneuriales , mobiles suivant les chances des combats , vaincues aujourd'hui pour reparaître le lendemain victorieuses , et offrant toujours le spectacle d'une perpétuelle révolte contre les envahissements de l'autorité royale. Ce qui domine toutes ces luttes si variées en incidents, c'est l'instinct fortement prononcé de l'indépendance des seigneurs , de ces maîtres de tous les châteaux forts qui se sont élevés sur notre territoire. Les comtes des cités n'ont pas encore eu le loisir de s'installer définitivement, et de commencer les dynasties féodales dont l'histoire doit s'occuper durant les siècles suivants. Et pourtant cette dénomination de dux , de cornes , donnée par les chroniqueurs de langue latine aux différents chefs qui se partagent nos villes, ont jeté sur toute notre histoire une étrange confusion. Certains écrivains ont voulu assigner à ces chefs primitifs le même caractère politique qu'aux rejetons des futures dynasties : suivant eux , ils forment avec ces derniers une ligne non interrompue de successions régulièrement faites , et ils placent dans Abbon , le guerrier auquel Charles le Grand a confié la défense
252 L'ANŒEN
Je la cité de Poitiers, le premier anneau de cette chaîne dynastique. Ici , il nous faudrait opérer une distinction capitale sur les expressions employées par les chroniqueurs. L'institution des comtes, créée par la domination romaine , a été conservée par les vainqueurs franks jusqu'à ce que des chefs nationaux aient brisé tous les liens qui les unissaient aux conquérants. Cette autorité émanait d'une puissance supérieure; ils n'étaient que les hommes du conquérant , ses fidèles serviteurs. Mais advienne l'indépendance féodale , alors les guerriers que l'on appelle encore comtes trouvent en eux-mêmes l'origine de leur pouvoir : dans la force de leur épée se rencontre leur droit , et leur usurpation est la seule hase de leurs dynasties. Jusqu'à la fin du Xe siècle , il n'y a donc pas eu , à proprement parler, d'existences seigneuriales , mais bien des chefs avec une autorité révocable , et dont la seide mission était de protéger le territoire et d'étouffer au profit du vainqueur les résistances des populations.
Cette ligne de démarcation établie entre les hommes de la liberté et les guerriers combattant dans lintérèt de la conquête et restés fidèles à l'autorité royale , il nous faudrait suivre dans toutes leurs phases les destinées de ces Bernard , les premiers fondateurs de ces dynasties féodales dans nos contrées , et dérouler le tableau de ces luttes terribles dont l'issue donna gain de cause aux tentatives d indépendance des seigneurs. Combien de fois la grande cité de Bourges n'avait-elle pas vu éclater autour de ses murailles des rixes sanglantes , lorsque Egfried , un des riches seigneurs de ces temps, vint y lutter contre Gérard, et tomber victime dans le combat? Ce ne fut sans doute qu'à la suite de combats acharnés , que l'un des Bernard , surnommé Plante-Pelue, sera devenu le maître de cette ville importante , dont les
destinées absorbent tontes celles de l'Aquitaine. Rien ne , pouvait arrêter dans leurs emportements la fougue des seigneurs, soit dans leurs luttes contre les rejetons impuissants de la dynastie carlovingienne , soit dans les combats à outrance cpi'ils se livraient entre eux. Le clergé, tout ébahi des événements cpii retentissaient autour de lui , restait dans une neutralité prudente. Que pouvait l'homme de paix , l'homme de Dieu , au milieu de tout ce tumulte ? Que la tempête s apaise, alors il pourra reprendre sa mission civilisatrice. Malgré la stupeur dont est frappée 1 église , cependant quelques évêques exercent encore un pouvoir immense. Dans les pays du nord de la Loire , le véritable chef des populations c est Hincmar : tout s'écroule autour de lui , les dynasties épuisées disparaissent , lui seul se maintient. C'est la puissance de l'église incarnée dans une grande et noble tête , survivant à tous les désastres , et conservant au milieu des ruines son entière vitalité. Dans le midi , les hommes d église sont devenus hommes d'action ; ils ont embrassé avec avidité les querelles des seigneurs , et se sont identifiés avec leurs passions et leurs haines. La destinée des comtes , dont la révolte appelle à chaque instant de nouveaux combats , ne pouvait être mise à la merci du clergé. C'est en vain que Hincmar cherche à étendre sa puissance sacerdotale sur les provinces d'outre-Loire ; sa voix ne peut rien, soit pour apaiser le tumulte, soit pour attirer sur le sort des descendants carlovinciens un reste de pitié. C'est en vain qu'il écrit à Goscelin , l'un de ces turbulents prélats du midi qui ont abandonné l'habit religieux pour le vêtement du guerrier, et qui se précipitèrent dans la mêlée autant pour satisfaire l'ardeur d'un caractère belliqueux que pour soutenir dans leurs prétentions les seigneurs aquitains qu'ils appellent leurs parents : car, dans l'insur-
rection méridionale , lorsqu'il s'agit de lutter contre la puissance des rois, tous les seigneurs du midi semblent avoir la même parenté , la même descendance ; combattant sous les mêmes inspirations , avec les mêmes sympathies , les mêmes pensées, ils ont entre eux cette parenté morale, bien plus forte et plus robuste que toutes les alliances de famille ; ils sont tous frères, car ils ont tous dans les veines le même sang , dans l'àme le même espoir , dans le cœur les mêmes passions. La parole fut impuissante à adoucir la ténacité de leurs combats ; trop heureux l'archevêque de Reims, s'il peut protéger contre l'invasion seigneuriale les biens que son église possède dans nos provinces ! Les Bernard s'accommodent de tout. Eux aussi, ils ont leurs serviteurs à récompenser , leurs fidèles à installer dans les fiefs et dans les cloîtres qui se transforment de toutes parts en châteaux forts. C est ce cpii arriva dans le Poitou pour différents domaines qu y possédait 1 église d'Hincmar. Il y a bien au-delà des Alpes un homme choisi entre tous les prélats , qui cherche aussi à protéger l'église contre le pillage des seigneurs aquitains ; mais le pape lui-même devait échouer dans l'œuvre qu'avait entreprise sans succès le puissant Hincmar. Comme ce dernier , Nicolas expédia à tous les seigneurs aquitains une longue lettre dans laquelle il exprimait toute la douleur que lui fait éprouver l'envahissement des biens sacerdotaux. Il se plaint amèrement du mépris dans lequel est tombé l'église , puisque les seigneurs dans leurs luttes ne conservent pour les lieux saints aucun respect. Toutes ces paroles de conciliation ne servirent qu'à constater l'impuissance sacerdotale : la force des événements l'emporte; il faut que la lutte ait son cours , impétueux et terrible comme les passions qui l'ont enfantée.
