LIVRE I, CHAPITRE I
subjective, lyrique, comme nous dirions, représentée par le psaume hébreu et la kasida arabe ^ formes courtes, ne dépassant jamais une centaine de vers , exprimant un sentiment personnel, un état de l'âme, et dont l'auteur est lui-même le héros. Ce caractère éminemment subjectif de la poésie arabe et de la poésie hébraïque tient lui-même à un autre trait essentiel de l'esprit sémitique, je veux dire à l'absence complète d'imagination créatrice, et, par conséquent, de fiction. Le ooëte sémitique ne se résigne jamais à prendre au sérieux un sujet étranger à lui-même. Ainsi, nulle trace de poésie narrative ou dramatique, aucune de ces grandes compositions oii le poète doit s'effacer : la fiction des Sémites ne s'élève jamais au-dessus de l'apologue; le conte leur est venu de l'Inde et ne s'est développé parmi eux que bien tard.
En général , le sentiment des nuances manque profondément aux peuples sémitiques. Leur conception est entière, absolue, embrassant très-peu de chose , mais l'embrassant très-fortement. Les législations purement sémitiques ne connaissent guère qu'une seule peine, la peine de mort. La monotonie de l'histoire musulmane, renfermée dans le jeu continu des mêmes passions, a frappé tous ceux qui se sont occupés de l'Orient. D'un autre côté, la polygamie, conséquence d'une vie primitivement nomade, s'est opposée chez les Sémites au développement de tout ce que nous appelons société, et a formé une race exclusivement virile , sans flexibilité ni finesse. De là cette tenue sévère , ce tour d'esprit sérieux et opposé à toute fantaisie , cette gravité qui les empêche de se dérider jamais. Les Sémites
' La poésie des Modlakat est, sans contredit, la plus subjective de tontes les poésies, les poèmes de celte sorte n'ayant aucun sujet déterminé et étant l'expression de la personnalité du poète, si bien qu'on ne peut les désigner que par le nom même de leur auteur : la MoaUaka d'Antara , la Moallaka cTImroulkaû, ete.
manquent presque complètement de la faculté de rire, et la tendance toute contraire qui caractérise les Français est pour les Arabes de l'Algérie un perpétuel sujet d'étonnement.
De là aussi , chez ces peuples , le manque absolu d'arts plastiques. L'enluminure des manuscrits, oii les Turcs et les Persans ont déployé un sentiment si vif de la couleur, est antipathique aux Arabes et tout à fait- inconnue dans les pays oii l'esprit arabe s'est conservé pur, dans le Maroc par exemple. La musique, l'art subjectif par excellence, est le seul que les Sémites aient connu. La peinture et la sculpture ont toujours été frappées chez eux d'une interdiction religieuse; leur naïf réalisme ne se prétait pas à la fiction, qui est la condition essentielle de ces deux arts. Un musulman, à qui Bruce montrait un poisson peint, après un moment de surprise, lui fit cette question : «Si ce poisson, au jour du jugement, se lève contre toi et t'accuse en ces termes. Tu m'as donné un corps, mais point d'âme vivante; que lui répondras-tu?» Les prescriptions sans cesse répétées des livres mosaïques contre toute représentation figurée, le zèle iconoclaste de Mahomet, prouvent manifestement la tendance de ces peuples à prendre la statue pour un être réel et animé. Les races plus artistes, capables de détacher l'idée du symbole, n'étaient point obligées à tant de sévérité, t
Le monothéisme et l'absence de mythologie expliquent cet autre caractère fondamental des littératures sémitiques , qu'elles n'ont pas d'épopée^. La grande épopée sort toujours d'une mythologie : elle n'est possible qu'avec la lutte des éléments
' Les récits d'Antar, quoiqu'ils forment un cycle bien caractérisé, ne sont pas une épopée. L'intérêt y est tout individuel , et , bien que l'orgueil de l'Arabie et sa rivalité avec la Perse soient la pensée dominante de cette curieuse composition , aucune cause suffisamment nationale n'est mise en jeu pour qu'il soit permis d'y voir autre chose qu'un roman.