LIVRE IV, CHAPITRE II
de l'Arabie fût fondée, sur des points fort éloignés du territoire arabe , cbez les tribus les plus diverses , n'eussent conservé qu'une si faible trace de leur origine provinciale. Les Arabes euxmêmes reconnaissent que l'unité de la langue classique n'a été fondée que par la prépondérance des Koreischites et grâce à l'emploi exclusif du dialecte mekkois dans le Coran. Comment donc supposer, longtemps avant Mahomet, une langue littéraire unique, s'étendant d'un bout à l'autre de l'Arabie, surtout quand il est constaté que les Koreischites n'eurent qu'une faible part au mouvement de la poésie anté-islamique ?
L'apparition des kasidas coïncide à peu près, en Arabie, avec l'introduction de l'écriture dans ce pays. Cependant les auteurs de Moallakât n'apparaissent nullement comme des écrivains * ; l'écriture était sans doute, à cette époque, le monopole des Chrétiens et des Juifs dans l'Hedjaz. La kasida, d'ailleurs, est par son essence un poëme récitatif; les Arabes , comme tous les peuples sémitiques, n'ont jamais connu le grand poëme narratif, celui qui réclame le plus impérieusement l'écriture. Il est donc probable que les poésies anté-islamiques étaient gardées uniquement dans la mémoire , soit de leurs auteurs , soit de la tribu à laquelle elles appartenaient : en effet, la compilation des principaux Divans appartient au m* siècle de l'hégire^. On comprend combien un pareil mode de transmission est do nature à exciter des scrupules , surtout quand on songe que les ouvrages dont il s'agit ont dû traverser, pour arriver à l'écriture, une période de fanatisme et d'hostilité contre le passé,
• Tara fa (v. 3i de sa Moallalta) compare les joues de sa chamelle au papier (^ip-ms) de Damas, ^^LîJ f ^u?J> ; mais ce trait prouve du moins que le ppier était une substance exotique et rare,eQ Arabie, à l'époque où le poëme fut composé.
* Voy. Kosegarten, The Poemt ofthe HuzatUs, 1. 1, préf. Londres, i85/i.
telle que fut l'époque de Mahomet. Certes nous sommes disposé à accorder à la mémoire arabe une ténacité exceptionnelle; mais la mémoire ne s'attache point à des particularités grammaticales. La tribu de Hodheil pouvait conserver de siècle en siècle la tradition de son vaste Divan , et, sans le vouloir, en altérer insensiblement la langue. C'est là, du reste, une observation qui s'applique à toutes les collections de chants populaires faites par des littérateurs : ces chants peuvent appartenir pour le fond à une grande antiquité; mais, dans la forme , ils offrent rarement une langue antérieure à l'époque oiî ils ont été recueillis.
Les variantes qu'offrent, dans les diverses compilations, les poëmes anté-islamiques, prouvent bien qu'on ne peut les envisager comme des ouvrages écrits et fixés une fois pour toutes par leur auteur. Ces variantes, qui proviennent évidemment des infidélités de la mémoire, et qui rarement atteignent le fond de la pensée, sont, en un sens, des garanties de la tradition recueillie par les compilateurs; mais elles prouvent aussi que le linguiste n'a pas le droit de tirer des conséquences trop rigoureuses de textes conservés par un procédé aussi incertain. La bouche est mauvaise gardienne du langage, et les pièces qui lui sont confiées se modifient à mesure que l'idiome lui-même subit la loi du changement.
L'examen du contenu des poëmes anté-islamiques confirme ces doutes. Il n'y est pas fait une seule allusion aux anciens cultes de l'Arabie, si bien qu'en les lisant on serait tenté de croire que l'Arabie, avant Mahomet, n'avait aucune religion. Quoique les poètes fussent, en général, des impies et des épicuriens avoués , un tel silence serait inexplicable , si leurs ouvrages n'avaient souffert , après la prédication musulmane , une épuration destinée à en faire disparaître toutes les traces de