LIVRE IV, CHAPITRE I
et sont postérieures à l'établissement du christianisme, bien que la désignation àe^ls de Mars, qui, probablement, n'avait pas grand sens pour les Ethiopiens, s'y retrouve encore. La ressemblance des titres que s'y donne le roi Tazéna avec ceux que prend dans l'inscription grecque le roi Aïzanas, la parfaite identité des pays énumérés dans les trois inscriptions comme tributaires du roi d'Axum, prouvent, du reste, que les inscriptions éthiopiennes doivent avoir été gravées fort peu de temps après l'inscription grecque ^ La langue y est la même que dans les plus anciens monuments de la littérature éthiopienne , et l'alphabet y présente déjà les particularités qui distinguent l'alphabet ghez de l'alphabet himyarite, je veux dire la direction de gauche à droite et la notation des voyelles ; mais cette notation est loin d'être parvenue au degré de régularité qu'elle atteignit plus tard; souvent même e*xle est omise , et Sait prétend avoir vu des inscriptions qui n'en offraient aucune trace ^. La numismatique, assez pauvre du reste, de l'Abyssinie conduit aux mêmes résultats'.
D'ingénieuses conjectures que l'on a proposées sur l'his-
à Méroé {Briefe atu £gypten, /Ethiopien, etc. p. aao). Les renseignements donnés par ce savant voyageur sur les inscriptions démotiques éthiopiennes ne font guère qu'exciter notre curiosité. {Ihid. p. a 18 etsuiv. 264.)
* Rœdiger, dans YAllgemeim Literatttr-Zeitung de Halle, juin 1889, n** io5- 107. — Dillmann , dans la ZeiUchrift der ieuUchen morg. Gesell. t. VII, p. 356 et suiv. et Gramm. der œth. Spr. p. 7-8. La singulière ressemblance de l'inscription grecque et des deux inscriptions éthiopiennes , jointe à l'analogie des deux noms Aïzanas et Tazéna, pourrait faire croire à l'identité de ces deux personnages. Cependant les listes des rois d'Ethiopie semblent s'y opposer. En effet, elles nous fournissent un Tazéna postérieur d'une centaine d'années à l'introduction du christianisme en Âbyssinie : or Aïzanas est très-probablement le roi sous lequel le christianisme pénétra en ce pays.
* Gesenius, dans VEncycl. d'Ersch et Gruber, t. U , p. 113.
' Langlois, Numismat. des Arabes,]^. 1/18 etsuiv. — Levy, Ep^pr. Beitràge zur Getch. der Juden, p. 375-76.
toire des Falâsyân, ou Juifs d'Abyssinie , tendraient à attribuer encore d'autres origines à l'écriture et au travail littéraire en Ethiopie. Dans un mémoire dont la publication a été malheureusement interrompue par la mort de l'auteur ^ M. Philoxène Luzzatto avait entrepris de prouver que les Falâsyân se rattachent à une colonie de Juifs hellénistes, qui auraient passé d'Egypte en Abyssinie avant l'ère chrétienne. L'état des rites et de la liturgie de cette intéressante communauté religieuse, qui ne possède ni le texte hébreu de la Bible , ni le Talmud , et qui fait usage d'une version du Pentaleuque en langue vulgaire, rend cette hypothèse vraisemblable; mais M. Luzzatto pensait de plus que la version éthiopienne du Pentateuque était l'ouvrage des Falâsyân; or, pour admettre une thèse aussi nouvelle, il faudrait des preuves bien démonstratives. On a toujours cru , jusqu'ici , que la traduction du Pentateuque en ghez était une œuvre chrétienne que les Juifs auraient adoptée. Les Falâsyân, en effet, n'ont pas de scribes, et reçoivent tous leurs manuscrits des chrétiens ^. Il faut rappeler, d'ailleurs, que la plupart des Juifs d'Abyssinie ne sont pas de race israélile; ce sont des indigènes qui se convertirent au judaïsme, comme cela eut lieu pour diverses peuplades de l'Arabie, dans les siècles qui précédèrent l'islamisme : leur langue, indo-européenne (!) selon M. Luzzatto, et africaine selon le voyageur Ch. Beke ', n'a rien de sémitique. Dès lors , on explique comment les Falâsyân ont adopté si facilement la Bible en langue
' Mémoire »ur le$ Juif» d'Ahys»inie ou FaUuhas, dans les Archives itraéliteê, i85a et i853. Contrôler les vues Je M. Luzzatto par celles de M. Marcus, Mém. sur V établissement des Juifs en Abyssinie, dans le Journal asiat. Juillet 1839, p. 5i.