Plus tard , l'autorité de l'église fut méconnue d'une manière éclatante par les chefs féodaux de nos provinces. Il arriva qu'un évècpie du midi essaya , pour ainsi dire , de remplir dans nos contrées le rôle d'Hincmar ; c'était l'évêque de Poitiers , Frother. Comme son prédécesseur Ebroin, il s'attacha à la cause de Charles, parce que, pour le clergé , c'était là que résidait l'ordre et la puissance régulière, si gravement compromis dans les luttes dont il était loin de comprendre l'issue et le dénoùment social. Chassé de la cité de Bordeaux, dont il était archevêque, par suite d'une invasion des Normands, il s'était réfugié dans la ville de Poitiers , dont il devint évêque. Mais cette cité n'était point alors le centre de la vie en Aquitaine. A Bourges seulement se trouve l'immense basilique d'où peut dominer avec quelque réalité la puissance sacerdotale , à Bourges résident le plus souvent les chefs des provinces qui composaient le duché d'Aquitaine ; de là, en effet , il était facile de lutter contre l'envahissement des rois de la dynastie et contre les attaques des seigneurs voisins. Aussi, dans les derniers jours de sa vie , Charles avait-il obtenu la nomination de l'évêque Frother au siège métropolitain devenu vacant. Il y eut bien quelques réclamations énergiques de la part des habitants de Bourges et des cités voisines contre cette infraction aux règlements de l'église ; on en appela à la décision des conciles pour réformer cet abus : mais ces protestations eussent été impuissantes, et Frother, nonobstant l'irrégularité canonique de sa nomination, se sera t installé dans sa métropole, si un homme fort et puissant ne s'y fût opposé et n'eût ordonné de fermer les portes de la cité au nouvel archevêque ; c'était le fameux Bernard , l'usurpateur victorieux de toute cette partie de l'Aquitaine. Le fougueux seigneur , loin d'attendre la discussion paci-
iique du concile , brise par l'énergie brutale de son c'pëe la difficulté canonique. Frother, qui ne s'attendait point à une semblable réception , invoqua 1 autorité du nouveau pape Jean Mil : deux fois ce dernier écrivit à Bernard pour le dissuader de sa résistance, lui prodiguant les assurances dune affection sincère, affecta palerno , l'appelant son fils chéri , fui charissime , le plus noble des marquis , nobilissime marchiorum , lui disant que c'est sa propre dignité qu'il a compromise en défendant témérairement , temerariè, 1 entrée de la ville au nouveau prélat. Quelque affectueuse et sentimentale qu'était l'épitre du chef de l'église , Bernard n'en persista pas moins dans sa résolution : alors l'anathème succéda aux paroles de paix, et Jean lança contre le seigneur aquitain cette sentence d'excommunication :
Que Bernard , envahisseur des biens de l'église , ennemi du pouvoir de Dieu , qui napas craint de chasser de sa cité l'archevêque Frother , après lai avoir enlevé toutes ses richesses , quia résisté deux fois à notre autorité, soit considéré comme sacrilège , et qu'il soit banni du sein de l'église jusqu'après F expiation de ses crimes !
Cet acte de rigueur ne produisit pas plus d'effet crue les exhortations paternelles ; il ne servit qu'à démontrer l'impuissance de l'autorité de l'église. Tout excommunié qu'il était, Bernard n'en conserva pas moins les fruits de ses conquêtes ; et après sa mort , dont on ne connaît aucun détail , il transmit ses dignités à son fils ^ ilhem , qui se chargea de faire oublier aux yeux de l'église l'entêtement et les brutalités de son père envers elle. Pendant que le révolté jouissait de toute sa puissance , peu soucieux des anathèmes du pape, ce dernier, chassé lui-même d'Italie, se réfugiait en France près de Boson , cherchant à abriter son
pouvoir méconnu sous l'énergie de 1 un des principaux chefs de la féodalité dans le midi.
