‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 128 sur 281 · LIVRE iîl, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE iîl, CHAPITRE I

chaldéen le plus altéré, s'y retrouvent : les compilateurs, en réunissant des fragments d'époques très-diverses, ne se donnaient pas la peine d'en changer la langue pour l'accommoder au style général de la composition.

Le dépouillement Icxicographique et l'analyse grammaticale de la langue talmudique, d'après les principes de la philologie moderne, sont encore à faire. Certes l'étrange barbarie de ce langage, et le mystère dont la position exceptionnelle des Israélites devait l'entourer, sont bien faits pour excuser la négligence des savants. On ne peut nier, cependant, que l'étude de la langue des Talmuds n'ait une véritable importance. Cette langue remplit une lacune dans l'histoire des idiomes sémitiques, et, lors même qu'on l'envisagerait seulement comme un dialecte propre aux Juifs, la philologie pourrait en tirer de grandes lumières sur la langue indigène de la Babylonie. Il n'est même pas impossible que l'étude des inscriptions cunéiformes assmennes reçoive de ce côté quelques secours ; un grand nombre de radicaux que possède la langue talmudique, et qu'on ne trouve ni en hébreu ni en syriaque, paraissent avoir appartenu en propre à l'Irak.

Les caractères delà langue talmudique sont, au fond, ceux du chaldéen, mais exagérés et dégénérant en superfétation et en caprice. Une scolastique ténébreuse y multiplie les conjonctions composées ( "saVi-'J^X, quoique; T ''l"'"'N, parce

que, etc.) et les substantifs abstraits. Le style, tantôt prolixe à l'excès, tantôt d'une brièveté désespérante, manque tout à fait, je ne dirai pas seulement d'harmonie et de beauté, mais de règle et de mesure ; la pensée, mal gouvernée, ou ne remplit pas son cadre ou le déborde. Une foule de mots étrangers, grecs, latins et d'origine incertaine, achèvent de faire delà langue talmudique un véritable chaos. Les particules surtout

offrent de nombreuses singularités (x"n3 33X, à cause de, DlNimiN, ev6vs, d'abord; N3"nN, au contraire, etc.). Quant aux formes grammaticales , quoique moins irrégulières , elles échappent souvent à toutes les analogies, et semblent justifier, jusqu'à un certain point, le nom de langue artifcielle, qui a été donné à la langue du Talmud , comme à la langue rabbinique ^ Ce mot ne peut signifier, toutefois, dans le cas présent, une langue factice ou créée pour un genre particulier de spéculations, comme on en trouve quelques exemples dans les littératures de l'Asie : la langue des Talmuds a évidemment ses racines dans la langue usuelle des Juifs de Palestine et de Babylone ; mais , toutes les fois qu'une langue sort ainsi du grand courant de l'humanité pour devenir l'apanage exclusif d'une secte ou d'une race dispersée, elle tombe fatalement dans l'arbitraire et l'obscurité. Les langues ont besoin du grand air pour se développer régulièrement. Ajoutons que les subtilités étranges auxquelles le chaldéen judaïque dut servir d'organe contribuèrent beaucoup à lui donner sa physionomie abrupte et barbare. Aucune langue n'aurait résisté à une pareille torture; combien moins une langue sémitique, dont le génie se prêtait si peu aux combinaisons réfléchies et au raisonnement !

Le chaldéen resta la langue écrite des Juifs jusqu'au x* siècle de notre ère. La Masore est rédigée dans cette langue. Au x* siècle , le chaldéen judaïque se vit dépossédé par l'arabe , et perdit toute existence, même littéraire. En effet, quand l'arabe cessa à son tour d'être la langue des Juifs, au xiii* siècle, ceux-ci revinrent, pour leurs compositions savantes, non au chaldéen, mais à une langue calquée sur l'hébreu. Cependant on trouve encore quelques ouvrages écrits en chaldéen, par

' Voir ci-dessus, p. i64.

Page 1