LIVRE IV, CHAPITRE IL
quelques scrupules. L'intégrité d'un ouvrage longtemps confié à la mémoire nous semble assez mal gardée. Des altérations et des interpolations n'ont-elles pas pu se glisser dans les révisions successives? Quelques hérétiques musulmans ont prévenu , sur ce point, les soupçons de la critique moderne ^ M. Weil, de nos jours, a soutenu que la récension d'Othman ne fut pas purement grammaticale, comme le veulent les Arabes, et que la politique y eut sa part^. Toutefois le Coran se présente à nous avec si peu d'arrangement, dans un désordre si complet, avec des contradictions si flagrantes; chacun des morceaux qui le composent porte une physionomie si tranchée , que rien ne saurait, dans un sens général, en attaquer l'authenticité. Pour la question spéciale qui nous occupe , d'ailleurs , il suffit de savoir que la langue du Coran représente bien rigoureusement le dialecte koreischite de l'an 65o environ de l'ère chrétienne. La tribu de Koreisch nous apparaît ainsi comme la tribu de Juda de l'Arabie, destinée à réaliser l'unité de la nation et à élever son dialecte particulier au rang de langue sacrée. C'est ce dialecte , en effet , irrévocablement fixé , qui va devenir, par la conquête musulmane , la langue commune de l'Arabie et l'idiome religieux d'une fraction si importante du genre humain.
Sous le rapport du style, le Coran parut, à son origine, une grande nouveauté, et l'on peut dire que ce livre fut le signe d'une révolution littéraire aussi bien que d'une révolution religieuse. Le Coran représente, chez les Arabes, le passage
' Voir les curieux extraits , donnés par M. de Sacy, du commentaire sur le poëme Akila. {Mém. de l'Acad. des irucr. et bellet-leUres , L L, p. Sag et suivantes, et Notices et extraits, t. VIII, p. 333 et suiv.)
* Mohammed der Prophet, sein Leben und seine Lehre; Stuttgard, i843. — Hislorisch-kritische Einleitung in den Koran; Bielefeld, i84/i. — Geschichte der Chalifen, 1. 1, p. 168; Manbeim, i846.
du style versifié à la prose, de la poésie à l'éloquence, passage si important dans la vie intellecluelle d'un peuple. Au commencement du vil' siècle , la grande génération poétique de l'Arabie s'en allait; des traces de fatigue se manifestaient de toutes parts ; les idées de critique littéraire apparaissaient comme un symptôme de mauvais augure pour le génie. Antara, cette nature d'Arabe si franche , si inaltérée , commence sa Moallaka , presque comme fera't un poëte de décadence : «Quel sujet les
poëtes n'ont-ils pas chanté? » Un immense étonnement
recueillit Mahomet, quand il parut, au milieu d'une littérature épuisée , avec ses vives et pressantes récitations. La première fois qu'Otba, fils de Rébia, entendit ce langage énergique, sonore, plein de rhylhme, quoique non versifié, il se retourna vers les siens tout ébahi. «Qu'y a-t-il donc? lui demanda-t-on. — Ma foi, répondit-il, Mahomet m'a tenu un langage tel que je n'en ai jamais entendu : ce n'est ni de la poésie, ni de la prose, ni du langage magique, mais c'est quelque chose de pénétrant. » Mahomet , sans doute en qualité de Koreischite , n'aimait pas la prosodie raffinée de la poésie arabe ^ Il répète à tout propos qu'il n'est ni un magicien, ni un poëte, bien que son style, rimé et sententieux, eût quelque ressemblance avec celui des magiciens^. Il faisait des fautes de quantité quand il citait des vers, et Dieu lui-même se chargea de l'en excuser dans le Coran : «Nous n'avons point appris la versification à notre Prophète; elle ne lui convient pas : le Coran n'est qu'une prédication et une récitation éloquente^.» Certes, il nous est impossible
* Caùssin de Perceval, Estai, 1. 1, p. 353 ; t. III, p. 262.
» Ibid. t.I,p. 366. ^ , ^
' Sur. XXXVI, V. 69 : ^y^ (jîli'j !i=.3 Yf I* (!)t • Le mot ^j^-, qu'on traduit d'ordinaire par évident, semble désigner dans le Coran l'éloquence en prose, conformément à l'analogie du mot ^Uj .