LIVRE IV, CHAPITRE IL
S VI
C'est par l'arabe que les langues sémitiques, sortant du cercle étroit oij elles s'étaient tenues renfermées jusque-là, sont arrivées à une action vraiment universelle. Jamais conquêtes ne furent plus vastes, plus soudaines. La langue arabe est, sans contredit, l'idiome qui a envabi la plus grande étendue de pays. Deux autres langues seulement, le grec et le latin, partagent avec elle l'honneur d'être devenues langues universelles, je veux dire organes d'une pensée religieuse ou politique supérieure aux diversités de races; mais l'étendue des conquêtes du latin et du grec n'approche pas de celles de l'arabe. Le latin a été parlé de la Campanie aux îles Britanniques, du Rhin à l'Atlas; le grec, de la Sicile au Tigre, de la mer Noire à l'Abyssinie. Qu'est-ce que cela , comparé à l'empire immense de la langue arabe, embrassant l'Espagne, l'Afrique jusqu'à l'équateur, l'Asie méridionale jusqu'à Java , la Russie jusqu'à Kazan? Et, n'est-ce pas à bon droit qu'Erpenius a appliqué à cette dernière langue la prophétie que Rome n'a pu réaliser :
Ultra Garamantas et Indos
Proferet imperium?
Il ne saurait entrer dans notre plan de suivre la langue arabe dans ses longues pérégrinations en compagnie de l'islamisme , pas plus qu'on ne se croit obligé , pour faire l'histoire de la langue latine, de l'étudier chez les scolastiques, les humanistes de la Renaissance et les modernes qui ont continué de s'en servir jusqu'à nos jours. A partir de Mahomet, l'arabe littéral subit le sort des langues qui cessent de s'appartenir pour devenir la propriété des provinces qu'elles ont conquises;
mais ici, comme partout et toujours, nous voyons éclater ce caractère d'invariabilité qui est la loi dominante de son histoire. Tandis que le latin produisit, en se décomposant, une nouvelle série de langues, d'abord vulgaires, puis ennoblies à leur tour par le travail des écrivains, l'arabe ne constitua nulle part de dialectes locaux régulièrement caractérisés. D'un côté, la race arabe, en envahissant l'Irak, la Syrie, l'Afrique, l'Espagne , conserva partout l'identité du métal : telle tribu perdue au fond du Soudan parle encore de nos jours un arabe aussi pur que celui des tribus les plus raffinées de l'Hedjaz. D'un autre côté , en Perse et dans la haute Asie , l'arabe ne se répandit guère que comme langue savante ^, et conserva naturellement son unité. Le style des écrivains arabes de l'Inde et du Khorasan est le même que celui de l'Espagne et du Maroc. D'un bout à l'autre de ce vaste cordon formé par la conquête musulmane, ce sont les mêmes études, les mêmes auteurs classiques , le même enseignement grammatical. L'absence de nationalités distinctes dans le sein de l'islamisme, le goût pour les voyages , la dispersion des individus étaient les causes de cette diffusion universelle. La religion mahométane présente , du reste, le même fait : elle est homogène, si j'ose le dire, et a produit bien moins de schismes et de sectes que toute autre croyance, conservant en cela le souverain caractère de la race sémitique, l'unité.
De même que la langue arabe, ainsi devenue la langue commune du monde musulman, n'a pas de dialectes provinciaux, de même elle n'a pas d'époques bien caractérisées. Chaque écrivain a porté dans son style un degré plus ou moins
' L'arabe est, cependant, plus ou moins vulgaire parmi les musulmans en Circassic , dans certaines parties de la Perse , daos l'archipel de la mer des Indes, etc. - . '