LIVRE IV, CHAPITRE IL
aujourd'hui de comprendre le charme si puissant de cette ëloquence. La lecture suivie du Coran (j'excepte les dernières surates) est, pour nous, à peu près insoutenable; mais il faut se rappeler que l'Arabie n'a jamais eu aucune idée des arts plastiques ni des grandes beautés de composition ., et qu'elle fait consister exclusivement la perfection dans les détails du style. Les conversions les plus importantes, celle du poëte Lébid, par exemple, s'opèrent par l'effet de certains morceaux du Coran^; et à ceux qui lui demandent un signe\ Mahomet n'oppose d'autre réponse que la pureté parfaite de l'arabe qu'il parle et la fascination du genre nouveau dont il a le secret*.
M. AVeil a, du reste, observé avec raison que, sous le rapport du style, le Coran se divise en deux parties bien distinctes : l'une, renfermant les dernières surates, est écrite dans un rhythme fort analogue à celui des poètes et des parabohstes hébreux; l'autre, renfermant les premières surates, est d'une prose cadencée qui rappelle la manière des prophètes d'Israël, dans les moments où leur ton est le moins élevé. On peut supposer, avec M. Weil, que les morceaux, resplendissants de poésie, qui forment les dernières surates, sont l'œuvre de la première période de la vie du Prophète , période de conviction naïve et d'entraînement spontané; tandis que les surates placées les premières, pleines de politique, chargées de disputes, de contradictions, d'injures, seraient de son âge pratique et réfléchi, où la lutte et le sentiment des diflicultés à vaincre avaient terni la délicatesse première de son inspiration. Le pasrage de la poésie à la prose se serait ainsi opéré dans l'âme
Comparez le curieux récit de la conversion des Témimites. (Caussin de Perevaî. Essai, t. HI, p. 270 et suiv.)
^ Le mot L) I , qui désigne les versets da Coran, Toit dire tigne ou miracle. '" Sur. xlTi, r. iy5.
du Prophète au moment où il s'opérait dans la conscience même de l'Arabie.
Le Coran, en donnant à l'Arabie un texte autorisé et reconnu de tous , joua le rôle d'une véritable législation grammaticale. Le Prophète a déclaré que le Coran est écrit dans l'arabe le plus pur((;3v^ jjl* u^-**^ sur. xvi, 106; xxvi, 195). Chez un peuple aussi préoccupé du langage que l'est le peuple arabe, la langue du Coran devint comme une seconde religion, une sorte de dogme inséparable de l'islamisme. Peu d'idiomes ont reçu, de leur vivant, une consécration aussi solennelle. L'arabe du Coran est, aux yeux du musulman, la langue d'Ismaël, révélée de nouveau au Prophète; c'est la langue que Dieu parlera avec ses serviteurs au jour du jugement^ ; seul, entre tous les idiomes , l'arabe est susceptible d'une grammaire; toutes les autres langues ne sont que des patois grossiers, incapables dérègle. Le scheikh Rifaa, dans la Relation de son voyage en France, se donne beaucoup de peine pour détruire sur ce point le préjugé de ses compatriotes, et leur persuader que le français possède aussi des règles, des délicatesses et une académie.
On peut dire que la rédaction du Coran termine l'histoire de la langue arabe, puisque, à partir de ce moment (vers ran65o), la langue n'a plus varié, au moins dans sa forme littéraire et classique. L'arabe qu'écrivent de nos jours les hommes instruits de tous les pays musulmans ne diffère en rien de celui qui sortit de la recension d'Othman. Quelques opérations purement extérieures de fixation grammaticale, voilà ce qui
' Pococke, S|;ecimen fei«t. i4ra&UHi, p. 1 56.