LIVRE IV, CHAPITRE I
tiques, et surtout une prononciation barbare, où presque toutes les nuances de la prononciation sémitique , au moins pour les gutturales, sont absorbées. On doit l'envisager, en tout cas, comme un idiome ancien, parallèle au ghez, et non dérivé du gbez. — Après Tambarique, il faut nommer la langue du Tigré, très-rapprochée du gbez; celle du Guragué, l'afar, le sabo, les deux idiomes gafat, et en général la famille bâtarde que M. d'Abbadie voudrait appeler sous-sémitique '.
Ces langues, dont le cercle semble s'élargir tous les jours avec les recherches nouvelles, sont la preuve la plus irrécusable des ramifications étendues de la race sémitique au delà de la mer Rouge. Il faudrait pourtant se garder d'attacher trop d'importance à ces idiomes, qui n'ont jamais été écrits, et ont subi pendant des siècles l'action dissolvante de gosiers barbares. M. Ewald conclut de l'étude qu'il a faite de la langue saho^, que cette langue a dû se détacher du tronc commun de la famille sémitique à une époque extrêmement reculée, parce qu'elle offre quelques particularités qui semblent appartenir à l'état le plus ancien des langues sémitiques , la terminaison î?, par exemple, à la troisième personne plurielle du prétérit. Mais l'organe de la parole humaine, surtout chez des races
' D'Abbadie, dans le Joum. asiat. avril 1889 et juillet-août i8&3, et dans le Journal of the Bombay Branch of R. A. S. janvier i845,p. 219. — J. Bird, ibid. juin 18^5, p. 294 etsuiv. — Ewald, dans la Zeitschnftjur die Kunde des Morgenlande$, t. V (1 8i4 ), p. 4 1 o et suiv, — Ch. Beke, On the larv^uages and diaîects of Abyssinia and the countries to the South, dans le Journal of the philoloncal Society, vol. II , n' 33 ( 1 8i5) , et dans le Report 0/ the Brit. Association for advancement of science, 1867, p. 2o4 et suivantes. (Voy. aussi les divers glossaires recueillis par Sait , dans son Voyage en Abyssinie.)
* Loc. cit. p. /i 3 1 et suiv. Les vues de H. Ewald ont encore été exagérées par M. de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines, 1. 1, p. ^25 et suiv. M. d'Abbadie regarde au contraire le sabo comme non sémitique. D'autres voyageurs sont du même avis. ( Bultelin de la Soc. de eéogr. pour 1 860 , 1 , p. Aq. )
aussi mêlées que celles dont nous parlons, n'a pas assez de fermeté pour nous avoir conservé des empreintes fort anciennes. A deux ou trois siècles de distance, une langue qui n'est pas gardée par l'écriture n'est plus la même langue dans la bouche du peuple. Ajoutez que la langue saho ne nous est connue que par les renseignements de M. d'Abbadie; or la représentation des sons d'une langue non écrite faite par des étrangers , quelque habiles qu'on les suppose, est toujours défectueuse. Que deux Français , ne sachant pas la langue anglaise , essayent d'exprimer, tels qu'ils croient les entendre, les sons qui sortent de la bouche d'un Anglais, et l'on verra combien les deux transcriptions différeront l'une de l'autre. Que dirait-on du philologue qui, de la langue anglaise écrite de la sorte, voudrait tirer des inductions sur l'état primitif des langues indo-européennes? Sans doute, si une langue sémitique, écrite depuis la haute antiquité, nous offrait les singularités que nous présente la langue saho , telle que nous la connaissons , ce serait là un fait capital qui obligerait de créer pour cette langue une catégorie à part; mais l'arabe le plus pur, transcrit sur la simple audition par un étranger, ne paraîtrait guère moins bizarre. L'écriture seule peut offrir la raison étymologique des procédés d'une langue, et les idiomes écrits, quoi qu'en dise M. Ewald, sont seuls des témoins sûrs en philologie.
En dehors des dialectes sémitiques qui viennent d'être énumérés, il se parle encore en Abyssinie un très-grand nombre de langues difficiles à classer. Tels sont les idiomes des nombreuses tribus de Gallas ^ les langues de la famille hamtônga,
^ M. d'Abbadie (Journal asiat. avril 1889 et juiilet-août i863) avait d'abord rangé Yilmorma, langue des Gallas, parmi les langues dérivées de l'arabe. Il a depuis abandonné ce sentiment. — Cf. Ewald, Zeitschri/t fiir die Kunde des Morgenlandes, t. V, p. lu 2. — Sur l'ethnographie, si compliquée, de l'Abyssinie et de