LIVRE II, CHAPITRE II
d'inscriptions, trouvées sur le sol de tous les pays oiî la Phénicie a eu des colonies ou des comptoirs , en Chypre , à Malte , en Sicile , en Sardaigne , à Marseille , en Espagne , en Cyrénaïque , sur toutes les côtes barbaresques , attirèrent de bonne heure l'attention des savants* : plus récemment, la précieuse inscription sépulcrale d'Eschmunazar, roi de Sidon, maintenant placée au Musée du Louvre, nous a livré la première page authentiquement écrite par des Phéniciens indigènes. Quatre nouvelles inscriptions , sans parler de quelques graffiti, ont été trouvées depuis sur le territoire de Sidon et de Tyr. Bien que l'interprétation de ces curieux monuments laisse encore beaucoup à désirer, on peut regarder comme deux vérités scientifiquement démontrées, i° le caractère sémitique de la langue phénico-punique ; 2° l'affinité étroite de cette langue avec l'hébreu en particulier. Sans doute un grand nombre de passages des textes phéniciens ne trouvent pas leur explication dans l'hébreu tel que nous le connaissons ; mais il faut se rappeler que cette dernière langue nous est parvenue d'une manière fort incomplète. On doit supposer, d'ailleurs, qu'en se développant à part et chez des peuples opposés de caractère et de mœurs, les deux langues, bien qu'identiques à leur origine, devinrent avec le temps différentes l'une de l'autre , non pour la grammaire, mais pour la physionomie générale du discours. Si le phénicien montre en général une certaine tendance vers l'aramaïsme, cela tient à l'âge relativement moderne des inscriptions qui nous sont parvenues, peut-être aussi à un trait de physionomie locale , qui rapprochait cette langue du samaritain
* Pour rhistoire des étades phénidenaes, consulter Gesenins, Scr^ten» inguœque phœmciœ monumenta ( Lipsix , 1887), 1- 1 , c. 1 ; un article de M. de Saulcy, dans la Revue des deux Mondes, i5 décembre i8à6, et M. Judas, Etude démonstraîne de la langue phénidetme et delà Ita^ue libyque (Paris, 1847),!. I , c i
et des dialectes du nord de la Palestine. L'inscription de Marseille , celle d'Eschmunazar, celles d'Oumm-el-Awamid sont presque de l'hébreu pur : les aramaïsmes qu'on y remarque ne sont pas plus frappants que ceux que présentent les écrits hébreux de la moyenne époque ou ceux qui furent composés dans les provinces du royaume d'Israël ^
Il n'est guère permis de douter que le phénicien , indépendamment de sa similitude avec l'hébreu , ne possédât des formes propres , qui lui assuraient une individualité dans le sein de la famille sémitique; mais les études phéniciennes ne sont pas assez avancées, ou, si l'on veut, les textes phéniciens ne sont pas assez nombreux pour qu'il soit permis de déterminer ces formes avec exactitude. C'est une méthode trop commode que celle des épigraphistes qui , à l'appui de lectures plus ou moins hasardées , créent de leur propre autorité des formes grammaticales, ou combinent arbitrairement celles qu'ils trouvent dans les dialectes voisins. Des rapprochements nombreux , incontestables, fondés sur des analogies étendues, peuvent seuls justifier un procédé philologique aussi périlleux. Ajoutons qu'en réunissant dans un seul ensemble les particularités grammaticales d'inscriptions écrites à des époques très-diverses et dans des pays fort éloignés les uns des autres, on a fait coexister dans la langue phénicienne des formes qui se sont peut-être succédé à des siècles de distance. Gesenius, par exemple, admet que la désinence du pluriel était tantôt D , tantô* ] . Mais qui nous assure que la seconde forme n'est pas d'une époque oii le phénicien , comme l'hébreu , s'était rapproché de l'araméen ?
Quelques faits, choisis parmi les mieux constatés, feront comprendre, ce me semble, le véritable état de la question
* Voir les mémoires de MM. Dietrich, de Luynes, Munk, Ewald, Hitzig, Rœdiger, Schlottmann , Quatremère , Barges , Frankel , qui sont tous d'accord sur ce point.