LIVRE IV, CHAPITRE II
schite et surtout le mécanisme des voyelles finales. Si ce mécanisme faisait, comme on doit le croire, une partie essentielle du dialecte consacré par le Coran , il faut reconnaître , au moins, que la plupart des tribus arabes l'ignoraient, et qu'au vu* siècle, comme de nos jours, les flexions casuelles étaient négligées dans la langue commune. Les fautes que les lecteurs commettaient allaient souvent jusqu'à changer le sens du texte. La grammaire fut le remède que Ton opposa aux incorrections qui menaçaient d'altérer la parole de Dieu^.
Soyouthi attribue à Aboul-Aswed quelques traités sur des questions spéciales de grammaire; mais il est douteux que ce patriarche de la grammaire arabe ait écrit des ouvrages ex professo; peut-être même dut-il à sa grande réputation de passer pour le chef du travail qui s'opéra dans les écoles de Basra et de Goufa, et qui nous apparaît, en général, comme anonyme. Sibawaih (vers 770), le plus ancien grammairien dont les écrits nous soient parvenus, résume déjà une doctrine antérieure : on prétend même qu'il ne fît que développer et enrichir de quelques observations les traités d'Abou- Amrou Isa Thakéfi , fils d'Omar, qui lui était antérieur d'une génération^. Quoi qu'il en soit, dans l'ouvrage de Sibawaih, et, par conséquent, dès la seconde moitié du viii' siècle, la grammaire arabe se montre à peu près complète. Les nombreux grammairiens qui depuis se sont succédé n'ont guère fait que remanier et commenter la doctrine de leurs devanciers.
Des influences étrangères présidèient-elles à la création de la grammaire arabe? Les musulmans reçurent-ils des Syriens l'initiation grammaticale , comme plus tard ils reçurent d'eux
' De Sacy, Mém. de VAcad. des inscr. t. L, p. 3a 4 et suiv. 338 et suiv. — J)e Hammer, Literaturgeschichte der Araber, II , 1 97 et suiv. ^ De Sacy, Anlhol. grammaU artAe, p. /to, 4t.
l'initiation philosophique? ou bien peut-on découvrir dans le travail des grammairiens arabes quelque imitation de la grammaire des Grecs? Il faut, ce semble, répondre négativement à ces diverses questions. Si des Syriens chrétiens avaient été les fondateurs de la discipline grammaticale chez les Arabes, il en resterait quelque souvenir. L'histoire littéraire des Arabes , en effet, est très-complète, sinon très-exacte, et il est bien certain qu'un fait de cette importance n'eût pas échappé aux chroniqueurs. D'ailleurs la création de la grammaire arabe semble avoir été une œuvre toute musulmane. La conservation de la langue du Coran est l'objet essentiel que se proposent les premiers grammairiens : ceux-ci sont en général, pour la religion aussi bien que pour la langue, des puritains, se rattachant à Ali et à l'ancienne culture de l'Hedjaz ^. Il est vrai que les fonctions de kâtib ou d'écrivain étaient d'ordinaire remplies, dans les premiers siècles de l'islamisme, par des Syriens chrétiens^; mais des Chrétiens n'auraient pas eu pour la langue sacrée de l'islamisme l'amour et l'espèce de culte qui ont inspiré les travaux de la grammaire arabe. Ce n'est que plus tard, sous les Abbasides, lorsque l'esprit arabe s'est fort affaibli dans l'Irak , que les Syriens deviennent les maîtres des musulmans, et cela uniquement pour des sciences positives, qui n'intéressaient ni la religion, ni la langue, ni la littérature proprement dite.
Les mêmes raisons s'opposent à ce qu'on admette une influence de la grammaire des Grecs sur celle des Arabes. Avant l'époque des Abbasides , les Arabes demeurèrent étrangers aux études helléniques , et même à l'époque où ces études fu-
' Aboul-Aswed passait pour avoir reçu les premières notions de grammaire d'Ali lui-même. (Voy. Fleischer, apud Delitzsch, Jesurun, p. aUU-add.) • Voy. Joum. asiat. nov. déc. i85i, p. 43a et suiv.