Axant d'abandonner ces premières existences des hommes qui ont fondé dans nos provinces le monde féodal, nous devons déplorer par quelques paroles le sort des populations, tourmentées de nouveau par les horreurs de la guerre et de la famine : d'un côté , les Normands , avec leurs massacres et leurs incendies ; de l'autre , les luttes sanglantes des seigneurs. La révolution qui s'accomplissait alors entraînait, ainsi que tous les bouleversements sociaux, bien des calamités et des douleurs; que de souffrances à endurer, que de larmes à verser avant que la puissance du seigneur se soit installée définitivement et paisiblement dans son château fort , protégeant le pauvre village qui vient se dresser humblement au bas de la colline , comme l'esclave aux pieds du maître ! Il nous faut traverser des phases douloureuses, et assister à des tableaux aussi déchirants que ceux des premiers siècles de l'invasion barbare.
Le sort de ces victimes perpétuelles de toutes les guerres se résume assez poétiquement dans la destinée d une jeune (ille dont la tradition nous a conservé le souvenir. La victime ne nous appartient pas, il est vrai; mais le sacrificateur fut un de ces Bernard , de ces hommes à l'épaisse et noire chevelure, velus, disent les chroniqueurs, jusque dans la paume des mains, qui ont pris au milieu des luttes féodales de sombres et farouches habitudes , oubliant de la sorte cette délicatesse de mœurs qui avait attiré sur leur père les tendres regards de la belle Judith, cette épouse infidèle, dit-on , de l'empereur Louis, \oici comment s'exprime la légende :
« La vierge Solange habitait la paroisse de Saint-Martin- » du-Cros ( maintenant Sainte-Soulanges, à trois lieues de
» Bourges ). Le jeune Bernard , lils d'un comte de Poitiers, » qui avait entendu parler de sa merveilleuse beauté, alla » chasser un jour sur les terres de ^ illemont , et la ren- » contra gardant ses moutons dans les brandes. Epris d une » violente et soudaine passion ( ut vidit ut periit), il se jette » à ses pieds , lui promettant de la faire dame et comtesse » du pays si elle cédait à ses désirs. La bergère répondit m qu'elle était la fiancée du Christ , et , effrayée des fou- » gueux transports du seigneur aquitain , prit la fuite à » travers les bruyères. Bernard , la poursuivant à course » de cheval , l'atteint, la saisit par ses longs cheveux, len- » lève et la jette en travers sur le coude sa monture , puis, » partant au galop , 1 emporte en lui prodiguant les prières » et les menaces , les caresses et les violences. Solange se » tord, se débat, glisse et tombe à terre. Comme elle re- » levait vers le ciel sa tète suppliante , l'homme du midi , » fou de désirs et de colère , tire son épée , frappe sans « voir, et la tète de la bergère tombe en murmurant trois » fois le nom de son céleste époux '. »
C'est bien là une tradition populaire ; c'est une sainte qui est la propriété du peuple ; sa gloire n'a pas pour piédestal , comme bien d autres martyrs , d'invraisemblables miracles et de superstitieuses croyances , c'est une victime humaine, frappée par une passion humaine; c'est le peuple personnifié dans cette jeune fille , dont les douleurs sont incessantes au milieu des agitations sociales ; c est le symbole de sa passion toujours renouvelée , de ses blessures toujours saignantes lorsque le fer est appelé à décider les choses humaines.
Telle était la physionomie de nos contrées vers la fin du
' ancien Bourbonnais d'Achille Allier.
l\' siècle. Ici , l'affaiblissement et la décadence complète de la puissance impériale , soutenue par les pâles et étioles débris dune dynastie épuisée ; là , la conquête définitive des fragments de territoire transformés en puissances féodales par l'hérédité. Toute la vie reflue vers ces centres d'action. Entre les seigneurs luttes terribles et sanglantes , conséquences inévitables du nouvel état de choses. Mais plus nous avançons, plus les dominations seigneuriales, mobiles suivant les chances du combat , acquièrent de la fixité. Au prime abord, ce fut une mêlée confuse, à travers laquelle nous avons cherché à suivre de loin la destinée de ces Bernard , descendants du fondateur de Saint-Gellone. Le chaos était immense ; la ressemblance des noms , celle des physionomies , la manie généalogique de nos devanciers, concouraient à jeter dans ces époques déjà bien incertaines des éléments de contradiction et d'erreur, au milieu desquels les prétendues lumières n'étaient que de nouvelles ténèbres.
Nous n'avions ni la prétention de les dissiper, ni la pensée de régulariser dans notre récit le tumulte de ces événements , véritable mer agitée , avec ses tempêtes , ses vagues et son bruissement. Nous avons accepté la condition des temps , nous contentant de pratiquer dans f épaisseur de ces sombres forêts quelques percées pour nous guider dans ce labyrinthe d hommes et de choses. L'Aquitaine tout entière a passé sous nos yeux , parce que la puissance féodale, qui doit prendre possession de notre province et s installer dans la cité de Poitiers , a erré à travers tout le territoire avant de trouver son centre historique ; parce que dans les conquêtes , et dans les luttes qu'elles soulèvent , il n'y a pas d'espace déterminé , ni de ligne de démarcation , ni de nationalités : tout marche au gré du guerrier,
suivant la force de son génie et le succès de ses armes ; tout est en mouvement autour de lui , tout s'agite , se cherche, hommes et choses, nations et cités; la fixité n'est nulle part. L histoire doit donc subir cette réalité.
