LIVRE lY, CHAPITRE II
quefois de plusieurs siècles à Mahomet, aient été conservées à une époque où l'écriture était rare ou inconnue? La tradition orale, d'ailleurs, est-elle un gardien assez fidèle pour nous attester dans ses moindres particularités le style de morceaux aussi peu arrêtés? Il est d'autant plus difficile de le croire, que, dès qu'il s'agit d'aventures antérieures à l'islamisme, les conteurs arabes ne font guère parler leurs personnages autrement qu'en vers ou en prose rimée. Ce n'est donc que pour les poèmes réellement composés et d'une certaine étendue, pour les hasidas, qu'on peut agiter les questions d'authenticité, dans le sens complet du mot.
Tout nous atteste que ce genre de poésie n'est pas ancien chez les Arabes. On en attribue généralement l'invention à Mohalhel, qui vivait vers la fin du v* siècle, et qui paraît avoir introduit dans la poésie arabe beaucoup de raffinements ^. Il est probable que cette invention coïncida avec l'établissement des concours poétiques de la foire d'Ocadh. Imroulkaïs , le plus ancien des auteurs de Moallakât, naquit vers l'an 5oo^. Tous les noms illustres de la poésie anté-islamique, ceux de Schanfara, de Taabbata-scharran , de Tarafa, d'Antara, de Hareth ben-Hillizé, de Zoheyr, d'Amrou ben-Keltoum, d'Ascha, de Nabéga Dhobyani , de Lébid , s'échelonnent entre cette époque et le commencement de l'islamisme. Ce qu'il importe de re-
' Pococke^ loe. cit. — De Sacy, dans les Mém. de VAcad. des ituer. et belU»-lettret,t. L, p. 35o elsuiv. — CaussindePerceval,£!M<M, t II, p. a8o. — DeHammer, Literaturgesehichte der Araber, 1. 1 , p. 96 , 98 et suiv. — Ahlwardt , op. cit. p. 9 et suiv. M. Fresnel a soutenu, cependant, les droits de priorité de Zoheyr ben- Djinab. ( Première lettre sur l'histoire des Arabes avant l'islam, p. 76 ; Seconde lettre, p. 6 3 et suiv. )
* Le poëme d'Abou-Adina , qui serait de l'an 46o environ , et dont M. de Sacy (op. cit. p. 371-373 ) et M, Wenrich {op. cit. p. &a-A3) ont admis raathentidté, n'appartient pas à la catégorie des kasidfu»
marquer, c'est que les œuvres dont nous parlons ne sont plus des vers isolés, des quatrains de circonstance, des ariettes, comme ceux qui remplissent les anciens recueils de poésies arabes, mais des compositions régulières, portant un nom d'auteur, et offrant les caractères extérieurs de l'authenticité la plus arrêtée.
On ne peut nier cependant que la lecture de ces poèmes ne fasse naître quelques doutes, non sur leur origine première, mais sur leur intégrité et sur la nature des procédés par lesquels ils nous ont été transmis. La langue des Moallakât, en effet , bien que renfermant beaucoup de tours et de mots tombés en désuétude, n'est pas dans son ensemble ce qu'on peut appeler une langue archaïque; sous le rapport de la grammaire, c'est purement et simplement de l'arabe littéral. Sans doute ces poëmes sont, depuis longtemps, devenus obscurs pour les Arabes les plus instruits; ils sont toujours accompagnés d'amples commentaires, et les meilleurs commentateurs, Zouzéni par exemple, proposent souvent deux ou trois explications pour un même vers. Mais, de ce que les marges de Sophocle ou d'Aristophane sont couvertes de scolies , en conclura-t-on que la langue de ces auteurs, comparée à la langue classique, offre un caractère d'archaïsme? Il faut, ce me semble, distinguer soigneusement dans les vieux poëmes l'obscurité qui provient d'une langue grammaticalement surannée , comme c'est le cas pour Homère , Ennius , etc. et celle qui provient de la manière ou du style particulier à l'écrivain.
Ajoutons qu'on trouve à peine dans les ouvrages dont nous parlons quelques vestiges d'idiotismes de tribus, et de ce qu'on appelle, dans les questions de littérature ancienne, proprtetas sermonis. Or il serait bien extraordinaire que des poëmes composés plus de cent cinquante ans avant que l'unité