LIVRE IV, CHAPITRE IL
l'oubli de cette règle et l'abus du dictionnaire arabe pour l'éclaircissement des mots sémitiques obscurs ont eu, depuis Schultens jusqu'à ;ios jours , les plus graves inconvénients.
Une méthode de compilation aussi indigeste explique les faits, en apparence incroyables , que l'on cite souvent pour montrer la richesse de la langue arabe ^ Un philologue composa, dit-on, un livre sur les noms du lion, au nombre de cinq cents; un autre sur ceux du serpent, au nombre de deux cents. Firuzahadi, l'auteur du Kamous, dit avoir écrit un livre sur les noms du miel, et assure qu'après en avoir compté plus de quatrevingts il était encore resté incomplet. Le même auteur prétend qu'il existe au moins mille mots pour signifier l'épée; d'autres (ce qui est plus croyable) en ont trouvé plus de quatre cents pour exprimer le malheur^. M. de Hammer, enfin, dans un mémoire spécial, a énuméré les uns après les autres les mots relatifs au chameau ., et en a trouvé cinq mille sept cent quarante-quatre'. De teli faits cessent de paraître extraordinaires quand on songe que les synonymes ainsi recueillis ne sont, le plus souvent, que des épithètes changées en substantifs et des tropes employés accidentellement par un poète. D'ailleurs cette synonymie exubérante se remarque surtout dans les noms de choses naturelles : or la langue arabe n'est pas ia seule qui réunisse, pour les idées de cet ordre, un
* Pococke, 5/)cc. hùt. Arab. p. i58 ; édiU White. — Cf. de Sacy, Chrettomathie arabe, t. II, p. 9-10, et le commentaire de la 47* séance de Hariri, 1" édition, p. 55i.
* La légende peut avoir une grande part en ces récits ; M. de Hammer m'écrivait en effet qu'un dépouillement exact du Kamous l'avait amené à n'y voir que des hyperboles.
' Dos Kamel (extrait des Mém. de l'Acad. de Vienne, classe de phiL et d'hisL t- VII). Les noms des vêlements arabes recueillis par M. Doiy, dans un ouvrage fort étendu et pourtant incomplet , fournissent un exemple du même genre.
grand nombre de synonymes; le lapon compte , dit-on, plus de trente mots pour désigner le renne, selon son sexe, son âge, sa couleur, sa taille; nous avons déjà remarqué une richesse analogue dans la langue hébraïque ^. Les réserves qui viennent d'êtres faites n'empêchent pas que l'arabe ne soit encore, sous le rapport de l'abondance des synonymes , un phénomène entre toutes les langues. La lecture des poésies arabes, oiî reviennent sans cesse, pour les mêmes objets, des mots nouveaux et inconnus, cause d'abord une surprise désespérante, dont on se remet peu à peu quand on songe que plusieurs de ces mots seraient inintelligibles pour les Arabes eux-mêmes sans l'aide du commentateur.
Une discussion vraiment scientifique de la masse énorme de racines que possède l'arabe, et dont on ne trouve pas de traces dans les autres langues sémitiques , produirait sans doute de curieux résultats. On peut croire qu'il y a là un fonds considérable de mots primitivement sémitiques, qui sont sortis de la circulation des autres dialectes. Peut-être faudrait-il aussi attribuer à quelques-uns de ces radicaux une origine étrangère : tous présentent cependant le grand caractère de la sémiticité, je veux dire la forme trilitère. Il est bien remarquable que l'hébreu moderne ou rabbinique renferme de même une foule de radicaux de provenance inconnue, dont plusieurs lui sont communs avec l'arabe^. Si l'histoire des dialectes de l'Irak , dialectes qui exercèrent à la fois une grande influence sur la formation de l'hébreu moderne et de l'arabe, nous était mieux connue, nous y trouverions probablement l'explication de ce fait singulier.
* Voy. ci-dessus, p. iSS-iSg.
' Delilzsch, /esurun, p. 83 etsuiv. gS etsuiv.