LIVRE IV, CHAPITRE IL
riaque ne rendent que d'une manière embarrassée, ou ne rendent pas du tout, ont en arabe des formules grammaticales consacrées. Le style arabe a une ampleur que ne connurent point les langues sémitiques plus anciennes ; mais ce progrès a été obtenu au prix de bien des défauts. Les formes sobres, harmonieuses de l'hébreu sont détruites ; une roideur monotone et pédante a remplace la liberté et les faciles allures des vieux idiomes; on sent partout la trace d'une culture artificielle et savante. Même révolution dans le goût : le timbre charmant du parallélisme, qui donne à la poésie hébraïque une grâce inimitable, est brisé; le style asiatique l'emporte; de petits ornements de rhéteurs, des finesses de grammairiens ont remplacé la grave beauté du style antique. On se consolerait de ces pertes, si l'arabe les eût compensées par l'acquisition d'une parfaite netteté , d'une entière détermination , qualités plus nécessaires à la mission qu'il avait à remplir. L'arabe atteint, en ce sens, tout ce qu'il est permis à une langue sémitique de réaliser ; mais cela même est assez peu de chose. Avec tous les efforts de sa syntaxe, l'arabe n'arriva jamais à cette limpide précision qui semble le partage exclusif des langues indoeuropéennes. Comprendre leur idiome littéraire a toujours été un travail pour les musulmans. Le plus grand nombre de ceux qui savent lire lisent péniblement, sans un sentiment vif et soudain de la phrase, à peu près comme si l'analyse logique, sur laquelle s'est exercée notre enfance, restait pour nous le travail de l'âge mûr.
La prodigieuse richesse lexicographique de l'arabe entraîne elle-même beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages. Elle aboutit à une latitude vague qui nuit beaucoup à la clarté. On éprouve une sorte de vertige à la vue de ces sens divers et presque contradictoires, qui, dans les dictionnaires arabes,
se pressent sous chaque mot ^ Un tel manque de rigueur serait un insupportable défaut, si les dictionnaires n'exagéraient un peu sous ce rapport les difficultés réelles de la langue. L'arabe n'a pas encore et n'aura peut-être jamais un dictionnaire composé d'après le dépouillement régulier des auteurs et appuyé d'exemples : les lexicographes européens n'onf fait jusqu'ici que suivre pas à pas les lexicographes orientaux; or ceux-ci ont procédé dans leur travail avec beaucoup de patience, il est vrai, mais avec trop peu de critique. Comme les glossateurs grecs et syriens , ils mentionnent plus volontiers les significations rares que les significations ordinaires des mots. Souvent les sens qu'ils enregistrent ne sont pas réels, ou du moins n'ont aucune application dans l'usage : ce sont des emplois métaphoriques, des épithètes, des explications de commentateurs, parfois erronées. Les lexicographes travaillaient souvent sur des recueils de mots et de tours élégants, espèces de Gradus où les mois étaient groupés par matières (mots qu'on peut employer en parlant du chameau, de la mer, etc.), en d'autres termes, sur des collections de singularités. Enfin, une grande partie des mots qu'ils admettent dans leur recueil semblent être des expressions provinciales, étrangères ou spéciales, qu'on ne rencontre jamais^. Gela a fait du dictionnaire arabe un singulier chaos, où, avec un peu de bonne volonté, on peut trouver tout ce que l'on désire. En général , il faut tenir pour non avenus , en philologie comparée , les mots et les significations de mots arabes dont l'existence n'est pac établie par un exemple et qui n'ont pour eux que l'autorité des lexicographes :
* Voir un curieux exemple dans le Kamous ou dans le Dictionnaire de Freytag, au mot y^ . — Cf. Lane, Thousand and one Nights, I, p. xvii.
^ Un lexicographe arabe prétend avoir trouvé dans sa langue i a,3o5,&l 3 mois. Voy. Mattb. Norbei^ , i)e/afM Ungute arab. {Opusc. t. II, p. 287.)