* Gesenins, dans VEncycl. d'Ersch et Gruber, t. II, p. 1 1 3.
' Dans l'ouvrage de MM. Nott et Gliddon, Types of Mankind (Philadelphie,
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vulgaire, et aussi comment des états juifs indépendants ont subsisté presque jusqu'à nos jours en Abyssinie. On ne trouve, en effet, d'états juifs indépendants que parmi les prosélytes; jamais les Israélites dispersés n'ont cherché à se constituer en société politique.
Nous admettrons donc que la littérature éthiopienne, telle qu'elle est parvenue jusqu'à nous, est tout entière postérieure à l'établissement du christianisme dans l' Abyssinie. Le christianisme s'est toujours montré inséparable d'une certaine culture intellectuelle, mais en même temps destructeur des littératures païennes qui l'avaient précédé. Voilà pourquoi tant de peuples en Orient semblent n'avoir eu de lettrés que sous l'influence chrétienne. Mais la preuve que le christianisme les trouva déjà en possession de l'écriture, c'est que ces peuples, Abyssins, Arméniens, Syriens, ont leur alphabet propre : or toutes les nations qui ont reçu l'écriture du christianisme ont pris l'alphabet grec ou latin. En outre, à travers le remaniement chrétien de l'histoire de ces peuples, on aperçoit presque toujours la trace d'une culture nationale antérieure.
Le plus ancien monument de la littérature éthiopienne, comme de presque toutes les littératures secondaires de l'Orient, est une version de la Bible, devenue, en quelque sorte, le dépôt classique de la langue. La version des Abyssins porte la trace de plusieurs mains, et fut faite sur le texte alexandrin, probablement vers le temps même de la prédication chrétienne, c'est-à-dire, dans le cours du iv* siècle ^ Aux siècles suivants appartient la traduction des nombreux livres apocryphes de l'Ancien et du Nouveau Testament, que possèdent les Ethiopiens, du Livre d'Hénoch, par exemple. On ne peut douter qu'il n'y ait eu à cette époque, en Abyssinie, un assez grand mou-
^ Ludoir, IlUt. tBik. l. III , ch. iT. — ScLrader, op. cit. prolqj.
vement littéraire. Le travail que dut subir l'alphabet ghez pour arriver définitivement à l'état où nous le voyons , et surtout le haut degré de culture rationnelle que révèle la langue sacrée, en sont la preuve ^ L'Abyssinie , d'ailleurs , protégée parla mer^ ne fut point atteinte par l'islamisme, et, seule dans le monde sémitique, échappa à l'action absorbante de l'Arabie. Les côtes, il est vrai, furent envahies par diverses tribus arabes, mais le Tigré opposa à toutes les invasions une résistance invincible. L'Abyssinie resta ainsi dans la dépendance de l'église byzantine : le code des lois homérites ou plutôt abyssiniennes, rédigé par Grégentius pour le roi Abréha, au vi^ siècle, est en grec. Le patriarche devait toujours être étranger ^, et le grand nombre de mots grecs qui se retrouvent dans le ghez suffirait pour prouver l'importance que prit l'hellénisme dans l'Abyssinie chrétienne : hhjh^ = <^X^f^'^'^ ^'fl^^'i = SMv)(Ov ;
fni.kjH=^Tpo^TTsU, etc.
A partir du xiii' siècle, l'arabe ayant presque entièrement remplacé le grec dans l'usage des Eglises d'Orient, et en particulier de l'Egypte, la plupart des traductions en ghez, au lieu de se faire du grec, se firent de l'arabe et quelquefois du copte. En général , la littérature éthiopienne manque d'originalité, bien qu'entre les langues sémitiques aucune peut-être n'égale le ghez pour la largeur du style et pour la facture de la période^. Quelques fragments poétiques, donnés par Ludolf*, offrent un rhythme caractérisé , qui rappelle celui deS maschah
' £wald,dans la Zeitschrift der deutschen morgenlàndischen GèseUachi^t, L I, p. 1 1 (i846). — DUlmann , Gramm. der œth. Spr. p. 3, 5, 7.- • ,'■•
» Ch. Ritter, Géogr. del'Afr. 1. 1, p. a63, 266. ' '' ^ ^' ** '
^ Dillmann , Gramm. d^r œth. Sp'. p. 3,5.-^ Ewald , Ausfuhrl. Lehrhi der kebr. Spr. p. Sa.
* Hist. œthiop. 1. 1 , c. x , n° 58 ; 1. II , c. it et suiv. 1. III, c. m ; 1, ^V, ç. u , a' ?6, et à la fin de sa Gramoiàire éthiopienne. ' ' -i .t*».. , u