LIVRE III, CHAPITRE II
prit humain, vint ajouter encore à la confusion des sens un mot sabien. On sait que la ville de Harran ou Carrhes conserva, jusqu'à une époque très-avancée du moyen âge, la tradition du paganisme et de la science helléniques, ce qui la fit
surnommer EXX>;Wi; 'aShs^ jLk2LLA*9 | J^|^ - »v^ (la ville des païens). Or le khalife Mamoun, ayant fait, en l'an 83o, un voyage à Harran, fut surpris et mécontent de trouver dans cette ville une religion particulière, et demanda avec colère aux Harraniens s'ils étaient Juifs, Chrétiens ou sectateurs de quelque autre religion mentionnée dans le Coran. Les Harraniens, dans l'embarras, se rattachèrent au sabisme, mot vague qui ne les compromettait pas, et qui était déjà devenu à peu près synonyme d' hellénisme ou de paganisme^. Ces sortes de déguisements ne sont pas rares chesles sectes secrètes de l'Orient^: les Mendaïtes eux-mêmes ayant eu besoin, à une certaine époque , de se faire passer pour Chrétiens , substituèrent des personnages de la Bible à ceux de leur mythologie'.
Ainsi apparaît dans l'histoire une nouvelle famille de Sabiens, qui n'a de commun que le nom avec la véritable descendance des anciens Sabiens. L'influence que cette école à demi chaldéenne et à demi hellénique a exercée sur la science arabe, et par suite sur le développement général de l'esprit humain, n'a point été assez aperçue. Je pense que les notions fabuleuses qu'on lit dans les auteurs musulmans, et, en particulier, dans Ibn Abi-Oceibia et dans le Tarikh el-hokamâ, sur les origines mythologiques de la science et de la philosophie helléniques, notions dont on chercherait vainement la trace
' Chwolsohn, I, 189 et suiv. 198, 216 et suiv.
* On en trouve un curieux exemple dans Tbisloire des Samaritains. ( Voy. Procope, Hitloire $ea'ète, xi, 7.)
* Cliwolsobu, I, laa.
25/i HISTOIRE DES LANGUES SÉMITIQUES.
chez les auteurs grecs ^, sont d'origine sabienne ou harranienne^. Ibn Abi-Oceibia cite expressément sur ce sujet, tantôt des ouvrages écrits en syriaque, tantôt les opinions des Clialdéens et des Hm'raniens^. 11 faut supposer que la Chaldée fut, dans les premiers siècles de notre ère, le théâtre d'un vaste travail de fusion entre la science et les traditions de la Grèce , de la Judée et de Babylone, analogue à celui dont nous retrouvons la trace dans Sanchoniathon. L'école de Harran ne fit sans doute que continuer cette discipline étrange longtemps après la disparition des écoles de l'Irak.
C'est donc chez les Mendaïtes ou Nasoréens de Wasith et de Bassora qu'il faut chercher les restes, sans doute misérablement altérés , de la vieille littérature chaldéenne, ou nabatéennc, ou sabienne. Une critique habile et une philologie exacte , appliquées aux monuments de cette ancienne secte, en tireraient de précieux résultats. Il est regrettable que, jusqu'ici, un pareil travail n'ait pas tenté quelque patient érudit. Les travaux de Norberg sur le Livre d'Adam sont très-imparfaits; les autres livres mendaïtes, plus intéressants à quelques égards que le Livre d'Adam, ont été à peine examinés; les inscriptions enfin qui semblent devoir être rattachées à la religion ou au dialecte des Mendaïtes, comme celles des plats trouvés à Ba-
* Ces notions influèrent même sur ie moyen âge et sur la renaissance par une série de compositions apocryphes d'origine arabe et juive. La physionomie chaldéenne que prennent les savants grecs sous le pinceau des artistes italiens du xf' et du xvi' siècle, qui s'inspiraient des idées de l'école de Padoue, lient au même cycle de légendes.
* M. Gliwolsohn a opposé à ce sentiment des objections qui ne me paraissent pas décisives (I, 818; 11,^^5).
» Journal asiat. août-septembre i854, p. 181, 187-188 (trad. Sanguinetli).