LIVRE IV, CHAPITRE II
au trésor commun de la famille, et dont le caractère sémitique est douteux, l'arabe vulgaire en est dépourvu. Si l'on se rappelle que la plupart des flexions de l'arabe littéral s'omettent dans l'écriture et ne tiennent pas au système essentiel de l'orthographe, on comprendra que ce n'est pas sans d'apparentes raisons que plusieurs orientalistes ont envisagé l'arabe vulgaire comme le véritable idiome arabe, tandis que l'arabe littéral ne serait qu'une langue factice, inventée par les lettrés et employée par eux seuls. Les personnes qui adoptent cette opmion envisagent les mécanismes de l'arabe littéral comme une tentative malheureuse pour assujettir la langue arabe à des règles étrangères, et supposent que les grammairiens arabes, séduits par la richesse de la langue grecque et prenant pour maîtres les grammairiens de cette dernière langue, auraient cherché à suppléer, par des imitations et des emprunts, à ce qu'ils croyaient manquer à la leur^.
Certes il y a dans cette hypothèse prise à la lettre quelque chose d'inadmissible, et, pour la réfuter, il nous suffirait d'en appeler aux observations par lesquelles nous croyons avoir établi que les prétendus rapports des grammairiens arabes avec les Grecs n'ont aucune réalité^. On ne peut nier cependant que, dans un sens plus large, l'arabe littéral ne se présente à nous à peu près comme le sanscrit, je veux dire comme une de ces langues aristocratiques qui , dès leur plus haute antiquité , semblent confinées entre les mains des grammairiens, et pour lesquelles on est tenté de se poser la ques-
• Conf. Adelung, Mithr. 1. 1 , p. 38&. — Wahl , Geschichte der oriental. Spracken, p. 127. D'autres ont prétendu trouver Tanalogie des flexions arabes dans l'état emphatique des Syriens. (Voy. Tychsen, dans lee Commentationea Societatis R^. GoUmgeruû recentioret , 1. 111, p. a83.)
* Voy. d-dessuâ, p. 877-380.
tion : Ont-elles jamais été parlées dans la forme où nou? les voyons écrites? Les plus anciens monuments de la langue vulgaire de l'ïnde, monuments contemporains d'Alexandre, sont déjà en pâli. De graves inductions amèneraient de même à regarder l'arabe vulgaire comme antérieur, au moins dans l'usage, à l'arabe littéral. Il est difficile de se figurer comment une langue aussi savante que le sanscrit a pu être vulgaire, et l'on se demande si jamais, dans l'usage, les Arabes ont fait sentir ces flexions légères, qui ne sont guère que des indices de rapports grammaticaux. Dans l'un et l'autre cas, nous pensons qu'il faut faire une part à l'artifice. Jamais, sans doute, la langue des commentaires de KuUuka-Bhatta n'a été une langue de conversation; jamais aucun Arabe, en parlant, ne s'est astreint à observer toutes les nuances de l'arabe littéral. On peut dire que la langue de Cicéron était aussi fort différente de celle qui se parlait dans les rues de Rome , sans que l'on songe pour cela à distinguer deux langues latines. Chaque homme, suivant sa portée intellectuelle, se taille, en quelque sorte, dans la matière commune du discours, un vêtement à sa mesure. Bien des personnes n'ont jamais fait usage de certains procédés de syntaxe que possède la langue française , uniquement parce que ces procédés s'appliquent à un ordre d'idées qui est au-dessus d'elles. Chaque langue contient ainsi en puissance une foule de richesses grammaticales dont l'idiome ordinaire ne peut donner une idée, et qui ne se dévoilent que par le travail des lettrés. De là ce fait général dans toute l'antiquité, que la langue savante, telle qu'elle nous a été transmise par les livres , n'est jamais conforme à la langue vulgaire, telle qu'elle nous est révélée par les inscriptions et les langues dérivées.
En supposant que les grammairiens arabes aient poussé un