LIVRE II, CHAPITRE IL
encore plus longtemps en Afrique qu'en Orient. Au second siècle, on n'y parlait guère que carthaginoise Arnobe, saint Augustin, Procope, nous attestent que, de leur temps, les paysans de l'Afrique parlaient encore le punique^. Saint Jérôme et Priscien mentionnent également le punique comme une langue vivante^. On doit convenir, toutefois, que l'inhabileté des anciens en fait de philologie comparée enlève beaucoup de poids à ces témoignages. Qui nous assure qu'ils ne prenaient pas pour du punique le berber, la vieille langue indigène de l'Afrique, qui est encore aujourd'hui celle des Kabyles? Les autorités précitées ne suffiraient donc pas pour détruire tous nos doutes : les preuves tirées des noms propres que nous fournissent, soit les inscriptions latines, soit les martyrologes d'Afrique*, soit les ouvrages de saint Augustin et de saint Cyprien , sont bien plus convaincantes. Ces noms , quand ils ne sont pas latins, sont en général sémitiques. Je nen citerai qu'un seul exemple : Namgidde, nom de femme assez fréquent sur les inscriptions , et que j'explique ainsi : xi3 d:;: ou ma Dr: , Bona fartuna ou Bona fortima ejus, par analogie avec Namphamo (voy. plus haut, p. 192). On trouve dans le Pœnulus le nom de nourrice Geddeneme, qui est le même renversé^.
Il est donc probable que la langue punique fut parlée jusqu'à l'invasion musulmane. Peut-être la facilité avec laquelle
' Apaleii Apohgia, p. 698, edid. Oudendorp.
* Gonf. Gesenius, Monum. pheen. p. 34o et suiv.
' «Lingua Pœnorum, quae cbaldseae vel hebrœae similis est et syrae, non habet «genus neutrum.» {Irutit. grammattcœ, 1. V, c. n, p. i-y3 edit. Krehl.)
* Voir YAJrica ehrùtiana de Morceili, II, 359 et suiv.
* \oiT Revue archéologique, février i852 , et L. Renier, Mélanges d'épigraphie , p. 273 et suiv. Conf. Revue archéol. (i854),p. 446. — J. Fùrst, Librorum Sacr. eoncordantiœ , p. 1398. — Movers, Die Phœnizier, I, 636, et art. Phœn. p. 388, note. — Ewald, ZeiUcknftf. d. K. d. M. t. VII, p. 8a.
l'arabe prit possession de ces contrées et la disparition complète du latin tenaient-elles à la présence de cette première couche sémitique. L'arabe, en effet , n'absorba que les dialectes qui lui étaient congénères, tels que le syriaque, le chaldéen, le samaritain. Partout ailleurs il ne put effacer les idiomes établis.
La langue punique semble être arrivée sur toute la côte d'Afrique à une haute importance et à un rôle en quelque sorte universels M. Movers a établi que l'usage de cet idiome s'étendit à la Numidie et à la Mauritanie^. Les villes du littoral étaient presque toutes phéniciennes , comme l'indiquent le nom de la ville de Cirtha, les noms de ports où entre la syllabe Rus (c?N"), cap) : Rusadir, Rusicade, Rusconia, Rusazis, Rusucur~ rum, etc. Les anciens, qui n'avaient en général que des notions vagues sur les langues étrangères , parlent du punique avec précision et l'envisagent comme la langue générale de l'Afrique. Il se peut toutefois que la grande extension des dialectes sémitiques en Afrique ait porté à exagérer le rôle spécial de la langue carthaginoise. Longtemps avant la fondation de Carthage , l'influence de la race chananéenne s'exerça sur tout le nord de l'Afrique. Les formes diverses sous lesquelles l'alphabet sémitique se rencontre dans ces parages sont la preuve d'une action prolongée et souvent répétée'. Les trois cents villes de
' II suffit, pour s'en convaincre, d'étudier ïa situation des localités où l'on a trouvé des inscriptions puniques (voy. Judas, Etude démonstr. p. iltg «tsuiv.), ou des inscriptions latines avec des noms puniques (voy. L. Renier, Itucript. rom. de l'Algérie, surtout aux localités de Ghelma, Tubursicum, Âuzia, Tlemcen, n" 3771, 3778, 2966 etsuiv. 36oo et suiv.).
* Die Phœn. II, 11, p. 439 ^^ ^"*''
' Eyia.ld,Jahrbùcherderbibl. Wiss. I (18^9), p. .«.91, 193. — Movers, Die P/to?nizier, II, 11, p. ûo8 et suiv. — Judas, dans le Joum. asiat. octobre et novembredécembre i846.