LIVRE IV, CHAPITRE II
conquête normande, et, plus tard, par une sorte d'affectation littéraire, présente seule quelque chose d'analogue. Les révolutions linguistiques de l'Europe se font par la grammaire; un esprit nouveau s'introduit dans un idiome, le détruit et le recompose sur un autre plan. En Asie, au contraire, les révolutions se font par le dictionnaire, et la grammaire reste immuable, comme une sorte de casier vide, où entrent tour à tour les vocables les plus divers. On peut dire, sans exagération , qu'il n'y a plus dans l'Orient musulman qu'un seul dictionnaire , composé d'arabe , de turc et de persan. Voilà pourquoi la forme des lexiques polyglottes, comme celui de Meninski, est la seule avantageuse pour les idiomes modernes de l'Orient. Un dictionnaire persan, en eflfet, pour être complet, devrait renfermer tous les mots arabes vraiment usuels, et un dictionnaire turc devrait renfermer presque tous les mots arabes et persans.
En Afrique , les destinées de la langue arabe ne furent pas moins surprenantes. La race arabe trouvait en cette contrée un sol merveilleusement disposé pour la recevoir. Aussi, tandis qu'en Asie elle ne pouvait dépasser les limit 3s de la Syrie et de l'Irak , la voyons-nous se répandre, comme par une sorte d'infiltration, vers l'ouest, sur toutes les côtes barbaresques, dans le Sahara, le Soudan, jusqu'à l'océan Atlantique et la Guinée, et, vers le sud, jusqu'à la Cafrerie^ La pureté avec laquelle la langue, la religion et les mœurs des Bédouins se sont conservées dans ces contrées lointaines est un fait bien remarquable , et la meilleure .preuve que le désert est la vraie patrie de l'Arabe,
* A la fin du xt* siècle, les Portugais trouvent les Arabes maîtres de presque tout le littoral de la mer des Indes, depuis Sofala. (Voy. Walckenaer, HUt. générale de* voyage», 1. 1, p. lao, ia6, i84, 253, a6o, etc. — C. Ritter, Afrique, traduct. franc. 1. 1, p. aoi, 317.) ' ",
Il paraît, du reste, que les Arabes passés en Afrique appartenaient à la tribu des Koreiscbites , et représentaient l'esprit de leur race dans ce qu'il a de plus pur ^ De nos jours encore l'islamisme et la langue du Coran font de rapides progrès dans la partie orientale de l'Afrique-, du côté de Mozambique et de Madagascar. Plusieurs pays du Soudan, tels que le Ouaday, paraissent avoir été récemment convertis^, et la propagande arabe, cbez les noirs du Sénégal et de la Guinée, est de jour en jour plus active*. L'islamisme est encore conquérant de ce côté, et l'on peut dire que l'apostolat parmi les races noires lui semble naturellement dévolu. La présence de la langue arabe est partout en Afrique, à l'heure qu'il est, le signe d'une certaine civilisation, et c'est grâce à l'arabe que l'Afrique possède quelque littérature^; aussi cette langue a-t-elle exercé sur les idiomes indigènes une influence considérable : le berber, les langues du Soudan, du Sénégal, celles de la Guinée ellesmêmes ^ y ont emprunté un assez grand nombre de mots. En-
* D'Escayrac de Lauture, Mém. sur le Soudan, p. iio et suiv. Paris, i855.
* Ewald et Krapf, dans la Zeitschrift der D. M. Gesellschaft , t. I (i846), p. 44 et suiv. t. III, p. 3i 1 et suiv. et dans le Journal ofthe American Oriental Society, vol. IV, numb. ii , p. iig et suiv. — D'Escayrac de Lauture, Le Désert et le Soudan, t^. 247-2/18, A 65 et suiv.
* Perron , Voyage au Ouaday par le cheykh Mohammed el-Tounsi, p. 7 1 et suiv.
* Bulletin de la Société de géographie, mars et avril i854,p. 27iet suiv. — C. Rilter, Afrique, trad. franr. 1. 1, p. 449 et suiv.
* M. Clierbonneau a révélé un curieux mouvement littéraire arabe à Tombouctou. {Joum. asiatique, janvier i853, p. 98 et suiv. — Annuaire de la Soc. archéol. de Constantine, 1 854-55, p. 1 et suiv.) La différence des alphabets du Soudan oriental et du Soudan occidental prouve, du reste, que la première région fut initiée à la culture arabe par l'Orient, et la seconde parle Magreb, où s'était formé comme un second centre d'arabisme, aussi actif que celui d'Orient.
* C. Rilter, Afrique, trad. franc, t. I, p. 453. — Kœlle, Pobjglotta africana , Londres, i854;le même, Fet/ang-img'e (Londres, i854),p. 5 et suiv. le même, Bornu language (Londres, i854), p. 3 et suiv-.