C'est seulement vers la fin du ixe siècle qu'apparaît dans notre passé la puissance féodale, qui nous semble avoir des conditions de stabilité. A un des Bernard, qui possédait , à ce que disent les historiens , le comté de Poitiers, succéda son fils Ranulph , seigneur du même nom que le comte imposé à l'Aquitaine par Charles le Chauve. Mais entre ces deux hommes il y a une différence profonde : l'un est l'homme de la conquête, le serviteur fidèle du roi carlovingien ; l'autre celui de la révolution féodale. Pour le premier, appui du vainqueur; pour le second, sympathie des populations , car il a une origine nationale. Les enfants du favori de Charles le Chauve sont condamnés à l'oubli , et si dans l'histoire nous en rencontrons par hasard les traces, c'est sous l'habit monastique, cette pourpre des rois déchus et des pauvres gens. L«s enfants du fils de Bernard formeront la souche d'une dynastie féodale , ayant ses racines dans des familles puissamment nationales , et dont les arrière-petits-fils viendront entremêler leurs destinées aux futures dynasties royales de la France. Ainsi , qu'on ne s'y méprenne pas, tant que la puissance impériale a eu accès sur notre territoire , tant que les seigneurs ont lutté contre elle , tant que ces mêmes chefs n'ont pas définitivement marqué le centre de leur domination , il n'y a pas eu de dynasties féodales : ce ne sont là que les éléments , les pierres de l'édifice. Ces combats acharnés, ces cris de guerre , c'est l'enfantement avec ses douleurs et ses péripéties.
Ce n'est pas à dire que lors de L'organisation pure de la
féodalité les luttes aient cessé tout-à-coup , et qu'une paix profonde vint protéger le développement de cette nouvelle puissance. Non , l'élément essentiel du monde féodal, c'est le combat. Chaque roi de France à son avènement au trône croit devoir lui lancer quelque attaque ; chaque seigneur croit de sa dignité d'étendre le plus possible les frontières de ses états en envahissant celles de son voisin. Mais alors ces guerres de chaque jour ne font que démontrer la vitalité et la force de la puissance féodale. Ranulph luimême , que nous considérons comme le premier duc d'Aquitaine , vit son pouvoir attaqué par le fils de l'ancien comte de Poitiers Emenon. Ce dernier vint revendiquer les droits qu'il tenait de son père sur la cité de Poitiers; et tandis cpie Ranulph lutte contre Eudes , le nouvel élu de la nation franke , il est contraint de réprimer les attaques d'Adémar , dont les elforts triompheront après la mort tragique de son adversaire.
A la révolution de 888 , qui mit sur le trône de France le candidat national Eudes , au détriment du rejeton de la dynastie carlovingienne, correspond d'une manière immédiate l'organisation féodale de notre province. Avant cette puissante initiative des seigneurs, les Aquitains, libres après tant de luttes de la domination franke , inscrivaient sur leurs chartes cette inscription : Sous le règne du Christ en attendant un roi , Régnante Christo expeclante rege. Dans ces paroles se rencontre toute la fierté nationale dont nous avons entrevu déjà les explosions. Elles expriment, parfaitement l'indépendance de nos peuples ; c'est la formule de transition , car presqu'en même temps que le comte de Paris s'emparait du pouvoir royal, Ranulph prenait lui aussi le titre de roi d'Aquitaine ; regiitm nomen uwasit, disent les chroniqueurs. De telle sorte que les pro-
vinces d'en-deçà la Loire retrouvèrent , en même temps que celles du nord , une apparence de nationalité. En face de cette Loire si souvent traversée , dans cette cité de Poitiers si souvent prise et ravagée par les conquérants , se lève un homme du midi n'ayant rien de commun avec tous ces comtes qui Tout précédé , et ne puisant la force de son autorité que dans l'énergie de son glaive et les sympathies des populations qui le reconnaissent pour chef. Malgré son usurpation , le nouveau roi de Paris crut qu'il était de son honneur de chercher à anéantir les nationalités méridionales , et, imitant tous ceux qui l'avaient précédé sur ce trône de France, il marcha contre Ranulph , à qui Goscelin et Ebles , ses parents , prêtèrent le secours de leurs armes. Dans les chroniqueurs de ces temps , les nobles résistances de l'Aquitaine au IXe siècle sont encore considérées comme d'épouvantables usurpations ; écrivant sous les mêmes inspirations qui avaient déjà provoqué de la part de leurs devanciers des paroles de mépris sur les existences des premiers chefs aquitains , ils ne comprennent pas que les nations du midi poussent la désobéissance jusqu'à refuser fidélité au roi de Paris. Et il n'est pas jusqu'à certains historiens modernes qui n'aient voulu voir dans ces luttes du midi qu'un sincère attachement aux débris des dynasties frankes rejetées par les populations. Parce que Ranulph accueille avec faveur le jeune Charles , ce rejeton de la race carlovingienne , ses antipathies contre l'usurpateur ne sont plus que des efforts pour replacer sur le trône ses descendants. Ils ne veulent pas comprendre que cette protection accordée à l'ennemi d'Eudes n'est q u une conséquence de sa lutte avec lui, et non pas sa cause primitive. C'était le même motif qui unissait pendant quelque temps ensemble Eudes et Adémar , alors qu'ils
combattaient d'un commun accord contre le nouveau chef aquitain.
Leurs efforts réunis ne purent triompher de la nouvelle puissance de Ranulph, et il fallut recourir au crime pour se venger de la prétendue usurpation du fds de l'un des Bernard. Eudes , l'ayant attire' à sa cour par des paroles d'amitié , lui fît servir au milieu d'un festin un breuvage empoisonné. Ranulph , devinant la main criminelle qui le frappait , fit venir un des siens , Gérald , et , confiant à son amitié un jeune fils qu il avait eu d'une concubine , il lui dit : « Fuis de ces lieux , enlève à la fureur de mon » ennemi la satisfaction d'assassiner le fils après avoir » empoisonné le père ; prends ce jeune enfant , et ne l'a- » bandonne pas avant de l'avoir remis sain et sauf entre » les mains de mon parent Wilhem. » Il peut maintenant mourir en paix , car la main qui l'a frappé n'anéantira pas du même coup le germe d'une puissance dont il a été le glorieux représentant , et la vengeance durera bien des siècles avant que la dynastie dont il fut l'un des premiers héros disparaisse complètement.
