LIVRE IV, CHAPITRE II
rent chez eux le plus en vogue , on peut dire que très-peu de musulmans ont su le grec '. Toutes les études se faisaient sur des traductions, et ces traductions en général avaient pour auteurs des Syriens chrétiens. Enfin les Arabes ne connurent jamais la Grèce que par des ouvrages de science et de philosophie; les écrits de littérature, d'histoire, de grammaire, leur restèrent étrangers; et comment des traités théoriques relatifs à une langue qui leur était inconnue eussent-ils pu avoir pour eux quelque sens et quelque intérêt? Il n*est pas impossible, sans doute, que certaines notions générales, telles que la division des trois parties du discours (nom, verbe et particule), division qu'on attribue à Ali, ne soient venues originairement de la Grèce, et que la grammaire arabe n'ait subi de ia sorte une influence éloignée du Hep) ÈpfjLijveias; mais tout cela se fit sans conscience distincte et sans emprunt direct. Pour les études que les Arabes ont empruntées aux Grecs par l'intermédiaire des Syriens , telles que la logique , la métaphysique, l'astronomie, la médecine, la trace de l'origine grecque est parfaitement sensible : une foule de mots grecs techniques sont transcrits ou traduits de façon à laisser deviner, au premier coup d'oeil, le mot original; le nom de la science est presque toujours grec ; les divisions et les catégories sont toutes grecques. Rien de semblable dans la grammaire et la rhétorique musulmanes. Le nom de ces deux sciences , les termes techniques, les divisions, les conceptions générales sont arabes ^. Enfin , pour les autres sciences , les Arabes reconnaissent qu'ils les doivent aux anciens Grecs (yyùbjj),
* Voy. ci-dessus, p. 397-398.
' Je ne puis trouver décisifs les rapprochements tentés par M. Reinand entr» diflorenles particularités de la rhétorique arabe et de la rhôlorique grecque (Voy. Séanceê de Hariri, s* édit L II, p. ao5 et suiv.)
tandis qu'ils sont convaincus que la grammaire est un privilège que Dieu leur a réservé, et un des signes les plus certains de leur prééminence sur tous les peuples.
Nous croyons qu'il faut réduire l'influence grecque chez les Arabes à celle qui s'exerça, au ix' siècle, pour la philosophie (iuuJi) et les sciences naturelles. Avant cette influence et en dehors de cette influence, les Arabes s'étaient créé, dès la fin du vif siècle , et surtout au viii% des branches de spéculations rationnelles tirées de leur propre génie , telles que la grammaire (.j-^), la jurisprudence (**»)» la théologie (r»^) et toute la polémique des premières sectes musulmanes. C'est là, à proprement parler, le moment de l'apparition de l'esprit scolaslique parmi les Sémites. Les Syriens n'étaient arrivés, antérieurement, aux spéculations de la théologie qu'en embrassant l'hellénisme. Quant aux Juifs, s'il est vrai qu'en ceci, comme en toute chose, ils ont devancé leur race, et qu'ils ont donné dans le Talmud le premier monument sémitique de style discursif, il faut dire que la destinée de ce peuple, au moins à partir de l'époque du christianisme , est trop particulière pour qu'il soit permis de le prendre comme mesure des aptitudes et du développement de la famille à laquelle il appartient.
Sans approcher de la perfection de la grammaire sanscrite , la grammaire arabe offre une analyse du langage fort digne d'occuper l'attention du philologue. Elle me semble au moins égale à la grammaire des Grecs , moins complète peut-être sous le rapport de la théorie des formes, mais certainement bien plus riche en considérations de syntaxe. Très-défectueuse dans son ensemble , ou plutôt presque entièrement dépourvue d'ensemble et de plan, la grammaire arabe est spirituelle et subtile dans les détails, pleine de petits faits bien observés et