LIVRE IV, CHAPITRE IL
de vues ingénieuses jetées au hasard. Comme tous les grammairiens anciens \ soit de la Grèce, soit de l'Inde, les grammairiens arabes ne savent que leur propre idiome, et, de cet idiome, ils ne connaissent que l'état moderne et classique. De là le tour absolu de leurs démonstrations, qui semble supposer qu'il n'y a au monde qu'une seule langue. Guidés par la structure particulière des dialectes sémitiques, les grammairiens arabes ont compris, beaucoup mieux que les Grecs, la recherche du radical pur, qui se cache sous la variété des formes dérivées; mais, dans cette recherche même ils ont porté des habitudes de symétrie qui donnent entre leurs mains l'air d'un paradoxe au plus grand principe de la lexicographie sémitique, la trilitérité des racines. Leurs hypothèses les plus ingénieuses ont toujours quelque chose d'artificiel et de cod-' traire à l'organisme vivant de la parole humaine; jamais ils ne prennent la langue comme un tout qui se recompose et se décompose sans cesse par une sorte de végétation, et où chaque état a. sa raison dans un état antérieur; la méthode historique et comparative leur manque absolument.
De quelque manière qu'on l'envisage, l'avènement de l'arabe à la domination universelle en Orient est le signal d'une révolution capitale dans l'histoire des langues sémitiques. Ces langues, bornées autrefois à l'expression des sentiments et des faits, entrent maintenant dans le domaine de la pensée abstraite et s'exercent dans les genres de littérature qui supposent le plus de réflexion : grammaire, jurisprudence, théologie sco-
' Voir sur ce sujet un chapitre intéressant de M. Egger : ApoUoniut Dysv».i. Essai sur l'histoire des théories grammaticales dans l'antiquité, c ii, $ i : Paris, i85à.
lastique, philosophie, histoire, sciences physiques et mathématiques, écrits techniques, bibliographie. De là des formes compliquées, un jeu de particules et des délicatesses de syntaxe inconnus à l'hébreu et à l'araméen. Le style sémitique n'avait présenté jusqu'ici que deux formes : la forme rhythmique ou poétique , fondée sur le parallélisme ; la forme prosaïque, plus libre dans sa marche, mais assujettie elle-même à une certaine coupe, au verset. Le verset, jusqu'au Coran inclusivement, est la loi suprême du style sémitique. Or on conçoit combien cette forme, si commode pour le récit et la poésie, devenait impossible à maintenir du moment que l'on entrait dans la voie de la scolastique. Un raisonnement est impossible dans une langue morcelée de la sorte; aussi l'abandon du verset répond-il exactement à l'introduction des discussions théologiques chez les Sémites. Le style de la prose arabe est aussi continu que celui des langues indo-européennes les plus développées. La coupe symétrique des commata ne fut conservée que pour certains morceaux d'apparat, intermédiaires entre la prose et la poésie.
La poésie elle-même subit une transformation analogue ; elle avait été jusque-là, chez les Sémites, purement rhythmique, ne se distinguant de la prose que par un arrangement de phrase plus artificiel, des jeux de mots et de lettres, et une certaine recherche de la rime. Destinée à exprimer des sentiments individuels et des situations passagères, elle flottait dans la tradition, sans arriver jamais à un texte arrêté syllabe par syllabe. A partir du siècle qui précède l'islamisme, au contraire, la poésie devient savante, compliquée, assujettie à une prosodie fort éloignée du génie primitif des langues sémitiques. Une singulière originalité d'inspiration soutient d'abord ces compositions un peu artificielles dans la forme; mais, après