Gérald, fidèle exécuteur des dernières volontés de son ami , conduisit à Bourges le jeune enfant , qui portait le même nom que le fameux abbé de Saint-Denis, Ebles, dont l'existence aventureuse se termina d'une manière tragique , car il mourut frappé d'une pierre , lorsqu'il cherchait à éviter par la fuite l'attaque imprévue de quelques guerriers de nation franke. Wilhem, auquel les contemporains ont donné le titre de Pieux , sans doute pour établir un contraste frappant entre lui et son père , ce Bernard qui avait chassé l'évèque Frother de sa métropole , et pour le récompenser de la fondation qu'il fit vers les dernières années
de sa vie du monastère de Cluny , accueillit avec grande
joie le jeune fils de Ranulph.
Cependant 1 Aquitaine ne pouvait rester sans chef; à Wilhem , le parent et l'ami de la victime d'Eudes, est réservé la mission de poursuivre l'oeuvre de sa race. Eudes , après son crime , essaya de conquérir définitivement les provinces d'Aquitaine si longtemps insoumises. Il marcha contre les rebelles , réfugiés dans leurs châteaux forts , et il ne put se venger que par de sanglantes dévastations. Son autorité fut méconnue même par son ancien allié Adémar. Enfin , le roi de Paris avant donné la cité de Poitiers à Robert d'Anjou, son frère, le fils d'Emenon s'en empara par la force des armes , s' aimant mieux qu'il n'aimait son ■prince '. « Ce comte osa même, durant une nuit obscure, » forcer les retranchements du camp des Français , avec » une bande d'Aquitains intrépides et légèrement armés , » qui , jusqu'aux premières lueurs de l'aube , égorgèrent » les guerriers surpris dans leur sommeil , demi-nus et » sans armes. » Après cette victoire facile sur Eudes , Adémar s'installa dans la cité de Poitiers et en fut possesseur jusqu'à ce que de nouvelles luttes vinrent l'en chasser.
Le roi de Paris s'avança alors vers les états du chef aquitain le plus redoutable de ces pays , et un combat terrible se serait infailliblement engagé entre Wilhem et lui , si de nouvelles insurrections germaniques ne l'eussent contraint de diriger toutes ses forces vers l'est de la France. Mais , avant de partir , il concéda à un seigneur frank du nom de Hugues toutes les dignités du duc révolté, croyant par cette
* Ancien Bourbonnais , si souvent cité.
ridicule déchéance détruire la puissance aquitanique. Le sort réservé à ce nouveau favori de la royauté franke révéla l'énergique stabilité que la puissance féodale des seigneurs aquitains avait acquise dans ces dernières luttes. En effet , Hugues et Wilhem ne tardèrent point à en venir aux mains : dans un combat sanglant où périrent plus de onze cents des guerriers de Wilhem , son ennemi, renversé de cheval , fut fait prisonnier et conduit devant le chef aquitain. La présence du vaincu réveilla en Wilhem la sombre énergie de cette race des Bernard : c'est en vain que des prières s'échappent de la bouche du seigneur frank; pour toute réponse , le duc exaspéré lui crie : II est trop tard pour prier, comte Hugues! ' Et sa lance, plus prompte que sa parole, traverse le corps de son ennemi ; et le sang du guerrier frank venge d'une manière éclatante la lâche trahison dont Ranulph avait été victime. C'est ainsi que pardelà la Loire est accueilli le favori d'Eudes , qui ne songe pas même à venger sa mort , tant grande est la terreur cpie lui inspirent désormais les guerriers d'Aquitaine.
Pendant que par de telles vengeances Wilhem soutenait avec éclat la cause féodale des seigneurs du midi , le jeune fds de Ranulph grandissait , et , sous les inspirations de Gérald , nourrissait contre les anciens oppresseurs de sa patrie des sentiments de haine. C'était un homme étrange que cet ami auquel Ranulph avait confié en mourant son fils. Son nom est lié à celui de nos ducs , non-seulement par des relations d'amitié , mais encore par les offres cpie lui faisait Wilhem de lui donner pour épouse sa propre soeur ; à cpioi le philosophe aquitain répondit : « J'aime mieux mourir sans enfants que de laisser des fils méchants ! »
