LIVRE IV, CHAPITRE IL
mander si ces curieuses compositions nous offrent réellement une langue antérieure à celle du Coran; si l'on doit les prendre comme des textes écrits dès leur origine, et conservés tels qu'ils sortirent de la bouche de leurs auteurs. Ici la tâche du linguiste devient singulièrement délicate. La critique n'ayant guère été appliquée jusqu'ici à l'histoire de l'Arabie anté-islamique , ni même aux premiers temps de l'islam ^, les plus grandes précautions sont nécessaires pour éviter à la fois une confiance excessive et un scepticisme exagéré.
Et d'abord il ne peut être question ni de ces prétendus poèmes arabes, contemporains de Moïse et de Salomon, que Schultens acceptait encore ^, ni de cette ancienne littérature parabolique dont L^V^i^an serait le représentant; encore moins de la singulière opinion qui a voulu attribuer au Livre de Job une origine arabe. Il est probable que, dès la plus haute antiquité, les Arabes, comme tous les peuples sémitiques, eurent des sages et une littérature de proverbes analogue à celle des Israélites. On peut même croire que les livres sapientiaux de la Bible nous ont conservé une sorte de philosophie commune à toute la race sémitique, puisqu'on voit souvent mentionnés avec honneur par les Hébreux des sages appartenant aux tribus arabes qui avoisinaient la Palestine au midi et à l'est ^ ; mais rien n'autorise à supposer, avec Schul-
* M. Caussin de Perceval ne s'est proposé que de recueillir et de grouper les textes des écrivains arabes, et ce plan il Fa réalisé avec une conscience parfaite; mais il déclare lui-même qu'il a écarté les questions de critique et ce qu'on appelle philosophie de l'histoire. (T. I, préf. p. lu.)
* De Sacy, Mém. de VAcad. des inscr. L L, p. 36i et suiv. — Wenrich, De poeseos Kebrmcœ atque arabica origine, indole, mutuoque consensu atque discrimine (Lipsise, i8&3), p. 33 et suiv.
' Voir ci-dessus, p. 128-129. On peut joindre à ces noms celui du roi Lemuél, qui figure en tête d'un fragment de poème moral (Prov. xui , i-g) , et que Rosenmùller et Gesenius regardent comme arabe.
tens^ et Seetzen^, l'existence d'une littérature arabe proprement dite, que les musulmans auraient détruite par haine du paganisme: une telle hypothèse est en contradiction avec ce résultat, désormais établi, que l'écriture ne fut introduite parmi les Arabes qu'un siècle environ avant Mahomet.
Il faut accorder un plus haut degré d'authenticité aux innombrables petits discours en vers qu'on trouve dans les recueils d'histoire et de poésie anté-islamiques. Tel est, en effet, le genre le plus ancien de la poésie arabe : une poésie toute personnelle, exprimant en quelques vers une situation de l'auteur, et se rattachant à un récit. C'est la forme primitive de la poésie sémitique , forme qu'on trouve dans les plus anciens monuments de l'histoire hébraïque , et presque dès les premiers jours du monde, dans la chanson de Lémek [Gen. iv, 2 3-2/i). Un ancien auteur arabe cité par Soyouthi, dans le curieux ouvrage intitulé Mouzinr, l'a très-bien remarqué : c? Les anciens Arabes , dit-il , n'avaient d'autre poésie que les vers isolés que chacun prononçait à l'occasion '. » Soit que ces petits discours poétiques présentent un mètre rigoureux, soit qu'ils affectent seulement la rime et un parallélisme analogue à celui des Hébreux *, il semble que les monuments de cette nature ne sont susceptibles que d'une demi-authenticité^. L'histoire politique et littéraire peut en tirer de précieuses lumières; l'histoire des langues ne peut s'en autoriser. Comment supposer, en effet, que des poésies de circonstance, antérieures quel-
■ Monumenta vestuliora Arabiœ; Leyde, 17Û0.
* Fundgruhen des Orients, !, p. 117.
(Suppl. ar. i3i6', t. II, p. 3ii.) — Cf. Pocockc, Spec. hist. Arah. p. 166. — W. Ahlwardt, Ueber Poésie und Poettk der Araber (Greifswald, i856),p. 7 elsuiv
♦ Wenrich, op. cit. p. io et suiv.
' Conf. deSacy, Mém. de l'Acad. des iiiscr. et belles-lettres, t. L, p. 353 et suiv