‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 165 sur 281 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

BRANCHE MÉRIDIONALE, JOKTÀNIDE OU SABEENNE. [niMYA RITE , ÉTHIOPIEN. )

Les cinq ou six premiers siècles de l'ère chrétienne sont l'époque de décadence de la race sémitique. Le judaïsme, chassé violemment de sa terre natale , devient de plus en plus cosmopolite. Le christianisme, qui n'est un produit sémitique que par une seule de ses nombreuses racines, se fait de plus en plus grec et latin , et , ainsi transformé , revient envahir la Syrie. Les différents dialectes de la famille se chargent de mots étrangers; appliqués à un ordre d'idées qui n'a rien de sémitique, ils perdent leur grâce , leur flexibilité , leur richesse. L'Arabie elle-même , la seule région où la vie ancienne des Sémites se continuât encore , était pénétrée de jour en jour par les influences du dehors. Au sud, l'Yémen était envahi par les Abys-

30a HISTOIRE DES LANGUES SÉMITIQUE?.

sins; au nord, les royaumes de Pétra, de Hira, de Ghassan se trouvaient entraînés dans le mouvement de la Syrie, et, comme elle, relevaient, soit de l'empire grec, soit des Sassanides; à Touest, le Bahrein était occupé par les Persans. En religion, même lutte de forces opposées et ayant leur point d'appui hors de l'Arabie. Les Juifs, d'un côté, exerçaient un prosélytisme actif et avaient converti des pays entiers à leur foi; les Syriens, les Grecs, les Abyssins, d'un autre côté, poussaient vivement au développement du christianisme, et bâtissaient des kalîs (^xxXr/cr/a). Le Kaysar et le Kesra étaient comme deux suzerains auxquels les scheikhs arabes s'en référaient dans leurs dissentiments. On pouvait croire l'originalité sémitique éteinte à jamais, quand tout à coup cette originalité se réveille par l'apparition la plus étrange et la plus inattendue dont l'histoire ait gardé le souvenir.

Jamais race, avant d'arriver à la conscience, ne dormit d'un sommeil si long et si profond que la race arabe. Jusqu'à ce mouvement extraordinaire qui nous la montre tout à coup conquérante et créatrice , l'Arabie n'a aucune place dans l'histoire politique, intellectuelle, religieuse du monde. Elle n'a pas de haute antiquité, elle est si jeune dans l'histoire, que le vi* siècle est son âge héroïque , et que les premiers siècles de notre ère appartiennent pour elle aux ténèbres anté-historiques ^ Tout ce qu'elle raconte sur les origines, sauf peut-être quelques généalogies, elle l'a emprunté aux traditions juives, défigurées par des rapprochements arbitraires ou des erreurs évidentes^:

* L'Arabie du nord doit être en tout ceci exceptée. Voir les inductions que j'ai tirées des inscriptions du Hauran (Bulletin archéologique français , septembre t856).

* C'est ainsi que Belkis, le nom de la reine de Saba, est venu, par le changeuicnl des points diacritiques, de Js/xai/A/î. nom que Jcsèpliu donne à celle

LHRE IV, CHAPITRE 1. 305

une saine critique n'en peut guère tenir compte, et il est surprenant que des savants distingués aient accordé une sérieuse confiance à des documents aussi défectueux. Il est plus surprenant encore que l'on ait présenté si longtemps la tradition arabe sur les patriarches comme parallèle à la tradition juive et lui servant de confirmation , tandis qu'il est indubitable ({ne la tradition arabe n'est en cela qu'un écho altéré de la tradition juive ^. Les Arabes, en elTet, n'ayant pas de vieux souvenirs écrits, et trouvant à côté d'eux, dans les premiers siècles de notre ère, un peuple qui en avait, adoptèrent de confiance toutes les histoires des Juifs, et y relevèrent avec avidité les traits qui de près ou de loin se rattachaient à l'Arabie, par exemple ce qui est relatif à Ismaël, à Kéthura, aux Amalécites, à la reine de Saba. La célébrité des personnages bibliques, d'Abraham, de Job, de Salomon, ne date chez les Arabes que du v* siècle. Les Juifs {les gens du livre) avaient tenu jusque-là les archives de la race sémitique, et les Arabes reconnaissaient leur supériorité en érudition. Le livre des Juifs parlait des Arabes et leur attribuait une généalogie; il n'en fallait pas davantage pour inspirer à ces derniers une foi entière : tel est le prestige du livre sur les peuples naïfs, toujours empressés de se rattacher aux origines écrites des peuples plus civilisés. Les traditions bibliques sont ainsi arrivées à une seconde consécration aux yeux de l'Orient. Si elles paraissent dans le

reine. (De Sacy, Chrestom. III, 53o.) Le nom de Cahtan (jLLi n'est sans doute que celui de loktan ^jka ; , altéré de la même manière , et recueilli de la bouche d'un Juif, qui prononçait le k comme un h aspiré.

* On commet la même faute quand on accorde quelque valeur aux récits de Josèphe sar les temps anciens de l'histoire du peuple juif. Cet auteur, en effel, n'avait entre les mains aucun document que nous n'ayons nous-mêmes, et quand il ajoute quelque chose au texte de la Bible, il le tire ou de l'opinion qui avait cours de son temps, ou de rapprochements fictifs, ou de sa propre imagination.

Coran notablement différentes de ce qu'elles sont chez les anciens Hébreux, c'est que les Arabes s'en tenaient à des récits populaires, faits de vive voix et presque toujours apocryphes; d'où il est résulté que les histoires du Coran ressemblent beaucoup plus aux contes des rabbins qu'à la Bible. La critique ne saurait, en tout cas, accorder une valeur considérable à la tradition orale chez des peuples qui n'ont commencé à écrire qu'à une époque très-moderne, surtout quand ces peuples étaient dominés par l'ascendant d'une race bien plus riche en souvenirs.

L'islamisme ne fut pas la cause, comme on le répète souvent, mais bien l'effet du réveil de la nation arabe. Ge réveil est antérieur au moins d'un siècle à Mahomet. Dès le vi* siècle, la langue arabe, qui n'avait encore été fixée jusque-là par aucun monument écrit, nous apparaît tout à coup avec ses formes savantes et raffmées, dans des poésies frappées au coin d'une singulière originalité. Ce fut une vraie renaissance du sémilisme, une floraison inattendue de l'esprit ancien, par une branche qui jusque-là était restée complètement stérile; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que cette nouvelle littérature sémitique, apparaissant ainsi dans l'arrière-saison , est peut-être la plus pure de toutes, je veux dire celle oii se dessinent le plus nettement les traits de la race, sans mélange d'aucun élément étranger. Nulle part n'apparaissent mieux cet extrême égoïsme, ces passions indomptables, cette préoccupation exclusive de soi-même, qui forment le fond du caractère sémitique, L'Arabie offrait, pour me servir de la belle image d'un poëte hébreu \ le spectacle d'un peuple qui n'a point été remué de dessus sa lie et a conservé toute sa saveur. C'est que la vie du bédouin ^

Jérém. xltiii, ii.

' 0<i mot désigne l'Arabe nomade, par opposition à l'Arabe citadin, qui, aant

Page 1