1 Ancien Bourbonnais.
Ces paroles quoique sévères dénotent assez haut quelles moeurs et quelles habitudes barbares les luttes de la féodalité avaient engendrées. — La courte apparition des neveux de Wilhem le Pieux à la tète du mouvement aquitanique n a pas laissé dans notre histoire des traces assez profondes pour que nous recherchions à quel titre ils lui succédèreut dans sa puissance. Furent-ils simplement les tuteurs du jeune fds de Ranulph , et, après la mort de celui auquel son père l'avait confié , se placèrent-ils à la tète des populations pour protéger contre les envahissements des rois de Paris les états du jeune pupille ? ou bien profitèrent-ils du bas âge d'Ebles pour s'emparer par violence de l'autorité souveraine dans les provinces méridionales ? Tout ce que nous savons , c'est que le fils de Ranulph poursuivit dans nos contrées 1 oeuvre de sa dynastie, qu'il gouverna l'Aquitaine quelque temps après la mort de Wilhem le Pieux, et qu'il s'installa dans la cité de Poitiers lorsqu'Adémar , l'usurpateur de cette partie du territoire, vint à succomber. Quoi qu'il en soit , Wilhem II et Alfred son frère , tous deux parents du fondateur de Cluny , exercèrent dans nos pays l'autorité féodale , et à ce titre leurs noms doivent se rencontrer dans la hiérarchie des ducs d'Aquitaine , dont Ranulph , la victime du roi de Paris Eudes, nous a semblé être le premier anneau. Quels furent les événements de la vie historique d'Ebles? Quels furent ses combats contre les peuples d'outre-Loire? Quelles furent ses alliances et ses sympathies ? Telles sont les questions qu'en vain nous nous adressons, ne pouvant rencontrer à ce sujet dans les obscures compilations des chroniqueurs quelque chose de précis et de satisfaisant. Ils nous disent bien qu'il succéda à Wilhem le Pieux dans le duché d'Aquitaine, qu'à son exemple il combla de bienfaits cette
abbaye de Cluny, si puissante dans l'avenir, et dont l'existence marcha de front avec tous les événements de ces premières époques féodales; mais hors ces faits, il n'existe dans leurs récits aucuns détails historiques dignes d'importance. Il n'est pas jusqu'à son mariage avec la fille d'un des chefs des populations du nord qui ne soulève de manifestes contradictions. Les uns prétendent que cette jeune fille du nom d'Adèle , qu'il associa à ses destinées , était de race normande , et avait pour père ce terrible Rollon , qui tant de fois est venu à la tète de ses hordes barbares jeter à travers nos pays la désolation et les ravages. Si cela était, cette alliance aurait ralenti les attaques et les invasions de ces peuples, et pourtant, d'après les récits de ces mêmes chroniqueurs, il ne s'écoule pas une année sans que nos populations n'aient à gémir sur les sanglantes dévastations de ces pirates du nord. D'autres assignent pour père à la femme d'Ebles le roi d'Angleterre ; et dans ces deux versions se confondent les événements qui ont rapport au fils d'Ebles, de telle sorte que l'incertitude seule peut résulter de la lecture des nombreuses chroniques qui nous ont transmis des détails sur l'existence de nos premiers ducs.
Quelles que soient les ambiguïtés qui ressortent de leurs divers récits, il n'en est pas moins certain qu'à l'époque où nous en sommes arrivés la dynastie féodale des ducs
d'Aquitaine a acquis une fixité incontestable; que le fds de Ranulph a été un des chefs de cette descendance Arers l'an 91 1 , et qu'après sa mort commença cette série des Wilhem dont l'existence doit se prolonger jusque dans le xne siècle. Mais avant de dérouler rapidement les principaux événements de ces époques féodales , nous avons à cœur de préciser par quelques lignes le sens historique des mots A qui-
taine et Poitou, et de restituer à la géographie son véritable rôle dans les annales de notre province.
L histoire précède la géographie , en ce sens que les noms des localités , les divisions des peuples , la hiérarchie des cités dépendent des événements accomplis. Enlevez à une province tout son passé historique , alors vous n'aurez plus que les éléments matériels de la scène humaine ; un territoire , avec ses accidents de perspective , ses fleuves , ses montagnes , ses vallées , ses forêts , en un mot avec tout ce que la main du Créateur y a jeté , tout ce qui constitue l'ensemble de la nature. Mais s'il advient que l'homme prenne possession de cet immense trésor , qu'il s'installe dans un lieu quelconque , alors vous voyez se développer un autre genre d'existence : à côté de la vie naturelle, se rencontre la vie humaine , celle qui découle de la volonté de 1 homme. Les territoires se distinguent les uns des autres, les races reflètent cette diversité; chaque lieu, chaque nation , reçoivent une désignation individuelle. Les cités s'élèvent , les moeurs se forment ; sur cette terre se constitue ainsi la vie de l'homme. Dans les débuts de notre travail , nous avons constaté 1 invincible impossibilité d'expliquer le mystère de la formation de la race poitevine, de l'étrange fusion qui s était opérée dans des âges bien reculés, entre ceux auxquels s'attachait cette dénomination , et la terre sur laquelle ils se trouvaient installés. Dans tous les monuments de l'antiquité se rencontrait la révélation de l'existence d un peuple qui s'appelait Poitevin , et nulle part ne se trouvait le secret de son origine. Le monde moderne a accepté les traditions nominales du monde antique : toujours et quels qu'aient été les événements , la même dénomination s'est attachée aux habitants du même territoire ; ce fut pour eux un caractère indélébile. Au point où nous en sommes ar-
rivés des destinées historiques de notre province , il importe d'éclaircir l'obscurité des rapports de L'histoire et de la géographie , si nous ne voulons pas laisser planer sur l'ensemble de nos annales ces erreurs transmises par d'antiques traditions, et qui se glissent chaque jour de plus en plus dans le domaine de la science historique , comme des réalités ayant toute l'apparence de la vérité. Suivant les dires de presque tous ceux qui ont écrit sur notre histoire , le Poitou semblerait avoir toujours conservé sa primitive nationalité ; dans leurs récits il a pour ainsi dire une permanence immortelle. Rien ne trouble cette stabilité de tous les âçes : elle survit aux tumultes des invasions romaines, visigothes et frankes ; elle échappe aux morcellements successifs des rois d'outre-Loire, et, dans le démembrement général de l'empire , elle conserve intacte la géographie de son territoire , de telle sorte qu'à l'ave'nement du monde féodal , elle apparaît revêtue de ses mêmes formes, avec ses mêmes limites, offrant dans ce cataclysme universel l'étonnant spectacle d'une impérissable vitalité. S'environner de telles illusions, c'est mentir à la réalité de l'histoire. Parce que le champ de bataille, spectateur impassible et inaltérable, existe encore, même après les sanglantes catastrophes du combat , faudrait-il conclure que rien n'a été changé, et que l'avenir n'a point eu à subir les métamorphoses apportées par la victoire ou par la défaite ? Il y a, dans un tel système, amalgame confus de la nature froide et inanimée avec la nature mobile et passionnée de l'humanité. Une seule chose survit à-tous ces bouleversements, c'est le nom et la tradition des races : incrustés dans le sol par je ne sais quelle mystérieuse puissance, comme d'inaccessibles rochers, toutes les fois cpie les flots des invasions se sont perdus dans l'immensité,
alors ils reparaissent à la surlace. Mais il n'en est pas ainsi des divisions arbitraires créées par la pensée de l'homme , et de la mobilité des frontières qui subit l'influence de chaque combat.
