LIVRE II, CHAPITRE II
S ni.
La plus grande réserve est commandée dans la déterminalion des différences qui ont dû exister entre les deux dialectes du phénicien, le dialecte oriental ou phénicien proprement dit, et le dialecte africain ou punique. Il est impossible que deux idiomes séparés de si bonne heure ne soient pas devenus, avec le temps, quelque peu différents l'un de l'autre. Toutefois, quand on voit l'espagnol qui se parle en Amérique parfaitement identique de nos jours à celui de la mère patrie, on se persuade que les colonies formées à des époques historiques exercent peu d'influence sur les révolutions du langage. L'interprétation des monuments phéniciens n'est pas, du reste, assez avancée pour qu'il soit permis d'établir quelque chose de précis sur la distinction qui nous occupe en ce moment.
Les passages puniques du Pœnulus de Plante ont, comme on sait, fort exercé les interprètes ^ Certes il y a témérité à vouloir donner une explication rigoureuse de morceaux aussi défigurés par les copistes. Si la bonne méthode n'interdit pas les conjectures qmand elles ont un degré réel de probabilité, elle sait aussi qu'en combinant des hypothèses avec des hypothèses , les chances d'erreur se multiplient rapidement, et que les chances de vérité diminuent dans la même proportion. Cependant la physionomie hébraïque des fragments dont nous parlons ne saurait être méconnue. Il suflBt de citer ces deux passages : Hili gubylim lasibtt thym (in hisce habitare regionibus)
' Voir Gesenios, Monum. phcen. p. 367 et soît. — Wex, dans le Rhetnùches Mtueumfûr Philologie, neue Folge, II Jahrg. a" Heft, et Hitzig, ibid. X Jahrg. a*' Heft. — Movers, Die punischen SteUen im Pœnulus; Breslau, i845. — Ewald , dans la ZeiUekriftfûr die Kunde des Morgenlandes , t-IV(i8i3),p. 4ooet suir. l. IV (i845), p. aaS et suiv. t. VII (i85o), p. 70 et suiv. — Munk, Palestine, p. 86-87, ïiotc. — Kenrick, op. eit. p. 17g et suiv.
== on nat!?"? D"'Vi33 nVîC ; Yfel yth chylys chon tem liphul (eum fecisse sibi quod faciendum fuit)=byD'? on p C^N 'pD n"'N '7yD\ L'explication de ce second passage est due à M. Munk.
Hâtons-nous de le dire, il n'y aurait rien de surprenant à ce que le carthaginois fût resté plus longtemps que le phénicien d'Orient semblable à l'hébreu. Il n'est pas rare de voir ainsi une colonie conserver sa langue plus pure que la métropole. Fondée par une émigration de l'aristocratie, Carthage serait restée fidèle à la vieille orthographe, à peu près comme le français qui se parle au Canada présente, de nos jours, un certain air d'archaïsme. Avec le temps, du reste, les formes araméennes l'emportèrent aussi en Afrique. Les nombreuses inscriptions rapportées par M. l'abbé Bourgade en fournissent la preuve^ : on ne peut les comparer pour l'orthographe qu'aux inscriptions les plus grossières de la Babylonie et aux patois les plus altérés, tels que le mendaïte et le talmudique. Quand on songe qu'aucune influence syrienne n'a pu s'exercer en Afrique, on trouve là un exemple frappant de la marche nécessaire des langues, et l'on se confirme dans cette opinion que les aramaïsmes, qui à une certaine époque se remarquent dans toutes les langues sémitiques , sont moins la suite d'une prédominance des pays araméens que le résultat du développement intime des idiomes locaux.
L'usage de la langue phénicienne semble s'être continué
• Toison d'or de la langue phénicienne, a* édit. Paris, i85C. 11 faut remarquer que l'interprétation des textes laisse dans cet ouvrage infiniment à désirer. Voir Barges, Mém. sur trente-neuf nouvelles inscriptions puniques ; Paris, 1 862. — Ewald, Entzijferung der neupunischen Inschriften, dans les Gœtt. gel. Anzeigen (i859), p. 1713-17^5, et dans la Zeitsckrift der d. m. Gesellschaft, i85g, p. 35o et suiv. 65i et suiv. — Levy , Phœn. Studien, II, p. ia et suiv. Le précieux Annuaire que publie la Société archéologique de Constanline contient do nombreux textes de ce genre. (Voir surtout le volume pour 1860-1861.)