‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 14 sur 281 · LIVRE I. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE I

ginois, les khalifes. Ce fut la plaie mortelle de tous les Etats sémitiques : la ruine du khalifat n'eut pas d'autre cause. La conquête musulmane elle-même se fit sans organisation et sans tactique ; le khalife n'a rien d'un souverain ni d'un chef militaire : c'est un vice-prophète. Le plus illustre représentant de la race sémitique de nos jours, Abd-el-Kader, est un savant, un homme de méditation religieuse et de fortes passions, nullement un soldat. Mahomet eut le même caractère. L'abnégation de la personnalité et le sentiment de la hiérarchie, conditions essentielles de toute milice, sont profondément antipathiques à l'individualisme et à la fierté indomptable des Sémites.

La moralité elle-même fut toujours entendue par cette race d'une manière fort différente de la nôtre. Le Sémite ne connaît guère de devoirs qu'envers lui-même. Poursuivre sa vengeance , revendiquer ce qu'il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d'obligation. Au contraire, lui demander de tenir sa parole, de rendre la justice d'une manière désintéressée, c'est lui demander une chose impossible. Rien ne tient dans ces âmes passionnées contre le sentiment indompté du moi. La religion d'ailleurs est pour le Sémite une sorte de devoir spécial, qui n'a qu'un lien fort éloigné avec la morale de tous les jours. De là ces caractères étranges de l'histoire biblique, qui provoquent l'objection, et devant lesquels l'apologie est aussi déplacée que le dénigrement : un David , par exemple , chez qui les mœurs d'un soldat de fortune s'unissent à la piété la plus exquise et à la poésie la plus sentimentale^; un Salomon,

' Eucore cette poésie est-elle toujours un peu égoïste. On dirait que Dieu u'exisle que pour lui; s'il aime Jébovah, c'est que Jéhovab est son protecteur spécial, intéressé à sa cause, obligé à le faire réussir et à le venger de ses ca* netiiis.

que les actes delà politique la moins scrupuleuse n'empêchent pas d'être reconnu pour le plus sage des rois. Presque tous les prophètes de l'ancienne école, Samuel, Elie , échappent de même à toutes nos règles de critique morale. Le mélange bizarre de sincérité et de mensonge, d'exaltation religieuse et d'égoïsme qui nous frappe dans Mahomet, la facilité avec laquelle les musulmans avouent que dans plusieurs circonstances le prophète obéit plutôt à sa passion qu'à son devoir, ne peuvent s'expliquer que par cette espèce de relâchement qui rend les Sémites profondément indifférents sur le choix des moyens, quand ils ont pu se persuader que le but à atteindre est la volonté de Dieu. Notre manière désintéressée, et pour ainsi dire abstraite, déjuger les choses, leur est complètement inconnue.

Ainsi la race sémitique se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs : elle n'a ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie civile; en tout, absence de complexité, de nuances, sentiment exclusif de l'unité. Il n'y a pas de variété dans le monothéisme. Au lieu de cet immense cordon qui, depuis l'Irlande jusqu'aux îles de la Malaisie, trace le domaine de la race indo européenne, les Sémites nous apparaissent confinés dans un coin de l'Asie. Au lieu de ces individualités caractérisées qui, dans le sein de la famille indo-européenne, laissent place à des variétés aussi tranchées que celles qui séparent les branches indienne, iranienne, pélasgique, germanique, slave, celtique, nous n'avons ici qu'une famille homogène, et sans division intérieure bien profonde. Malgré l'évidente affinité qui réunit les idiomes de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Italie, de la Germanie, des peuples slaves et celtiques , on ne peut nier que ces idiomes ne forment des groupes complètement distincts, qui se sub-

Page 1