LIVRE IV, CHAPITRE II
même dans i'h)-pothèse où il serait établi qu'ils ne peuvent être invoqués avec assurance en philologie comparée, et qu'on ne possède pour l'arabe aucun testo di lingua absolument irrécusable antérieur à la rédaction du Coran.
Le moment de la rédaction du Coran étant le moment capital de l'histoire de la langue arabe, il importe de fixer d'une manière précise les degrés par lesquels ce livre arriva à une constitution définitive. Ecartons d'abord l'hypothèse d'un texte composé avec suite et régulièrement écrit. Les Arabes , à l'époque de Mahomet , n'avaient pas l'idée d'un ouvrage de longue haleine. Un homme singulier, antérieur d'une génération au Prophète, et qui paraît avoir été fort supérieur à ses contemporains sous le rapport intellectuel et religieux, Waraka, fils de Naufal, était arrivé, il est vrai, par ses rapports avec les Juifs et les Chrétiens, à un assez haut degré de littérature; il essaya même d'écrire la langue arabe avec le caractère hébreu, et traduisit, dit-on, en arabe une partie des Evangiles * ; mais ce ne fut là qu'un phénomène isolé. La plupart des faits par lesquels on cherche à établir que les Koreischites, à l'époque de l'islamisme, employaient habituellement l'écriture^ sen-
' Kitâh el-Agâni, I, fol. i64 (suppl. arabe, ihih): <}Ui=aj[ «>aX» qKI o-*-î^ o' '^ ^ JîH^-^^ \J^ *^f^^ «>>i^=i5 c^yJI- (Conf. Caussin de Perceval, Euai, ï, 292, 32a.) L'exenaplaire de Gotha, dont s'est servi M. de Hammer (Literaturgeschichte der Araher, I, p. 67), porte que Waraka traduisit rÉvangile de Vhébreu en arabe , ce qui pourrait inspirer des doutes sur la véracité du récit ; mais cette inexactitude s'explique par la fausse opinion où sont les auteurs arabes que la langue sacrée des chrétiens, à l'époque de la prédication de l'islamisme, était l'hébreu. (Voir le passage de Soyouthi publié ci-dessus, p. 3&8, note. Cf. Sprenger, Da» Leben und die Lehre de* Mohammad, I, p. i a8 et soiv. — Huir, The Life of Mohammed, I, 5i.)
* De Sacy, Mém. de VAcad.de* inser. et bellet-lettrst , t. L, p. 3o5 et soir.
tent fort la légende, ou du moins n'établissent pas qu'ils écrivissent des livres suivis.
Mahomet lui-même savait-il écrire? Aucune raison ne porte à le croire ^ Le Coran, dans sa forme primitive, était une récitation plutôt qu'une lecture, et c'est dans ce sens qu'il faut
entendre le verbe 1;^, dans plusieurs des passages où on l'a traduit par lire ( sur. xvi , v. i o o ; lxxiii , v. 2 0). Il n'est pas douteux que certaines parties du Coran n'aient été écrites du vivant même du Prophète, mais il est très-douteux qu'elles l'aient été par le Prophète lui-même. Le nom du plus célèbre de ses secrétaires, Zeyd ben-Thabet, nous a été conservé, avec de curieuses anecdotes qui nous font assister, pour ainsi dire, à la rédaction même du livre révélé^. L'ambiguïté avec laquelle Mahomet s'exprime sur l'écriture (sur. xxix, UU-li'] ; lxviii, 1; XGvi, 1-5) prouve qu'il n'était pas fâché de laisser croire qu'il savait écrire par une grâce divine, sans l'avoir appris. Un trèscurieux passage de la surate xxix*(v. kk-k'j) ne semble explicable que dans ce sens^. Peut-être, après son entrée dans la
' De Sacy, /. i. p. 295 etsuiv. Voir surtout Sprenger, ouvr. précité et 4ans la Revue geiinanique , oct. 1860.
* Tel est le récit suivant, tiré par M. de Sacy (Mémoires de l'Académie des tnscr. et belles-lettres, t. L, p. 3o8) du commentaire sur VAkila : «Voici une preuve que Ton mettait par écrit, pour le Prophète lui-même, ses propres révélations. Quand Dieu lui eut révélé ce verset, Ceux des croyants quisei-ont demeurés chez eux pour éviter les hasards des combats ne seront pas égaux aux autres, Abdallah ben-Djahasch et le fds d'Oum-Maktoum lui dirent: «Apôtre de Dieu, nous sommes «aveugles; n'y a-l-il pas pour nous une exception? » Alors Dieu révéla ces mots : A Vexception de ceux qui ont quelqjie infirmité. Aussitôt Mahomet dit : «Que l'on «m'apporte l'omoplate et l'encrier,» et Zeyd y ajouta ces mots par ordre du Prophète. «Il me semble, disait Zeyd en rapportant cela, voir encore l'endroit de «l'os où fut faite cette addition ; c'était près d'une fente qui se trouvait dans l'omo- « plate.»)
' De Sacy, ihid. p. 296.