‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 209 sur 281 · LIVRE IV, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE II

veaux conquérants de l'Inde ne parlaient que cette dernière langue; puis il se forma un mélange de l'hindoui et de la langue des musulmans, qui s'est ennobli peu à peu, et est arrivé, de nos jours, à une grande importance en Asie. On donne le nom dliindi à un dialecte de l'hindoui où il y a déjà une assez forte proportion de mots sémitiques. Quant à Vhindoust:mi (urdu et dakhni), les trois quarts des mots de son vocabulaire sont arabes et persans; la grammaire, au contraire, est indienne, légèrement modifiée par le persane Pour l'écriture, l'alphabet arabe l'a emporté sur le caractère dévanâgari; la métrique arabe a de même pris le dessus, en hindoustani comme en persan , sur la métrique indigène.

Le turc offre un exemple plus frappant encore de combinaison linguistique : tout en conservant la grammaire tartare, il a presque abandonné son vocabulaire propre, et l'a remplacé par une masse de mots empruntés à l'arabe et au persan ; en sorte que souvent, dans une phrase turque, sur dix mots, il n'y en a pas un de turc. De là le phénomène singulier d'une langue formée par le mélange de trois familles : indo-européenne et sémitique par son dictionnaire, tartare par sa grammaire.— La Malaisie enfin participa à la même influence : de même que, sous l'action des idées indiennes, elle s'était formé un langage mêlé de sanscrit et de javanais, le kawi; de même elle reçut, avec l'islamisme, l'alphabet arabe, et admit une partie du vocabulaire mêlé que les musulmans portaient partout avec eux.

Cette promiscuité de langues, qui, depuis le xiii" siècle, règne dans l'Asie musulmane, surtout dans les cours, est un fait dont l'histoire du langage n'offre peut-être pas un second

^ Garcin de Tassy, Rudiment* de la langue hindout, p. 9 et suiv. et Rudiments de la langue hindoustani, p. 7 et suiv.

exemple : d'une part, une langue savante et sacrée devenue partout l'idiome des choses religieuses et de la haute littérature ; de l'autre , une sorte d'usage commun de tous les vocabulaires, les grammaires seules restant distinctes et constituant l'individualité des langues. Ainsi, quand on écrit en persan, on peut, à volonté, n'employer que des mots persans, comme le font quelques poètes puristes, ou bien n'employer à peu près que des mots arabes traités suivant les habitudes de la grammaire persane , comme d'autres le font par pédantisme. En hindoustani, de même, on peut n'admettre que des mots d'origine indienne, ou les remplacer par des mots presque exclusivement persans et arabes. Les bouleversements et les mélanges de peuples qui, depuis l'islamisme, ont eut lieu dans l'Asie occidentale, expliquent cet étrange phénomène. En Europe, chaque pays éprouve si impérieusement le besoin de parler une seule langue, que, peu de temps après une conquête, l'unité ne tarde pas à s'établir par l'extinction de l'idiome des vainqueurs ou des vaincus. L'Asie, au contraire, est naturellement polyglotte; il n'est pas rare d'y voir deux ou trois langues parlées sur le même sol. De cet usage simultané résulte la nécessité d'une connaissance au moins superficielle des divers idiomes, et, de cette connaissance superficielle, le mélange des mots. Le peuple est toujours tenté de mêler les mots des diverses langues qu'il sait; quant à la grammaire, au contraire, il est incapable d'en apprendre une autre que celle qu'il a apprise tout d'abord.

En cela consiste, à vrai dire, la différence des révolutions linguistiques de l'Europe et de l'Asie occidentale. Les combinaisons de langues dans le genre de celles que nous venons de décrire sont restées à peu près inconnues en Europe; l'introduction des mots français dans l'anglais, par suite de la

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