‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 208 sur 281 · LIVRE IV, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE II

grand d'élégance et de correction; mais il est impossible de classer ces diversités par âge et par pays. La manière d'écrire imposée par l'islamisme était tellement absolue, et la langue arabe se présentait avec un tel prestige de perfection, qu'aucune des nations qui l'adoptèrent ne songea à en modifier les règles pour se faire un instrument mieux approprié à sa pensée.

La Perse , il est vrai , ne put supporter le joug de Tesprit arabe, et se créa, au sein de l'islamisme, une religion et une littérature accommodées à ses instincts; mais cette réaction, elle l'opéra en revenant à la culture de sa langue nationale, et non en forçant l'arabe de se plier à ses habitudes. La langue iranienne, chassée par l'arabe des provinces voisines du Tigre, s'était conservée dans les provinces orientales; au xi* siècle, elle reprit une nouvelle vie littéraire par l'influence des dynasties indigènes, Soffarides, Samanides, Ghaznévides. Telle est l'origine de la littérature néo-persane, dont le génie est, en général, si éloigné du goût sémitique. L'épopée, la poésie mystique, la philosophie panthéiste , la mythologie fantastique, le drame même , furent les genres où s'exerça le nouvel idiome. L'inflexibilité de la langue arabe resta ainsi sans atteinte, et toute voie à la création de langues néo-sémitiques se trouva fermée à jamais.

La Perse seule eut la force de faire prévaloir contre l'arabe sa propre langue dans l'usage littéraire, parce qu'elle offre, sans contredit, l'individualité la plus persistante de l'Orient : ni la conquête grecque, ni les invasions tartares, ni le triomphe de l'islamisme , qui , durant des siècles , semblèrent l'avoir écrasée , ne purent l'empêcher de revenir à sa vie propre. La littérature turque et la littérature hindoustanie ne sont qu'un prolongement et une imitation de la littérature persane. On

chercherait vainement d'autres exemples de peuples assujettis par l'islamisme qui aient réussi à se créer une littérature nationale. Le christianisme cependant fit quelque contre-poids à cette puissance d'envahissement; c'est à lui que l'arménien, le syriaque, le copte, l'éthiopien furent redevables de leur conservation , au moins dans l'usage des savants.

En même temps que l'arabe s'imposait comme langue des livres dans les régions conquises par l'islamisme, il exerçait l'influence la plus décisive sur presque tous les idiomes de l'Asie méridionale et du nord de l'Afrique. Ainsi le persan se chargea de mots arabes et adopta l'alphabet arabe. Cet emprunt de mots se fit d'abord avec assez de sobriété : le style de Firdousi, par exemple, est de l'iranien presque pur; puis toute mesure fut dépassée, et l'on se mit à écrire une sorte de langue mixte, oij presque tous les mots indigènes étaient remplacés par des mots arabes, la grammaire seule restant persane ^ Le pédantisme ne s'arrêta pas encore là : il devint de bon goût de juxtaposer les deux mots synonymes dans les deux langues; exemple : c^^j^ JUx-iî jK^î^^ «^yv-»^ (Mirkhond) = Év ^-npa. xa< venatiom SiarpiSeiv ostendebat= ail passait son temps à la chasse. »

Dans l'Inde, l'arabe exerça une action analogue, depuis l'invasion de Mahmoud le Ghaznévide (premières années du xi' siècle), surtout par l'intermédiaire du persan. Les nou-

' W. Jones a cherché à faire comprendre ce singuHer mélange par i'exemple suivant : «La véritable lex est recta ratio, conforme natures, laquelle en commandant vocet ad offîcium, en défendant a fraude deterreat.n (Grammaire persane , préf. p. XXI.) On peut rapprocher du même fait l'habitude qu'avaient les rhéteurs carlovingicns, surtout les Hibernais, d'orner leur latin de mots grecs, ou encore l'usage des sermons mi-partis français et latin , au xiv' et au xv' siècle. Les Dayyaks de Bornéo remplacent également presque tous les mots de leur langue par des mots empruntés au malai, langue réputée littéraire et officielle.

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