N'ayant pu raviver le passé des primitifs habitants de notre territoire , nous 1 avons entrevu à sa dernière phase, lorsque la conquête romaine, sans effacer précisément les empreintes des races, anéantissait cependant toute existence nationale. Depuis ce dénoùment irrécusable , cette petite nation à laquelle les historiens de 1 antiquité donnent le nom de Pictoncs , a-t-elle reconquis sa primitive existence? a-t-elle retrouvé , après les nombreuses invasions, sa propre personnalité? Non, rien dans l'histoire ne peut autoriser une telle hypothèse. Dans tous les événements survenus depuis la première conquête , elle a suivi les destinées de toute h Aquitaine , elle s'est confondue avec elle, et c'est de leur alliance qu'ont éclaté tous les événements que nous venons de traverser. Il n'y a pas de Poitou pour ainsi dire ; l'histoire ne doit reconnaître que ces peuples du midi , ces Romains d outre-Loire , ainsi que les appellent les chroniqueurs de race franke, qui combattent avec tant de courage pour s'opposer à 1 envahissement des peuples du nord. Et au-dessus de tous ces combattants, divers par les races, les mœurs , les lieux d habitations , plane le nom générique d Aquitaine. C'est là le seul nom propre que la géographie politique de ces temps doive accepter. Si dans les récits des chroniqueurs contemporains se rencontre la dénomination poitevine, il n'en faut pas tirer comme vraie Inexistence d'une province , car le plus souvent cette qualification ne s'attache qu'aux habitants de la cité de Poitiers , et alors même qu'elle embrasserait tous les individus d'un certain territoire, il y aurait encore
erreur à la créer en vertu de traditions nominales. Ainsi que nous avons cherché à le démontrer dans notre récit, les luttes des premiers temps de la féodalité, la conquête définitive de l'Aquitaine par Charles le Grand, la création de comtes dans les cités importantes, ne ravivèrent pas encore l'antique nationalité poitevine. Et lorsque les historiens joignent au titre d'Abbon celui de comte de Poitou, ils bouleversent toute l'histoire , en lui enlevant toute sa vérité. Le guerrier frank, placé par Charles dans la cité de Poitiers , n'a d'autre mission que celle de défendre les frontières du territoire , et d'apaiser les insurrections de ses habitants. Le conquérant n'a pas d'autre pensée , et s'il choisit cette cité pour centre de ses forces, c'est que de ses hautes murailles , il pourra comprimer plus aisément les élans de révolte des populations; il est loin de vouloir constituer un corps de province du territoire environnant. Et si, plus tard, la dynastie féodale des ducs d'Aquitaine vient s'installer dans cette même cité, c'est qu'elle a besoin de se rapprocher de cette Loire qui fait la limite des deux peuples , et qu'elle veut pour capitale de sa puissance une grande cité, bien située , bien fortifiée : elle avait à choisir entre Bourges, Toulouse, Bordeaux, et de toutes ces villes Poitiers lui parut la plus propre à devenir le centre d'un vaste royaume dans le midi. C'est encore une grave erreur que de vouloir rattacher à l'existence de cette dynastie la résurrection de la nationalité poitevine; en vain on ajoutera au titre de duc d'Aquitaine celui de comte de Poitou, on n'arrivera jamais à faire revivre cette circonscription effacée. Les Wilhem sont comtes de Poitiers , comme le roi de France est roi de Paris.
La véritable reconnaissance du territoire du Poitou , comme siège d'une souveraineté circonscrite , n'apparaît
272 l'ancie:\
qu'aux premières années du règne de saint Louis , lorsqu'Alphonse son frère est investi de ce comté. Les titres même de comtes de Poitou que prennent les iils de Henri, roi d'Angleterre , dans le démembrement de la province aquitanique , ne sont pas encore la représentation d'une puissance réelle sur une partie de ce territoire. Jusqu'au xme siècle , l'histoire du Poitou se confond avec celle d'Aquitaine. Sous ce point de vue disparaissent toutes les bizarres distinctions de comte de Poitiers et de duc d'Aquitaine , et cette longue et ridicule hiérarchie de souverains féodaux commençant à l'homme de Charlemagne pour aller se perdre dans les dynasties de France et d'Angleterre par le mariage d Aliénor avec les monarques de ces deux royaumes. ^ oilà comment 1 histoire restitue à la géographie son véritable rôle.
