LIVRE IV, CHAPITRE II
paganisme. Les généalogies, qui auraient du, ce semble, être bien plus à l'abri de la censure , n'y échappèrent pas. Les familles qui s'étaient appelées Teim-Allât et Aus-Monât s'appelèrent, après l'islamisme, Teim-AUah, et Aus~AUah, afin que le nom de fausses divinités ne souillât pas les généalogies arabes ' .
On peut affirmer que les copistes se fussent refusés à écrire et les grammairiens à commenter des passages empreints d'idées païennes. Or le puritanisme grammatical ne le cède guère, chez les Arabes, au puritanisme religieux; écrire un solécisme, ou du moins ce qu'il regarde comme tel, est un aussi grand sacrifice pour un bon grammairien arabe que d'écrire le nom d'une fausse divinité. Envisageant la langue arabe comme une sorte de révélation , créée tout d'une pièce , les grammairiens et les copistes ont effacé peut-être bien des archaïsmes qu'ils ont dû regarder comme des fautes. La philologie sans critique procède toujours de la sorte; manquant du sentiment des révolutions de la langue, elle étend sur tous les âges un niveau uniforme, et voudrait astreindre les écrivains des siècles passés à des règles qui n'existaient pas de leur temps.
Avouons toutefois que ces considérations , qui seraient décisives pour toute autre littérature, ne le sont pas autant quand il s'agit de l'arabe. D'une part, la fixité des langues sémitiques , de l'autre , les miracles de mémoire dont les Arabes se sont montrés capables, surtout dans la conservation de leurs généalogies , commandent de n'appliquer qu'avec la plus grande réserve à la question présente les lois générales de la philo-
' Kitâb eî-Agâni, I , fol. 289 v" (suppl. ar. 1 & 1 & ) : <Ac *JIÎ J^ 4JJI J^^ «Uw Wj ca^l iVJ'^UJI a,\ (^î jLJj
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t::j>Mif w£=^. (Conf. Caussm de Perceval, Estai, t. II, p. 6^9. — Derenbourg, notes sur les Séances de Hariri, a* édiL t. II, p. ig5.)
logie comparée. La littérature hébraïque nous a déjà offert un phénomène analogue : là aussi nous avons été frappé de l'identité grammaticale , qui pourrait faire croire au premier coup d'œil qu'un même niveau a passé sur les monuments de cette littérature. Il est certain que la langue arabe s'est fixée de très-bonne heure, et que le purisme a été de mode bien avant Mahomet. La métrique rigoureuse des anciennes poésies fournit une autre induction en faveur de leur intégrité. L'origine de la métrique arabe est, il est vrai, fort obscure. Les parties poétiques du Coran (les dernières surates) sont écrites dans le rhythme libre de l'ancienne poésie hébraïque, rhythme fondé uniquement sur la coupe du discours, le parallélisme et l'assonance ; d'anciennes poésies arabes sont écrites dans le même rhythme \ qui est la véritable forme de la poésie sémitique ; mais, quelque hypothèse que l'on adopte sur les causes qui portèrent les Arabes à introduire dans leurs vers le mécanisme de la quantité, il est impossible que cette introduction soit postérieure à l'islamisme. On a donc là une garantie assez forte contre les retouches que les anciennes kasidas auraient pu subir. A vrai dire, nous pensons que les Arabes n'ont jamais altéré à dessein leurs anciens poëmes, et que les modifications qui s'y sont introduites sont de celles que ne peut éviter un texte transmis sans le secours de l'écriture. Dans toute la discussion qui précède, nous n'avons voulu soulever qu'un problème de linguistique, et ce problème, nous avons cherché à le poser plutôt qu'à le résoudre. Le linguiste, opérant sur les particularités les plus délicates de la langue, est obligé de porter une grande sévérité dans la discussion des sources; mais, au fond, les monuments de la poésie anté-islamique n'auraient rien perdu de leur valeur historique et littéraire , ^ Conf. Wenrich, Depoeseos hebr. atque arah. origine, etc. p, Ao-Aa ,245.