LIVRE I, CHAPITRE I. J
transparent, les impressions qui, réfléchies par la conscience des premiers hommes, produisirent le langage. Les mots dérivés s'y forment d'après des lois simples et régulières. Le verbe offre un caractère encore sensible de priorité. Les consonnes déterminent à elles seules le sens des mots, et seules aussi sont exprimées par l'écriture. Les gutturales et les sifflantes y abondent, comme dans toutes les langues qui ont conservé à un haut degré leur caractère primitif. La conjugaison , qui se prête avec une merveilleuse flexibilité à peindre les relations extérieures des idées , est tout à fait incapable d'en exprimer les relations métaphysiques , faute de temps et de modes bien caractérisés. Par les formes diverses d'une même racine verbale à laquelle sera, je suppose, attachée l'idée de grandeur, l'hébreu pourra exprimer toutes ces nuances : être grand, se faire grand (s'enorgueillir), s'agrandir, rendre grand (élever), déclarer grand (exalter, célébrer), être rendu grand, etc. et ne saura dire avec exactitude s'il s'agit du présent ou de l'avenir, d'une vérité conditionnelle ou subordonnée. Le nom n'a que peu de flexions, et, bien que l'arabe littéral offre im système de déclinaisons, il faut avouer au moins que ce mécanisme n'est pas de l'essence des langues sémitiques, et n'existe dans les plus anciennes qu'à l'état rudimentaire : quelques monosyllabes parasites, qui s'agglutinent au commencement des mots, tiennent lieu de flexions finales. Les autres particules constituent moins une classe de mots à part qu'un certain emploi du substantif privé de toute signification déterminée et réduit à un rôle purement abstrait. Enfin la construction générale de la phrase offre un tel caractère de simplicité, surtout dans la narration , qu'on ne peut y comparer que les naïfs récits d'un enfant. Au lieu de ces savants enroulements de phrase {circuitus, comprehensio , comme les appelle Cicéron) sous lesquels le
grec et le latin assemblent avec tant d'art les membres divers d'une même pensée, les Sémites ne savent que faire succéder les propositions les unes aux autres, en employant pour tout artifice la simple copule et, qui leur tient lieu de presque toutes les conjonctions.
M. Ewald a fait observer avec raison que la langue des Sémites est plutôt poétique et lyrique qu'oratoire et épique ^ En effet l'art oratoire, dans le sens classique, leur a toujours été étranger. La grammaire des Sémites ignore presque l'art de subordonner les membres de la phrase ; elle accuse chez la race qui l'a créée une évidente infériorité des facultés du raisonnement, mais un goût très-vif des réalités et une grande délicatesse de sensations. La perspective manque complètement au* style sémitique ; on y chercherait vainement ces saillies , ces reculs , ces demi-jours, qui donnent aux langues ariennes comme une seconde puissance d'expression. Planes et sans inversion, les langues sémitiques ne connaissent d'autre procédé que la juxtaposition des idées, à la manière de la peinture byzantine ou des bas-reliefs de Ninive. Il faut même avouer que l'idée de style, telle que nous l'entendons, manque complètement aux Sémites. Leur période est très-courte ; la région du discours qu'ils embrassent à la fois ne dépasse pas une ou deux lignes. Uniquement préoccupés de la pensée actuelle, ils ne préparent point d'avance le mécanisme de la phrase, et ne songent jamais à ce qui précède ni à ce qui doit venir. De là d'étranges inadvertances, où les entraînent leur incapacité de suivre jusqu'au bout un même tour et l'habitude où ils sont de ne jamais revenir sur leurs pas pour corriger ce qui est écrit ^. On
' Ausfiih-liches Lehrbuch der hebr. Spr. p. 3o (6" édit.). * Voir la singulière théorie des grammairiens arabes sur la figure dite permit' talif d'erreur ( JsJjJ f J tVJ )•