Qu'était-ce donc que cette Aquitaine , dont Poitiers devint le centre politique vers la lin du ixe siècle ? Ainsi que la France , sa phvsionomie a bien souvent varié. Chaque invasion a changé ses frontières et bouleversé son territoire, et même dans les luttes du xiue siècle son nom historique se métamorphose en celui de Guienne. Avant l'invasion romaine, elle représentait une grande partie du territoire gaulois. De la Garonne aux Pyrénées , dit Pline , est l aquitaine , auparavant appelée Armorique. ^ ers l'an "28 avant J.-C, Auguste augmenta le territoire aquitain de quatorze peuplades détachées de la Celtique , de telle sorte que la Loire devint la limite naturelle des deux populations. Plus tard, et cela paraît avoir été fait sous l'empereur Dioclétien , l'Aquitaine fut divisée en deux parties , et les peuplades annexées par Auguste à son territoire conservèrent le nom de la province tout entière , tandis que celui de Novempopulanie fut donné à la province primitive. Enfin
l'Aquitaine proprement dite , celle qui s'étendait de la Garonne à la Loire, fut partagée en deux provinces vers l'an 370. Cette division existait encore lorsque les peuples du nord débordèrent sur la Gaule , et que la domination visigothe s'étendit dans tout le territoire du midi , avec Toulouse pour capitale. Après l'invasion franke, elle se trouva morcelée entre divers chefs , tous descendants de Clovis , et elle ne reprit ses anciennes frontières cpie sous l'autorité de ses chefs nationaux Eudes, Ilunold et Waifer, à laquelle succéda sans aucune modification celle du fils de Charles le Grand. A la chute de l'empire, le chaos recommença; et lorsque les premières luttes féodales cessèrent , trois duchés s'élevèrent en Aquitaine , reproduisant assez fidèlement les divisions romaines : la première Aquitaine devint l'apanage des comtes de Toulouse ; la seconde celui des comtes de Poitiers , et dans le territoire de la Novempopulanie se constitua le duché de Gascogne. La circonscription aquitanique dont Toulouse fut le centre ne conserva que jusqu'à la fin du ix° siècle le titre de duché d'Aquitaine , car, lors du dénoûment des crises féodales , il appartint au comté de Poitiers. Tel est en résumé l'histoire géographique de cette Aquitaine , dont une partie va devenir la propriété de nos ducs.
Cet aperçu géographique des premiers temps de l'Aquitaine révélera les motifs pour lesquels nous avons toujours embrassé les événements généraux de cette province , et l'on comprendra facilement qu'il était impossible d isoler le drame des événements dans un coin de territoire qui n'a d'autre existence politique que celle résultant d'une fiction nominale. Cependant, si le Poitou n'a pas eu, avant le xme siècle, de circonscription féodale, il en est une qu'il posséda toujours, même au milieu des luttes les plus achar-
nées : ce fut la circonscription religieuse. L'évêque de Poitiers exerce sur tout le territoire une souveraineté sacerdotale. Les limites de son autorité s'étendent à l'occident jusqu'aux rivages de la mer, au nord jusqu'à la Loire , au midi et à lest jusqu'aux pays de Saintonge , de Limoges et du Berry. Cette division de territoire a réellement existé pour les affaires de l'église , et ce ne fut que vers la fin du xne siècle que s'en opéra le démembrement par la fondation des évèchés de Maillezais et de Luçon. Dans ces premiers temps Bourges exerce dans toute l'Aquitaine la suprématie religieuse , et ce ne fut que bien longtemps après cpie Bordeaux , à la suite de longues discussions , la lui ravit.
Maintenant que nous sommes fixés sur la valeur historique des mots Poitou et Aquitaine, nous pouvons pénétrer dans l'histoire si dramatique et si animée des ducs de cette province. De toutes les puissances féodales des premiers temps, elle fut la plus brillante, mais aussi elle disparut la première , jetant durant sa courte durée un éclat immense : quelque monotone que leur vie paraisse dans les récits que nous ont laissés les écrivains modernes , elle prend un aspect tout différent lorsqu'on en puise les éléments dans les vieilles chroniques, où la naïveté s'entremêlant quelquefois à l'exagération , nous traduit avec vérité la physionomie de ces époques. Qu'ils revivent pour nous tous ces Wilhem , ces fondateurs de la féodalité dans nos contrées , avec leurs vertus et leurs défauts , avec leurs rébellions contre l'église et leurs pieuses fondations de monastères , avec leurs éclatants adultères et leurs paroles de repentir. H y a dans leur existence un mélange continuel de bien et de mal , de religion et d'impiété : aujourd'hui ils enrichissent les abbayes pour les piller le
rOITOU. 275
lendemain; ils raillent la puissance des moines, et ils vont à la fin de leurs jours cacher leurs remords sous 1 habit monastique, dans la solitude des cloîtres. Que dans tous les châteaux qui se sont élevés pour la défense du territoire , apparaissent ces guerriers qui doivent être la souche de tous ces seigneurs féodaux dont l'histoire se rattache à celle de nos ducs. Les incidents de toutes ces diverses existences ouvrent pour notre histoire une nouvelle physionomie non moins dramatique que celle des époques précédentes.
SUITE DE LA BÏNASTIE DES DUCS D AQUITAINE ET COMTES DE POITIERS '. WII.IIEM III, DIT Tcle-d'c'lOUpc.i. — EDLES , SON FRERE, ÉVÈnUE DE LIMOGES.
wilhem iv, dit Fiera bras . — fondation du monastère de maillezais.
EMMB , SA FEMME. WILIIEM V , DIT le Grand.